Disclaimer: Shaman King appartient à Hiroyuki Takei.


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VIII

Orphée et Endymion

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La paix reposait sur l'étude. Seuls la perturbaient les frottements de papiers, les claquements de pages qu'on tourne, quelques bâillements discrets, grattements de pieds et raclements de chaises, parfois. Du dehors, une légère brise venait siffler contre les vitres.

Depuis son bureau juché au sommet d'une estrade, au devant de la salle, Pof balayait l'ensemble de la permanence avec le regard scrutateur du berger sur son troupeau et l'air sévère de celui qui chercherait un accroc au milieu d'un tissu apparemment parfait. Du haut de ce perchoir, il ne voyait sans doute que des têtes appliquées, sagement penchées sur leur labeur. Mais Chocolove, lui, depuis la table du dernier rang à gauche, disposait d'un point de vue autrement plus intéressant sur la salle. Il voyait ainsi ce que les yeux du surveillant, si habiles fussent-ils, ne pouvaient déceler de là où ils étaient: ceux qui bavardaient en silence, ceux qui, plus prudents, s'échangeaient de petits mots, ceux qui grignotaient en cachette, ceux qui piquaient un somme derrière un rempart de livres ouverts, ceux qui dessinaient d'inavouables figures sur les bords de leurs tables, et même, là-bas, quatre rangs plus loin, un petit couple de deuxième année qui se tenait discrètement par la main.

Chocolove n'avait pas choisi cette place par hasard. Pour commencer, il aimait bien être au fond. En cours comme à l'étude. Cela lui permettait d'écrire, par-dessous ses notes, sans se faire repérer. De plus, personne ne pouvait lire par-dessus son épaule. Sans compter qu'être au fond vous offrait un vaste champ d'observation, d'innombrables possibilités d'études des comportements humains, bref, un régal pour les yeux de l'écrivain en herbe qu'il était.

S'il s'adonnait à l'écriture, ce n'était pas parce que les cours l'ennuyaient. Au contraire. Le problème (ou pas, d'ailleurs), c'était qu'ils avaient tendance à stimuler sa créativité. Et quand il avait une idée, il n'aimait pas la perdre. Aussi gardait-il à tout moment de quoi écrire, au cas où. Quand cela le prenait, il s'arrêtait rarement à quelques lignes. Aussitôt notée, l'idée prenait de l'ampleur, réclamait son attention, exigeait qu'on la prolonge et il n'avait alors pas le choix. Il lui fallait céder à sa muse, et écrire, quel que soit le lieu, quelle que soit l'heure.

Il lui était arrivé plusieurs fois de subir les effets d'une inspiration subite en pleine nuit, toujours sur les coups de trois heures du matin. Il avait longuement tergiversé, hésitant entre le désir de se lever et d'allumer pour écrire son idée, et la crainte de déranger ses camarades de chambre, comme on se retient d'aller aux toilettes pour ne pas réveiller tout le monde. Finalement, il n'avait pu y tenir et ça n'avait pas plu. Wat avait le sommeil léger mais se rendormait vite et n'était pas rancunier. Daitaro, en revanche, était bien moins commode et en avait fait des gorges chaudes pendant des jours. Désormais, Chocolove se forçait à s'endormir vite, sans trop penser. Il gardait ses élans pour la journée.

Pour l'heure, dissimulé derrière un manuel d'arithmétique – comme les deux amoureux, là-bas, ou celui qui mangeait, celui qui se remaquillait et d'autres encore; décidément, l'arithmétique avait bon dos! –, il s'était lancé dans la rédaction d'un poème épique. Il en était à ce moment charnière où l'héroïne de son poème sacrifiait son amour au profit du devoir et où son bel éconduit la maudissait de toutes ses tripes. Et à la fin, pensait férocement Chocolove, elle part à la guerre et elle meurt. Et puis… non! Elle revient, tout auréolée de gloire, et elle veut le reprendre mais il la repousse. Et elle meurt. Voilà!

Son porte-plume griffait férocement le papier tandis qu'il écrivait. De temps en temps, Yoh, son voisin, lui jetait un regard curieux, vaguement endormi, avant de se replonger derrière l'échafaudage de cahiers et de livres – de littérature, cette fois –, qui lui servait de paravent et d'oreiller.

