Disclaimer: Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.

Encore un long chapitre... désolée. Mais j'ai coupé près de huit cents mots à la réécriture!


.

VI

Pandore et Prométhée

.

Sans y prendre garde, Lyserg avait détaché les yeux de sa lecture et laissé retomber le livre qu'il tenait. Son attention s'était relâchée pour se perdre dans le chapiteau de verdure au-dessus de sa tête. Il était à peine treize heures et le soleil était encore à son zénith. On sentait sa présence douce et chaude à travers les frondaisons du parc.

Lyserg était assis sur un banc de fer blanc, jambes croisées, et s'accoudait du côté où il tenait son livre. Rien d'étonnant à ce qu'il ait perdu sa concentration quelques minutes: on sortait de table, il digérait tout juste et s'était plongé dans le roman touffu qu'on leur faisait lire pour le cours de littérature. L'œuvre, quoique bien écrite, était convenue. C'était là le problème de tout ce qu'on leur faisait lire: rien qui sortît de l'ordinaire ou qui ne franchisse les limites étroites de la bienséance. Rien d'original, de novateur ou de trop "moderne". L'âme des garçons était bien trop fragile pour endurer des lectures plus salées.

Il ne s'en était jamais aperçu avant d'entamer sa relation avec Chocolove, lequel haïssait la littérature mièvre qu'on leur faisait étudier, ne jurait que par des poètes irrévérencieux, des artistes maudits ou mis à l'index du royaume et entretenait par conséquent une relation pour le moins conflictuelle avec John Denbat, leur professeur de lettres.

Chocolove lui avait ouvert les yeux sur ce sujet. C'était peut-être ce qui lui avait plu chez lui, cette intransigeance envers le domaine littéraire, reflet de celle que lui-même mettait dans toutes les disciplines. Il ne savait plus exactement. Il s'était plus ou moins laissé porter par les sentiments que son camarade nourrissait pour lui. À tort, car maintenant, il l'avait fait souffrir. Chocolove prenait assez mal leur séparation.

Lyserg retourna machinalement son livre ouvert sur ses genoux. Il regrettait que les choses se passent ainsi. Il s'était pourtant efforcé de faire ça gentiment. "Je suis désolé, lui avait-il dit. Je ne suis pas la personne qu'il te faut. Je n'arrive pas à tomber amoureux de toi."

Oui, c'était difficile à entendre. Mais il ne pouvait pas lui mentir jusqu'à la fin des temps, non? Cela lui pesait.

Il se demandait parfois ce qui clochait chez lui. Pourquoi chacune de ses relations se terminait en queue de poisson. D'autant qu'elles commençaient à se faire nombreuses. Pour une raison qui lui échappait, tout le monde semblait tomber amoureux de lui. Il ne faisait pourtant rien pour cela. Il n'était pas particulièrement coquet, pas plus que nécessaire, et ne cherchait pas du tout à séduire. Pourtant, la liste de ses admirateurs s'allongeait et il lui arrivait fréquemment de trouver dans sa case ou dans sa trousse des lettres provenant aussi bien de ses condisciples que de plus jeunes ou de plus vieux.

Il était sorti avec un deuxième année une fois. Un garçon recruté sur le tard et qui avait presque le même âge que lui. Cela avait été encore plus difficile qu'avec les autres, vu qu'ils ne se voyaient presque jamais. Mais à bien y réfléchir, est-ce que cela jouait vraiment un rôle? Chocolove avait beau être dans la même classe que lui, dormir à deux portes de la sienne et partager tous ses repas, cela n'avait pas précipité ses sentiments. Il lui avait été attaché, oui, mais sans amour. Il n'avait pas de palpitations, de tremblements, de vague à l'âme, rien dont parlait les romans sentimentaux qu'il avait lus. Il n'éprouvait pas non plus le besoin de le voir plus souvent, ni de le regarder, ni d'échanger des mots tendres avec lui, ni même d'être proche de lui, physiquement. C'était agréable de l'embrasser. Chocolove sentait bon et avait la peau douce. Mais le plaisir qu'il y prenait venait essentiellement de son ego, flatté par les sentiments qu'on lui portait, et il s'était rendu compte qu'il aurait pu le trouver aussi bien dans les bras d'un autre. Ce qu'il préférait, c'était parler avec lui, et ça, ils pouvaient le faire en étant tout simplement amis.

