Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.


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IX

Hippolyte et Hyacinthe

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Ren remontait l'allée à grands pas furieux, les dents serrées, en direction de la rivière. Il n'arrivait pas à se calmer. C'était comme si sa colère se dégageait de son épiderme, en bouffées de chaleur après un effort intense. Quelques éclats de voix et des rires lui apprirent qu'il y avait déjà du monde près de l'eau. Sans hésiter, il bifurqua et se dirigea alors vers les serres. Il ne fallait pas qu'on le voie. Là-bas, il n'y aurait personne. Il pourrait tranquillement se calmer, loin des regards.

Bande de petits merdeux. Gitons sans cervelle. Qu'ils aillent tous se faire mettre, ces sales coquetons avec leurs gueules enfarinées de tapin maquillé comme un cheval volé.

Il se répétait en boucle toutes les vulgarités qu'il connaissait. Cela l'aidait à faire taire les visages ricanants de ses camarades qui se pressaient encore sur sa rétine. Se concentrer sur la colère, plus que sur la honte, permettait de résister à la boule lancinante qui s'était installée dans sa gorge. Ren détestait pleurer de façon générale, encore plus devant témoins. Cela ne lui arrivait pratiquement jamais. Et cette fois, ce n'était pas tant l'humiliation que la frustration qui menaçait d'exploser.

Il s'en voulait terriblement de ne pas en avoir frappé un. Ce n'était pas l'envie qui lui manquait. Il avait failli le faire. Sa main était prête, tendue, l'énergie de la violence suintant presque entre ses doigts. Mais à la seconde où il s'apprêtait à lever le bras pour gifler le garçon le plus proche, quelque chose l'avait retenu. L'impression d'être ridicule, peut-être. Le sentiment d'être complètement à côté de la plaque. Pas dans son élément. De quoi aurait-il l'air, à taper bêtement? Son coup ne serait sûrement pas assez fort. Manquerait sa cible. Ne ferait pas peur.

Et puis, deux secondes plus tard, c'était trop tard. Le moment où la baffe aurait été possible était passé. S'il l'avait fait ensuite, ce serait arrivé à retardement. L'effet aurait été différent, décalé, inapproprié, donc. Question de tempo. Il s'était résigné. Et ses adversaires l'avaient bien compris: rien de plus drôle que ce moment où l'on réalise que l'autre va encaisser les moqueries sans réagir, malgré sa colère. Rien de plus plaisant que ce soulagement de pouvoir se déchaîner sans craindre une réaction violente. Les rires l'avaient poursuivi dans le couloir comme une volée de flèches.

Si seulement il avait osé. Ça n'aurait pas été fort, sans doute, mais ça aurait surpris. Il en avait déjà collé, des baffes. Une fois, en première année, un garçon s'était moqué de lui, il ne savait plus trop pourquoi. Encore une pique du même style, il avait arrêté de les compter. Sa réaction avait été instinctive, irréfléchie, directe. La claque était faible et risible, mais elle avait détruit la coiffure harmonieuse du crétin et laissé une petite marque rouge sur sa joue. Il se souvenait encore de ses cris d'oiseau outragé et des murmures, du malaise, des regards ahuris de ceux qui avaient assisté à la scène. Puis des remarques qui avaient fusé: "Il est malade?", "Qu'est-ce qui lui prend?", "Non mais faut se calmer, on n'est pas chez les sauvages, ici…", "Comment il l'a frappé!", "Quelle brute!", etc. Ça aussi, ça avait retenu son bras tout à l'heure.

Une chose l'agaçait profondément lorsqu'il comparait ces deux épisodes de confrontation. À l'époque, il était encore gamin. Il n'avait pas encore intégré ce qui se faisait et ce qui ne se faisait pas à Hoshigumi. Il avait agi par réflexe. Désormais, après trois ans passés à l'académie, il s'était acclimaté. Les règles tacites s'étaient imprégnées en lui, à force de répétition, de plaisanteries, de remarques, même sans méchanceté, sur son caractère belliqueux, ses attitudes inappropriées, son manque de masculinité. Ça avait fini par rentrer. Si bien qu'à quinze ans, force était de constater qu'il s'était ramolli. Ce qui l'avait retenu, tout à l'heure, c'était en grande partie lui-même. Il avait forgé ses propres entraves.

Toujours démuni face à sa propre colère, Ren dépassa la roseraie et finit par s'arrêter devant les serres. Il évalua le pourcentage de chances de tomber sur Talim mais se souvint qu'il l'avait croisé dans le hall en partant. Tant mieux.

