Disclaimer: Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.


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X

Adonis et son Pygmalion

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La cantine. Un lieu de contemplation idéal, selon Wat. Quoi de plus parlant que le moment des repas pour observer une micro-société? Il se plaisait toujours à observer les petits moments de relâchement chez ses camarades comme chez ses professeurs. C'était instructif. Pour ce soir, cependant, il se concentrait davantage sur le saumon grillé teriyaki "et son lit de riz", comme disait la pancarte, qui comptait parmi ses plats préférés. La chair légère croustillait, avec son petit goût sucré-salé, puis fondait sous le palais, délicieusement. De temps en temps, Wat jetait un coup d'œil à Achille, à la table d'à côté, qui triturait son plat discrètement. Depuis tout à l'heure, il faisait mine de porter une fourchette à sa bouche dès qu'on le regardait et la reposait sitôt qu'on détournait les yeux de lui. Malgré toute la compassion que Wat pouvait avoir pour lui, il ne pouvait s'empêcher d'admirer l'adresse de la technique. Il commençait d'ailleurs franchement à hésiter à lui demander s'il ne pouvait pas lui filer son assiette avant que le poisson ne se transforme en bouillie infâme et immangeable.

Wat mangeait seul à une grande table, au bout de laquelle se tenait une bande de "grands" qui palabraient à voix basse, de leurs timbres graves de presque adultes. Les "grands": on appelait ainsi ceux qui avaient dépassé la quatrième année, l'année charnière, celle des sélections. Wat savait que sa classe était parfois comptée comme faisant partie des "grands" mais pour beaucoup, ce terme ne regroupait que les cinquième année et le troisième cycle, bien qu'ils ne suivent pas le même enseignement. Il faut dire que, l'écrémage aidant, à partir du deuxième cycle, on commençait à se connaître. Les promotions étaient moins peuplées et davantage poreuses. D'ailleurs, du fait qu'ils étaient peu nombreux, presque tout le monde finissait par connaître les grands au moins de vue et de nom.

Il y avait là un cinquième année, Namari, un jeune prodige de la danse de dix-sept ans, officieusement célèbre pour son joyeux irrespect du moindre règlement, et dont personne ne savait comment il avait réussi à ne pas se faire renvoyer. Puis venait Midori, un sixième année blond à lunettes d'apparence timide, réputé excellent musicien, Silva, un membre du clan Pache, comme Namari, plus vieux et en septième année, dont la beauté époustouflante frappait l'œil, et enfin, un autre sixième année, Khâfre, un jeune homme maigre au visage étroit à qui Wat ne connaissait aucun talent particulier. Tous les quatre discutaient, penchés en avant, comme des conspirateurs.

À mi-chemin entre eux et lui, se trouvait Lyserg, qui mangeait lentement, absorbé par la lecture du roman demandé pour le cours de littérature. Son visage n'apparaissait à Wat que par intermittence et il n'aurait su dire si son condisciple était véritablement plongé dans son livre où s'il laissait traîner ses oreilles du côté de leurs aînés.

Un groupe d'enseignants se dirigeait vers la table qui leur était réservée, plateaux en main. Wat y vit le sympathique nouveau professeur d'art floral, Talim, en pleine discussion avec celui de chant, Karim, ainsi que le jovial Kadow. Derrière eux, suivait Jackson, ses longs cheveux rouges savamment tressés de perles blanches, et qui semblait peu pressé de se joindre à la conversation.

Wat lui jeta un regard oblique avant de revenir à son assiette et ne fut pas surpris lorsque le professeur s'arrêta à sa hauteur. Il releva lentement la tête et sourit.

– Bonjour, monsieur.

– Bonjour Wat. Content de tomber sur vous. J'avais quelque chose à vous remettre concernant votre dernier rattrapage.

Wat vit alors qu'il tenait sur son plateau une feuille pliée en deux et eut une mimique teintée à la fois d'excuse, d'embarras étudié et de fatalisme.

– Ce n'est pas très bon, commenta gravement Jackson.

– Je m'en doutais, reconnut Wat.

Il se savait très mauvais shaman. Et il n'y avait rien à faire, on avait déjà tout essayé. Il n'était tout simplement pas en phase avec les esprits. Cela n'avait pas plus d'importance que ça, étant donné que le shamanisme pratiqué par les garçons n'avait guère d'autre utilité que celle d'agrément, mais l'école mettait néanmoins un point d'honneur à cultiver le minimum syndical du potentiel de ses étudiants. Wat survivait grâce à d'autres matières, littérature, dessin et danse, notamment, mais ses mauvais résultats semblaient inquiéter fortement Jackson depuis le début de l'année.

