Disclaimer: Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.


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XI

Cyparisse

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– N'allez pas trop vite et faites attention à vos couleurs, lança Chrom tandis que la classe se précipitait à ses crayons. Pas d'interprétations fantaisistes, s'il vous plaît! Nous travaillons le réalisme!

Achille fut le seul à ne pas bouger tout de suite, prenant le temps d'observer attentivement leur sujet avant de se lancer. Cette bande d'impatients! Sérieusement…

Il fronça ses jolis sourcils fins, agacé par l'agitation ambiante qui perturbait sa concentration. L'objet qu'ils étaient censés dessiner le narguait sur le bureau du professeur: un panier d'osier garni de pommes rouges, de pêches et de grappes de raisins.

Achille fixait la chose comme un serpent prêt à mordre. Comme si on lui avait demandé de dessiner une main lui adressant un geste vulgaire. Leur professeur n'aurait pas pu choisir plus mal.

Il se contraignit à examiner avec soin la corbeille de fruits, la manière dont ils étaient répartis, leurs couleurs, leurs textures, les reflets de lumière qui s'y accrochaient. Achille n'avait pas envie de dessiner ça. Il aurait préféré un paysage, un tétraèdre ou même une cruche d'eau. La perspective de passer l'heure à suivre là-dessus le fatiguait d'avance. Saisissant un crayon gras à contre-cœur, il se mit à reproduire mécaniquement les grandes lignes sur un brouillon.

Autour de lui, l'agitation régnait. L'un de ses camarades le bouscula soudain au niveau du coude, faisant déraper sa main. Un long trait noir zébra sa feuille. Achille se retourna lentement et entendit un "Pardon!" indistinct fuser. Découragé, il abandonna son esquisse et passa au véritable dessin.

Sa main lui paraissait trembler un peu tandis qu'il s'appliquait à reproduire le stupide panier. Il pinça les lèvres et contempla ses doigts. C'était presque imperceptible mais suffisant pour l'empêcher de tracer droit. Lorsqu'il eut achevé le modelé des derniers fruits, il s'aperçut qu'il en avait représenté plus qu'il n'y en avait en réalité. Le véritable panier ne débordait pas tant. Patiemment, Achille corrigea son travail. Lorsqu'il fut à peu près satisfait, il sortit sa boîte de pastel et commença à réfléchir aux couleurs.

Ce fut la partie la plus délicate. Achille était bon en dessin et n'avait pas l'habitude qu'un sujet aussi simple, figé qui plus est, lui résiste. Mais voilà, celui-ci ne l'inspirait pas à la base. À présent qu'il avait cristallisé son mécontentement dessus, il n'arrivait pas à s'y mettre de bonne volonté. Il voyait bien que ses couleurs n'allaient pas du tout mais chaque tentative de correction ne faisait qu'empirer les choses.

Lorsqu'il parvint enfin à un résultat, il jeta un coup d'œil autour de lui. Pascal, le regard perdu dans le vague, avait fini depuis longtemps. Daitaro s'escrimait sur sa feuille, aux côtés d'un Wat qui s'efforçait discrètement de copier sur lui. Tsss. Devant lui, Nichrom et Reoseb, ses deux colocataires, échangeaient des avis sur leurs productions respectives, tandis qu'un peu plus loin, Lyserg parachevait tranquillement son dessin. L'esquisse d'un sourire narquois naquit au coin des lèvres d'Achille. Lyserg était guetté de loin par un Chocolove qui noircissait son troisième crayonné et par un Ryû alangui sur sa table qui dessinait quelque chose qui ressemblait davantage à un portrait qu'à une nature morte. Près de lui, enfin, Manta, Yoh, Pino et Ren achevaient leurs œuvres avec plus ou moins de sérieux. On voyait d'ici que la perspective de Yoh était complètement ratée et que les ombres de Ren étaient trop contrastées. Près d'eux, Horo Horo contemplait les siennes avec satisfaction. Malgré les consignes de Chrom, son dessin était une orgie psychédélique de couleurs impressionnistes. Achille sourit avec indulgence et observa son propre résultat. Il perdit aussitôt de sa superbe. Son trait avait beau être techniquement impeccable, les couleurs choisies, en dehors de celles de l'osier du panier, offraient un rendu terne et pâle, sans rien retransmettre de la luxuriance des fruits. Perfectionniste, il tenta d'améliorer les effets de lumières et ne réussit qu'à noircir son dessin, donnant aux pommes un aspect vieilli et gommant la différence avec les pêches. Il s'arrêta, contrarié par son inefficacité. Il était sûr qu'il aurait été meilleur sur un autre sujet.