Chocolove releva le nez de son ouvrage, à la recherche d'idées. Son regard tomba aussitôt sur le septième rang, auquel était assis Lyserg. Encore une nouvelle raison de se mettre au fond à gauche. De là où il était, il pouvait contempler la courbe de ses mollets, son dos droit, sa nuque bien dégagée. Regarder Lyserg n'était pas seulement un plaisir coupable. C'était aussi une source d'inspiration non négligeable. Cruelle, sans cœur, froide femme sans amour, pensa-t-il, les yeux braqués sur le bas de la tête de son ex-petit ami, là où, plongé dans ses réflexions, il venait entortiller de l'index quelques petites mèches rebelles. Non, ça n'allait pas. Trop banal. Pas assez violent.

La virulence lui était naturelle. Pourtant, Chocolove avait tendance à s'autocensurer. À rendre ses textes plus "gentils", plus moraux, plus acceptables qu'ils ne l'étaient dans son esprit. Il enrageait parfois contre lui-même de se découvrir si amoindri, handicapé, gêné à l'idée d'écrire des vulgarités qu'il avait pourtant composées de tête et sans honte, incapable de passer de l'idée à l'écrit. Ses sourcils se froncèrent et son regard s'enfonça davantage dans le dos de son ancien amoureux. Quand il disait ancien. Cela ne datait que de quelques jours, à peine, leur rupture. Normal que ça ait encore du mal à passer. Car ça ne passait pas. Vraiment pas. Depuis des jours, il ressassait les mots de Lyserg, lui expliquant qu'il n'était pas amoureux de lui, que cela ne marcherait pas, qu'il ne servait à rien de continuer, qu'ils pouvaient encore être amis, etc. Chacun de ces mots s'enfonçaient dans sa chair, encore et encore, comme des centaines d'aiguilles empoisonnées. Il ne pouvait même pas lui en vouloir. Il ne pouvait même pas lui reprocher quoi que ce soit, le moindre mensonge, la plus petite tromperie, rien. Lyserg était blanc comme neige, aussi pur que sa désespérante héroïne, si valeureuse qu'il n'arrivait pas à la salir, ni à la rendre détestable.

Ce n'était vraiment pas de chance. Il était amoureux. Depuis le début. Il n'avait même pas encore perdu espoir dans l'affaire. Peut-être que Lyserg reviendrait sur sa décision… Au fond de lui, pourtant, il savait que cela n'arriverait pas. Il ne serait pas comme son amant malheureux. Il n'aurait pas l'occasion de voir son amour revenir et le supplier. Il n'aurait pas le plaisir de le repousser à son tour.

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Chocolove se mit à gribouiller dans la marge, désœuvré. Songer à sa blessure encore à vif était désagréable. Il était surpris par la violence de ses propres sentiments. Pas tant à l'égard de Lyserg que par rapport à tous ceux qui lui tournaient autour. Il avait de plus en plus de mal à rester cordial avec Ryû lorsqu'il devait lui adresser la parole. Quant à son altercation avec Yoh, tout à l'heure…

Yoh ne faisait que plaisanter avec Lyserg, bien sûr. Mais tous deux riaient d'un peu trop près, comme s'ils flirtaient. Chocolove avait fait mine de vouloir lui parler seul à seul et Lyserg s'était poliment éloigné pour les laisser. Aussitôt, sa jalousie avait éclaté. Une véritable crise. Quelque chose de lamentable, d'indigne. Du dramatique, du tapageur, comme dans le poème qu'il était en train d'écrire. Seule différence, tout s'était dit à voix basse, entre deux portes, avant l'étude, aussi, personne n'avait dû les entendre. Yoh avait protesté, authentiquement ahuri, lui assurant qu'il se méprenait. Chocolove s'était momentanément calmé. De toute façon, il fallait entrer en étude.