Malheureusement, cela ne serait pas possible. Pas pour Chocolove. Il avait eu beau prendre toutes les précautions du monde, il l'avait blessé. Suffisamment pour devoir rester à l'écart. C'était souvent comme ça. Il ferait peut-être mieux d'interrompre sa quête amoureuse s'il ne voulait pas faire une croix définitive sur toute vie sociale.

Il reprit son livre et chercha à se recentrer sur sa lecture. Mais les arbres du parc étaient autrement plus intéressants à contempler que les lignes soporifiques de l'auteure qu'on lui faisait étudier. Le livre retomba et Lyserg se laissa un peu plus aller au fond du banc.

Il s'était installé à l'orée du parc, non loin des serres qui étincelaient sous le soleil. Si l'on tendait l'oreille, on pouvait percevoir le bruissement de la rivière, par-delà le chant des oiseaux. C'était reposant. Il pencha légèrement la tête et ferma les yeux quelques secondes. Puis il se redressa, surpris par la torpeur qui l'envahissait déjà. Pourquoi était-il si fatigué? Il secoua la tête et tira une montre de sa poche qu'il consulta. L'heure le fit presque bondir sur ses pieds. Deux heures moins le quart! Il avait donc rêvassé tout ce temps?

Il replia son livre et sa veste, redressa son col et partit d'un pas vif en direction des bâtiments principaux. Dire qu'il voulait travailler un peu son piano avant le cours de musique! Il aurait à peine un quart d'heure pour le faire. C'était peu. Sans compter qu'un autre lui aurait sûrement piqué la place!

L'école possédait plusieurs pianos, étant donné le nombre d'élèves pratiquant cet instrument, mais il n'y avait évidemment pas la place d'en installer un par pianiste. Il fallait donc jongler avec les horaires de chacun, se débrouiller pour être le premier ou faire valoir des urgences comme un examen proche ou une représentation. On arrivait à s'en sortir mais Lyserg s'était plusieurs fois retrouvé dans l'incapacité de travailler lorsqu'il le souhaitait, faute d'instrument. C'était rageant. Et c'était un vrai problème, au point qu'avoir le piano pour premier instrument était devenu avec le temps un critère discriminant, officieusement bien sûr, lors des admissions. On préférait les violonistes, alti et flûtistes qui, eux, avaient chacun le leur.

Lyserg rejoignit le bâtiment principal à grands pas, hésitant entre le désir d'arriver plus vite et celui de conserver une attitude digne. Il salua d'un signe de tête quelques connaissances, esquiva les avances d'un groupe de quatre troisième année qu'il croisait souvent et qui lui posaient toujours les mêmes questions à propos du brevet. Il sentit les regards des garçons s'attarder sur lui, émerveillés, déçus. Un léger agacement le saisit. On ne pouvait pas le laisser tranquille cinq minutes? Qu'avait-il de spécial pour qu'ils le regardent tous comme ça? Personne n'était laid ni médiocre, à Hoshigumi. Alors pourquoi lui? Parce qu'il était premier? Il y en avait un par année, a priori. Parce qu'il était délégué, peut-être?

Il se hâta vers le deuxième étage et arriva, le rouge aux joues. Son cœur battit dans sa poitrine lorsqu'il découvrit que la troisième salle était vide.

Formidable. Le sourire aux lèvres, il abandonna ses affaires dans un coin et, sans même fermer la porte, il s'installa.

Le couvercle du piano était ouvert. Lyserg se dégourdit les doigts quelques instants et posa délicatement ses mains sur l'instrument. Il allait commencer par quelques gammes.

Tandis que ses doigts se dérouillaient, Lyserg entendit du bruit en provenance du couloir. Il reconnut la voix de Ryû qui passa la tête par la porte pour voir qui jouait. Ryû lui aussi était pianiste. En découvrant Lyserg, son visage rembruni s'éclaira aussitôt. Ce dernier lui lança un regard et forma le mot "Désolé" du bout des lèvres. Son camarade se retira aussitôt de l'embrasure de la porte mais Lyserg sentit qu'il était resté pour écouter. Cela ne le gênait pas.

Ryû lui avait déjà fait des avances plusieurs fois. Lyserg avait d'ailleurs hésité à y céder. Mais finalement, c'était Chocolove qui avait remporté la victoire. Il ne savait pas s'il aimerait sortir avec Ryû. Peut-être faudrait-il attendre quelques temps, cela ne se faisait vraiment pas, si tôt après avoir rompu. Dans leur petit monde, il fallait faire attention à son image. À part Ryû, il ne voyait pas qui pourrait être intéressé. Achille, peut-être. Il lui avait déjà fait les yeux doux. Mais peut-être était-ce uniquement parce qu'il était premier et que le jeune garçon espérait glaner quelques places au classement. C'était un ambitieux. Sinon, il y avait Yoh. Il l'avait déjà surpris à le reluquer pendant qu'il se changeait. Pascal aussi, enfin, il en avait eu l'impression. Pascal était un mystère absolu.

