Disclaimer: Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.


.

V

Apollon et Narcisse

.

Le réfectoire était déjà bondé lorsque Pascal arriva, de son pas nonchalant. La salle lumineuse étincelait de propreté, malgré le passage récurrent de centaines de paires de semelles sur son sol. Le jeune homme jeta un regard indifférent sur la somptueuse décoration de la salle. Elle était certes moins impressionnante que celle des parloirs ou de la salle de réception, où avaient lieu galas et remises et diplômes, mais l'ensemble affichait le même goût à la fois classique et élégant que le reste de l'école. Le plafond était décoré de moulures représentant le thème de la corne d'abondance, fruits, épis de blé, grappes de raisin et feuilles de vigne, dans le plus pur style occidental. Au lieu d'être encadrées de rideaux, les fenêtres étaient flanquées de fausses colonnes ivoirines. Une cheminée au manteau sculpté permettait de conviviales flambées durant les soirées d'hiver. Seul le mobilier était relativement simple: tables de bois et chaises peu confortables.

Le jeune homme se faufila dans la queue, sous un air de flânerie innocente. Depuis toujours, il était très versé dans l'art délicat de la gruge dans la file de la cantine. Il s'y livrait avec délectation, même s'il n'y avait aucun risque pour qu'on manque de quoi que ce soit, vu le nombre impressionnant d'élèves au régime dans cette école. Lui-même avait la chance insolente de pouvoir ingurgiter ce qu'il voulait sans trop se soucier de sa ligne. Quoi qu'il mange, son corps conservait son aspect fuselé, avec ses longs bras, ses jambes toutes maigres et son cou étroit. Alors, à quoi bon se priver…

Il réalisa qu'un deuxième année tentait de lui passer devant. Aussitôt, Pascal le renvoya dans ses pénates d'un simple geste, en agitant sa longue chevelure brune simplement relevée par un ruban. Ses boucles d'oreilles d'or épais cliquetèrent au mouvement de sa tête et le petit se recroquevilla immédiatement avant de battre en retraite, vaincu. Ignorant les regards admiratifs qui se posaient sur sa silhouette svelte, sa chevelure lustrée et sa peau bistre, lisse comme du sable chaud, Pascal dépassa la troupe de première année qui grouillait autour du plat de soupe et posa d'autorité son plateau devant la file.

Il était beau joueur: s'il était parmi eux un seul courageux pour lui faire remarquer son culot, il l'accepterait volontiers. Mais comme d'habitude, personne ne moufta et sa manœuvre passa comme une lettre à la poste.

Pascal soupira en découvrant le menu: du poisson grillé, encore, des légumes, des fruits. C'était toujours délicieux, frais, d'une qualité impeccable – on ne faisait pas manger n'importe quoi aux fils des plus grandes familles de shamans – mais, ce soir-là, il avait plutôt envie de viande. Il se servit pourtant copieusement et alla s'asseoir.

Depuis le début de l'année, quelques groupes avaient eu le temps de se former, en ce qui concernait les repas, mais rien n'était figé. On remarquait juste la très nette tendance des différents cycles à ne pas se mélanger: les première, deuxième et troisième année pouvaient manger ensemble mais, sitôt le brevet passé, on ne frayait plus avec les petits! On restait plutôt entre membres d'une même promotion ou avec ses camarades de chambre.

Sa deuxième place au classement valait à Pascal de bénéficier de la seconde chambre individuelle réservée aux quatrième année. Par conséquent, il n'avait pas de colocataires avec qui manger et se retrouvait souvent à la table de Lyserg (en chambre individuelle lui aussi, grâce à son statut de major), et de son officiel du moment – en l'occurrence Chocolove. Mais ce soir-là, Lyserg n'était pas là. Il n'était d'ailleurs pas le seul: un coup d'œil à la table des plus jeunes de leur promotion lui apprit que Nichrom manquait également à l'appel. Seuls Achille et Reoseb s'y trouvaient, le premier en train d'émietter un morceau de pain, le second avalant son poisson d'un air morose. Étrange. Nichrom était plutôt comme lui, pas du genre à sauter les repas. Il devait être à l'infirmerie.