– Vous ne semblez pas prendre ceci bien au sérieux, jeune homme, fit remarquer le professeur avec une pointe de sévérité.

– Au contraire, protesta Wat, la bouche en cœur. J'en suis le premier désolé. Je ne sais vers qui me tourner pour m'améliorer, hélas…

Il sourit intérieurement en voyant la surprise et l'intérêt se peindre très discrètement sur le visage du maître shaman.

– Vos camarades n'ont pas de temps à vous consacrer, j'imagine.

– Non, en effet. L'emploi du temps et le travail personnel sont trop conséquents pour que je me permette…

– Oh je vois. En ce cas, ce qu'il vous faudrait, ce serait sans doute une série de cours de rattrapage…

– Oh! fit Wat. Je n'oserais jamais ainsi abuser de votre temps.

– Allons, allons, insista Jackson. Ne suis-je pas là pour cette raison? Ce sera un plaisir pour moi d'être la source de vos progrès.

Le moment crucial arrivait. Wat battit une ou deux fois des cils avec une moue de modestie étudiée.

– Je ne suis pas sûr de mériter de telles attentions…

– Au contraire, mon garçon. Je serai ravi de vous aiguiller sur le bon chemin.

"Oui, aiguillez-moi donc, monsieur", pensa Wat avec sarcasme. Tout en prenant soin de baisser chastement les yeux afin de ne rien révéler de sa pensée. Il avait du mal à croire que Jackson ait choisi ce mot au hasard.

– Cela vous conviendrait-il? enchaîna le professeur d'une voix douce.

– Ce serait un honneur pour moi, répondit Wat, en s'efforçant de rester neutre.

– Alors c'est entendu. Venez me voir à la fin de mon prochain cours. Nous en discuterons…

– Merci monsieur! conclut Wat avec chaleur en récupérant sa feuille notée.

Jackson lui adressa un signe de tête cordial et rejoignit sa table d'un pas plus rapide. Wat sourit avec satisfaction. Il ne se serait pas attendu à ce que ça se passe de cette manière, devant tout le monde, ni aussi vite, mais il ne pouvait pas dire qu'il était surpris. Depuis le temps que Jackson lui louchait dessus, le convoquait en fin de cours ou lui faisait sa voix doucereuse… il savait qu'un truc se tramait. Il ne s'était pas trompé, visiblement.

Son quasi-voisin de table non plus, ne s'y était pas trompé, semblait-il, étant donné la manière dont il tenait son livre, un peu plus bas qu'auparavant, et le regard choqué qu'il laissa échapper. Si les quatre grands étaient toujours plongés dans leur conversation, il était clair que Lyserg avait quitté son bain de lecture pour écouter sa conversation. Au lieu de faire comme s'il ne l'avait pas repéré, Wat lui rendit son regard avec assurance et le confondit:

– Eh bien quoi? Un souci?

Lyserg rougit terriblement. Wat lui accorda quelques secondes pour se remettre avant de lui adresser un sourire cassant:

– Petit indiscret, va.

– Quand on expose de telles conversation aux oreilles du public, on ne peut pas se plaindre d'être écouté, riposta Lyserg.

Wat rit franchement, admirant la tournure, et reconnut:

– Tu n'as pas tort. Je ne me cachais pas. Mais j'ignorais que tu écoutais vraiment.

Lyserg baissa le nez et murmura du bout des lèvres quelque chose comme "pas fait exprès". Puis, comme s'il se souvenait brusquement de la teneur de la conversation qu'il avait surprise, son indignation retrouvée, il s'écria, en baissant la voix:

– Tu n'es pas… gêné?

– Pourquoi donc? s'étonna Wat.

– Eh bien, la manière dont il t'a parlé, tu…

Lyserg s'interrompit, écarlate, vérifia que personne autour n'écoutait et ajouta:

– C'était un peu bizarre la façon dont il te regardait et…

Il se tut encore, comme s'il venait soudain d'envisager que Wat n'ait pas du tout perçu les mêmes choses que lui.

– Oui, c'était de la drague, reconnut Wat à voix basse (on n'était pas fou, non plus). Et alors?

Lyserg roula des yeux, choqué.

– Mais… mais… c'est un prof!

