Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.

Attention, c'est le chapitre Cristina Cordula!;)

C'est un tout petit peu long mais après on revient à des moyennes plus basses (5K environ).


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VII

Hermaphrodite et Pâris

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Ryû se rendait tranquillement au cours de Matamune lorsqu'il faillit heurter Lyserg de plein fouet à l'angle du couloir. De surprise, son camarade en lâcha son sac qui s'ouvrit et se répandit au sol en cahiers, feuilles, livres, miroir de poche, bouts de rubans et épingles.

– Oh! Pardon! s'écria Ryû. Quel maladroit.

Il se précipita pour ramasser les objets épars, malgré les protestations polies de Lyserg, et s'accroupit pour récupérer les épingles dans sa paume. Ce n'est qu'en se relevant une minute plus tard et en effleurant son épaule qu'il se souvint que c'était Lyserg, son Lyserg qu'il avait percuté et dont il venait de frôler la veste. Aussitôt, toute couleur disparut du visage de Ryû pour revenir plus intensément encore. Il savait qu'il rougissait tandis qu'il tendait ses affaires au jeune homme mais Lyserg – aveuglement ou gentillesse – ne sembla rien remarquer et le remercia.

– Désolé, bafouilla encore Ryû. Tu allais en cours?

– Oui, enfin, non, d'abord…

Lyserg pointa du doigt le bout du couloir où se trouvaient les toilettes, avec un sourire atrocement mignon. Ryû avait l'impression que ses jambes avaient été transformées en tas de gélatine.

Le sang lui battit aux tempes lorsqu'il songea à sa pathétique tentative de déclaration, un peu plus tôt. La honte lui rougit encore plus le visage. Le destin lui offrait-il une seconde chance ? Il voulut parler mais, une fois de plus, n'osa pas. Quelque chose le retenait, comme si, arrivé au but, il était incapable de passer à l'étape de la réalisation.

Lyserg finit par baisser les yeux et se redresser.

– J'y vais.

Ryû le regarda s'éloigner, la gorge serrée. Lorsque Lyserg eut disparu, il passa machinalement sa main dans sa chevelure et soupira. Si seulement il arrivait à trouver les mots pour lui parler… Au moins avant qu'un autre ne le fasse! Heureusement qu'il était de nature optimiste.

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Son intérêt pour Lyserg n'était pas récent. Ryû rêvait depuis longtemps d'être l'heureux élu qui aurait le droit de manger à la table du major de la promotion, de tenir la main du très adorable et très discret délégué des élèves, d'embrasser le garçon le plus séduisant de l'école.

Lyserg n'était pourtant pas le plus beau de tous leurs condisciples. Les traits de Daitaro étaient encore plus nobles, et ceux d'Achille les valaient bien. Pascal lui-même aurait facilement pu lui voler la vedette s'il s'en était donné la peine. Mais Lyserg… Lyserg avait quelque chose. C'était évident et ce n'était pas simplement lui qui s'aveuglait sur l'objet de ses feux, sans quoi il y en aurait eu davantage pour le contredire. Or, presque toute l'école s'accordait sur ce point. C'était un signe qui ne trompait pas.

Le seul mot que Ryû parvenait à trouver pour définir l'atout majeur de Lyserg était celui d'équilibre. Oui. Équilibre entre la beauté du visage et les proportions du corps, entre les charmes de ses yeux et ceux de son teint, entre la perfection académique qu'il dégageait et sa pondération, entre son talent pour la danse et celui pour la musique. C'était ce qui rendait Lyserg si attirant. Tout le monde y trouvait son compte.

Remis de ses émotions, il épousseta son uniforme et reprit sa route. Dans la salle de classe, ses camarades avaient déjà repoussé tables et chaises vers le fond pour laisser l'espace du devant libre. Matamune leur faisait souvent faire des exercices pratiques, nécessitant de traverser la pièce de long en large. A priori, on travaillerait donc aujourd'hui sur le port de costumes ou la démarche, songea Ryû avec enthousiasme. Évidemment, pour le cours de couture, les pupitres demeuraient à leur place.

Il chercha des yeux son groupe d'amis habituel et leur adressa un sourire. Yoh était assis entre Ren et Horo Horo, lequel était flanqué de Pino et Manta, comme d'habitude. Ryû les rejoignit et s'installa à côté du grand blond, non sans avoir jeté un regard scrutateur sur la portion de sol où il envisageait de s'asseoir.

– T'inquiète, c'est propre, assura Pino en surprenant son geste.

– Hmm, fit Ryû avec scepticisme. Le problème c'est qu'avec nos pantalons blancs, tout se voit!

– Trois grains de poussière, ça ne va pas nous tuer.

Ryû lui jeta un regard faussement outré. Pino partit d'un petit rire. Il s'apprêtait à relancer la conversation mais Matamune était déjà là.

Le maître chat s'arrêta à l'orée de la salle et jeta un regard circulaire à ses élèves qui se levèrent tous d'un bond pour le saluer. L'esprit portait une veste d'intérieur unie par-dessus son kimono, ainsi qu'un de ses chapeaux extravagants, toujours posés sur l'oreille gauche. D'une patte, il tenait son éternelle pipe et de l'autre un petit sac orné de pompons.

– Bien le bonjour, lança-t-il. Aujourd'hui nous allons travailler le port du costume traditionnel.

Il laissa passer les deux surveillants qui le suivaient et qui ployaient sous le poids de lourdes malles. Un frisson d'excitation parcourut la classe et les élèves commencèrent à chuchoter précipitamment, jusqu'à ce qu'un petit toussotement de Matamune ramène le silence.