Pour Lyserg, c'était plus facile à expliquer. Sa séparation d'avec Chocolove était désormais officielle (d'ailleurs ce dernier se faisait consoler à la table de Ryû, Yoh, Manta et Ren). Or Lyserg avait du tact. Sans doute avait-il préféré expédier son repas un peu plus tôt pour ne pas obliger Chocolove à s'asseoir avec lui. Cela simplifiait les choses pour Pascal. Il n'aurait pas à se trouver d'excuse pour ne pas manger en sa compagnie (même si Lyserg et lui n'étaient pas assez proches pour que celui-ci se vexe de sa défection). Car Pascal avait d'autres intentions pour le repas de ce soir.

D'un pas décidé, il marcha jusqu'à une table à l'écart et s'installa d'autorité en face de son unique occupant. Daitaro, car c'était lui, releva le nez de son assiette, surpris. Ce devait être la première fois de l'année que quelqu'un venait le déranger. Il mangeait généralement seul, accompagné d'un livre, dédaignant la compagnie des autres des cours jusqu'aux repas, et rares étaient ceux qui tentaient la moindre approche. Pour autant, il ne lui fit ni question ni remarque et le laissa s'installer sans protester.

– Bon appétit, lança Pascal avec un grand sourire.

Daitaro répondit en étirant légèrement ses lèvres rouges. Son regard charbonneux chercha à le sonder un peu plus profondément.

– J'en ai un peu assez du poisson, pas toi? amorça l'arrivant d'un ton léger en entamant vivement son repas. C'est la troisième fois cette semaine!

– Hmm, fit Daitaro en plissant le nez.

– Du coup, j'ai pris trois fruits, heureusement que les pions n'ont rien vu!

Pascal lui adressa un petit clin d'œil en déposant les deux desserts supplémentaires sur son plateau. L'autre ne releva pas. Amusant: plus il se montrait amical, plus Daitaro semblait se tenir sur la défensive. Il n'était pas bête. Au contraire. Il savait fort bien que la plupart des gens le trouvaient antipathique. Impression qu'il ne faisait rien pour modérer. C'était presque comme s'il jouait à se rendre le plus détestable possible, comme s'il s'en vantait. C'était peut-être une manœuvre pour remonter dans le classement en déstabilisant les autres.

Pascal, lui, se fichait pas mal de sa deuxième place. Il aurait accepté d'être dernier sans problème. Les résultats ne l'intéressaient pas. Mais Daitaro, en revanche, souffrait de n'être que troisième. Il l'avait deviné l'année dernière, en lisant la haine et l'envie dans ses yeux, lors de l'annonce du classement.

– Tu n'as pas pris grand-chose, toi, nota Pascal en agitant ses boucles d'oreilles.

– Non.

Pascal cherchait par où attaquer. Ce n'était pas évident. Il avait du mal à trouver une ouverture. Cela viendrait. Il savait trouver la faille, généralement. Taper dans le mille. Mais d'habitude, il s'en abstenait. Il avait horreur de ce genre de procédé. Il trouvait cela bas, mesquin, lâche. Une arme de faible, d'insecte qui piquerait au talon faute d'atteindre la gorge. Mais parfois, il fallait bien combattre le mal par le mal, n'est-ce pas? Affronter l'ennemi avec ses propres armes. Ce n'était que justice. Daitaro avait la langue fourchue? Il l'aurait davantage. Il le frapperait comme il avait frappé Manta, tout à l'heure.

Il était à portée d'oreilles, au moment où ça s'était passé. Il s'était tu, écoutant la victime s'embourber dans son humiliation. Cela l'avait révolté. La cruauté gratuite le rendait malade.