– Un homme bien en cour, fit remarquer Wat.

– Pardon?

– Jackson est un grand shaman, avec des relations. Et le bras long. Même s'il n'est qu'enseignant à Hoshigumi. Tu ne le savais pas?

Lyserg semblait baigner dans l'embarras fait océan. On aurait cru que ses oreilles fumaient. Il balbutia silencieusement, chercha ses mots et finit par dégonfler comme un ballon de baudruche sur ces mots:

– C'est un adulte.

Wat eut un petit rire indulgent.

– Bah! Il faut bien commencer.

Son camarade le fixa comme s'il venait de découvrir qu'il appartenait à une autre espèce. Désirant se faire tout de même un peu mieux comprendre, Wat expliqua:

– Je ne suis pas né d'une grande famille, tu sais. Je ne suis rien, personne, je suis le dernier de notre promotion, je n'ai aucun talent dans lequel je surpasse les autres. Je n'ai pas non plus d'ambition particulière et il n'y a pratiquement aucune chance pour qu'un bon mariage s'offre à moi. Avec mes résultats, j'aurais du mal à devenir prof ici, à mon tour. Il ne me reste donc guère que mes charmes pour me faire une place à la cour. C'est simple, non?

– C'est… c'est…

– Oui, pour toi, c'est révoltant. Mais tout le monde ne peut pas être toi, Lyserg Diethel.

Lyserg rougit encore mais ce n'était plus pour les mêmes raisons.

– Mais tu… tu abandonnes trop vite. Tu as d'autres opportunités, nous sommes… un réseau, nous sommes…

– Foutaises, rétorqua calmement Wat.

– Tu pourrais devenir danseur professionnel, argua cependant Lyserg. Ou musicien! Tu joues bien!

– Tout le monde joue bien ici. Et ça ne servira à personne, à part à la crème de la crème d'entre nous. Je n'en fais pas partie.

– C'est faux!

– C'est vrai et tu le sais très bien. Sois honnête avec toi-même. Tu ne crois tout de même pas que nous puissions tous faire carrière, si? La plupart d'entre nous finira en bons maris à la cour ou sur les terres de leurs épouses. Combien d'entre nous travailleront? Je vais te le dire. Les doués pauvres, comme Manta Oyamada, ou bien les génies absolus, une fois leur carrière artistique terminée, comme toi, par exemple. Les autres se marieront sagement et mèneront une vie oisive dans laquelle rien de ce que nous apprenons ici ne sera vraiment utile. Mais moi, qui par rapport à vous, ne suis ni doué, ni riche, il va bien falloir que je trouve quelque chose.

Lyserg ne sut que répondre, suite à cette diatribe. Il finit cependant par froncer le nez avec dégoût:

– Et en quoi te laisser séduire par un prof peut t'amener à "trouver quelque chose"?

Il avait appuyé sur le mot "séduire" comme pour le cracher.

– Ha! s'amusa Wat. Comme je te l'ai dit, tout est affaire de relations! Si Jackson pouvait m'introduire à la cour…

– Pour cela tu n'as qu'à attendre les sélections anticipées pour être choisi par Hao!

Wat secoua ses jolies boucles.

– Cela n'arrivera pas. Pas avec vous tous comme concurrents.

– Mais…

– Mais quoi?

Lyserg hésita.

– C'est immoral, murmura-t-il.

– Oh pitié, soupira Wat.

– Tu le sais, pourtant!

– C'est ridicule.

– Comment ça?

– Tu sais ce que signifie être marié, j'espère?

Wat laissa planer un petit temps, durant lequel Lyserg devina à quoi il faisait allusion et rougit de plus belle. Quelle candeur pour un garçon qu'on disait pourtant bourreau des cœurs! Sa façade de sagesse n'était donc pas feinte? Wat en était tout étonné. Ce n'était pas ainsi qu'il l'imaginait.

– Donc tu sais, poursuivit-il. Nous sommes de toute manière destinés à cela. Quoi qu'il arrive, nous devrons attirer l'attention d'une dame. Et il n'y a pas trente-six mille façons de le faire, même quand on est riche. Personne n'aime épouser un laideron.

Il marqua une courte pause durant laquelle Lyserg ne trouva rien à relever.

– J'assume cet état de fait, conclut-il. Qu'y a-t-il d'immoral, de méprisable là-dedans? Regarde-nous: nous nous maquillons, nous nous faisons beaux, c'est presque obligatoire. Mais nous n'aurions pas le droit de séduire? Pourquoi? Pourquoi est-ce qu'il faut toujours faire "comme si"? C'est hypocrite!