– Pour lever le suspense tout de suite, oui, ce sont des kimonos et oui, en effet, nous allons les essayer aujourd'hui. Ryû et Pino, auriez-vous la gentillesse de sortir les paravents et le miroir, s'il vous plaît?

Les deux plus grands de la classe s'exécutèrent et ramenèrent les objets demandés du fond de la salle pour les installer dans un coin. Ryû sentit l'adrénaline courir dans ses veines. Il adorait les kimonos, les vêtements et se costumer en général.

Lorsque les malles furent posées à terre et les surveillants partis, l'autorité naturelle de leur professeur ne parvint pas à chasser l'atmosphère d'exaltation qui avait progressivement envahi la classe. Enfin! Après tant d'heures passées à apprendre comment faire un point, s'asseoir, saluer une femme en fonction de son rang social et s'adresser à Hao selon la requête, enfin, on allait faire quelque chose de sympa. Ryû avait beau adorer les cours de Matamune, il devait reconnaître qu'apprendre à porter le costume de cour l'enthousiasmait bien plus que tout le reste.

– Très bien, décréta Matamune en mâchonnant sa pipe. Pour le moment retournez à vos places. Nous allons évoquer l'histoire du kimono de cour depuis ses origines et la liste des pièces nécessaires pour le porter.

Un "Oooh!" de déception monta, qui tira un petit sourire amusé à l'esprit enseignant. Sans se démonter, le félin agita sa double queue et posa délicatement son chapeau sur son bureau.

– Ne protestez pas ou ce sera encore plus long. Allez, sortez vos cahiers! On prend des notes! Ce n'est pas parce que c'est un cours de maintien et de mode qu'il ne pourra pas y avoir d'évaluation écrite de temps en temps.

Mi-grognons, mi-résignés, les élèves obtempérèrent. Le silence revint sur la salle et, tandis que Matamune entamait son cours d'une voix paisible et douce, l'effervescence fit bientôt place au frottement du papier.

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Matamune n'était pas un enseignant sadique, il se contenta d'un quart d'heure de théorie avant de passer à la pratique. Les jeunes gens furent alors autorisés à ouvrir les malles et à en sortir les costumes rangés dans leurs housses protectrices. Un silence religieux s'empara de l'assemblée lorsque Matamune ouvrit la sienne et leur montra comment sortir le précieux vêtement de sa gangue de protection. Un éclat d'or apparut et scintilla tandis qu'il exhibait un somptueux kimono jaune brodé de hérons noir et or.

– C'est trop beau, souffla Manta, émerveillé.

Ryû jeta un coup d'œil autour de lui. Rares étaient ceux qui demeuraient insensibles à la beauté du costume. Même Ren qui lui répétait tous les matins qu'il "ne s'intéressait pas aux fanfreluches", paraissait admirer la pièce. En réalité, les seuls à ne manifester aucune surprise étaient Daitaro – dont le mépris étudié était une seconde nature –, et Pascal, qui semblait, comme lui, plutôt s'intéresser à la réaction de ses camarades qu'à la beauté du tissu.

– Mettez-vous par deux, ordonna Matamune. Vous aurez besoin d'aide pour les mettre. Surtout au début. Je n'ai pas besoin de réexpliquer comment on fait? Parfait. Je passerai parmi vous. Allez-y.

Le brouhaha revint en force, comme si on avait coupé le son d'une radio pour le remettre à fond ensuite. Chacun voulait voir de quel tissu avait hérité son voisin. On se chamaillait pour les accessoires, rangés au fond des malles. On voulait échanger. Ryû, lui, savait que c'était impossible. Il avait récupéré l'un des rares kimonos qui taillaient suffisamment grand pour lui. Se tournant vers Pino, il lui suggéra d'un regard de se mettre avec lui, ce que le blond accepta naturellement. Mieux valait que les plus petits restent entre eux.

– Tu as eu quoi, toi? interrogea son partenaire, curieux.

Ryû exhiba avec un large sourire le tissu noir orné de pivoines roses, violettes et sanguines, accompagné d'un mantelet assorti, d'un obi parme, d'un hadajuban écru, à porter sous la pièce principale, de petites ceintures et d'un obimakura pour soutenir le nœud de l'obi. Si le rappel des pièces que leur avait fait Matamune, ainsi que ses précédents cours théoriques paraissaient sur le moment relativement clairs, Ryû devait bien avouer que la succession d'accessoires sous ses yeux avait quelque chose de stressant. Pourvu qu'il parvienne à se rappeler de toutes les étapes!

– Et toi? demanda-t-il à Pino.

Celui-ci eut un petit sourire fier et révéla un tissu blanc et vert d'eau à motifs de nénuphars d'une grande poésie. Il était accompagné d'un obi bleu à pois blancs très resserrés, avec de petites touches de rouge.

– C'est sublime, soupira Ryû.

– Oui, j'ai bien choisi! Ce sont les kimonos de l'école, tu crois?

– Sans doute. Tu te rends compte que du coup, ce sont loin d'être des pièces vraiment précieuses, par rapport à ce qu'on peut trouver en ville?

Pino hocha la tête, approuvant d'un regard.

– Bon, on commence par quoi, déjà?

Ryû eut un sourire.

– Tu as déjà oublié? Espèce de poisson rouge, va.

– S'il te plaît, tu peux m'habiller en premier, j'y arriverai pas…

Ryû accepta avec indulgence et Pino commença à ôter mécaniquement son uniforme, gilet, ruban, chemise.

– Euh… tu ne veux pas te changer derrière un paravent?