En ouvrant la porte, il reçut de plein fouet l'air étouffant et humide qui stagnait dans la serre numéro deux, celle réservée aux plantes exotiques. Une puissante odeur végétale assaillit ses narines. Il devait faire au moins dix degrés de plus qu'à l'extérieur. C'était d'autant plus brutal que le temps avait fraîchi depuis quelques jours.

D'ordinaire, ils avaient cours dans la serre numéro un, la plus grande, celle qu'on appelait parfois "le jardin d'hiver". L'atmosphère y était moins confinée et l'on y respirait mieux. Dans celle-ci, se trouvaient des plantes nécessitant davantage de chaleur. La serre numéro trois, plus petite que les autres, était en revanche toujours fermée aux élèves et renfermait les essences rares et précieuses dont l'école s'enorgueillissait.

Ren jeta un regard circulaire à l'ensemble de l'édifice, dont le vide bienfaisant le soulagea. Un fouillis de plantes recouvrait les murs et assombrissait le lieu. L'adolescent commença à remonter l'allée centrale et desserra légèrement le nœud de son col. La chaleur lui tombait dessus comme une chape de plomb et, avec elle, la torpeur. Rien d'étonnant à ce qu'ils n'aient pratiquement jamais cours ici: ce serait un coup à ce que tous les élèves s'endorment au bout de dix minutes.

D'un pas déjà plus lent, Ren se mit à vagabonder dans la serre exotique. Le silence des plantes avait quelque chose de particulier. Outre le son des gouttes de condensation, on percevait une sorte de bruissement de vie, difficile à décrire. Sa colère refluait légèrement. Légèrement, mais pas totalement.

Soudain, alors qu'il se retournait sur un arbre tropical aux larges feuilles plates, il se prit les pieds dans un pot que quelqu'un avait malencontreusement laissé dépasser de la rangée et faillit se casser la figure. Il ne dut qu'à la présence providentielle d'un petit arbre aux branches noueuses, auquel il se retint in extremis, de ne pas s'étaler de tout son long au milieu des arbustes.

– Saloperies de bottines, jura-t-il, certain que cela ne serait pas arrivé avec des chaussures plus pratiques.

Quand il se redressa, toute sa fureur contenue lui remonta à la gorge. Frappant rageusement le tronc qui l'avait sauvé du plat du poing, Ren rugit:

– Merde!

C'est alors qu'une voix dans son dos le fit sursauter:

– Wow. Du calme, on ne s'entend plus penser, par ici.

Ren se retourna vivement. À demi caché dans les rangées de plantes, un élève se tenait là, accroupi – raison pour laquelle il ne l'avait pas vu. Ren reconnut la voix et la tignasse bleue d'Horo Horo. Recouvert d'un tablier de travail taché de terre, les sourcils froncés, son camarade se penchait avec sérieux sur une jeune pousse non identifiable. De ses mains protégées par des gants, il tenait une pipette dont il versait le contenu goutte à goutte sur les feuilles de sa protégée.

– Qu'est-ce que tu fiches ici? attaqua Ren sans réfléchir.

Horo Horo releva posément la tête de son travail et rétorqua, sans se démonter:

– La question est plutôt qu'est-ce que toi tu viens faire ici?

Ren ne trouva aucune réponse à fournir. De toute manière, il n'avait pas à se justifier.

– Tu pourrais faire attention, quand même, soupira son camarade en rangeant ses instruments. Je ne sais pas ce qui t'a mis dans cet état mais les plantes, elles n'y sont pour rien alors tu serais gentil de ne rien abîmer, s'il te plaît.

– Je t'en donne, moi, des conseils? s'offusqua Ren, piqué au vif.

Sans l'écouter, Horo Horo quitta la plate-bande et se dirigea vers lui. L'espace d'une micro-seconde, Ren crut qu'il allait l'attaquer mais l'autre n'en fit rien. L'écartant sans ménagement, il redressa la plante qu'il avait renversée et l'observa. Ren le fixa, un peu ahuri, tandis qu'Horo Horo approfondissait l'examen du végétal violenté.

– Ça a l'air d'aller, marmonna-t-il.

– Tu crois qu'elle va survivre? railla Ren.

Horo Horo le foudroya du regard.

– On ne peut pas savoir dans l'immédiat, il faudra que je dise au prof de la surveiller…

Ren croisa les bras:

– Tu vas aller raconter ça au prof? Me dénoncer?

Horo Horo le toisait toujours, courroucé.