En guise de bouquet final, il conclut:

– La différence entre toi et moi, c'est que moi, j'ai le courage d'affronter la réalité et de jouer le jeu en connaissance de cause.

Lyserg secoua la tête, buté.

– Tu es toujours choqué?

Pas de réponse.

– Je ne te pensais pas si prude, fit Wat, songeur.

– Prude, moi? répliqua Lyserg avec feu.

– Plutôt oui, ricana Wat en enfournant une dernière fourchette de son plat.

Lyserg se redressa avec orgueil et, sur un ton plus froid, interrogea:

– Et qu'est-ce que tu croyais savoir sur moi, exactement?

Wat ouvrit de grands yeux et réfléchit:

– Ma foi… tu es le premier de la classe.

– Bien vu, Sherlocke.

– Tu es considéré comme un quasi-génie universel.

– Tu exagères peut-être un peu, mais passons. Ensuite?

– Tu es beau.

– Je vais finir par croire que c'est moi que tu dragues.

Wat pointa un index sur lui.

– Tu es un tombeur.

– Pas vraiment, renifla Lyserg.

– Comment appelles-tu un garçon qui change de petit ami tous les dix jours?

– Quelqu'un qui cherche.

– Hmm, intéressant.

– Je ne me considère pas comme un tombeur parce que ce n'est pas moi qui les séduis, expliqua Lyserg, boudeur. Souvent ce sont les autres qui me font des propositions. Et parfois, eh bien… j'accepte.

Wat appuya son visage sur son poing, amusé.

– Alors nous sommes pareils, toi et moi.

Le regard de Lyserg fusa et, même s'il ne releva pas, Wat devina qu'il n'était pas d'accord.

– Même si tu ne fais pas exprès de séduire autant de gens, poursuivit-il, tu ne peux pas nier que le fait que tu sois beau, riche et doué, t'attire des faveurs. Et même des privilèges. Ta belle vie, tu la dois certainement en partie à ta belle gueule.

Son camarade resta de marbre.

– Mais ce n'est pas forcément un cadeau, admit Wat. Tu auras toujours du mal à savoir si on t'aime vraiment pour toi ou…

– Arrête, siffla Lyserg entre ses dents.

– Quoi? fit Wat l'air étonné. Peur d'entendre la vérité?

– C'est tout simplement faux.

– Je ne vois pas pourquoi tu te fâches. Quelle honte y a-t-il à être aimé pour sa beauté et ses talents?

Lyserg se pencha sur son dîner, qu'il n'avait plus touché depuis le début de leur discussion. Ses joues étaient encore rouges de honte. Il avait les bras croisés, une attitude fermée, qui ôta en partie à Wat son sourire. Il ne tenait pas à le blesser. Seulement à lui ouvrir les yeux. Ou pas, en fait, pourquoi en aurait-il quoi que ce soit à faire?

Finalement, Lyserg releva le nez et dit:

– Je ne suis pas comme toi. Je ne suis pas un séducteur.

Wat partit d'un rire discret:

– Allons donc. Tu pourrais séduire qui tu veux dans toute cette école.

– Pas n'importe qui.

– Tu veux parier?

– Pardon?

– Oui, parier. Entre amis. Je te désigne une ou deux des citadelles imprenables de la promo et tu essayes. Je suis sûr que tu peux parvenir à tes fins en moins de deux jours…

Il fut interrompu par le brouhaha des grands qui avaient fini de manger. Les deux garçons se turent le temps que le groupe quitte la cantine. Dès qu'ils se furent éloignés, Lyserg reprit:

– Des… "citadelles imprenables"?

– Tu vois ce que je veux dire. Des types comme Ren, par exemple. Ou Achille.

Lyserg fit la moue. Puis eut un rire gêné.

– C'est n'importe quoi!

– Alors ça ne te coûtera rien d'essayer.

Le délégué secoua la tête, buté.

– À moins bien sûr, que tu n'aies déjà quelqu'un d'autre en tête… admit Wat. Si c'est le cas, je te dédie du pari.

Lyserg baissa encore le nez et marmotta pour lui-même.

– Qu'est-ce que tu as dit?

– …non, souffla-t-il. Personne.

– Ce ne sont pas les amateurs qui manquent, pourtant.