Pino haussa les épaules. Plusieurs de leurs camarades se déshabillaient joyeusement sans gêne aucune. D'autres en revanche, comme Achille, Lyserg, Daitaro, Manta et Ren, se montraient plus pudiques et avaient décidé de profiter des paravents. Sûrement à cause de la présence d'un prof, car ils avaient l'habitude de se voir dévêtus, que ce soit dans leurs chambres ou dans les vestiaires.

Pino fut bientôt en sous-vêtements devant lui, bras écarté, un grand sourire de gamin sur la figure, prêt à se faire habiller comme un poupée. Ryû lui tendit la première pièce en s'efforçant de ne pas remarquer de manière trop visible la beauté du corps, tout en lignes droites et polygonales, de son binôme. Pino l'enfila sans trop se hâter. Ryû ne savait trop où regarder. C'était gênant de fixer son camarade. En même temps, où que se porte son regard, il tombait sur des garçons plus ou moins dénudés – et plus ou moins sublimes, aussi. Le jeune homme allait dériver vers les fenêtres pour ne pas déranger ses camarades lorsque ses yeux tombèrent tels le couperet de la fatalité sur Lyserg. Et ne purent évidemment pas s'en détacher.

Il s'était installé derrière un paravent mais, de là où ils étaient, on avait un bon angle de vue sur ce qui se passait. Fatalité, fatalité.

Lyserg était en train d'enlever sa chemise, révélant sa poitrine blanche et lisse, parée de jolis boutons de rose. Ryû se mordit inconsciemment les lèvres. Ensuite il défit sa ceinture, son pantalon et l'enleva, offrant cette fois à sa vue le galbe ravissant de ses jambes. Mais au moment où il se redressait pour plier ses vêtements, son regard croisa celui de Ryû et ses joues se voilèrent d'écarlate. Ryû blêmit et détourna vite le regard. Zut. Il arrivait pourtant à ne pas se montrer aussi insistant quand ils se changeaient pour la danse! Revenant à son binôme, il constata alors que Lyserg n'était pas le seul à l'avoir pris en flagrant délit.

Le regard de Pino était braqué sur lui, scrutateur, un sourcil plus haut que l'autre. Un large sourire taquin vint à ses lèvres, assorti d'un:

– Ben alors? Ça va, tu te fais plaisir?

Le tout sur un ton de voix suffisamment bas pour ne pas être perçu des autres, ce dont Ryû lui sut gré. Malgré cette précaution, le jeune homme vira au rose pivoine, assortissant son teint au décor de son kimono. Le sourire de Pino s'élargit, devint goguenard, avant de disparaître peu à peu, à mesure qu'il prenait conscience du malaise de son vis-à-vis.

– C'est si sérieux que ça? demanda-t-il enfin.

Ryû haussa les épaules dans un signe qui ne disait ni non ni oui. Pour couper court à la discussion naissante, il s'empara du hadajuban et en enveloppa Pino, avant de le nouer à la taille. Il se sentait vulnérable. Même si ce n'était pas lui qui se tenait presque nu en pleine classe.

Pino ne lui fit pas d'autre remarque mais il eut l'impression de sentir le poids de son regard sur sa nuque durant toute la séance d'habillage.

Heureusement, l'optimisme naturel de Ryû lui permit de se focaliser sur autre chose, notamment le plaisir extrême qu'il y avait à toucher de belles étoffes et à en vêtir la silhouette élancée de son camarade. Quand vint le moment de nouer l'obi de Pino, Ryû hésita longuement avant d'opter pour une forme simple, qui ne prendrait pas trop de place. Il aurait pu faire mieux: ils avaient déjà eu un certain nombre de cours sur la manière de nouer un obi et s'étaient entraînés mutuellement sans le kimono. Mais… l'avouerait-il? Il était bien trop impatient d'être habillé à son tour! Il compléta l'ensemble par un ornement doré derrière l'oreille. La tenue traditionnelle allait parfaitement bien à son condisciple, dont le regard clair et la peau blanche étaient rehaussées par les couleurs vertes, bleues et rouges.

– Très seyant, approuva Ryû, fier de son œuvre.

Pino tourna sur lui-même, ravi.

– À toi maintenant!

Ryû se dévêtit en se faisant le plus petit possible. Ce qui était difficile quand on avait sa carrure plus importante que la moyenne. D'ordinaire, il ne se sentait pas gêné par le regard des autres – sauf lorsque son épilation était ratée mais là, c'était bon, le baume de gomme de caoutchouc qu'il avait testé une semaine plus tôt avait fait merveille! –, mais là, pour une raison inconnue, il se sentait plus intimidé qu'au vestiaire. Fort heureusement, les autres étaient trop occupés pour le regarder. Matamune réexpliquait à Nichrom comment procéder pour nouer l'obi de Reoseb. Visiblement, Horo Horo, Manta, Wat et Chocolove galéraient eux aussi. Ryû était l'un des rares à avoir réussi du premier coup, avec Pascal. Aimant à s'habiller, à suivre les modes comme à se costumer de toutes les manières possibles, Ryû était toujours très attentif au cours de Matamune. Comme quoi, ça payait.

Suivant les gestes de son partenaire, il se laissa vêtir et fut bientôt empaqueté dans son kimono comme si on l'avait enroulé dans un tapis.

– Ah zut, marmonna Pino. Ça ne devait pas être comme ça.

– Je vais te guider, le rassura Ryû, amusé.