Aucune de ces possibilités ne le rebutait. Il avait du respect pour chacun de ses condisciples et pas tellement d'a priori sur eux. Même Daitaro, connu pour être une véritable langue de vipère, aurait pu faire un petit ami convenable.

Lyserg était prêt à tout essayer. Il ne détestait pas particulièrement être célibataire mais il était curieux. Il avait envie de savoir ce qu'aimer voulait dire. En même temps, il ne savait pas s'il devait vraiment vouloir une telle chose. Après tout, sa famille souhaiterait sûrement le marier, une fois ses études terminées, et alors... il pourrait difficilement concilier romance masculine et épousailles.

Pourquoi ne pouvait-on pas épouser un homme? C'était bizarre, quand même, ce monde. Contradictoire. On tolérait les amourettes dans l'école… enfin, il le supposait vu que jamais on ne leur avait fait la moindre réflexion à lui ou aux autres couples. Certes, ils ne s'affichaient pas mais cela se savait. Bref, on tolérait, ou du moins on fermait les yeux, à condition que les choses n'aillent pas trop loin. Cela n'était jamais dit, et pourtant, tous avaient conscience qu'ils devaient préserver leur vertu. Même s'ils ne savaient pas exactement à quoi elle pouvait bien leur servir, franchement. De même, on trouvait tout naturel qu'il existât des amours entre garçons mais il était quand même évident pour tout le monde que la plupart d'entre eux devraient contracter une alliance intéressante et se marier. Avec des femmes, donc. Qu'ils ne fréquentaient jamais. En tout cas, pas avant d'avoir quitté l'école.

Chocolove, dans ses périodes iconoclastes, se moquait beaucoup de ces injonctions contradictoires.

Pour le moment, Lyserg ne se souciait pas encore trop de son futur mariage. L'idée d'épouser une parfaite inconnue lui faisait un peu peur, aussi mieux valait ne pas y penser. Cela arriverait en son temps. Pour l'heure, il devait se former au maximum et profiter de sa relative liberté.

Il finit par interrompre ses gammes et entama un morceau après s'être de nouveau étiré les doigts. C'était un prélude qu'il appréciait pour son utilité. En effet, la pièce était très complète et contenait divers petits passages techniques qui lui permettaient de s'exercer à des choses très variées. Il y avait également des moments plus lents durant lesquels il pouvait travailler l'expression de la sensibilité.

Lyserg connaissait suffisamment le morceau pour ne pas être dérangé par le passage derrière la porte ouverte. Il sourit légèrement sans cesser de jouer lorsqu'il entendit la voix enjouée de Manta lancer:

– Tiens, Ryû! Qu'est-ce que tu fais là, tu écoutes aux portes?

Et la réponse empêtrée de gêne du jeune homme.

Lyserg interrompit alors son prélude pour jouer quelques mesures d'une valse sentimentale à la base écrite pour le violon. Il se souvenait d'avoir entendu Nichrom la jouer. De mémoire, le thème n'était pas si compliqué, au début. Mais comme le temps passait trop vite, il craignit soudain de ne pas avoir le temps de travailler le morceau qu'il avait prévu au départ. Il travaillait sur La Campanella de Franziska Liszt. La fin, en particulier, posait problème. Mais il ne s'était pas assez échauffé pour bien la travailler. Et, pour le coup, il aurait eu besoin de concentration et de silence.

Bon nombre de ses morceaux favoris étaient de Liszt. Il en appréciait l'intransigeance, la difficulté, le défi technique. Il était l'un des meilleurs pianistes de l'école et aussi l'un des rares à posséder un répertoire aussi vaste. On leur faisait rarement travailler des pièces de cette complexité. Ce n'était jamais facile, bien sûr. Il y avait quand même un certain standing à tenir. Mais souvent les pièces restaient à un niveau qui frustrait Lyserg. Et il savait qu'il n'était pas le seul. Pour les morceaux d'examen, par exemple, on les faisait souvent travailler en duo, un au chant, l'autre à l'accompagnement au piano. Cela faisait plusieurs années qu'il se contentait d'accompagner ses camarades flûtistes ou violonistes. L'année dernière, seulement, pour son brevet, il avait réussi à obtenir un morceau en solo. Il espérait que cette année, on lui donnerait au moins une pièce à jouer à quatre mains avec un autre pianiste.