À présent, il se sentait coupable de s'être emporté. Il faudrait réfléchir à un moyen de se racheter. Il aurait bien voulu détendre l'atmosphère d'un bon mot, à ce moment-là, comme il savait si bien le faire – leur professeur de littérature l'avait toujours complimenté pour ses impromptus! –, mais il n'avait rien trouvé avant de rentrer dans la salle. De plus, pour le moment, Yoh s'était endormi. Retournant méditer sur ses vers, Chocolove fronça de nouveau les sourcils, contrarié. L'un d'eux était faux. Il allait falloir recommencer la strophe. Zut.

Au moment où il allait rayer d'un trait rageur le passage incriminé, la voix sèche de Pof résonna comme un claquement de fouet et les fit tous sursauter.

– Yoh Asakura. Peut-on savoir ce que vous faites?

– Hmmquoi? bredouilla Yoh en se réveillant d'un coup.

Il y eut un silence, quelques gloussements puis Pof martela:

– Approchez. Venez jusqu'ici.

Sans réfléchir, Chocolove se leva à son tour.

– Oui, M. McDonnel? interrogea le surveillant.

Les pensées de Chocolove tourbillonnèrent.

– Je ne me sens pas bien, mentit-il sans hésiter. Est-ce que Yoh pourrait m'emmener à l'infirmerie?

Le silence se fit lourd. Tous les élèves s'étaient libérés de leurs activités pour assister à l'incident. Pof abandonna les charges dans un soupir:

– Très bien, allez-y!

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En quittant la salle d'étude, Yoh jeta un regard reconnaissant à Chocolove et lui emboîta le pas. Dans le couloir, il faisait légèrement froid. Le garçon frissonna, se souvenant qu'il avait ôté son gilet dans la permanence bondée, chauffée par l'abondance humaine. La chute de la température dans le couloir était désagréable.

– Tout va bien? demanda Yoh. Tu te sens vraiment mal?

– Non, répondit Chocolove. C'était uniquement pour te sauver la mise.

– Merci beaucoup, fit Yoh, piteusement.

Les deux garçons remontèrent le couloir, au bout duquel Chocolove bifurqua pour rejoindre les toilettes.

– On ne va pas à l'infirmerie? lança son camarade derrière lui.

– Pourquoi faire?

– Eh bien… tu auras besoin d'un mot pour retourner à l'étude.

– L'heure est presque finie. Je n'ai qu'à rester dans un coin en attendant, j'irai chercher mes affaires après.

– Ah, d'accord, fit Yoh d'un ton très légèrement admiratif qui semblait vouloir dire: quel rebelle!

Les deux garçons restèrent silencieux jusqu'à ce que le lourd battant des toilettes claque derrière eux. Là, Chocolove se retourna, sa décision prise, ses mots soigneusement choisis, prêts à être prononcés.

– Écoute.

Yoh eut une mine d'attention étonnée.

– Je suis vraiment désolé pour tout à l'heure.

– Tout à l'heure?

– Oui, à propos de toi et Lyserg.

– Oh! Mais c'est rien, c'est déjà oublié! assura Yoh en agitant la main, dans un grand sourire. Ne t'en fais pas.

– Si, rétorqua Chocolove. C'était nul de ma part. C'est pour ça que j'ai fait ça, en fait, je voulais te dire…

Il s'interrompit, avala sa salive et poursuivit en ces termes:

– Fais ce que tu veux. Tu peux tenter ta chance, et même s'il accepte de sortir avec toi, je ne t'en voudrai pas. On restera amis.

Un pauvre sourire se peignit sur son visage.

– Après tout, ça ne me regarde plus. Je n'ai rien à exiger. Ni de toi, ni de lui.

Ces paroles, il savait que c'était la chose à faire. Le droit chemin, tout ça. Mais ça n'en était pas moins extrêmement difficile. Il mourrait d'envie de se rétracter.

Yoh baissa les yeux, incertain, et fit une petite grimace.

– C'est très gentil. Je suis vraiment touché, tu sais? C'est sincère.

Puis il sourit de nouveau et se frotta la nuque:

– Mais tu sais, Lyserg… forcément, je le trouve beau, c'est le cas de tout le monde, hein, mais je n'ai pas l'intention de tenter quoi que ce soit.