Il se fit instructeur et montra à Pino comment faire avec patience. Il aurait presque pu s'habiller lui-même, il était quasiment sûr qu'il aurait réussi plus rapidement seul, même. Mais s'il faisait cela, son camarade n'apprendrait rien. Ce serait contre-productif. Il s'assura néanmoins que Pino s'en sortait avec les ceintures, nœuds et l'obi. Lorsque le grand blond mit la touche finale à son costume, quelques épingles pour relever ses cheveux noirs et dégager la nuque, puis une ou deux pivoines artificielles blanches et roses, Ryû lut un peu d'admiration dans son regard.

– Ça me va? devina-t-il, tout joyeux.

– Superbement, répondit Pino. Tu es vraiment magnifique. On dirait que tu es né pour porter ce genre de choses.

Ryû fit une pirouette qui le déséquilibra légèrement, car il n'était pas habitué au poids de l'obi sur ses reins, et se raccrocha à son camarade en pouffant de rire. De là où il était, il parvenait à se mirer dans la glace en pied que Matamune leur avait fait sortir. Il fut surpris de se découvrir aussi élégant. Sa silhouette élancée était bien prise dans la tenue fastueuse. Les couleurs violettes, roses, blanches et bordeaux se mariaient parfaitement et lui allaient à ravir, de même que les fleurs dans l'encre de sa chevelure. Pour bien faire, songea-t-il, il lui aurait fallu un peu plus de fard blanc (celui qu'il portait était couleur chair pâle), un peu plus de rouge aux lèvres et sans doute une ombrelle. Avec cela, il aurait ressemblé à ces estampes de grands courtisans ou de danseurs qu'on vendait comme cartes postales.

– Ça te va mieux qu'à moi, remarqua Pino avec une moue.

– N'importe quoi, tu es parfait, rétorqua mécaniquement Ryû.

Il avait toujours tendance à nier les propos dépréciateurs que les autres tenaient sur eux-mêmes. Il n'aimait pas sentir leur manque de confiance, c'était déprimant. Même quand c'était objectivement vrai. En l'occurrence et en toute honnêteté, il devait admettre qu'il portait mieux le costume de cour que Pino. Celui-ci était néanmoins fort séduisant.

– Pour bien faire, remarqua Ryû tout haut, il faudrait te coiffer différemment. Peut-être avec un chignon bas et tout lisser avec du gel. Ensuite, un peu de poudre d'argent sur le haut du crâne et les côtés… voire même une teinture éphémère vert-bleu pour un effet plus moderne…

Pino le dévisagea, bouche bée.

– Je vois ce que tu veux dire. Ce serait… top!

– C'est décidé, décréta Ryû. Enlève-moi ces ornements, je vais t'attacher les cheveux.

Pino s'exécuta. Il protesta à peine lorsque Ryû lui tira les cheveux pour les plaquer en arrière. Comme ils ne disposaient ni de gels, ni de poudres, ni de teinture, Ryû les remplaça par deux plumes élancées, d'un bleu canard tirant sur le vert, qu'il piqua dans le micro-chignon de Pino, de façon à ce qu'elles remontent vers le haut de la tête et s'arrêtent un peu au-dessus de l'oreille.

– C'est parfait, dit-il avec sincérité. Regarde.

Pino se tourna vers la glace et sourit.

– Wahou. Tu devrais travailler dans la mode, Ryû.

– J'y pense parfois, admit le jeune homme. Mais j'aime tellement danser!

– Je comprends. Mais ça te servira quand tu seras marié!

Ryû ne releva pas. Il évitait de songer à cet inévitable avenir pour le moment. À la place, il préféra se concentrer sur les autres, qui avaient presque tous fini de s'habiller. La salle de classe ressemblait désormais à un jardin merveilleux, empli de fleurs multicolores et d'oiseaux de paradis.

Les tissus étaient d'une très grande beauté, évidemment. Mais il y avait plus: chacun semblait avoir choisi les ensembles qui leur siéraient le mieux, à moins que ça ne soit tout simplement parce qu'ils s'étaient échangés les kimonos en fonction de leurs goûts. Quoi qu'il en soit, la classe entière rayonnait de beauté.

Achille arborait un kimono rouge foncé orné de cigognes au plumage déployé, bleu nuit, grises et or, ainsi qu'un obi brun à décor de bambous. Il n'avait pas noué ses cheveux et, la tête penchée sur le côté, conservait son allure de poupon de porcelaine. Wat, son partenaire, était vêtu de brun doré à vagues de pois jaunes et blanc, et d'un obi vert tendre et crème, son épaisse chevelure rehaussée en chignon flou et piquée de petites fleurs blanches. Non loin de là, Reoseb flamboyait dans un kimono orange à motifs d'automne, la silhouette artistiquement soulignée par un obi noir avec traces d'or, d'ocre et de cuivre, dont le nœud restait encore maladroit, d'après l'œil affûté de Ryû mais parvenait à rendre un effet très esthétique. Le garçon s'était recoiffé et tenait à la main un inrô aux couleurs de son costume. Celui de son binôme, Nichrom, était noir à nuages de sable rouge, que venait rompre un obi or à feuilles vert sombre et violettes foncées. Sa chevelure était plaquée au sommet de son crâne par des épingles ornées de filaments d'or et sa tresse noire retombait sur son épaule, soulignant la courbure de son cou et la grâce de ses clavicules.