En même temps, ce n'était pas si surprenant. L'enseignement de Hoshigumi était avant tout orienté vers la danse. Et si la musique constituait une matière importante, un critère de recrutement, et qu'en ces lieux ceux qui la dispensaient étaient eux-mêmes de véritables artistes, elle leur était davantage enseignée comme un agrément que comme un art. On cultivait en eux un petit talent sans les encourager vraiment à se montrer ambitieux ou même créatifs. D'ailleurs, si on leur apprenait des rudiments de chorégraphie, on ne les formait pas aux arcanes de la composition, de même qu'on ne leur apprenait ni à écrire ni à peindre de manière professionnelle. C'était peut-être pour cela que presque toutes les pièces qu'ils jouaient étaient composées par des femmes.

Quoi qu'il en soit, Lyserg regrettait de ne pas pouvoir travailler plus intensément la musique. Bien sûr, il adorait la danse mais il aurait voulu pouvoir atteindre un degré de maîtrise à peu près égal en piano.

Perdu dans ses pensées, il rata une note et s'emmêla les doigts, désynchronisant sa main droite et sa main gauche. Il cessa de jouer et jeta un coup d'œil à l'horloge murale.

Ah, déjà l'heure. Ce que le temps passait vite, parfois…

.

En quittant la salle pour se rendre en cours de chant, Lyserg fit mine de ne pas remarquer que Ryû se tenait toujours derrière la porte. Il remarqua néanmoins que le rose aux joues lui allait particulièrement bien. D'ailleurs, Ryû était très beau ainsi, les cheveux ramenés en demi-queue de cheval pour mieux s'écouler sur ses épaules.

– Je suis désolé d'avoir accaparé le piano, s'excusa-t-il.

– Non, non, s'écria Ryû, visiblement aux anges. Ce n'est rien!

Puis, la voix hésitante, il hasarda:

– C'est un plaisir de t'écouter, en plus.

– Merci, répondit Lyserg en inclinant la tête. On y va? On va être en retard.

– Attends. Euh…

C'était presque drôle: Ryû avait beau lui rendre au moins deux têtes, il semblait se faire tout petit de timidité, face à lui. Lyserg sourit, à la fois par amusement et pour le rassurer.

– J'ai quelque chose à te dire…

– Je t'écoute.

De roses, les joues de Ryû virèrent directement au vermillon. Il semblait manquer d'air. Il voulut parler mais quelque chose l'en empêcha. Lyserg commençait à être sur les charbons ardents. Il croyait pouvoir deviner de quoi il s'agissait mais c'était peut-être présomptueux de sa part. Et d'ailleurs, il n'allait pas parler à sa place. Sans vraiment savoir ce qu'il aurait véritablement envie de répondre, oui ou non, il se surprit à vouloir de toutes ses forces que Ryû parvienne à lui parler.

Mais le jeune homme se dégonfla. Littéralement.

– Non, non, en fait, rien, marmonna-t-il en se recroquevillant.

– Ah, fit Lyserg. Ah bon.

Il était davantage déçu qu'il l'aurait cru. Pour autant, il n'avait pas envie de prendre les devants et de demander carrément à Ryû de sortir avec lui. Pas du tout. En fait, il avait juste désiré qu'il se passe quelque chose.

Son propre fonctionnement le laissait perplexe. Comme toujours.

– Bon eh bien, allons-y, suggéra-t-il sur un ton plus frais.

Sans mot dire, Ryû lui emboîta le pas.

.

À la fin de leur cours de chant, après que Karim leur eût donné quelques partitions à déchiffrer, M. Diaz, leur second professeur de musique, était entré dans la salle. Lyserg avait senti un petit frisson d'excitation en devinant qu'ils allaient dès à présent leur donner les morceaux qu'ils auraient à préparer pour la représentation devant Hao. Il s'était senti pousser des ailes lorsqu'on avait appelé son nom mais avait légèrement déchanté en apprenant qui serait son partenaire. Enfin, au moins avait-il eu la chance d'être choisi pour un morceau à quatre mains, comme il le voulait et non pour un banal accompagnement. Cependant, il aurait préféré être avec Daitaro ou Ryû plutôt qu'avec Wat. Non pas que celui-ci fût vraiment mauvais mais… il était tout de même dernier au classement. Quel choix étrange! Daitaro était bien meilleur pianiste que lui. Mais peut-être n'était-ce que pour les sélections. Cela n'avait rien à voir avec un examen. On cherchait à y montrer l'école et ses élèves sous leur meilleur angle. Maintenant qu'il y pensait, il n'y avait strictement aucun intérêt à faire jouer les plus faibles entre eux. Les professeurs devaient espérer que Lyserg tirerait Wat vers le haut et compenserait ses faiblesses techniques.