– Je devrais peut-être. Mais non, ce n'est pas mon genre.

– C'est votre genre à tous, rétorqua Ren avec amertume.

Horo Horo haussa les sourcils.

– Bon écoute, je ne sais pas ce que le monde t'a fait aujourd'hui mais si tu pouvais trouver un autre endroit pour aller rager, hein, moi j'ai à faire ici, donc…

Ren allait lui lancer une réplique bien sentie lorsqu'un détail le frappa. Horo Horo n'avait pas assisté à l'altercation. Il avait foncé tout droit dès la sortie de l'étude. Sans doute justement pour aller s'occuper de ses plantes adorées. Son attitude devait être incompréhensible pour lui.

Prenant conscience de tout cela, Ren réalisa qu'il le regardait bouche bée, muet comme une carpe, depuis une demi-minute. Il devait avoir l'air complètement stupide.

– Je suis…

Il s'interrompit. Pourquoi s'expliquait-il? De toute façon, les seuls mots qui lui venaient étaient à base de "on a été méchant avec moi". C'était puéril. En plus, la plupart du temps, on lui conseillait de laisser courir. Suggestion insupportable, qui venait toujours des mêmes: ceux qui ne savaient pas de quoi ils parlaient. Ceux qui ne comprenaient pas que ce n'était pas tel incident isolé qui posait problème mais la répétition et la fréquence. S'il racontait quoi que ce soit, c'était probablement ce que lui dirait Horo Horo.

En même temps, il se sentait vaguement injuste de reporter sa colère sur lui, d'autant que, dans ses souvenirs, il ne s'était jamais payé sa tête ni joint au groupe des rieurs.

– Ce n'est pas contre toi, dit-il enfin.

– J'espère bien, ironisa Horo Horo. Parce que je ne t'ai rien fait pour le moment.

Ren détourna les yeux. Son camarade lança alors d'une voix radoucie:

– Tu es sûr que ça va?

– Oui, ça va.

Pendant un moment, on n'entendit plus que le murmure de la végétation et, de temps en temps, le bruit très lointain des voix montant des pelouses. Puis, Horo Horo poussa un soupir et se détourna. Il récupéra ses affaires, étalées parmi les rangées de pots, et s'empara d'un bloc-notes sur lequel il griffonna quelques lignes.

– Qu'est-ce que tu fais? demanda machinalement Ren.

C'était plus ou moins pensé à voix haute, il n'avait pas vraiment l'intention de poser la question, et Horo Horo accusa celle-ci d'un coup d'œil surpris. Il finit par répondre:

– Projet personnel. En art floral. Je dois le rendre au prof d'ici la fin du mois.

– En art floral? répéta Ren, sceptique. Comment ça?

Comme l'autre le regardait sans comprendre, il poursuivit:

– Je veux dire, en art floral, on fait des bouquets, tout ça. On ne fait pas pousser des choses, non?

– Ah, fit Horo Horo, ça c'est parce que je veux faire une composition particulière, avec des feuilles de cette plante-là. Je ne peux pas en prendre d'autres, si je veux obtenir la bonne couleur. C'est important pour l'équilibre.

Il écarta les bras avec un sourire.

– Du coup, j'attends que ça pousse! Et qu'il y en ait assez pour que je puisse me servir! Ça devrait prendre encore une semaine, environ.

Ren hocha la tête, peu convaincu. Ce garçon se prenait vraiment la tête pour pas grand-chose. Mais enfin, c'était son problème.

Malheureusement, il dissimulait mal sa pensée et Horo Horo dut la lire sur son visage car il se rembrunit immédiatement:

– Quoi? Tu trouves ça débile?

– Je trouve que tu te compliques un peu la vie. Mais ça ne me regarde pas, admit-il avec un peu de sécheresse dans la voix.

Exactement, semblèrent dire les yeux de Horo Horo.

– J'aime ça, rétorqua-t-il abruptement. Il n'y a rien de honteux.

– Non, fit Ren en haussant les épaules, mais…

– Mais quoi?

– Je ne vois pas ce qu'il y a de plaisant à examiner des bouts d'herbes sous toutes les coutures. Faire des bouquets, c'est joli, d'accord, mais s'en occuper…

Horo Horo roula des yeux comme si Ren venait de commettre un sacrilège.

– Mais tu ne comprends rien!

Il se frappa le front.

– C'est merveilleux, au contraire! S'occuper d'une pousse, la voir grandir, cultiver telle espèce pour la mettre à côté de telle autre, créer un jardin…

Il poussa un soupir d'aise.