Venait ensuite Yoh, le port de tête rehaussé par un chapeau de feutre noir, très élégant dans un kimono bleu à hérons gris et à rivières claires, accompagné d'un obi brun à motifs géométriques multicolores. Pour ce cours, il avait travaillé avec Horo Horo, à qui son vêtement de soie argent à broderies de neige en tempête allait à merveille. Son obi mauve lamé fleuri de roses d'hiver était un lâche par rapport à ce qui aurait été demandé, mais cela lui conférait une grâce alanguie qui s'harmonisait de façon intéressante avec sa pose nonchalante et sa chevelure batailleuse. Chocolove se tenait près de lui, fort à son avantage dans un kimono rose pâle à motifs de fleurs de cerisiers, serti d'un obi gris orné de branchages blancs et rouge pâle. Beau joueur, Ryû devait admettre que Chocolove était remarquablement beau. D'autant que sa coiffure crépue, si peu aisée à soigner et à domestiquer d'ordinaire, allait parfaitement avec la forme du col de son costume et imitait presque une sorte de chignon gigantesque de théâtre. Chez lui non plus, on n'avait rajouté aucun ornement: l'arrondi de ses cheveux, incroyablement graphique, se suffisait à lui-même. En revanche, il portait gants, inrô et pendants d'oreilles, comme pour compenser.

En retrait derrière lui, se tenait son partenaire, Daitaro, dont la stature menue était rehaussée par un kimono vermillon éclatant à éventails blancs, qui se mariait merveilleusement avec son rouge à lèvres. La minceur de sa taille était paradoxalement soulignée par l'épaisseur d'un obi or, rouge et blanc pailleté de mille et mille petits pois. Un peigne rouge sombre et des ornements de perles blanches reposaient dans la laque de sa chevelure. La perfection de son apparence donnait le vertige.

Démon tentateur, ne put s'empêcher de penser Ryû. Il ne devrait pas être permis d'être aussi beau. En réponse à son regard, Daitaro, qui l'avait remarqué, retroussa les lèvres et dévoila ses dents avec un regard de braise. Ryû détourna aussitôt le sien vers ses derniers camarades.

Manta s'était métamorphosé en incarnation de la joliesse à l'état pur, grâce à son kimono bleu clair à fleurs de cerisiers et à cet obi violet sombre à pétales dont Matamune avait dû s'occuper lui-même afin que le nœud ne soit pas trop grand. Les joues fraîches comme une brassée de fleurs, les lèvres ourlées par un rehaut de maquillage, on ne pouvait qu'avoir envie de l'embrasser en le voyant. Ou de le dévorer tout cru, au choix. À ses côtés, Ren, que le professeur chat avait dû "nouer" également, Manta ayant du mal à porter un trop lourd poids de tissus, était ravissant en kimono noir à rivières argent et or, soutenu par un obi et rouge vif, safran et jaune paille, des pointes précieuses dépassant de son crâne. Dommage qu'il se tienne les jambes si écartées et les bras croisés. Ce n'était pas très… enfin, pas très masculin. Mais bon, c'était Ren. Le garçon qui ne s'épilait que pour la danse et sous la menace de M. Maxwell, celui qui ne savait pas se mettre du fond de teint, ni harmoniser ses rubans à son uniforme. En bon colocataire, Ryû avait essayé de l'aider. Il avait fini par laisser tomber. On ne faisait pas d'un écureuil un chinchilla.

Pour finir, le dernier binôme était composé de Pascal, couvert de bijoux, jouant innocemment à les faire cliqueter comme un pacha dans son kimono bleu ciel à motifs roses, mauves, bleu foncé et son obi débordant de palmes d'or sur fond rouge discret, ainsi que de Lyserg. En découvrant ce dernier, Ryû reçut un coup au cœur et sentit sa chaleur corporelle augmenter d'un cran. Lyserg était une apparition. Le port de son kimono vert pâle à rivière bleu canard et à fleurs rouges et blanches était si gracieux qu'il lui donnait presque l'air d'un esprit arrivé sur Terre par hasard. D'une main, il redressa les ornements or et blanc piqués dans sa coiffure, dégageant ainsi ses poignets délicats des longues manches, qui retombaient de part et d'autre de son obi blanc et rouge. Il était beau à en tomber par terre. D'ailleurs Ryû ne put s'empêcher de remarquer le regard triste et amer que posait Chocolove sur lui.

Pendant ce temps, Matamune, qui les observait tous, hochait la tête avec satisfaction.

– Très bien! Vous êtes tous bien, chacun dans votre style. D'une façon ou d'une autre.

Un sourire plissa les yeux du maître chat.

– À présent, à vos okobo! Nous allons voir comment vous marchez!

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L'effet gracieux des soies fluides fonctionnait à l'état statique. Dès lors qu'ils commencèrent à s'entraîner sur les getas laquées trop hautes, dont ils n'avaient pas l'habitude, ce fut une autre histoire. Le fait d'être danseurs émérites n'y fit rien. On eût dit que les délicats oiseaux multicolores s'étaient métamorphosés en autruches pataudes.

Certains comme Ryû, Achille et Manta parvenaient naturellement à conserver leur équilibre. D'autres, comme Ren, Nichrom, Yoh ou Lyserg, par exemple, en bons héritiers de grandes familles, n'en étaient pas à leur coup d'essai et savaient déjà se mouvoir sur leurs talons sans commettre l'erreur de s'appuyer sur la pointe manquante de leurs chaussures. Mais beaucoup se révélèrent malhabiles, terrifiés à l'idée de tomber par terre et d'abîmer leurs beaux kimonos, voire se cassaient franchement la figure, se rattrapant aux autres ou aux tables. Pascal, notamment, s'était élancé bravement avant de s'effondrer à demi, mort de rire, sur l'épaule d'Horo Horo, qui ricanait bêtement, terrorisé. Daitaro, lui, fixait le sol, d'un air anxieux, son sourire supérieur définitivement retombé. On voyait également Pino, Reoseb, Wat et Chocolove, déambuler prudemment comme de grands échassiers disgracieux. Malgré cette vision plutôt comique, Matamune parvint à conserver une expression impassible.