– Justement.

– Justement?

Lyserg remua légèrement son riz avant de répondre.

– Ça finit toujours mal quand ils m'aiment vraiment.

Wat le fixa, réalisant que ce défi lancé, qui lui paraissait si drôle, avait quelque chose de cruel, au fond.

– Comme tu le sens, finit-il par dire. C'était une idée en l'air. D'ailleurs, rien ne t'oblige à aller jusqu'au bout.

Lyserg le toisa d'un œil trouble.

– Je suis sûr que tu te trompes. Je n'y arriverai pas.

Wat eut un petit rire et rassembla ses couverts sur son plateau. Il avait terminé son assiette.

– On en reparlera.

Puis il se leva, plateau en mains.

– D'ailleurs, au fait, il faudra qu'on se voie. Pour travailler notre duo. Tu auras l'occasion de constater que je ne suis pas si bon pianiste que tu le crois.

Lyserg se rembrunit imperceptiblement. Wat observa ce conflit entre agacement et politesse sur son visage et le trouva touchant.

– Essayons de fixer quelque chose demain, suggéra Lyserg.

– Bonne idée.

Recalant son sac sur son épaule, Wat lui adressa un clin d'œil et prit congé d'une voix chantante:

– À plus tard…

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Après avoir quitté la cantine, Wat sortit pour aller flâner dans le parc. Il s'emplit les poumons du parfum boisé et s'enfonça entre les arbres. Les bois n'étaient pas très vastes mais se faisaient rapidement touffus. On ne voyait déjà plus très bien les lumières des bâtiments principaux. Non loin de là, la rivière faisait entendre le son frais de sa course.

Au bout de quelques instants, il perçut l'écho de deux voix. Un rire clair fusa soudain, suivi d'une protestation de l'autre homme et d'une incitation à faire moins de bruit. Wat sourit distraitement et se dirigea vers eux. Il reconnut bien vite Namari, nonchalamment assis sur un banc de fer-blanc à volutes. Un sourire plein de morgue s'étirait sur son beau visage juvénile. Le cheveu relâché, le nœud défait et la chemise ouverte d'un bouton, Namari semblait avoir pris ses aises, quand son compagnon, lui, était resté impeccablement vêtu.

– Salut! lança Wat.

À son arrivée, l'autre se retourna et le quatrième année lui adressa un signe de tête cordial. Mohammed Tabarsi faisait partie des élèves de cinquième année les plus prometteurs, comme Namari. Mais contrairement à celui-ci, il ne cultivait pas une image de rebelle et avait une réputation de grand sérieux. On ne l'imaginait pas faire autre chose que poursuivre en troisième cycle après son diplôme. Il était beau, évidemment, mais d'une beauté veloutée, suave, dont la sensualité s'exprimait dans ses moindres mouvements. Danseur émérite et musicien de talent, il chantait fort bien, éblouissait partout où il allait et collectionnait les succès. Le Lyserg Diethel des cinquième année. On ignorait encore pourquoi Hao avait choisi ce Yôken Asakura lors des précédentes sélections, et non pas lui.

– Salut, répondit Namari avec un de ces sourires caustiques et mystérieux dont il avait le secret.

– Salut, ajouta Mohammed en allant se placer aux côtés de son camarade.

Sa voix était chaude et douce, sans qu'il paraisse y faire le moindre effort. Wat sourit distraitement mais au fond de lui-même, devait reconnaître qu'il n'y était pas insensible. Le jeune homme dégageait un tel charme naturel que rares étaient ceux qui parvenaient à ne pas y succomber. Encore une fois, l'analogie avec Lyserg était facile, songea Wat. Mais ce n'était pas pour Mohammed qu'il était venu.

– Ça tombe bien que tu sois là, Namari, fit Wat d'un ton léger. J'ai quelque chose pour toi.

Namari vint chercher la main de Mohammed dans un geste possessif plutôt clair. Ses longs doigts minces et ceux de son ami s'entrelacèrent sur l'accoudoir.

– Tu piques ma curiosité.

Amusant, songea Wat. Il n'aurait tout de même pas peur que je lui vole? Cette idée, bien que farfelue, était plutôt flatteuse. À moins que ça ne soit une incitation à la bonne conduite. "Sois sage, s'il te plaît, je suis en bonne compagnie."

– Je te rapportais simplement ton livre, fit Wat sur un ton badin. Le voici.