Mais quand même, il était un peu déçu. C'était une victoire en demi-teinte.

Pour les autres, la répartition était relativement attendue. On savait qu'il y aurait un quatuor à cordes, formé par Achille au violoncelle, Chocolove à l'alto, Ren et Nichrom aux violons un et deux. On savait également que Yoh et sa guitare accompagneraient Horo Horo au chant et Pino à la harpe dans un orchestre traditionnel, auquel s'ajouterait Pascal en percussions. Pour Reoseb, aussi doué pour la flûte classique que pour des pièces folkloriques, c'était plus difficile à deviner. Mais il avait fini par lui aussi se retrouver dans le groupe de Pino. Enfin, on avait réparti les autres par paires: lui et Wat, Ryû et Manta pour un duo piano et chant et Daitaro et Pascal pour un autre.

Il y avait de tout, c'était assez équilibré. Dommage qu'ils ne puissent pas présenter de pièces en solo, comme pour la danse et pour les examens!

Pour ne pas laisser voir sa presque vexation, Lyserg se retourna et adressa un petit sourire assorti d'un signe de tête à Wat. Celui-ci répondit par un clin d'œil.

Wat. Un drôle de numéro, ce garçon. Finalement, Lyserg était curieux de voir ce que ça donnerait.

Il rassembla ses affaires et jeta au passage un coup d'œil à son emploi du temps. D'habitude, pour tous les jours de la semaine, à cette heure-ci, ils étaient encore à la barre. Cependant, exceptionnellement, M. Maxwell avait fait inverser son horaire avec celui d'un des cours de musique. Ils se retrouvaient de nouveau avec une demi-heure de battement avant leur cours de maintien, avec Matamune. Il n'allait pas de nouveau monopoliser l'un des pianos. Il pouvait attendre ce soir pour retravailler. Et puis, il y avait ce satané bouquin à finir… et des choses à rendre en algèbre, aussi. Ce soir, il serait trop fatigué pour être concentré. Autant s'avancer.

Lyserg se fraya un passage entre les groupes d'élèves qui discutaient de la répartition jusqu'à la sortie. Il avait envie d'une boisson chaude, après ce cours de chant. Il allait s'installer dans une des salles communes du rez-de-chaussée pour travailler. L'atmosphère de salon ferait passer la pilule de sa lecture ennuyeuse. Il fallait vraiment qu'il s'astreigne à lire une cinquantaine de pages d'ici le cours suivant, sinon il n'aurait jamais le temps de finir.

.

En descendant l'escalier, il s'aperçut que d'autres le suivaient. Sans doute avaient-ils eu la même idée que lui. Ou alors, ils allaient dans le parc. Lyserg se retourna légèrement et espéra vivement que ce serait le cas en les reconnaissant: Pino, Horo Horo, Manta et Yoh. Il les aimait bien, tous, mais les deux premiers étaient de vraies pipelettes. Comment allait-il pouvoir se concentrer sur son bouquin barbant s'ils se mettaient à côté de lui? Ce serait infernal.

Vaguement contrarié, Lyserg alla demander du thé au réfectoire et s'installa dans un recoin de la salle commune. Celle-ci était particulièrement agréable. Un dallage de mosaïque décorait le sol. De hautes poutres au plafond traversaient la salle en direction d'une cheminée monumentale, jumelle de celle de la cantine. On n'y avait pas allumé de feu car les journées étaient encore chaudes mais Lyserg, qui appréciait l'automne, se réjouissait déjà des après-midi finissantes au coin du feu qu'ils passeraient bientôt. La salle était emplie de guéridons et de fauteuils de cuir vert garnis de coussins. Elle était plutôt bruyante – inévitable –, mais tant que les conversations demeuraient inaudibles, Lyserg pensait parvenir à se concentrer. Le bruit franc des autres était en tout cas moins gênant pour lui que les chuchotis à l'étude, qui lui sifflaient aux oreilles ou que les murmures de deux bavards assis derrière lui à la bibliothèque.