Une ombre se répandit soudain sur lui. Achille releva la tête et croisa le regard curieux de son professeur. Il se crispa involontairement et pinça les lèvres. Il avait une sainte horreur de cette tendance des profs à regarder par-dessus son épaule.

– Hmm, ce n'est pas mal du tout, c'est même plutôt bon, approuva Chrom. En revanche, tu as eu un petit problème avec les contrastes, non?

Achille s'efforça de sourire. Un minimum. La pédagogie positive de Chrom, à base de "tu peux le faire" lui tapait sur les nerfs. Il détestait le voir choisir ses mots en s'efforçant d'être toujours valorisant. "Tu as des problèmes pour réaliser ceci", disait-il souvent à la place de "tu as bâclé ton travail" ou "tu as vraiment raté cet exercice". Pourquoi cette gentillesse absurde? Un travail était bon ou pas, voilà tout. Est-ce qu'il le pensait seulement, d'ailleurs? Personne ne pouvait être aussi gentil.

Chrom s'éloigna, prenant le temps de les voir chacun individuellement. Petit à petit, les élèves en profitèrent pour se lever, discuter, comparer leurs travaux. Le volume sonore monta: bientôt on ne fit même plus attention à chuchoter. Pino s'assit du bout des fesses sur une table. Horo Horo chipa trois grains de raisin dans le panier, Pascal une pomme, et ils se mirent à les manger en discutant. Achille détourna les yeux, mal à l'aise.

Le reste du cours passa lentement. Achille préférait ne plus toucher son croquis de peur d'empirer la situation. Il rendit sa feuille machinalement et ne sortit pas à la récréation. Le cours qui suivait était celui de littérature. Chrom et Denbat se croisèrent avec un signe de tête, on débarrassa le bureau de la corbeille de fruits et une nouvelle ambiance, plus silencieuse, s'installa. Achille eut du mal à écouter. Lorsque l'heure s'acheva, il n'en avait déjà plus aucun souvenir et se sentait groggy, comme s'il avait dormi.

Que tout cela était rébarbatif, tout de même! Ils n'étaient pas là pour apprendre des bêtises pareilles! Lui, en tout cas, était venu pour apprendre à danser, à se faire beau, à se produire en public et à faire effet à la cour. Être choisi lors des sélections anticipées était son rêve, il n'attendait que cela. Il mourait d'envie de rencontrer Hao et de s'en faire aimer. Il s'efforçait de se montrer assidu à chaque cours et bon élève dans n'importe quel enseignement mais en secret il rongeait son frein et enrageait de devoir consacrer du temps à toutes ces matières intellectuelles qui ne l'intéressaient pas et ne lui seraient jamais d'une quelconque utilité.

En quittant la salle, il ignora les discussions de ses camarades qui lui passaient par-dessus la tête. Le cours suivant était celui d'expression dramatique, avec Kadow. Intéressant donc, dans leur domaine de spécialité. Ça faisait du bien de se dire qu'au moins un des enseignements obligatoires de la matinée lui serait un minimum profitable.

Achille n'était pas vraiment bon en expression dramatique. Il s'appliquait et excellait dans les exercices de mime, mais répugnait à la prise de parole et à la dimension théâtrale du cours. Il préférait largement les exercices techniques aux séances d'improvisation collective qu'attendaient frénétiquement certains de ses condisciples.

Ce jour-là, il eut de la chance: Kadow les fit travailler sur diverses émotions qu'ils devaient mimer de façon minimaliste, en très peu de temps. Achille prit presque plaisir à cet exercice, qui lui serait utile pour travailler sa variation. Il exécuta son rôle en imaginant les yeux de Hao posés sur lui.

À la pause, il s'assit non loin de Nichrom et de Reoseb qui se plaignaient de leurs ventres vides. Achille baissa le nez sur le sien et le trouva admirablement plat. Il soupira en songeant qu'il lui faudrait remplir cette peau blanche, tendue des côtes jusqu'aux hanches comme sur des baguettes. Il serait bien obligé, on avait chant, puis danse, juste après le déjeuner. Et s'il ne mangeait rien du tout, il serait trop faible. Depuis le début de l'année, il s'efforçait de trouver la dose de nourriture à la fois minimale et suffisante pour le sport de l'après-midi. Il craignait toujours de ne pas savoir s'arrêter après l'avoir atteinte. Plusieurs fois, cela l'avait conduit à sauter le déjeuner et force était de constater qu'il n'arrivait plus à sauter aussi haut ni aussi précisément après plusieurs jours de ce traitement.