Chocolove eut brusquement l'impression qu'on venait de lui ôter un poids monumental des épaules.

– C'est… c'est vrai? balbutia-t-il.

Du calme, se reprit-il en pensée. Ne te réjouis pas trop vite. Ça changera peut-être ou alors si ce n'est pas lui, ce sera un autre.

– Ben oui, s'esclaffa Yoh. Tu n'auras même pas à prendre sur toi pour me fréquenter, tu vois.

Chocolove inspira profondément, soulagé, et se détourna pour retrouver contenance. Il s'appuya contre la faïence glacée d'un des lavabos. Son regard effleura le robinet de cuivre avant de remonter vers le miroir pour scruter son visage. Dans le reflet, il voyait Yoh qui continuait à le fixer avec un mélange contradictoire de compréhension et de perplexité.

Il fit mine d'examiner son maquillage. Il en mettait peu: aujourd'hui, juste un trait de noir sur les paupières, au bord des cils, et une touche de rouge carmin au-dessus, s'étirant délicatement sur les côtés. Avec sa carnation noire, Chocolove n'avait jamais vraiment mauvaise mine, au milieu de ses camarades pâlichons. Il n'avait pratiquement jamais de boutons, à peine quelques imperfections, sur le côté des joues. Il ne se fardait que pour les examens et les concerts.

Il fit couler un peu d'eau et essuya les contours de ses paupières pour redonner forme au trait de rouge sur ses yeux. Dommage qu'il n'ait pas pris son sac en partant, il avait toujours sur lui des lingettes de coton, au cas où. Mais ça aurait eu l'air suspect. Pour finir, il se passa un peu d'eau sur les tempes.

Chocolove referma le robinet et se retourna. Il croisa le regard de Yoh, qui l'attendait, interrogatif, et le mit mal à l'aise. Maintenant que tout était dit, le silence était gênant. La cloche allait probablement bientôt sonner. Ou alors dans peu de temps. Quelques minutes, au maximum. C'était long, quelques minutes, quand on n'avait plus rien à se dire.

Chocolove s'en voulut de cette pensée. Yoh était un bon copain, pourtant. Qu'est-ce qui lui prenait?

Il était de mauvaise humeur. Pas du tout dans les bonnes dispositions pour bavarder, rigoler, aller se cacher dans un recoin et musarder en attendant la sonnerie. Il repensa à son poème. Eut une idée subite pour corriger sa strophe faussée. Mais son cahier était resté dans l'étude et il n'avait rien sur lui pour écrire.

– On y retourne? suggéra finalement Yoh.

– À quoi bon, ça va sonner, de toute façon.

Yoh gratta le sol de sa chaussure.

– Bon ben alors, je vais faire un petit somme dans le parc.

Chocolove le fixa, incrédule.

– Mais on voit le parc, depuis l'étude! Si Pof nous attrape on est bien!

– Mais non, il suffit de faire ça discrètement. En passant par l'entrée du personnel, par exemple, ça donne sur les bois. Ne me dis pas que tu ne la connais pas!

Chccolove dut admettre son inculture, ce qui tira un petit sourire ravi et joueur à son comparse.

– Allons-y, je te montre.

Mais au moment où ils sortaient des toilettes, la cloche sonna.

– Ah c'est dommage! s'écria Yoh. Tant pis, je te montrerai une autre fois. Allons chercher nos affaires.

Chocolove et lui retournèrent à l'étude dont leurs camarades venaient juste de sortir. Pof les dévisagea d'un œil sévère.

– Ah vous deux! Vous revenez juste de l'infirmerie, j'imagine?

– Oui, répondit Chocolove d'une voix affaiblie (en bousculant un peu Yoh qui semblait pris de fou rire). Mais je vais mieux maintenant.

– Je vois ça, commenta le surveillant d'un ton froid. Bon, allez, ramassez vos affaires et filez.

– Ce n'est pas la peine, intervint une voix derrière eux qui rendit Chocolove subitement fébrile. Je les ai récupérées pour eux.

Lyserg se tenait devant eux, les bras chargés de son sac et des leurs, rangés à la va-vite, encore ouverts. Chocolove ne dit rien, Yoh remercia à sa place:

– Merci Lyserg!