– Aurais-tu pris du poids? risqua-t-il, narquois en engloutissant son poisson.

– Pas spécialement.

Ce ton froid… La partie s'annonçait difficile. Mais pas insurmontable. Comme Daitaro avalait une bouchée et se grattait le nez du bout de l'ongle pour ne pas abîmer son fond de teint, Pascal eut une illumination. Il acheva ses légumes en silence puis pela sa première mandarine en mesurant savamment ses paroles. Soudain, il lança:

– J'ai quelque chose à te dire, en fait.

Cette fois, il avait piqué sa curiosité. Daitaro s'interrompit, le fixa et demanda d'un ton féroce:

– Quoi?

– Eh bien, tu sais, commença Pascal d'un air dégagé.

Puis, se penchant en avant, avec un sourire mauvais:

– Le maquillage, c'est jamais totalement efficace.

Il s'attendait à voir son vis-à-vis rouler des yeux, furieux. Mais Daitaro n'en fit rien: il eut un mouvement de recul et vira au blême. Éructa presque. Incroyable. Il l'avait vraiment atteint si profondément que ça?

Après tout, ce n'était que justice.

Tout de même. Le beau jeune homme semblait sur le point d'étouffer.

– Qu'est-ce que… tu as dit? siffla-t-il entre ses dents serrées, si serrées qu'elles en crissaient.

– Une vérité, répondit Pascal sans se laisser démonter. Parce que je suis gentil, moi.

Daitaro écumait de fureur. Même: ses yeux s'agitaient dans leurs orbites et regardaient de tous côtés, comme ceux d'un animal traqué.

– Espèce de sale petit lècheton, cracha-t-il. Qu'est-ce que tu essayes de faire?

Pascal était de plus en plus étonné.

– Je ne fais rien du tout. Je dis les choses telles qu'elles sont. Pourquoi, ça fait mal?

Daitaro lui jeta un regard assassin.

– Merdeux, gronda-t-il encore.

– Tu sais quoi? répondit Pascal avec un sourire. Si ça ne te plaît pas, ne le fais pas aux autres. Bonne soirée.

Et sur ces paroles, il se leva et emporta son plateau, encore chargé de fruits. Il sentit les prunelles luisantes de fureur de Daitaro le suivre, fichées dans ses omoplates. Mais Pascal n'en avait cure. Il quitta le réfectoire en empochant ses desserts volés, avec la bienheureuse sensation du devoir accompli.

.

Le jeune homme monta le grand escalier en grignotant ses quartiers d'agrume. L'odeur flottait autour de lui tandis qu'il marchait. Nombre de ses camarades finissaient la soirée en étudiant, ce que lui-même ne faisait jamais. Naturellement doué de facultés scolaires extraordinaires, Pascal Avaf travaillait peu et s'ennuyait souvent en cours. S'il était deuxième, ce n'était que parce qu'il laissait poliment la première place à Lyserg. Ses raisons? Il n'avait tout simplement que faire des palmes de major et il appréciait les efforts réels fournis par son camarade à la chevelure verte pour se maintenir en tête de classe. Lyserg était si mignon dans ses efforts, si adorable dans son sérieux! Malgré cela, il n'était pas totalement fou, et comme il n'avait pas l'intention de se laisser flanquer à la porte du pensionnat, question de fierté, il s'efforçait de talonner respectueusement son condisciple. En plus, cela faisait la nique à d'autres qui le méritaient bien.

Pascal n'avait pas besoin de rabâcher ses cours. Il lui suffisait d'écouter pour en retenir assez, comprendre ce que les enseignants attendaient de lui et obtenir de bonnes notes. Il était donc l'un des rarissimes élèves de l'école à se la couler douce presque en permanence. Il n'était pas moins doué qu'un autre pour la danse, la musique, le dessin ou l'art floral, et il lui arrivait fréquemment de se retrouver oisif. Et seul. Il entretenait de bonnes relations avec à peu près tout le monde mais n'avait pas vraiment d'amis. Ni d'amoureux, d'ailleurs. Il n'était pas particulièrement galantin. Non pas qu'il fût indifférent à la beauté. Cependant, il n'éprouvait pas le besoin de concrétiser ses rares attirances. Pascal était un esthète: la contemplation lointaine suffisait à le satisfaire.