– C'est le plus beau travail du monde.

– Hmm, marmonna Ren.

Il commençait à entrevoir ce que voulait dire son camarade mais ne voulait pas revenir si vite sur son opinion. À ce monosyllabe peu enthousiaste, Horo Horo mit les mains sur ses hanches et riposta:

– Et toi, alors, qu'est-ce que tu aimes, hein?

Surpris par la contre-attaque, Ren fut pris au dépourvu.

– Pas grand-chose, on dirait, ricana Horo Horo.

– Bien sûr que si.

– Quoi alors?

Ren laissa échapper la première chose qui lui vint à l'esprit.

– Les chevaux.

Horo Horo pencha la tête. Visiblement, il ne s'y attendait pas.

– Hein?

– Oui.

– D'accord, les chevaux. C'est pas tellement ici qu'on en trouve.

– Non, fit Ren entre ses dents.

– Et quoi d'autre? La musique, non?

– Oui, se rappela-t-il. La musique.

Il releva les yeux et éprouva soudain l'envie de provoquer son camarade.

– Monter aux arbres, siffla-t-il.

Horo Horo eut un regard au ciel qui semblait dire: "grands dieux…"

– Nager, ajouta Ren. Le shamanisme. Regarder les tournois.

– Ces fêtes barbares…

– Les arts martiaux.

Horo Horo fronça les sourcils

– Mais ce sont des trucs de fille, objecta-t-il avec une grimace.

– Des trucs utiles! explosa Ren. Bien plus que d'apprendre à peigner la pelouse ou à se peinturlurer la figure!

Il s'interrompit et comprit qu'il venait de franchir une limite. D'ouvrir une porte, toute grande, sur sa faille intime. Horo Horo avait d'abord reculé face à cette éruption verbale, puis ses yeux s'étrécirent et considérèrent Ren sous un autre angle.

– Je vois, fit-il calmement.

Ren ne sut ce qu'il voyait exactement. Les raisons de sa colère de tout à l'heure? Il avait sa réputation, Horo Horo le savait. Le fait qu'il soit souvent la cible de moqueries n'avait pas pu lui échapper. Sans doute allait-il y aller lui aussi de son petit commentaire. Le rappeler à l'ordre. Lui dire ce qu'il devrait faire, vers quels centres d'intérêts se tourner. Se venger de la façon condescendante dont Ren avait traité sa passion. Mais à la place, Horo Horo dit:

– Moi j'aimerais entrer aux jardins du palais royal. Comme jardinier.

Ren ouvrit de grands yeux et mit quelques secondes à assimiler ce qu'il venait de dire.

– Travailler, tu veux dire?

– C'est ça.

– Mais comment feras-tu pour te marier?

Horo Horo haussa les épaules et Ren ne put s'empêcher de trouver sa propre question idiote.

– Malheureusement, je ne crois pas qu'il y ait d'hommes aux jardins, avoua Horo Horo sur un ton de résignation.

– Et ça va t'arrêter?

– Je ne sais pas. C'est un travail de femme, alors quelles chances j'aurais…

– Tu ne trouves pas ça injuste?

Horo Horo ne répondit pas. Son regard se fixa sur le sol et y demeura. Ren n'insista pas.

– Je ne suis pas sûr que ça vaille la peine de s'obstiner si on n'a pas les capacités, marmotta finalement son camarade.

– Pas les capacités? Tu es capable d'attendre qu'un certain type de feuilles exotiques pousse pour composer un bouquet, et tout ça pour un malheureux devoir, et tu n'as pas les capacités?

Ren s'esclaffait presque. Zut. Il se montrait peut-être un peu plus laudatif qu'il l'aurait voulu.

Horo Horo se défendit:

– Non… enfin si, mais, c'est juste un caprice de gosse. Il faut garder les pieds sur terre aussi.

Ren grimaça. Oui, oui, bien sûr. Il n'avait pas tort. N'empêche. Il détestait cette mentalité.

– Si on sait déjà que ça ne marchera pas, poursuivit Horo Horo, à quoi bon?

Ren le dévisagea durement.

– Si tu abandonnes avant même d'avoir tenté quoi que ce soit, c'est sûr que tu n'y arriveras pas.

Sa phrase eut l'effet d'une claque sur son camarade. Dommage que ça ne soit pas lui qu'il ait voulu gifler. Un silence passa et Ren lança:

– C'est ton rêve, non?

– Euh… oui.

– Alors, ça vaut la peine que tu te battes.