Achilla se laissa légèrement aller contre le mur, le dos courbé, et ne vit pas tout de suite Lyserg l'approcher. Il ne le remarqua que lorsqu'il se planta devant lui et leva le nez. Lyserg toussota.

– Salut.

– Salut.

Lyserg se frotta le menton et parut suffisamment gêné pour que sa curiosité soit piquée.

– C'était beau, ton mime, tout à l'heure.

– Ah? Merci.

Il trouva son propre ton un peu froid et l'assortit d'un vague sourire, pour ne pas décourager son camarade. Il n'avait aucune idée de ce qu'il lui voulait mais tout d'un coup, il avait envie de savoir.

– Tu n'étais pas mal non plus, glissa-t-il comme le silence s'allongeait.

Lyserg accepta le compliment avec un signe de tête et se lança:

– C'est tout à l'heure que M. Maxwell nous distribuera les morceaux sur lesquels on dansera, non?

– Il me semble, oui.

– Tu espères que ça sera quoi, toi ?

Achille ferma les yeux et sourit.

– Du piano.

– Ah oui, ce serait un choix classique. Mais moi aussi.

Il se tut quelques instants puis reprit:

– Est-ce que ça te dirait qu'on commence à travailler juste après? On pourrait commencer à envisager des bouts de chorégraphie, même sans musique…

– J'ai cours de cérémonie du thé.

Le regard de Lyserg s'échappa. Il écarta les lèvres, les pinça, gêné. Les mots ne voulaient pas sortir. Il les prononça, pourtant, sur un ton plus bas:

– C'est une option, tu n'es pas obligé d'être présent à chaque fois.

Sécher? pensa Achille. Il vient de me proposer de sécher un cours?

C'était douteux. Le monde à l'envers. Pour que le délégué des élèves lui suggère une telle chose, cela devait être important. Le pouls d'Achille s'accéléra, imperceptiblement.

– Hum, fit-il pour l'encourager à se dévoiler.

Il voulait en savoir plus.

– Je t'assure, toutes les séances ne sont pas obligatoires, poursuivit maladroitement son camarade. Et tu réussis plutôt bien dans cette matière, non?

Achille réfléchit puis décida de se laisser fléchir.

– Tu es sûr que le studio ne sera pas occupé? demanda-t-il.

Lyserg eut un sourire doux et malin qui lui conférait beaucoup de charme:

– Oui, il n'y a personne aujourd'hui à cette heure.

Nichrom et Reoseb toujours plongés dans leur conversation, les autres un peu trop loin, personne ne pouvait les entendre. La proposition lui paraissait de plus en plus intéressante. Chaque minute de travail serait précieuse et pourrait être la clef qui mènerait à un solo réussi lors des sélections. Lyserg était sans conteste le meilleur danseur de la classe. Il le surclassait de loin. S'entraîner à ses côtés serait à coup sûr bon à prendre.

– C'est d'accord, murmura Achille sur le ton de la conspiration. Nous n'aurons qu'à traîner au vestiaire.

Ça va faire des jaloux si on nous remarque, songea-t-il ensuite. Bah, tant pis pour eux.

À sa grande surprise, Lyserg paraissait assez surpris qu'il ait accepté.

– Tu… tu veux bien?

– Mais oui. Je viens de te le dire.

– Bon, très bien. Tant mieux.

Lyserg sourit timidement. Il s'apprêtait visiblement à s'éloigner lorsque Achille le retint:

– Lyserg, au fait…

– Oui?

– Pourquoi moi?

Que cette question paraissait ambiguë, une fois posée, remarqua-t-il en plongeant dans le regard clair de son camarade. Il n'arriva pas à déceler si celui-ci partageait son sentiment ou non.

– Eh bien, fit Lyserg, pourquoi pas?

Achille n'insista pas, certain qu'il finirait par en savoir davantage. Pour le moment, Kadow venait de frapper dans ses mains, signifiant la fin de la pause. Lyserg s'éloigna.

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Le temps recommença à traîner lamentablement. Achille n'avait qu'une envie: sauter l'heure de la cantine pour être déjà au cours de danse. La queue lui parut interminable. Les odeurs de nourriture et le brouhaha ambiant des conversations et de l'excitation humaine face à la mangeaille lui donnaient mal à la tête. Gêné par la vapeur et les parfums entêtants des plats, il se mit à respirer discrètement par la bouche et se servit aussi peu que possible.