Pour s'occuper, il flânait. On le voyait souvent errer dans les couloirs de l'école, traînant son ennui après lui, dans une expression de langueur vaguement mélancolique qui aurait fait le bonheur d'un peintre en mal de modèles. C'était ce même ennui qui le poussait parfois à se mêler de ce qui ne le regardait pas, voire, comme tout à l'heure, à jouer les justiciers. Rendre service discrètement était amusant. De toute façon, Manta n'aurait probablement pas apprécié qu'il lui propose tout de go de le venger de Daitaro.

Interrompant le cours de ses pensées, le jeune homme s'aperçut qu'il avait atteint le deuxième étage sans y avoir réfléchi. Le couloir était vide et paisible. Obscur, dans la nuit qui tombait pour de bon. Les boiseries sentait fort le cirage.

Soudain, il dressa l'oreille. À présent qu'il avait quitté le brouhaha du rez-de-chaussée, il percevait le timbre d'un instrument à cordes, provenant d'une des deux plus petites salles de musique.

Il fit quelques pas et devina qu'il s'agissait d'un violon, à la clarté du son. L'alto de Chocolove ne montait pas si haut. Le bruit étouffé de la musique avait quelque chose de magique dans les ténèbres des salles abandonnées. Il s'appuya d'une main contre le mur et s'efforça d'alléger ses pas pour ne pas déranger celui qui jouait. Qui était-ce? Seuls trois d'entre eux savaient jouer du violon et sur ceux-là, ce ne pouvait être Pino, qui n'en jouait que rarement et pas de façon classique. Non, même avec la porte qui étouffait le son, il entendait que celui qui jouait était vraiment bon. Restait Ren ou Nichrom.

Curieux, il fit un pari avec lui-même. Tiens, pensa-t-il, si je gagne, j'offre ma troisième mandarine à Daitaro! Pris au jeu, il s'avança encore, le plus doucement possible.

On entendait mieux désormais. L'inconnu jouait une sorte de caprice et arrachait à son violon des plaintes acharnées, déchirantes. Alors qu'il amorçait un passage plus lent, Pascal se figea pour mieux écouter. Le musicien enchaîna plusieurs séries de trilles tout en vibrant avec une sorte de fièvre qui fit courir de légers frissons sur l'échine du jeune homme. Puis, le morceau s'accéléra en une montée de plus en plus effrénée.

C'était imparfait. C'était rugueux, acide et ça manquait parfois de précision au niveau de l'archet, qui laissait échapper de-ci, de-là, des notes arrachées aux autres cordes. À vrai dire, ce n'était même pas un beau morceau. Ce genre de pièce n'était guère qu'un exercice de virtuosité, après tout. Mais ça prenait aux tripes, étrangement. C'était la musique de quelqu'un qui avait mal.

Pascal ne s'avança pas plus. Il écoutait, fasciné. De toute façon, il savait désormais qui c'était. Ren était d'un meilleur niveau et n'avait aucun mal à exécuter ce type de morceau avec une facilité ébouriffante. Donc, par déduction… Il en eut confirmation au moment où le violon grimpa à toute vitesse dans des aigus de plus en plus rapides, de plus en plus hargneux. Petit à petit, on entendait la technique du violoniste se casser la figure, tandis que les doigts et l'archet se couraient après, désynchronisés. Et brusquement, une exclamation de colère et un crissement dur interrompirent le morceau. Nichrom venait d'abandonner son jeu dans un mouvement de rage. Pascal se sentit désolé pour lui. Il connaissait, comme tous les autres, cette sensation désespérante de perdre le contrôle de soi et de ne pas réussir à mener un morceau jusqu'au bout. Il n'attachait pas autant d'importance à la perfection (inatteignable, de toute façon) mais lui aussi s'était agacé de ne pas pouvoir sortir toutes ses notes assez vite, assez bien, assez haut. Lui aussi avait ressenti cette pénible sensation d'impuissance, lorsqu'il ordonnait à son corps de jouer et que celui-ci refusait d'obéir. Lui aussi en avait parfois eu envie de tout balancer par la fenêtre. Même si dans son cas, pour le chant, cela revenait à se jeter, lui, à travers les vitres.