Un silence suivit cette déclaration. Horo Horo la pesa soigneusement et finalement, sourit tristement:

– Je ne sais pas si j'ai envie de me compliquer la vie comme ça.

Ren haussa les épaules.

– C'est dommage pour toi.

Horo Horo eut un hochement de tête sans réelle signification, geste d'acquiescement qu'on n'assume pas totalement. Puis il lui tourna le dos et replaça un peu mieux la plante, qui dépassait toujours de la rangée.

– En tout cas, dit-il en tassant les pots, ça ne sert à rien de s'énerver contre ces pauvres fleurs innocentes.

Ren eut un petit rire entre ses lèvres serrées.

– Tu vois, commenta-t-il, que toi aussi, tu es combatif.

Horo Horo tordit la nuque pour le dévisager.

– De quoi parles-tu?

Ren croisa les bras avec satisfaction:

– Tu n'arrives pas à accepter de me laisser le dernier mot.

Horo Horo ouvrit la bouche, outré, et, voulant protester, se releva trop vite. Au passage, il se heurta la tête à une branche tortueuse, celle-là même à laquelle s'était retenu Ren.

– Aïe!

Son visage se crispa de douleur et il se frotta la tête.

– Bordel de…

Le juron se termina en sifflement. Lorsqu'il rouvrit les yeux, Ren fit rouler les siens ironiquement.

– Haan, quelle vulgarité!

– Oh la ferme, hein, marmonna Horo Horo, en se frottant la tête.

Sa mine était si comique que Ren ne put se retenir de pouffer de rire – et se reprit aussitôt. Voilà qu'il se mettait à imiter les pécores de la classe, quelle déchéance. Qu'est-ce qui lui prenait, tout à coup?

– Hum, toussota-t-il en s'efforçant de retrouver sa dignité.

Du moins avait-il l'air moins ridicule que Horo Horo avec son air de chat tombé à l'eau. Brusquement, le fou rire lui vint, sans qu'il puisse l'empêcher, qui commença comme une toux et finit par l'emporter.

– Quoi à la fin? gronda Horo Horo. Je me suis fait vraiment mal, tu trouves ça drôle?

– C'est ta tête, avoua Ren, la crise passée.

Il poussa un soupir et passa une main sur son front.

– Mouais, grommela l'autre. Bon, c'est pas tout ça mais j'ai encore des choses à faire ici, donc, désolé mais je te laisse là.

Horo Horo se mit à ramasser ses affaires puis s'interrompit et se redressa (en vérifiant cette fois qu'aucune branche traîtresse ne l'assaille).

– À moins que tu ne veuilles venir avec moi?

– Pour quoi faire? rétorqua Ren, sans le moindre tact.

– Regarder! C'est intéressant de s'occuper des plantes, tu sais, vraiment. Il y en a une qui va bientôt donner des fruits!

Il en parlait comme d'un événement exceptionnel. Ren hésita et se laissa presque tenter. Après tout, ce ne serait sans doute pas désagréable. Et puis, la masse de devoirs qu'il avait à faire, ainsi que de tout ce qu'il avait prévu pour cette soirée se rappelèrent à lui.

– Non merci, refusa-t-il. J'ai à faire aussi. Je voulais travailler ma musique et il y a ce devoir pour Denbat…

– Ah oui, c'est vrai, grommela Horo Horo d'un air sombre. Je l'avais oublié celui-là.

Sur un ton plus cordial, il conclut:

– Bon eh bien, à plus tard, au dîner sans doute.

– Oui, acquiesça Ren, au dîner.

Il aurait aimé dire "bon jardinage" mais ça faisait un peu bizarre. Ne sachant comment prendre mieux congé, il tourna les talons et s'en alla. Une fois sorti de la serre, il prit conscience, premièrement, de la sueur qui détrempait son uniforme, à cause de la chaleur, et deuxièmement, de la teneur extrêmement intime de tout ce qu'il avait confié, sans le vouloir, à Horo Horo.

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En remontant les escaliers jusqu'à la chambre qu'il partageait avec Ryû et Yoh, Ren se réjouit de ne croiser aucun camarade. Entre l'affrontement de tout à l'heure et la discussion sous la serre, il avait épuisé ses réserves d'énergie sociale pour la journée.

Sa chambre était la dernière en arrivant des escaliers, juste avant celle de Pascal. Au moment où Ren y entrait, la porte d'une des salles d'eau, à l'autre bout du couloir, s'ouvrit, suivant un bruit de verrou et de chasse d'eau. Ren s'engouffra dans sa chambre, pris d'une précipitation irraisonnée. Il claqua la porte et vit qu'aucun de ses colocataires n'était là. Impeccable.