Il déposa ses affaires pour marquer sa place et s'en fut chercher son plateau de thé. Celui-ci l'attendait, sur une desserte, chargé d'une théière pour une personne, d'une tasse posée sur une soucoupe, d'une cuillère si fine qu'on craignait de la casser rien qu'en la saisissant, et d'une assiette carrée sur laquelle reposaient quelques gâteaux. Lyserg sentit son ventre gargouiller et pinça les lèvres. Il n'avait demandé que deux mignardises! Il hésita à le signaler puis se ravisa. Cela n'allait pas le tuer. Ni lui faire prendre dix kilos supplémentaires en un instant! Il éviterait de sucrer son thé, voilà tout.

Comme Lyserg s'emparait du plateau, l'employé qui l'avait servi lui assura qu'il pouvait très bien le lui porter mais le garçon déclina avec un sourire. À sa grande surprise, son vis-à-vis rosit vaguement et détourna le regard comme pour faire diversion. Décidément, cela devenait vraiment… embarrassant. Il ne portait pourtant pas son uniforme relâché, un bouton défait comme Wat ou Pascal! Alors quoi? Au même instant, son front se mit à le démanger et il eut envie de repousser une mèche de ses cheveux qui le gênait. Il se retint, craignant d'avoir l'air du type qui devine son avantage et cherche à en profiter. Il sourit à peine au garçon et se sauva.

Il s'immergea dans son fauteuil comme dans un bon bain et se prépara à noyer le potentiel rébarbatif de son livre dans la dégustation de son goûter.

Soudain, alors qu'il se cachait derrière son livre ouvert, il reconnut des voix qu'il connaissait. Jetant un œil par-dessus les pages, il vit que, comme il l'avait prévu, Pino, Horo Horo, Yoh et Manta s'étaient installés non loin de lui et papotaient joyeusement. Enfin, surtout Pino et Horo Horo. Ils s'étaient emparé d'un gâteau à partager ainsi que d'une théière et grignotaient tout en bavassant. Pino avait étendu ses longues jambes gainées de blanc sur un repose-pied, les genoux posés sur ceux d'Horo Horo, installé à côté de lui. Yoh était accoudé pensivement, un doux sourire sur sa figure angélique et Manta avait réussi à s'approprier quelques coussins supplémentaires pour se surélever.

Lyserg fronça un sourcil, contrarié. Il aurait dû prévoir des bouchons d'oreille. Car, évidemment, la conversation des quatre lui étant parfaitement audible, il ne put s'empêcher d'écouter.

– Ren ne voulait pas venir? demanda Horo Horo.

– Non, il voulait travailler son violon, répondit Yoh.

– Déjà? Quel sérieux.

– Oui, hein? C'est parfois un peu triste.

– Ah bon? Pourquoi?

Yoh avala une nouvelle gorgée de thé:

– Ben… parce que, comme dire? Ce n'est pas contre lui, hein, mais s'il n'y avait pas Ryû avec nous dans la chambre, peut-être qu'on s'ennuierait un peu, quoi. C'est pas facile de le dérider.

– C'est ce qu'on se disait, reconnut Horo Horo. Mais vous arrivez à vous supporter, du coup? Je veux dire… Ryû et toi comme colocataires quand on est un peu réservé, ça doit faire bizarre, non?

– Je suis réservé et je m'entends très bien avec vous deux, fit remarquer Manta, visant Horo Horo et Pino de la tête. Enfin, je crois. Du moment que vous arrêtez de parler à vingt-trois heures.

– C'est vraiment ta seule exigence? s'esclaffa Horo Horo. Je me souviens pourtant qu'il y avait plein d'autres choses sur la liste de tes limites…

– Je ne suis pas trop maniaque pour vous, au moins? fit Manta avec une moue inquiète.

– Est-ce que tu insinuerais que nous sommes trop crades pour toi? glissa Pino malicieusement.

Manta rosit mais avec un sourire sardonique qui révélait qu'il prenait bien la taquinerie.

– Pour en revenir à la musique, lança Yoh en engouffrant une part de gâteau, vous êtes soulagés, finalement? Vous voyez bien qu'ils allaient nous mettre ensemble!

– Pour toi et moi, c'était sûr, temporisa Pino. Nos instruments se complètent bien pour la musique traditionnelle. Mais pour Horo Horo, on ne savait pas.

– J'aurais été dégoûté, assura ce dernier avec un sourire. Vous imaginez, j'aurais pu me retrouver avec Daitaro. L'horreur…

Les quatre compères pouffèrent de rire dans leurs tasses.