Devinant que son condisciple n'aimerait pas être vu dans ce moment embarrassant, il se renfonça dans l'ombre et s'apprêta à tourner les talons. Il allait s'éloigner sur la pointe des pieds lorsqu'il entendit renifler.

Non, il ne s'était pas trompé, c'était bel et bien un sanglot.

D'autres suivirent, qui débordèrent et s'enchaînèrent en cascade. Aux larmes du violon se succédaient celles de l'instrumentiste frustré, à moins que ça ne soit pour une autre raison. Pascal n'avait aucune idée de ce qui avait pu pousser Nichrom à sauter le repas pour s'arracher les cheveux sur un morceau de toute évidence trop ardu pour lui, mais cela semblait douloureux. Peine de cœur, diagnostiqua-t-il, ou d'orgueil, au choix. Il ne voyait que ça.

À ce genre de choses, il ne pouvait rien faire. Et ce serait d'ailleurs parfaitement déplacé de manifester sa présence. Hélas, au moment où il partait, Pascal posa le pied sur une latte traîtresse qui craqua ignominieusement.

Il s'immobilisa, horrifié. Le bruit avait dû résonner dans tout l'étage. Du moins, c'était l'impression qu'il avait. Il se mordit les lèvres. De l'autre côté de la porte, les pleurs avaient cessé. Nichrom devait l'avoir entendu.

Pascal espérait pouvoir fuir avant que celui-ci ne le découvre mais il ne fut pas assez rapide. La porte de la salle de musique s'ouvrit et un flot de lumière s'abattit sur lui.

– Ah, fit-il, horriblement gêné.

Il se sentait comme pris sur le fait. En flagrant délit d'indiscrétion. C'était déplaisant.

– Je suis désolé, souffla-t-il précipitamment.

Nichrom se tenait en pleine lumière, son violon sous le bras, et l'ombre qui le nimbait rendait son visage indéchiffrable. Soudain, il s'écarta et révéla un visage noyé de larmes, rougi par la crise, ainsi qu'un regard surpris sous ses mèches hirsutes. Puis il se reprit et toisa Pascal d'un air rageur.

– Qu'est-ce que tu fais là, à m'espionner?

– J'ai juste entendu ta musique et je voulais voir qui c'était, c'est tout.

Pascal lui sourit légèrement.

– Tu es venu te payer ma tête?

– Hein?

De quoi parlait-il? La surprise de Pascal était sincère, aussi, Nichrom se radoucit-il légèrement.

– Non, rien, marmonna-t-il. C'est pas grave. Tu peux partir, maintenant? J'aimerais être tranquille, un peu.

Pascal ne se vexa pas et leva une main fraternelle.

– Ah oui, bien sûr! Désolé, hein!

Hésitant un peu, il ajouta tout de même:

– Je suis sûr que tu y arriveras bientôt.

– Moi pas, trancha Nichrom tout net.

– Et pourquoi ça? C'était plutôt bien au début. T'as buté sur un passage difficile mais ça arrive à tout le monde!

– Ben… non, justement.

– Mais si! T'imagines pas ce que j'ai pu m'arracher les cheveux sur ma voix.

Nichrom ricana.

– C'est pas pareil, le chant.

– Tu crois vraiment ça?

Le jeune garçon hésita, entortilla le bout pointu de sa tresse autour de ses doigts et se rétracta:

– Non, tu as raison. Désolé, je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça.