Les chambres se présentaient un peu toutes de la même façon: deux lits alignés contre les deux murs, chacun précédé d'un placard et d'étagères personnelles pour son occupant, et la tête protégée par une cloison. Au fond de la pièce, une grande fenêtre, à laquelle s'accoudait une banquette tendue de tissu rouge sombre, éclairait la pièce. Non loin de là, se trouvait le troisième lit, le sien, lui aussi avec placard et étagères. Contre la cloison qui le séparait de l'un des premiers lits, se trouvait son bureau. Ceux de Ryû et de Yoh se faisaient face de l'autre côté de la pièce. Seul ameublement esthétique de la chambre, un petit guéridon près de la fenêtre, sur lequel reposait une lampe à huile dont la lueur jaune douce était très agréable pour lire, le soir. D'épaisses poutres sombres traversaient le plafond et deux tapis recouvraient les sols. Les murs étaient de crépit blanc, ce que Yoh et Ryû avaient interprété comme un appel à décorer leurs coins de chambre. Celui de Yoh était donc orné de deux affiches, l'une pour le concert d'un musicien célèbre, l'autre pour une représentation du Garçon mal gardé. Le côté de Ryû, en revanche, explosait littéralement, recouvert de cartes, dessins et croquis de toutes sortes, représentant un festival de créatures éthérées revêtues d'oripeaux des plus extravagants: photos de défilés de mode, cartons d'invitation à des soirées privées, affiches décoratives, estampes d'acteurs ou de mannequins en vogue, esquisses de sa propre main, notamment des ébauches de motifs de kimono, et même planches extraites d'ouvrages théoriques sur le costume. Ren, lui, avait laissé son mur totalement vierge et ne voyait absolument pas ce qu'il aurait pu désirer y accrocher.

Pour être tout à fait honnête, il avait déjà songé y mettre des choses mais chacune d'entre elles lui avait semblé ridicule. Il se demandait parfois quelle tête auraient fait ses camarades s'il s'était mis à punaiser des images de sabres ou de guerrières en armure au-dessus de son lit. Ils auraient ri, sans doute. Gentiment, parce que c'était toujours gentil, avec Yoh et Ryû. Ils auraient dit quelque chose comme, (Ryû) "des photos de filles, héhé, petit cachottier", (Yoh) "Wahou! C'est chouette que tu nous montres ta personnalité, Ren!"

Mais voilà. En réalité, Ren n'avait aucune envie de trop montrer sa personnalité.

Il posa son sac sur son bureau et sortit son pupitre et ses partitions du placard. L'assemblage métallique, un peu tordu à force d'avoir été traîné partout, résista comme toujours au démontage mais Ren en connaissait les failles. Puis il tira l'étui de son violon de sous son lit et l'ouvrit.

L'instrument était d'un bois brun clair qui tirait sur le caramel roux et s'éclaircissait par endroits. Ren défit les fixations et sortit son archet pour le tendre. Un coussin sur l'épaule, il cala l'instrument sous son menton. Fréquemment joué, celui-ci n'avait pas besoin d'être accordé. Il se mit au travail.

Normalement, il aurait dû commencer par se dérouiller les doigts et l'archet. Mais il en avait rarement la patience. Quoi de plus frustrant que d'enchaîner des cordes à vides bêtement?

Il se lança sans tarder dans le déchiffrage de la pièce à jouer pour le quatuor. A priori, rien d'insurmontable, s'il en croyait M. Diaz, leur très sévère professeur de musique instrumentale. En tant que premier violon, il avait le thème, c'était plutôt agréable. Ce n'était pas formidable pour Nichrom, qui devait se contenter de la deuxième voie, beaucoup moins sympathique. Ren s'en réjouit férocement en songeant aux ricanements du jeune garçon tout à l'heure à l'étude.

Une phrase du morceau bien exécutée lui tira un sourire de contentement. Le violon était un instrument incroyablement ingrat mais lorsqu'on savait en profiter, ça pouvait devenir vraiment plaisant. Ça ne faisait que quelques années qu'il avait atteint un niveau suffisant pour s'amuser un peu.

Il se demandait parfois s'il existait un instrument plus cruel que le sien. Il lui avait fallu entre quatre et cinq ans pour tirer un son correct, et par correct, entendons, écoutable et qui ne fasse pas fuir les autres. Ensuite, il avait pu commencer à travailler, vraiment.