– D'ailleurs, c'est Pascal, qui s'y colle, c'est ça? demanda Pino.

– Ouais, le pauvre, ricana Horo Horo.

– Paix à son âme, ajouta Yoh.

– Je suis sûr que c'est le mieux placé pour gérer Daitaro, remarqua Manta. Et je suis sûr que c'est ce que les profs ont pensé, d'ailleurs!

Il y eut à nouveau quelques gloussements et Lyserg remonta son livre qu'il avait baissé malgré lui en écoutant.

Incroyable. Cette conversation n'avait pourtant aucun intérêt. On se contentait juste de commenter l'attitude des autres et la répartition des groupes de musique. Pourquoi était-ce donc si passionnant de les écouter bavarder? Une question hautement philosophique que Lyserg rangea immédiatement dans la liste des grandes interrogations auxquelles il chercherait un jour une réponse, quand il aurait du temps. Par exemple, pensa-t-il, quand tu auras fini tes devoirs et lu ce fichu livre.

Il y jeta un regard contrarié, tout en enfournant sa première mignardise. Depuis tout à l'heure, il en était toujours à la même ligne. Un quart d'heure s'était déjà écoulé depuis le début de l'intercours. C'était mal parti.

Il s'astreignit à terminer la phrase qu'il avait commencée depuis plusieurs heures déjà et lut encore quelques lignes, jusqu'à la fin du paragraphe, avant d'être de nouveau attiré hors de sa lecture par les bruits émanant de la table de ses camarades. En effet, ceux-ci avaient peu à peu divergé de leur discussion précédente et parlaient désormais… du livre que Lyserg tenait entre les mains.

– Vous l'avez lu, vous? sonda Horo Horo, l'air faussement désintéressé.

– Heu… non, c'est pour quand? ânonna Yoh.

– Je ne demandais pas à toi, coupa Horo Horo. Je suis sûr que tu ne te souviens même pas du titre.

Lyserg faillit rire mais se retint à temps.

– Moi, il me déprime d'avance, ce livre, soupira Pino.

– Ah non, hein, protesta son meilleur ami. Je compte sur toi! Je n'aurai pas le temps avec mon projet d'art floral à rendre. Cette fois, c'est toi qui le lis!

– Ah la la, évidemment, soupira Manta en secouant la tête avec un sourire.

– Vous vous partagez les livres à lire? fit Yoh, éberlué, l'air de se dire que ça n'était vraiment pas bête, comme tactique.

Lyserg dut bien s'avouer, d'ailleurs, que pour le cas présent, il n'aurait pas été contre. Un pincement de cœur lui vint lorsqu'il songea que Chocolove l'avait certainement lu, lui.

– Ben oui, rétorqua Horo Horo, comme si c'était une évidence. De toute façon, ils savent très bien qu'on n'a pas le temps de faire tous leurs devoirs en plus des projets, de la danse, de la musique, etc. Ils nous surchargent de travail uniquement pour voir ceux qui s'en sortent le mieux et nous départager au classement.

– Donc tu penses que c'est juste une question d'organisation, pour être bien classé? s'amusa Manta, en faisant délicatement rouler une bouchée de gâteau dans sa bouche.

– Non, mais ça aide. Ce que je veux dire c'est que nos profs savent très bien qu'on n'a pas le temps de tout faire. Si le jeu est truqué dès le départ, à quoi bon se plier aux règles?

– Oho! se moqua Pino. Attention, voilà Horo le dissident.

Les autres rirent tandis que Horo Horo protestait. Lorsque le silence revint, Manta lâcha:

– Moi je l'ai lu, ce livre.

– Ah bon?

– C'était comment?

– Pas terrible, grimaça le petit. On a eu droit à mieux.

Si même Manta l'amoureux des livres le dit, c'est vraiment que c'est nul, pensa Lyserg, rassuré.

Il commençait à croire qu'il n'avait pas de goût!

– C'est long? fit Yoh d'un ton découragé.

– Plutôt, oui. Et encore, je lis vite, moi.

– Formidable…

– Et de quoi ça parle? voulut savoir Pino.

– Je ne vais pas vous faire une fiche de lecture, non plus, protesta Manta avec un sourire.

– Tu n'es pas drôle!

– Tu vas pas nous faire ça! Et notre amitié?

– C'est pour votre bien, les tança Manta. Lisez-le.

– Mais tu viens de dire que c'était ennuyeux! gémit Horo Horo, frustré.

– Oui, mais… ça n'est pas inintéressant.

– C'est contradictoire, ce que tu dis, remarqua Pino.