Il tira de son cartable un petit ouvrage, dont la couverture reliée de cuir rouge sombre ne laissait pas deviner le contenu.

– Ça t'a plu?

– C'était… instructif, reconnut Wat avec un sourire en coin.

Les lèvres de Namari se retroussèrent.

– Tu m'en vois ravi.

Puis il gloussa tandis que Mohammed regardait ailleurs avec une mimique gênée.

Tu ne peux pas désapprouver franchement, devina Wat en l'observant du coin de l'œil. Ce serait foutrement hypocrite.

Namari saisit l'ouvrage que lui tendait Wat du bout des doigts, comme s'il était pourvu de griffes.

– Tu ne l'as apprécié que sur le plan didactique? insista-t-il.

– Oh non, fit Wat. C'était très amusant. Très caustique.

– Hmm, approuva Namari. J'en ai d'autres en réserve, si ça t'intéresse.

– Namari, protesta Mohammed du bout des lèvres.

– Eh bien quoi? ricana son ami en caressant sa main. Jaloux?

– Je ne suis pas jaloux, soupira Mohammed. Ce n'est pas grave. Oublie.

Namari se tourna de nouveau vers Wat:

– Très bien. Tu peux passer demain soir dans ma chambre, je te ferai une sélection de titres.

– Illustrés, j'espère, persifla Wat crûment.

– Oh mais c'est qu'on devient exigeant.

– Tu sais ce que c'est, les goûts s'affinent.

Namari partit d'un grand rire et se leva. Sa silhouette longiligne avait quelque chose de sinueux, comme un cobra ondulant, et pourtant capable de se dresser bien droit, large et menaçant.

– Très bien, dit-il.

Puis, se penchant vers Wat, il posa les mains sur les hanches et souffla:

– Mais dis-moi, est-ce que tu as trouvé quelqu'un pour pratiquer ou comment ça se passe? Ça doit être frustrant de lire des livres pareils sans… exutoire.

– Je m'en accommode très bien, répondit négligemment le jeune garçon sans lâcher un pouce de terrain.

Mais Mohammed en avait assez.

– Bon, ça suffit, décréta-t-il en saisissant Namari par derrière et en l'attirant à lui. Je ne trouve pas ça drôle.

– Rabat-joie, lui rétorqua son compagnon en se tordant langoureusement contre lui.

Wat resta de marbre mais retint une grimace, oscillant entre fascination et dégoût. Namari courba la nuque contre l'épaule de Mohammed et lui mordilla la mâchoire en un baiser sauvage et provocateur. L'autre se laissa faire un instant avant de le repousser en grommelant:

– Tu n'es pas possible…

Namari le prit de toute évidence pour un compliment.

– Au fait, les interrompit Wat, je me demandais… Le choix de la distribution sera bientôt annoncé pour le ballet de fin d'année?

– Non pas encore, répondit Mohammed. Mais ça approche.

– Et ça se sent, ricana Namari. Ils sont tous sur des charbons ardents! Intenables.

– Comme toi, se moqua Mohammed.

– Moi, je m'en fiche de cette distribution.

– Parce que tu es certain d'avoir un rôle.

– Toi aussi, qu'est-ce que ça peut faire?

– Ce doit être pesant, observa Wat.

Namari ricana.

– Ce n'est pas pire que pour vous. Je me souviens de l'épidémie de coups bas qui avait sévi durant notre quatrième année, juste avant la visite de Hao. L'ambiance était épouvantable dans notre classe. Il y en avait même un qui avait dû être transporté à l'hôpital et arrêté pour trois mois, tu te souviens Mohammed?

– Je me souviens, oui, le pauvre…

– Tant pis pour lui. Il avait fait confiance aux mauvaises personnes.

– C'est fou, ne put s'empêcher de remarquer Wat, comme le malheur des autres semble te plaire, Namari.

L'intéressé cessa de rire un instant. Puis, avec une espèce de sourire vicieux, il susurra:

– Cela me divertit.

Wat aurait pu se laisser influencer par l'aura quelque peu effrayante du jeune homme s'il n'y avait pas eu son ami pour détendre l'atmosphère.

– Ne l'écoute pas, le rassura Mohammed en donnant une légère bourrade à son camarade. Son sens de l'humour est épouvantable.

Namari ouvrit la bouche pour répliquer mais Wat lui coupa l'herbe sous le pied:

– Et on sait quel ballet ce sera, cette année?