À la fin du cours, ils parvenaient tous plus ou moins à faire quelques pas sans s'effondrer. Le professeur fantôme les considéra d'un œil légèrement critique, signifiant qu'il y avait encore du boulot et annonça que le prochain cours serait consacré à la démarche. Ryû se demanda si cette décision datait d'avant le cours ou si elle venait d'être prise en considération de leur faible niveau.

Ensuite, on se dévêtit à regret dans un beau chahut empli des sifflements de soieries qu'on dénoue, de tintement d'ornements qu'on repose et de claquements de socques de bois. Cette fois, Ryû était bien trop concentré sur la manière ardue de replier les différentes autres pièces pour s'intéresser aux corps dévêtus qui l'entouraient, fût-ce celui de Lyserg. Il fallait prendre garde à ne pas abîmer les tissus, à ne rien froisser et à compacter l'ensemble de manière à le faire tenir dans chaque housse. Que celles-ci semblaient petites, tout d'un coup!

Pino ayant eu pas mal de problèmes pour ranger son kimono, Ryû vint l'aider et prit du retard dans son rangement. Ils furent les derniers à ramener leurs paquets et c'est tout naturellement que Matamune leur demanda de remettre les paravents, le miroir, les tables et les chaises en place. Tous deux acceptèrent gracieusement. Ils avaient étude, juste après: on ne leur en voudrait pas d'arriver en retard, surtout si c'était après avoir donné un coup de main. Tandis que les deux plus âgés restaient, les autres quittèrent peu à peu la salle. Leur professeur, quant à lui, s'était déjà volatilisé derrière les surveillants venus rechercher les malles et conduire les élèves à l'étude.

– Ça nous change, tout de même, ces costumes, fit remarquer Ryû, pensivement.

– Plutôt en bien, hmm? rétorqua Pino avec un sourire malicieux.

Ryû perdit le sien, se souvenant de Lyserg, ôtant son uniforme, Lyserg tout de vert vêtu, Lyserg, trottinant à petits pas sur ses okobo sans gêne manifeste… Pino s'en rendit compte et redevint sérieux.

– Désolé. Je ne me moquais pas de toi.

– Je sais, répondit Ryû en replaçant deux chaises.

– Ton cas m'a l'air grave, en tout cas. Il faut que tu fasses quelque chose, non?

– Je ne sais pas. Que veux-tu que je fasse?

– Ben, c'est simple, demande-lui d'être ton petit ami.

– C'est simple, répéta Ryû, amusé.

– Je veux dire…

– Tu as déjà fait ça?

Pino releva la tête, surpris.

– Quoi donc?

– Te déclarer à quelqu'un!

– Ici, tu veux dire?

– Où d'autre?

Le blond haussa les épaules.

– Non, je n'ai jamais eu de relation "attitrée".

Ryû eut soudain envie de le taquiner.

– Même pas… Horo Horo?

Pino roula des yeux.

– Tu es fou! C'est mon meilleur ami, enfin!

– Je plaisantais! Désolé, je ne veux pas être indiscret mais… jamais eu l'occasion ou jamais eu l'envie?

Pour la première fois, Pino parut déstabilisé. Il détourna le regard, se mordilla les lèvres, hésita et dit:

– Je ne suis pas… intéressé.

Ryû le dévisagea, intrigué.

– Comment ça?

Pino, tête baissée, chuchota comme s'il avouait une faute impardonnable.

– Par vous tous. Les garçons.

– Oh, comprit Ryû. Je vois.

Puis, il ajouta:

– Tu n'aimes que les filles, alors?

Face à la moue de son camarade, Ryû sourit largement:

– Ne fais pas cette tête! Ce n'est pas grave!

Pino haussa les épaules avec un rire fataliste.

– Non, sans doute. Mais j'ai parfois l'impression d'être le seul!

– C'est le cas pour beaucoup de monde.

– Je ne sais pas.

– Fais-moi confiance. Tu n'as jamais vécu en ville, toi?

– Non, admit Pino. Nous possédons des exploitations au Nord et j'y ai passé mon enfance. Cet endroit est le point le plus proche d'une ville que j'aie jamais atteint.

– En effet, remarqua Ryû avec un petit sourire. Moi je ne connais pas du tout la campagne.

– C'est… plat.

– Ce doit être reposant.

– Un peu trop.

– En tout cas, tu as de la chance!

– Pourquoi?

– Eh bien, c'est cool quand on est un mec de n'aimer que les filles! Je pense que ça simplifie la vie. Quand tu devras te marier, ce sera plus agréable pour toi.

Pino le fixa, interloqué, et éclata de rire.

– Je ne pensais pas à ça!

– Ah bon? Pourtant, du coup, tu devrais attendre ça avec impatience, non?

– Je ne sais pas. Oui et non. Mon père ne m'en a pas encore parlé mais je pense qu'il a des projets, répondit Pino. C'est difficile pour lui, de trouver une bonne alliance, vu que je n'ai plus de mère. J'espère juste qu'il ne me donnera pas à la première grosse brute venue…

– Je suis sûr que non! assura Ryû avec un sourire encourageant.

Ils se turent quelques minutes, le temps de finir de ranger les tables et vinrent s'asseoir côte à côté, au repos après l'effort.