– Non, pas du tout, c'est un roman très classique, convenu, sans originalité, mais ça n'empêche pas qu'il veut dire quelque chose. Ça a du sens, l'histoire de ce garçon. C'est désespérant mais assez classique des risques et du destin qui attend pas mal d'entre nous à la cour. Je trouve que ce livre est très représentatif de la mentalité de…

Manta s'interrompit et Lyserg s'aperçut qu'il était suspendu à ses paroles. Et aussi qu'il était le seul. Les trois autres fixaient leur camarade avec circonspection.

– Tu nous as perdus, là, signala Pino en décroisant ses jambes. Manta, décidément, tu planes trop haut pour nous.

Manta secoua la tête avec un sourire indulgent.

– Non, finit-il par dire. C'est vous qui ne faites pas d'effort pour entendre ce que je veux dire.

Il croisa les bras et se renfonça dans ses coussins avec malice.

– Lisez-le, vous verrez!

– Pffff, ronchonna Pino. Tu nous paieras ça, Manta. Je crois qu'on va faire une bataille de polochons jusqu'à minuit, tout à l'heure, pour t'apprendre!

– Rien que le premier paragraphe annonce la couleur, marmonna Horo Horo qui avait sorti son exemplaire du fameux roman. Pas inintéressant, tu disais?

– De toute façon, tout est intéressant, insista Manta.

– Tu trouves?

– Oui. N'importe quel savoir est bon à prendre.

C'est bien vrai, pensa Lyserg.

– Ne l'écoute pas, Yoh, lança Pino. Tu as devant toi un garçon qui s'amuse à essayer de lire le dictionnaire et le thésaurus des pathologies du danseur.

– Comment on peut faire un truc pareil? s'ébaubit Yoh.

– C'était juste un pari avec moi-même, protesta Manta. Et c'était il y a longtemps! Je suis curieux, d'accord, où est le problème?

– Mais il n'y en a pas, se récrièrent les autres.

Ils échangèrent un regard gêné, inquiétés par la tournure que prenait la conversation. Manta, lui, était devenu tout rouge. Il baissa le nez vers son thé.

– Désolé, s'excusa-t-il. Je me suis emporté.

– C'est nous qui sommes désolés, répondit Pino pour l'ensemble. On ne voulait pas te vexer.

Les autres approuvèrent d'un hochement de tête.

– C'est bon, je ne me vexe pas pour ça. Pas avec vous, en tout cas, les rassura Manta.

– Tiens, pour la peine, finis le gâteau, suggéra Yoh, qui venait de retirer sa main du plateau dans un geste symbolique de renonciation à la dernière part.

Manta s'exécuta et l'atmosphère légèrement tendue du débat se dissipa immédiatement.

C'est beau, songea Lyserg, d'être capable de s'égratigner sans conséquence avec des amis. De ne pas s'en vouloir.

– Il n'y a plus de thé, entendit-il soudain. Ça tombe bien, je crois qu'on va devoir y aller.

– Ah oui, tiens, j'avais failli oublier.

– Eh oui, mon cher, je ne range peut-être pas mes chaussettes mais moi au moins, je suis toujours à l'heure!

Il y eut quelques rires et des bruits de fauteuils que l'on tire sur le sol tandis qu'ils se levaient en s'étirant. Lyserg se hâta de se replonger derrière un cahier, son livre ayant malheureusement complètement glissé de ses genoux pour se nicher contre l'accoudoir durant la conversation.

Il rougit et se demanda si les autres avaient remarqué qu'il écoutait. Si non, il avait une veine insolente. Mais ses camarades passèrent sans le voir.

À la porte de la salle, les élèves qui se massaient pour rejoindre leurs cours respectifs avaient fini par créer un bouchon. Lyserg engloutit son dernier gâteau. S'il arrivait en retard, il aurait l'air malin. D'autant que Matamune avait l'art de lancer aux retardataires des traits mortels dont ils portaient la stigmates pendant la journée entière, des mois ou toute leur vie, en fonction des capacités d'indulgence de l'ensemble de la classe. Or Lyserg, bien qu'il ne se considérât pas comme vaniteux, tenait à son image. Elle était agréable à porter.

La bouche pleine, il rapporta son plateau et remit de l'ordre dans sa tenue – il allait en cours de mode, maintien et couture, tout de même. Puis il referma le roman fatidique pour la énième fois de la journée et le fourra dans son cartable. Dommage… Maintenant que Manta en avait parlé, il était presque motivé pour le lire!

.