Le Lac des cygnes de Petra Tchaïkovski, répondit Mohammed. La compétition sera serrée, il y a peu de rôles principaux.

– Pourquoi? demanda Namari sur le ton de l'attaque. Tu espères en décrocher un? Tu sais que les premiers rôles sont réservés aux troisième cycle et que les petits rôles sont avant tout distribués chez nous! Les quatrième année n'ont que très peu de chances d'en décrocher un. Et toi tu n'es pas particulièrement… bien placé pour espérer quoi que ce soit…

Il semblait mesurer le potentiel blessant de ses paroles. Wat haussa les épaules avec désinvolture, pas gêné pour deux sous que l'on fît ainsi mention de son piètre classement.

– Je n'espère rien, je suis curieux, c'est tout! Moi le corps de ballet m'ira très bien. Mais vous pensez vraiment décrocher un rôle, vous deux?

– Oh oui, au moins une variation, de toute façon, ils ne sont pas assez nombreux en troisième cycle pour tout remplir, alors… déclara Namari cyniquement.

– Je vois, fit Wat. Bien, il se fait tard. Merci pour ta proposition, je passerai à l'occasion, chercher les livres. Bonne nuit!

– Bonne nuit, répondit cordialement Mohammed.

Pour toute réponse, Namari lui adressa un clin d'œil.

Wat tourna les talons et revint vers l'école. Au bout de quelques pas, cependant, il ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil en arrière. Namari s'était précipité sur Mohammed et l'avait poussé contre un tronc, son corps épousant le sien comme celui d'un reptile sur un rocher. Bien que son ami soit plus grand, c'était lui qui ployait sous la poussée d'un baiser qu'il semblait lui infliger comme une morsure. Au moment où Wat commençait à s'éterniser, incapable, malgré ses exhortations intérieures, de détacher son regard de la scène, Namari ouvrit l'œil et lui jeta un regard perçant qui lui tira un frisson. Aussitôt, Wat se détourna et s'en fut précipitamment.

En arrivant à l'école, il songea à Lyserg, à leur conversation à la cantine, au beau professeur de shamanisme et se prit à rire. Quand on fréquentait un type comme Namari, Jackson n'était pas si impressionnant que ça.

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Les couloirs étaient déjà plongés dans l'obscurité lorsque Wat se glissa dans l'école. Il pensait passer inaperçu, petit comme il était, mais malchanceux, il se fit pincer par Lucky au moment où il allait rejoindre sa chambre.

– Le couvre-feu, M. Hudson, fit remarquer celui-ci. Vous devriez être dans votre chambre depuis dix-sept minutes exactement.

– Désolé, M'sieur, répondit Wat, faussement contrit. Je suis allé regarder les étoiles dehors et je n'ai pas vu l'heure.

– Humph, fit Lucky en jetant un regard par la fenêtre pour vérifier si l'on voyait bien les astres, ce soir (c'était le cas: Wat n'était pas né de la dernière pluie). Je vois. Bon, ça va pour cette fois, filez et que ça ne se reproduise plus.

– Oui, M'sieur! lança-t-il joyeusement avant de rejoindre sa chambre.

Chocolove ne fit aucune attention à lui lorsqu'il arriva. Assis à son bureau, il écrivait à toute vitesse sur une série de feuilles quadrillées prêtes à se déchirer sous sa plume. Daitaro, en revanche, droit comme un i à sa chaise, risqua un coup d'œil sournois hors de l'espace parfaitement rangé de ses cahiers et livres ouverts devant lui. Wat lui adressa un sourire éblouissant assorti d'une œillade féroce – il avait beaucoup de mal à supporter son second colocataire – et alla se mettre en pyjama.

Frissonnant dans sa chemise de coton, il couvrit ses épaules d'un châle en maille et replia son uniforme sur sa chaise de bureau. Puis il alla faire sa toilette et troquer ses lentilles de contact contre sa paire de lunettes.

Il revint le visage nettoyé, les cheveux vaguement nattés pour les faire onduler durant la nuit, un bâillement à la bouche. Chocolove avait cessé de gratter le papier de toutes ses forces et réfléchissait, le nez en l'air, absorbé par les poutres du plafond. Daitaro, lui, faisait siffler les pages de son cahier et émettait de temps à autres un petit reniflement. Wat s'efforça de ne pas se focaliser sur ce bruit, sinon il lui taperait sur les nerfs toute la soirée. Il parcourut la pile de livres qu'il avait empruntés à la bibliothèque et qui trônait sur son bureau, au milieu d'un désordre "tout à fait indigne d'un élève de cette académie", comme disait Daitaro. Pour se détendre, il choisit un titre relativement léger – avouable et tous publics, celui-là –, et s'affala sur son lit.