– Peut-être que tu as besoin d'une pause, non? Tu as mangé?

Nichrom haussa les épaules, signe de non-affirmation, non-dénégation. Pascal hocha la tête mais ne fit aucun commentaire. À la place, il sortit sa deuxième mandarine de sa poche et fit signe de la lui envoyer.

– Tiens. Il me reste du dessert.

Nichrom écarquilla un peu les yeux. De là où il était, Pascal entendait son ventre gargouiller. Il la lui tendit. Le garçon hésita et se résigna finalement à tendre le bras pour récupérer le fruit. Renonçant à son pari, Pascal lui adressa un léger clin d'œil et sortit la troisième de sa poche. Tant pis pour Daitaro.

– J'en avais pris une autre. Prends-la.

– T'en as piqué combien, des desserts?

– Juste trois. Ça ne manquera à personne, de toute façon! Et puis, ils ne nous nourrissent pas assez ici.

– C'est bien vrai, ça, marmonna Nichrom avec une espèce de sourire.

Les larmes séchaient peu à peu. C'était bon signe.

Un ange passa. Nichrom paraissait chercher quelque chose à dire. Pour lui éviter cette peine, Pascal prit congé.

– Bon eh bien, ne travaille pas trop tard!

Il obliqua pour rejoindre l'escalier et fit trois pas avant que le jeune garçon ne l'interpelle:

– Heu… dis… tu pourrais…

– Je ne dirai rien à personne si c'est ce qui t'inquiète!

.

Il rejoignit tranquillement sa chambre. Il était encore tôt, aussi les autres devaient être restés en bas pour la plupart. Zut, il n'avait pas sommeil. Qu'allait-il donc faire? Il aurait peut-être dû passer prendre un livre à la bibliothèque pour s'occuper. Tant pis. Trop tard. Il avait la flemme de redescendre.

Le couloir était sombre. Il n'alluma pas. Avant d'aller se coucher, il se dirigea vers la deuxième salle d'eau de l'étage pour faire sa toilette.

Avant d'obtenir sa chambre, il pensait que celle-ci comportait également une salle de bain privée. En tout cas, c'était ce que les plus grands leur avait fait miroiter, ces crétins. Et lui, bonne poire, y avait cru. Mais non, il continuait à se laver dans les mêmes douches que les autres. Au moins, ça l'obligeait à sociabiliser de temps en temps.

Il n'y avait personne avec qui il se serait vu partager une chambre. À vrai dire, sa position de retrait n'était pas si désagréable. Elle lui permettait de ne s'investir que quand il le voulait dans les relations sociales. Et d'éviter de se retrouver au cœur des conflits amicaux ou amoureux. De plus, introverti, il n'aimait pas trop l'idée que quelqu'un le connaisse à fond, qu'on le perce à jour. Son monde intérieur était suffisamment riche pour qu'il se suffise à lui-même, la plupart du temps.

Malgré cela, il devait reconnaître que parfois, il enviait un tout petit peu aux autres leurs amitiés, leurs délires, leurs complicités. Il lui arrivait de se sentir trop en dehors de l'ambiance de classe, de ne pas rire à une blague que tout le monde avait pourtant compris ou de sentir que sa présence comme son absence importaient peu. Ce n'était pas vexant, il aurait été gonflé de s'en plaindre. Mais ça avait l'air de rendre les autres heureux. Il était un peu curieux de ce bonheur-là.

Toujours dans le noir, il allait pousser la porte de la salle de bains, lorsque la lumière qui y brillait l'arrêta. Il jeta d'abord un œil dans l'embrasure, afin de s'assurer qu'il ne dérangeait personne, et vit que l'occupant était seul. C'était Daitaro.