– Et toi? demanda finalement Pino. Tu es vraiment amoureux?

Ryû rosit sans pour autant confirmer quoi que ce soit. En vérité, il ne le savait même pas lui-même. Aussi absurde que ça puisse paraître. Car même si Lyserg le mettait dans tous ses états, il le connaissait à peine. Ils n'avaient même jamais eu de vraie conversation!

Cela suffit à Pino qui détourna la tête avec un sourire.

– Comment tu feras? Je veux dire, quand l'école sera finie?

Il n'avait pas besoin d'en dire plus. Ryû savait que cela signifiait "quand tu devras te marier". Il se crispa légèrement à cette pensée, comme toujours, ce qui n'échappa pas à son camarade.

– Je ne sais pas trop, admit-il enfin. Je pense que je rejoindrai la cour mais… j'aimerais bien que ça soit en tant que professionnel. Je me verrai bien habilleur ou costumier! Plus que danseur même si ça ne me déplairait pas.

– Ah bon? fit Pino.

– Surpris?

– Non, non! Mais c'est pas si fréquent que ça.

– Non, hein ? C'est drôle, d'ailleurs. On est quand même formés pour ça, et pas par n'importe qui, en plus.

– Pas faux.

Ryû s'étira légèrement, la tête penchée sur le côté, et relança, sur un ton plus léger:

– N'empêche, ce doit être frustrant, de ne pas pouvoir voir de filles en vrai, ici.

– Bah! Au moins, je n'ai pas de raison de jalouser qui que ce soit!

– C'est vrai, se rembrunit Ryû, en pensant à Chocolove.

Et à pas mal d'autres aussi.

– Et au fait…

Il rumina sa question, incertain de sa pertinence. Mais après tout, au point où ils en étaient, niveau confidences…

– Qu'est-ce qui te plaît, chez les filles?

– Ah, soupira Pino, sans paraître gêné le moins du monde, elles sont fortes, puissantes, grandes, courageuses, hardies, fières…

– Ce ne sont pas forcément des qualités, en amour, non?

– Mais elles sont aussi douces, prévenantes, courtoises, même après une folle chevauchée, lance au poing!

– Ça doit sentir fort.

– Une chambre de garçon pas rangée, ça cocotte aussi.

– Ça c'est parce que tu cohabites avec Horo Horo.

Pino roula des yeux.

– Ce sera répété, amplifié, déformé!

Ils gloussèrent.

– En plus, elles sont tellement résistantes, les filles! Tu te rends compte qu'elles portent des bébés dans leur ventre? Et qu'elles subissent des pertes du sang tous les mois! Il paraît que c'est très douloureux…

– C'est vrai que c'est impressionnant, admit Ryû.

– Elles sont trop incroyables, murmura rêveusement Pino.

Ryû eut un petit rire et secoua la tête. Il y eut à nouveau un silence, durant lequel le jeune homme contempla la lumière déclinante du soleil à travers les vitres, songeant qu'il n'avait décidément aucune envie d'aller en étude. Soudain, la voix de Pino le ramena au temps présent:

– Dis…

– Hmm, quoi?

– C'est une question débile, mais…

– Pose-la, je te dirai.

– Je ne veux pas te mettre mal à l'aise, hein.

– Mais non. Vas-y. Dis.

Pino inspira une bouffée d'air et se jeta à l'eau:

– Qu'est-ce que ça fait d'embrasser un garçon?

Ryû ne s'y attendait pas. Il le contempla quelques secondes et chercha ses mots.

– Eh bien…

– Tu l'as déjà fait?

– Oui.

– Quand?

– L'année dernière.

– Ce n'était pas Lyserg?

– Non.

L'identité de l'élève en question n'aurait servi à rien, de toute façon, il avait quitté l'école. Pino n'insista pas et Ryû n'en dit pas plus. Il revint au sujet principal.

– C'est… ben en fait, c'est simplement embrasser quelqu'un. Je pense que ce ne doit pas être différent d'avec une fille. Pourquoi, tu en as déjà embrassé une, toi?

– Bien sûr que non, protesta Pino sur un ton de vertu outragée. Je pensais juste… que ça pouvait être différent.

– Je n'ai pas d'élément de comparaison, sourit Ryû.

Une idée un peu folle lui traversa l'esprit. Une évidence. Ce fut bien trop rapide pour qu'il puisse y réfléchir à tête reposée, prendre conscience de son caractère gênant, problématique ou osé, ni même pour qu'il en voie les potentielles conséquences, aussi, c'est bien trop précipitamment qu'il dit:

– Tu sais, si tu veux…

Et il s'interrompit, choqué par ce qu'il était sur le point de proposer.

– Quoi? fit Pino, qui n'avait pas encore compris.

Ryû croisa son regard clair, authentiquement interrogatif et rougit.

– Non, non, marmonna-t-il, rien, en fait, je pensais à voix haute et…

Trop tard, devina-t-il. Pino venait de calculer ce qu'il n'avait pas encore formulé. Ses sourcils se haussèrent, son regard s'écarquilla, sa bouche s'entrouvrit. Il rougit également, cilla plusieurs fois et chercha suffisamment longtemps quoi dire pour que Ryû s'engouffre dans la brèche et ne le coupe:

– Excuse-moi. C'était une idée en l'air, j'ai parlé trop vite.

– Non, non, s'écria Pino au même moment.

Non? répéta Ryû, interloqué.

Pino vira au cramoisi. Il eut un regard de panique puis se reprit et fixa ses bottines vernies. Finalement, il releva la tête, fermement décidé et planta son regard dans celui de son camarade.