Mécaniquement, Chocolove tendit la main. Il s'exhorta au calme. Lyserg était délégué, il faisait simplement son boulot. En se refermant sur la poignée de sa sacoche, ses doigts effleurèrent légèrement ceux de son ex-petit ami, lui envoyant un choc électrique. Les lèvres de Lyserg s'écartèrent et Chocolove se demanda si ça n'avait pas été le cas pour lui aussi.

– De rien, dit-il avec un sourire crispé. Je vais… à plus tard.

Il fit volte-face et s'en fut.

Chocolove le regardait remonter le couloir d'un pas saccadé quand un écho de voix presque lointain lui revint aux oreilles. Il reprit contact avec la réalité et se retourna un peu trop vite.

– Quoi?

– Je me demandais… fit Yoh, l'air de rien.

Il hésita.

– Tu as fait ta composition pour la littérature?

– Oui, répondit Chocolove.

– Déjà? Tout?

– J'avais du temps et ce n'était pas vraiment compliqué.

– Ah.

– Pourquoi? Tu as besoin d'aide?

Yoh cilla, mal à l'aise et lui adressa son plus adorable sourire gêné.

– D'accord. Tu as commencé?

– Un peu… pas trop.

– Tu as écrit beaucoup?

– Un paragraphe… Mais j'ai des idées au brouillon!

– Je vois.

Chocolove réfléchit une seconde.

– Eh bien, dès que tu as écrit un peu plus, disons une page et demi, tu me montres ça et je te dirai ce que j'en pense.

– C'est vraiment sympa de ta part! s'extasia Yoh.

– Mais non, mais non, sourit Chocolove.

Il aurait fait n'importe quoi pour remercier Yoh de ne pas toucher à Lyserg. Pour le moment en tout cas.

– Je vais m'y mettre de suite! promit Yoh en croisant les doigts dans un regain d'énergie qui aurait probablement fait fondre un rocher.

– Très bien, approuva Chocolove. Tu pourras me l'apporter dans ma chambre.

– Pas de problème!

Yoh fut alors alpagué par Ryû et Pino qui avaient l'intention d'aller lire au bord de l'eau et disparut de la vue de Chocolove sous la fougue des deux garçons. Il ne put s'empêcher de sourire.

Mais alors que la classe commençait à envisager de se disperser, une face mécontente apparut dans son champ de vision. Ce fut brutal.

– Ren, marmonna Chocolove. Tu m'as fait peur.

L'autre ne répondit pas.

– Qu'est-ce que tu veux?

Ren chercha ses mots et finit par balancer, sarcastique:

– Tu t'es fait avoir.

– Comment?

– Avec Yoh. Tu ne devrais pas perdre ton temps à l'aider. Tu verras que tu seras obligé de la lui faire entièrement, sa compo.

– Mais qu'est-ce que tu racontes?

– Il fait ça à tout le monde, tu sais? Pour à peu près toutes les matières. C'est pas méchant mais il aurait besoin qu'on le laisse se débrouiller seul un peu.

– Mais qu'est-ce que ça peut te faire?

– Je le connais bien. Je suis dans sa chambre. J'y ai eu droit moi aussi. Tout le monde lui fait ses devoirs, ce n'est pas juste. On doit pouvoir s'en sortir par nous-mêmes.

Un soupçon lui vint. Tout cela avait-il à voir avec le fait que Yoh était huitième et Ren "seulement" neuvième? Chocolove roula des yeux et éclata de rire.

– Tu es jaloux? Tu veux que je corrige tes dissertations aussi?

– Comme si j'en avais besoin, répliqua vertement Ren.

– Sans vouloir être vexant… glissa Chocolove d'un ton cassant.

– Pardon?

Ren s'était avancé d'un pas. Chocolove haussa un sourcil et tira un sourire mi-amusé, mi-inquiet.

– Tu essaies… de me faire peur?

Les autres autour d'eux s'étaient interrompus, dans leurs directions comme dans leurs conversations, pour les regarder avec cette sorte de passion qu'ont les commères lorsque leurs antennes les préviennent de l'approche imminente d'un incident intéressant.