C'était souvent pénible. La moindre faiblesse s'entendait. On ne pouvait pas faire semblant. Le visage étant placé tout contre le bois, on le sentait vibrer à chaque coup d'archet. Et s'il y avait la moindre imperfection, même la plus infime, on l'entendait. On n'échappait à aucune fausse note, aucun écart de doigt, aucun crissement, aucun son parasite. Même si la foule autour ne l'entendait pas. Cela pouvait se dire de n'importe quel instrument, sans doute, mais Ren avait toujours trouvé que le sien était particulier à cet égard.

Il joua une demi-heure sans s'arrêter et ne vit pas le temps passer. Ce fut la baisse de lumière qui l'alerta. Dès qu'il s'interrompit, son dos se rappela à lui. Des pointes de douleur lui piquaient la colonne vertébrale, depuis le milieu jusqu'à la nuque. Les premières phalanges des doigts de sa main gauche, qui avaient volé sur la touche à s'en faire mal, s'ornaient à présent de rainures bien droites là où il avait pressé les cordes, ainsi que d'une teinte noirâtre due à l'ébène. C'était bon signe. Il avait bien travaillé.

Il décida sagement de s'arrêter et s'étira. Un coup d'œil à son horloge lui apprit que l'heure du dîner approchait. Il aurait tout juste le temps de commencer le devoir de Denbat. C'était agaçant. Il songea un instant à demander à Yoh de le laisser s'inspirer du sien… puisqu'il serait aidé par Chocolove! Yoh ne refuserait sûrement pas. Puis il chassa l'idée de son esprit. Il avait du mal à comprendre les tricheurs. Ou ceux qui "s'entraidaient", comme on dit. Pas seulement par fierté, mais aussi par paresse. Au final, gruger demandait presque plus d'efforts que de travailler honnêtement. Surtout pour une dissertation où l'on ne pouvait pas se contenter de recopier bêtement. Il faudrait modifier les phrases, faire attention à ne pas présenter les idées dans le même ordre, trouver des synonymes… la barbe. Avec ça, il détestait l'idée de dépendre de quelqu'un.

Après avoir hésité quelques minutes, il décida d'aller s'installer dans une des salles du bas pour travailler. Malgré sa nature solitaire, il était parfois bien content d'avoir des gens avec qui traîner. En l'occurrence, la présence de Ryû et de Yoh l'aiderait sans doute à se concentrer sur cette satanée dissertation.

Il éprouva une légère gêne à la pensée que Horo Horo serait peut-être là, lui aussi. Ce qu'il lui avait confié n'était pas si secret que ça, ses deux colocataires n'ignoraient plus grand-chose de lui, désormais, mais la rapidité avec laquelle il s'était épanché était embarrassante. Cependant, il ne voyait pas pourquoi Horo Horo en parlerait. Lui aussi, s'était largement révélé.

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Ren quitta sa chambre d'un pas traînant. Dans le couloir, ses oreilles aguerries reconnurent un son de violon. Il était encore dans son travail? Non, ce devait être Nichrom. La musique provenait de sa chambre.

Piqué par la curiosité il s'arrêta pour écouter. Ce n'était pas leur quatuor mais autre chose. Du Vivaldi si sa mémoire était bonne. Rapidement, il eut une moue gênée. Aïe. C'était laborieux.

Souple comme un chat, il s'approcha, suivant le son et se posta derrière la porte entrouverte. Nichrom, qu'il distinguait à travers le battant, venait de faire une courte pause de quelques secondes. Il inspira profondément et épaula son violon. Son poignet et sa main se placèrent spontanément au contact du bois. Le bras passa sous l'instrument et, aussitôt, l'épaule se tendit d'un cran. Trop raide, diagnostiqua mentalement Ren. Avec un coude pareil, normal qu'il ait du mal à se déplacer sur le manche.

Au même moment, Nichrom recommença à jouer, la même petite phrase que Ren avait entendue plusieurs fois. N'y arrivant toujours pas, il poussa une exclamation d'exaspération et abaissa son violon. Puis il se détourna avec agacement de son pupitre et son regard tomba sur Ren.

– Qu'est-ce que tu fous là? s'emporta-t-il immédiatement en ouvrant grand la porte. Qu'est-ce que vous avez à tous m'espionner à la fin?

– Tu n'as qu'à fermer la porte, répliqua Ren froidement. On ne t'entendra pas.

– Qu'est-ce que tu me veux? coupa le garçon.