– D'accord.

– Comment?

– Je veux bien. C'est pas… c'est juste pour… ne pas mourir idiot.

Ryû tombait des nues et sourit bizarrement pour cacher son malaise. C'était étrange, curieux, mais un peu tentant aussi.

– Attends, fit-il soudain. On parle bien de la même chose?

– Je crois, oui.

– Tu veux qu'on s'embrasse pour que tu voies ce que ça fait?

Les joues de Pino reprirent une couleur plus soutenue, mais son regard ne cilla pas. Il hocha la tête.

– Juste pour voir.

Ryû le dévisagea un petit moment, immobile. Puis, Pino avança légèrement le visage, sans oser franchir la fine limite de l'espace vital qui les maintenait encore éloignés l'un de l'autre. Ryû le suivit, s'appuyant un peu plus sur son bras droit pour se pencher vers lui. Ils s'approchèrent très lentement, jusqu'à ce que la perception que chacun avait du visage de l'autre change du tout au tout. Regarder quelqu'un d'aussi près, il n'y avait pas à dire, c'était différent. Ryû n'aurait su dire en quoi, mais c'était différent. Un courant d'air chaud effleura sa joue et il devina que c'était le souffle de Pino. Celui-ci gardait encore les yeux ouverts. Ryû aurait préféré qu'il les ferme. Tout d'un coup, il ne savait plus comment s'y prendre. Fallait-il le laisser faire ou agir en premier? Pencher la tête sur le côté? Et si quelqu'un entrait, là, tout de suite, un élève ou pire, un prof, qui les surprendrait? Et s'il ratait sa bouche? Et si…

L'inertie fit son œuvre et les lèvres de Ryû tombèrent sur celles de Pino. Aussitôt, instinctivement, il raffermit le contact, ployant la nuque sur le côté pour éviter que son nez ne heurte le sien. Il décolla immédiatement sa bouche de la sienne, tout en demeurant très près et ouvrit les yeux: ceux de Pino étaient toujours fermés, ses cils blonds scintillants de reflets dorés. Alors Ryû l'embrassa encore, cette fois en venant saisir sa nuque pour maintenir son visage contre le sien. Il chercha un contact un peu plus intime mais Pino ne desserra pas les lèvres et, sans cesser de les presser contre celles de Ryû, se contenta de changer d'angle, jusqu'à ce qu'ils finissent, d'un mutuel accord, par se séparer.

Ryû recula et se rassit à distance respectable, conscient d'avoir légèrement empiété sur l'espace de son condisciple. Son cœur battait vite. Il avait aimé cela.

– Alors? demanda-t-il précipitamment avec un sourire léger qui lui parut un peu stupide.

Il n'aurait pas refusé de continuer, même.

– C'est vraiment drôle, répondit Pino, visiblement un peu sonné.

Puis il passa une main sur son visage et rit.

– Je suis bête, hein?

– Pas du tout, voyons. Mais alors, tes impressions?

– Eh bien…

– Difficile à dire, hein?

– Ben oui, admit-il. Je comprends ce que tu voulais dire. Ça ne se raconte pas.

– Oui, ça se vit, approuva Ryû.

Il commençait à retrouver le contrôle de lui-même. L'atmosphère, devenue un peu trop sensuelle, s'allégeait à mesure qu'ils rationalisaient l'événement. Un soulagement. Il valait mieux qu'il en soit ainsi. Lui et Pino échangèrent un petit rire, mi-embarrassé, mi-complice. Il est beau, pensa Ryû. S'il n'y avait pas Lyserg, je pourrais l'aimer. Peut-être.

– Je t'ai converti? plaisanta-t-il.

Pino hésita, comme s'il craignait de commettre un impair.

– Tu peux me dire non, s'esclaffa Ryû. Ne t'inquiète pas.

– Je ne pense pas, reconnut Pino. Non. Non, vraiment pas.

– Tant pis, fit Ryû avec un sourire fataliste.

Pino sembla soulagé de ne pas l'avoir vexé.

– Merci, ajouta-t-il avec un peu plus de sérieux. Je le pense, c'était… vraiment gentil.

– Bah, tout le plaisir était pour moi!

Les deux garçons étouffèrent un rire entendu qui fit bientôt place au silence. Puis, réalisant soudain à la hauteur du soleil qu'il était tard, ils commencèrent, au même instant:

– Tu…

– On pourrait…

Ils s'interrompirent.

– Tu n'as pas envie d'aller en étude, hein? devina Pino avec un sourire.

– Il est un peu tard, maintenant, pas vrai? rétorqua Ryû, nonchalant, en balançant son sac sur ses épaules.

– Je suis bien d'accord.

– On pourrait aller se cacher à la bibliothèque.

– C'est pas bête.

– Je pense que Yoh et les autres viendront nous rejoindre.

– Parfait.

Il y eut un instant de flottement puis, d'un commun accord, ils ramassèrent leurs affaires, tout en évitant soigneusement de se toucher. Il y avait, dans chacun de leurs gestes, une sorte de jovialité forcée, un enthousiasme léger qui semblait démentir la profondeur de ce qui avait eu lieu dans cette salle. À moins que ça ne soit pure extrapolation de sa part. Pino semblait normal, lui.

Il quitta la salle le premier, d'une démarche lente dans laquelle Ryû ne put déceler aucun signe de changement. Le jeune homme lui emboîta le pas et le suivit jusqu'à la bibliothèque en songeant que personne, en les voyant ainsi, n'aurait pu deviner ce qui s'était passé entre eux quelques minutes plus tôt.

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