– Je te donnais un conseil, nuança soudain Ren.

– Ce n'était pas la peine, vraiment.

Comme la situation se détendait soudain, on entendit dire:

– Qu'est-ce qui lui prend ?

– Fais pas attention, Chocolove, Ren est une fille manquée!

Il y eut des gloussements discrets.

– Hé Ren! Fais gaffe à pas te laisser pousser une forêt entre les jambes!

Les gloussements devinrent rires et une subite rougeur, de honte, de fureur, envahit les joues de Ren. Tout le monde riait. Chocolove eut pitié de lui. Non pas pitié, il trouvait ça tout simplement nul.

– Eh oh, on vous a rien demandé, lança-t-il à l'intention des ricaneurs, au nombre desquels il reconnut Nichrom, Achille, Daitaro, quelques troisième années et d'autres qu'ils ne connaissaient pas. Du petit groupe, seul Reoseb ne riait pas et les regardait tous alternativement, un peu gêné.

– Je me passe de ton aide, cracha Ren qui l'avait mal pris.

Il se retourna et jeta un regard furieux aux plaisantins. Les gloussements niais cessèrent aussitôt, car il semblait vraiment sérieux. Aucun d'entre eux n'aurait aimé se prendre une claque et devoir ensuite refaire sa coiffure. Puis, Ren les toisa et s'en fut le plus dignement qu'il put en direction du parc. De nouveaux gloussements et chuchotis suivirent son départ.

– Vous n'êtes qu'une bande de crétins, siffla Chocolove à son tour en prenant la direction opposée.

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Très vite, Chocolove se sentit désœuvré. Il était parti essentiellement pour mettre de la distance entre ses condisciples et lui. Mais il n'avait aucune intention précise quant à sa destination. Il pensa à Lyserg. Se morigéna. Pourtant Lyserg revenait encore, et encore. Son sourire, son étonnante timidité alors qu'il était pourtant connu pour avoir brisé bien des cœurs et offert le sien à nombre d'élèves par le passé. Son côté candide, bien plus que ce qu'il croyait au départ. Sa manière de lui prendre la main, de l'embrasser dans un coin sombre…

Ça non plus, mieux valait ne pas y penser.

Chocolove poussa un soupir et, sur une subite intuition, fit demi-tour en direction de la bibliothèque.

La pièce, agréablement éclairée, fleurait bon la poussière, le vieux papier et les boiseries lustrées. Une antichambre de casiers – rarement utilisés – accueillait l'arrivant, suivi d'un vaste bureau de chêne derrière lequel trônait Yainage, le bibliothécaire. Celui-ci lui jeta un regard torve lorsque le jeune homme passa en coup de vent. Chocolove eut un sourire d'excuse et, sans un regard pour ses connaissances présentes, ni pour les beaux rayonnages chargés de livres, ni pour les confortables fauteuils de lecture agrémentés de lampes anciennes vertes, il alla s'installer à sa table préférée, au fond.

Chocolove sortit précipitamment son cahier. Il brûlait d'écrire, là, maintenant, tout de suite. Quand l'enthousiasme le saisissait ainsi, il ne fallait surtout pas le perdre. Il fallait le recueillir entre ses mains en coupe, le protéger, l'alimenter comme une flamme naissante. Il se mit à griffonner pensivement.

Il avait envie d'écrire… quelque chose de grand. Quelque chose qu'on ferait étudier plus tard aux futurs élèves de Hoshigumi, au milieu des hordes d'ouvrages toujours écrits par des femmes qu'on leur faisait lire. Ou peut-être tout simplement quelque chose qui vaudrait la peine d'être publié, quelque chose qu'on voudrait bien acheter, qui serait vendu dans les librairies ombragées de la capitale. Quelque chose dont il pourrait vivre, peut-être?