Il venait à peine de commencer sa lecture que la voix perçante de Daitaro résonna derrière lui.

– Que faisais-tu dehors, Wat?

Le jeune garçon leva les yeux au ciel et répliqua vertement:

– Tu as attendu que j'aie commencé mon premier chapitre exprès, hein?

Daitaro émit un petit rire entre ses dents.

– Et donc?

– Ça ne te regarde pas.

Il crut pendant deux minutes que Daitaro allait le laisser tranquille mais le beau jeune homme n'avait pas encore jeté l'éponge.

– Il ne faut pas le prendre comme ça, je faisais juste la conversation.

– Bien entendu. Qui pourrait t'accuser d'avoir une quelconque mauvaise intention?

Daitaro, sans relever la pointe, poursuivit sans l'écouter.

– Je me demandais… si tu n'avais pas rendez-vous avec quelqu'un.

Wat percevait sa délectation à la manière dont il appuyait sur le mot "rendez-vous".

– J'ai croisé des gens, rétorqua-t-il, abrupt, mais pour la dernière fois, en quoi ça te regarde?

– Woo, vous deux, râla soudain Chocolove. J'essaye de me concentrer alors, si c'est pour vous disputer, s'il vous plaît, faites-le à voix basse.

Daitaro roula des yeux, choqué de s'être fait moucher d'une manière qui ne lui laissait aucune possibilité de repartie. Wat retint un rire ravi et se replongea dans sa lecture. Le silence revint sur la chambre, ponctué de nouveaux coups de crayons de la part de Chocolove. Puis, soudain, on entendit un livre claquer, deux pieds de chaise racler le sol, et Daitaro, sa robe de chambre sur les épaules, quitta la pièce. Dès que la porte eût claqué, Wat soupira:

– Quel enquiquineur!

Chocolove ne releva pas. Visiblement, il ne voulait pas être dérangé. Wat allait se remettre à lire lorsque son colocataire l'interpella.

– Dis, Wat…

– Hmm?

Chocolove soupira et se lança:

– Est-ce que Lyserg va bien?

Wat abaissa ses lunettes.

– Pardon?

– Tu as dîné à sa table, s'expliqua Chocolove, impatient. Et tu lui as parlé.

Wat le contempla gravement:

– Tu le surveilles en permanence, ou quoi?

– Mais non! Je dîne simplement dans la même salle! Je vous ai vus ensemble, c'est tout.

Ce "Je vous ai vus ensemble" sonnait avec une amertume particulière qui alarma Wat.

– Ne commence pas à t'imaginer des trucs, j'ai simplement échangé quelques mots avec lui.

– Vous avez parlé longtemps, insista Chocolove.

Un silence s'étira. Wat réfléchissait à toute allure. Il ne pouvait tout simplement pas lui dire de quoi lui et Lyserg avaient parlé pendant le dîner.

– Nous avons parlé de cours, improvisa-t-il finalement. Et de… je ne sais plus trop, de ce que nous voulions faire une fois sortis de l'école. Ça n'avait rien de très palpitant, tu sais.

Chocolove se recroquevilla sur sa chaise.

– Ah, fit-il. Je vois.

Il se détourna à moitié.

– Il allait bien, ajouta Wat. Il me semble.

Chocolove hocha la tête, embarrassé. Il retourna à ses feuilles d'un air piteux. Wat repensa au défi qu'il avait proposé à Lyserg et se sentit brusquement coupable. Il allait prodiguer à Chocolove une parole d'encouragement, quelque chose, n'importe quoi, lorsque Daitaro revint et coupa court à son élan. Les cheveux du beau vaniteux étaient entièrement dissimulés sous une charlotte de tissu, censée les empêcher de gonfler pendant son sommeil, et son visage était recouvert du masque blanc hydratant-nourrissant-ajouter ici vertu curative quelconque, dont il se couvrait tous les soirs avant de se coucher.

Wat revint à son livre mais peina à se concentrer sur l'intrigue. Du coin de l'œil, il observait son vis-à-vis qui griffonnait pensivement des dessins indistincts autour de ses lignes hâtives.

Pauvre Chocolove, pensa-t-il.

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