– Oh rien. Tu as l'air de galérer.

Nichrom lui jeta un regard venimeux que Ren lui rendit cordialement. On fait moins le malin, pensa-t-il. On ne rigole plus, là, hein.

– Et tu as des suggestions à me faire, je suppose, persifla le jeune Pache, la bouche pleine de piques.

Ren songea à une demi-douzaine de reparties mortelles qui pourraient briser à jamais la confiance du jeune garçon en ses talents de violoniste. Ou pour quelques mois, à tout le moins. Il songea aussi à railler son niveau ou encore à lui donner de mauvais conseils. Ce ne serait que justice. Justice faite à soi-même mais après tout, dans le cas présent, c'était la seule qui comptait. Ce serait tellement plaisant d'égaliser les comptes! Bien sûr, ce n'était pas Nichrom qui avait lancé la première pointe, tout à l'heure. Mais il avait ri. Il riait aussi pour les autres, d'ailleurs. Il n'était jamais en reste pour se moquer de la victime du moment. Ce serait une bonne leçon et c'était facile à faire. C'était en son pouvoir.

– Ce passage, lâcha finalement Ren. Tu devrais passer en deuxième position, au lieu d'aller et venir entre première et troisième. Tu n'aurais plus à devoir gérer l'archet et les démanchés en même temps.

Voilà, il l'avait dite. La bonne réponse, la vraie. Nichrom ouvrit de grands yeux comme si Ren lui avait appris l'existence d'un monde parallèle et sa colère fondit en un instant.

– Je ne pense jamais à la deuxième, avoua-t-il.

– Bien sûr que non, c'est l'une des dernières qu'on apprend, alors forcément…

– C'est vraiment aussi simple que ça?

– Non, ton archet se balade un peu aussi. Mais ça, y a rien à y faire, à part… le travailler en boucle.

Nichrom hocha la tête. Il parut soudain se rappeler que lui et Ren étaient plutôt en mauvais termes et fronça le nez. Puis, d'une petite voix rapide, il marmonna un vague merci que Ren accueillit d'un signe de tête raide.

Il quitta la pièce en refermant la porte sans trop savoir s'il était content de lui ou non. Est-ce qu'il aurait dû l'induire en erreur?

Bien sûr, il trouvait ça crade. Lui en flanquer une aurait été plus simple, plus propre. Mais tout de même… des coups bas, comme ça, tout le monde en faisait. Pourquoi pas lui? Il avait déjà vu faire les autres, assisté en témoin passif, laissé faire. Il n'avait aucune idée de ce qui le retenait mais c'était plus fâcheux qu'autre chose. L'embarras de Nichrom et sa propre conscience, blanche comme neige, ne lui offraient qu'une piètre consolation. Il aurait préféré pouvoir se venger mieux que ça.

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Il gagna le rez-de-chaussée, se mêla à ses condisciples et rejoignit la première salle commune. Un coup d'œil lui suffit pour repérer son groupe habituel. Yoh et Ryû, bien sûr, mais aussi Manta, Pino et Horo Horo.

À son grand soulagement, celui-ci se comporta le plus naturellement du monde avec lui, comme si leur discussion passée n'avait pas eu lieu. D'ailleurs, il était beaucoup trop occupé à râler contre Pino qui n'avait, apparemment, pas lu un livre alors que c'était "son tour". Ryû les taquina et Manta leva les yeux au ciel.

Sans se mêler à la conversation, Ren retint un sourire amusé et sortit ses affaires pour travailler. Après avoir chassé Yoh, qui tentait de zieuter son travail – c'était pas assez de l'aide de Chocolove, il fallait encore qu'il lui copie dessus? Du balai! –, il gribouilla un brouillon vaguement pompeux à base d'idées reçues et de lieux communs spécial "dissertation". Alors qu'il levait le nez pour chercher l'inspiration dans le paysage ambiant, il reconnut juste en face de lui l'un des rieurs de l'après-midi. Le garçon, jeune encore, contemplait la salle avec l'air de celui qui cherche une réflexion désobligeante à faire. Ren ressentit une pointe d'agacement et se prépara à essuyer un coin d'œil moqueur mais, à sa grande surprise, le regard sournois du garçon passa sur lui comme s'il était invisible. Passé l'étonnement, Ren comprit.

On ne se moquait pas des groupes. On n'attaquait que les cibles exposées, sans escorte. Ses amis, leurs rires, leur légèreté et leur nombre, lui servaient d'armure, le protégeant aussi solidement qu'une maille d'acier.

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