Il savait que ce ne serait vraisemblablement pas possible. L'écriture professionnelle était rarement accessible aux garçons, sauf si l'on était un courtisan très haut placé, éventuellement, caste dont il craignait de ne jamais faire partie. Bien sûr les hommes écrivaient. Des journaux intimes, des lettres. Des impromptus ou des poèmes tendres, idylliques et mièvres qu'on lisait par une après-midi tiède, dans les salons des grands de la cour. Rien de trop sérieux, rien de trop important. Pas d'histoire, ni de poèmes épiques, ni de grands romans dont on admirait le génie et qu'on faisait pourtant lire aux jeunes adolescents. Rien d'audacieux, non plus, surtout pas! Rien qui ne soit osé ou cru, à moins qu'on ne le fasse sous pseudonyme – féminin, la plupart du temps – et dans le plus grand secret. Dans le cas contraire, on était perdu de réputation.

Cela l'intriguait. Chaque jour davantage, cela l'agaçait. C'était peut-être pour ça aussi qu'il avait spontanément pris la défense de Ren, tout à l'heure. Parce qu'écrire pouvait rester discret, personne ne l'avait identifié comme tel, mais lui aussi, quelque part, était une "fille manquée".

Que c'était donc stupide, tout ça! Il avait un esprit et deux mains. Rien ne lui manquait a priori pour écrire. Où était donc le problème?

Parfois, il écrivait des textes violents, hardis, de plus en plus choquants à mesure qu'il s'habituait à en écrire et que sa colère augmentait. Il en détruisait certains, dissimulait les autres. On n'était jamais trop prudent. Il savait que Wat n'avait pas ses yeux dans sa poche et que Daitaro fouillait les affaires des autres. Et si le premier n'aurait rien jamais rien dit (en même temps, Wat était bien mal placé pour jouer les père-la-pudeur), rien n'aurait fait davantage plaisir au second que de le dénoncer. Il aurait sans doute été intéressant de découvrir la tête de M. Maxwell s'il avait pu lire un de ses essais chaotiques. Mais il avait trop peur d'être renvoyé pour cela. Il ne savait pas si c'était bien ce qu'il risquait mais il préférait ne pas essayer.

Chocolove se pencha soudain sur ce qu'il avait écrit, relut et raya l'ensemble. Puis recommença. Il fit quelques pâtés, ratura, regarda par la fenêtre…

Voilà: ça recommençait. Encore! Cela arrivait de plus en plus ces derniers temps. Il avait envie d'écrire, vraiment, mais dès qu'il s'installait, il n'y arrivait plus. Son désir de création était bel et bien présent mais demeurait sans objet. Sa main le démangeait mais il n'avait rien à lui jeter en pâture. Il voulait écrire, oui, mais il ne savait pas quoi et aucun projet en particulier ne lui donnait envie de s'y lancer. C'était abominablement frustrant.

Agacé, il se renfonça rageusement dans sa chaise et jeta un regard à l'extérieur. Rien en vue qui puisse lui donner un regain d'inspiration. Affalé sur sa chaise, il se mit à crayonner un dessin dans un coin. Cela commençait comme une petite chaîne de montagnes et cela finit par donner une chevelure, puis un visage, auquel il donna deux yeux doux, une bouche mince, des pommettes qui…

Brusquement, il s'interrompit et raya comme par superstition ce qu'il avait commencé. Il voulait dessiner une tête toute simple, personne en particulier, mais c'était le modelé du visage de Lyserg qui lui était venu d'instinct sous les doigts. Il se serait giflé. D'ailleurs, c'était probablement ce dont il avait besoin, d'un bon coup de fouet.

Chocolove rumina quelques instants avant de se lever, de remettre ses affaires dans son sac. Puis il quitta la bibliothèque à grands pas.

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Les toilettes du premier étage n'étaient pas ses favorites. Trop de passage. Il n'eut cependant pas le courage d'aller dans d'autres et posa ses affaires dans un coin. Il se planta devant le miroir et attendit. On n'entendait rien, hormis un léger glouglou de canalisations. La faïence ancienne s'écaillait au-dessus du miroir, surmonté d'une toile d'araignée. Ayant attendu suffisamment, Chocolove alla vérifier chacune des cabines, l'une après l'autre. Elles étaient toutes vides. Parfait.

Il passa encore une fois sa tête par le battant des toilettes. Personne à l'horizon non plus dans le couloir. Une rareté. La chance était avec lui.