Pascal se recula dans l'ombre en retentant son souffle. Décidément, il passait beaucoup de temps à espionner ses condisciples, aujourd'hui. Ce n'était pourtant pas une manie, chez lui. Bon, d'accord, il aimait se tenir au courant de se qui se passait et, vu qu'il n'avait pas de confident attitré ni d'amoureux, il lui fallait généralement aller lui-même à la pêche aux informations s'il ne voulait pas être tenu à l'écart de tout ragot. Mais quand même! Il passait un peu trop de temps à écouter aux portes pour son propre bien.

Cette fois, il s'agissait de ne pas faire comme avec Nichrom. Daitaro ne s'apprivoisait pas. En plus, il lui en voulait certainement encore pour sa vacherie du dîner (même s'il se demandait toujours comment le beau jeune homme avait pu être touché à ce point par cette vanne somme toute classique). Pascal resta donc caché dans l'ombre et en profita pour retirer silencieusement ses lourds pendants d'oreilles, qui risquaient toujours de cliqueter.

Daitaro était penché en avant, les mains posées sur la faïence d'un des lavabos qui s'alignaient sous le grand miroir. La lumière claire des spots se reflétait parfaitement sur sa peau savamment poudrée. On voyait d'autant mieux la blancheur de son masque, le carmin parfait de ses lèvres, l'ombre étalée sur une fine ligne autour des yeux et sur les paupières. La chevelure de jais du jeune homme encadrait ce troublant visage de geisha sans toucher aux pommettes saillantes et brillait, elle aussi, sous les lampes.

Soudain, Daitaro se pencha encore un peu plus en avant, fronça les sourcils et s'empara d'une trousse posée devant lui. Il en tira un pinceau brun d'une extrême finesse ainsi qu'un flacon et se mit à redessiner consciencieusement le contour de ses yeux.

Pascal pencha la tête sur le côté. Le soin maniaque, presque pathologique, que Daitaro prenait de son apparence était connu de tous. On avait d'ailleurs renoncé à se demander pourquoi. Mais quand même, quel était l'intérêt de se remaquiller avant d'aller se coucher? L'heure du couvre-feu approchait et il serait bientôt obligé de tout défaire. Quelle obsession curieuse.

Était-ce pour cette raison qu'il avait si mal pris sa réflexion de tout à l'heure?

Pensif, Pascal demeura caché là quelques instants, à regarder Daitaro étaler de plus en plus de noir à la lisière de ses cils. Son œuvre achevée, il se redressa et recula d'un pas pour mieux s'admirer. Ce qu'il voyait semblait lui plaire. Il sourit, murmura quelque chose que Pascal ne comprit pas, agita la tête de droite à gauche avant de la replacer de face. Puis il grimaça, écarquilla les yeux, les plissa… il teste la solidité de son maquillage, comprit le garçon embusqué. C'est drôle. Il a rendez-vous avec quelqu'un ou quoi?

Satisfait de son image, Daitaro se pencha en avant et retroussa les lèvres en un ricanement silencieux. Sa face blanche, ornée de rouge sang et de noir charbon était presque effrayante.

Il y en a trop, songea Pascal. Ce n'est même plus beau. On dirait un masque de théâtre.

Après avoir minaudé quelques instants, Daitaro poussa un soupir et se mit à ranger son petit matériel. De temps en temps, il jeta un regard à son reflet pour s'admirer. Pascal le vit même se faire un clin d'œil.

À cet instant, il compris que Daitaro lui aussi se complaisait dans sa solitude: il n'y avait pas de place possible dans son cœur pour un autre que lui-même.

La comparaison avec son propre cas le mit mal à l'aise. Dit comme ça, c'était un peu triste. Lui-même n'était pas si vaniteux que ça. Si?

Et qu'est-ce qui était à l'origine d'une telle frénésie de maquillage? Un trop grand amour de soi ou au contraire un trop grand manque de confiance?

Sur cette question sans réponse, comme Daitaro se lavait les mains, prêt à sortir des douches, Pascal rejoignit furtivement sa chambre avant de se faire découvrir.

.