Alors, Chocolove se précipita sur son sac et en tira une petite trousse. Dedans se trouvait un nécessaire pour les yeux, une lime et un minuscule canif dont il s'empara. La lame scintilla quand il l'éleva pour l'observer. Il la passa une minute ou deux sous l'eau pour la nettoyer puis, remonta les manches de sa chemise.

Il contempla l'intérieur de son bras: celui-ci était nu et propre, du poignet jusqu'au coude. Puis, peu après l'articulation, la chair commençait à se couvrir de fines petites lignes et de bâtonnets brun clair, comme imprimés en relief sur sa peau.

La plupart du temps, il faisait cela aux cuisses et évitait les bras sauf quand il ne pouvait faire autrement. Quoi qu'il arrive, il ne descendait jamais après le coude: c'était là que s'arrêtaient les manches de son justaucorps de danse. Certes, cela se verrait difficilement dans les mouvements. Mais il savait que l'œil acéré de leur professeur le repérerait immédiatement s'il s'avisait de révéler sa peau marbrée par inadvertance. Pour les représentations et examens, il camouflait tout cela sous une couche de fond de teint sec, résistant, un produit de luxe qu'il payait une fortune mais qui avait l'avantage de ne pas tacher les vêtements.

Chocolove leva la petite lame et la dirigea lentement vers son biceps. Un frisson le prit lorsque le métal glacé toucha sa peau. Le canif était soigneusement aiguisé. Il y veillait. Il n'eut qu'à appuyer légèrement pour que la lame s'enfonce sous l'épiderme et que perle une petite goutte de sang.

Le choc de la douleur le secoua comme une décharge électrique. Chocolove rejeta sa tête en arrière et se mordit les lèvres, étouffant un cri. Lorsqu'il regarda son bras à nouveau, il admira la couleur sombre de la rigole de sang sur sa peau noire. C'était beau.

C'est alors qu'un détail retint son attention. Il reporta son regard sur le miroir et frissonna.

Le regard écarquillé de Manta, dans l'embrasure de la porte, était braqué sur lui.

Chocolove se retourna vivement. Dans la hâte, il lâcha son canif qui rebondit sur le sol en tintant, laissant derrière lui une trace de sang légère, accusatrice.

Que dire? Manta avait tout vu. Forcément. Percé à jour son secret, découvert sa faille intime, son défaut, quelque chose dont il n'avait jamais parlé à personne, pas même à Lyserg… Que dire, que faire?

– Je… commença-t-il. Je…

Et puis, d'instinct, il fit ce qu'il savait faire de mieux. Raconter une histoire:

– Je me suis blessé...

Ce n'était même pas un vrai mensonge.

– Tu as besoin d'aide? s'inquiéta alors Manta, rompant avec la stupeur qui l'avait saisi.

Il referma la porte derrière lui et s'approcha. Puis, comme Chocolove restait là, hébété, il alla chercher un peu de papier et le lui tendit, de loin. Chocolove s'en saisit et l'appliqua sur la blessure, machinalement.

– Merci, dit-il d'une voix neutre.

Son camarade regardait avec crainte la tache qui rougissait le papier fin. Il doit avoir peur du sang, devina Chocolove.

– Tu as mal? s'enquit Manta. Tu veux que je t'accompagne à l'infirmerie?

– Non, non, ça va, merci. Ce n'est pas profond.

Manta le jaugea gravement comme s'il était certain du contraire et Chocolove évita soigneusement son regard pour s'intéresser au canif. Il le ramassa, le passa sous l'eau jusqu'à ce que l'eau redevienne claire. Puis il nettoya les taches sur le sol et remercia Manta avec l'air le plus naturel du monde. Il fallait faire comme si de rien n'était. Sauver la face. Ou du moins, ce qu'il en restait.

– De rien, répondit Manta, encore un peu pâle d'avoir vu l'eau rougie couler dans le lavabo. Fais attention… la prochaine fois.

Penaud, Chocolove quitta les toilettes, horriblement mal à l'aise, et cependant soulagé. De ce qu'il savait sur Manta, il était sûr que celui-ci ne dirait rien.

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