Il déjeuna entre Reoseb et Nichrom qui firent tous les frais de la conversation. Ce dernier était assurément le plus bavard. Une aubaine pour deux taiseux comme Reoseb et lui. Achille grignota par petits bouts son plat de nouilles sautées, tendu comme un ressort. Ce qu'il détestait le plus, à la cantine, c'était le fait d'être vu, regardé, contemplé en train de manger. Être en société au moment de s'alimenter lui pesait énormément. Il avait l'impression d'être sur une scène, un projecteur braqué sur lui, observé par tout le monde.

Il fouilla ses nouilles du bout de la fourchette, ennuyé. On pouvait tricher avec du riz ou de la viande, éparpiller les morceaux un peu partout au coin de l'assiette, les empiler comme si c'était des bouts de gras immangeables, mais avec les nouilles, c'était compliqué. Il les découpa soigneusement pour ne pas avoir à les avaler en masse molle, qui coulerait le long de sa gorge comme un nœud de serpents.

Son plat fini, il déclara qu'il n'avait plus très faim et inventa une excuse, un vague "truc à faire", pour quitter la table plus tôt. Nichrom et Reoseb acceptèrent son mensonge d'un hochement de tête commun, sans commentaire mais pas dupes. Alors, Achille rangea sa pomme dans son cartable et s'en fut.

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Le cours de danse arriva enfin. Au lieu d'annoncer les attributions de morceaux à voix haute comme tout le monde s'y attendait, M. Maxwell brandit une feuille volante sur laquelle noms et pièces étaient inscrits. Il l'afficha sur le miroir en prenant visiblement un malin plaisir à faire durer le suspense, puis les laissa enfin regarder. Achille ouvrit de grands yeux, le cœur battant.

Lorsque ses yeux tombèrent sur la liste de morceaux, il pensa: du piano!

La liste reproduisait également le classement général.

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Lyserg: Ravel, Jeux d'eau

Pascal: Granados, Andaluza

Daitaro: Ravel, Gaspard de la Nuit, Scarbo

Achille: Liszt, Valse impromptu

Manta: Debussy, Children's Corner, Golliwog's Cakewalk

Chocolove: Debussy, L'Isle joyeuse

Nichrom: Ravel, Miroirs n°4, Alborada del Gracioso

Yoh: Debussy, Rêverie

Ren: Chopin, Polonaise héroïque, Op. 53

Ryû: Chopin, Nocturne n°8

Horokeu: Grieg, Marche des trolls

Reoseb: Janacek, Dans les brumes, Andante

Pino: Balakirev, d'après Glinka, L'Alouette

Wat: Chopin, Nocturne n°3

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Du piano, pensa Achille. Et du Liszt!

Il était satisfait. Son pouls revenait peu à peu à la normale. Lyserg paraissait très ému par le choix de leur professeur. Il l'entendit d'ailleurs murmurer un "Merci, Maître" à l'adresse du directeur qui eut un sourire approbateur. Daitaro faisait la tête, Nichrom et Ryû paraissaient ravis, les autres amis de Yoh plaisantaient sur le morceau qui lui avait été attribué et Horo Horo paraissait hésiter entre rire ou se vexer. Finalement, le professeur frappa dans ses mains pour ramener le calme.

– Je conçois que vous soyez remués par l'annonce de vos programmes.

Il y eut un murmure d'assentiment puis un "Merci, Maître!" général et globalement sincère.

– Néanmoins, reprit l'enseignant, ce n'est pas une raison pour négliger nos exercices. À la barre.

Après quoi, il n'y eut plus rien dans l'esprit d'Achille que le sol sous ses pieds, l'air autour de ses bras, l'impression de flotter ou de voler dans un éther sans nom.

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Achille se débrouilla pour être l'un des derniers à se rendre au vestiaire. Il remarqua que Lyserg avait choisi une autre méthode: poser des questions à leur professeur. Le garçon ne put s'empêcher de sourire en le voyant interroger M. Maxwell d'un air ingénu et surenchérir à ses réponses.

Cela fonctionna plutôt bien puisqu'en arrivant au vestiaire, il ne trouva déjà plus que Pino et Horo Horo – en grande conversation –, Ren et Ryû qui les écoutaient d'une oreille distraite en les attendant et enfin, Daitaro qui se remaquillait. Achille se laissa tomber sur un banc et se mit à fouiller dans son sac. Puis, comme cela devenait suspect, il entreprit de remettre de l'ordre dans sa case, qui était déjà pourtant d'une propreté impeccable. Il fit mine de vérifier ses pointes et ses chaussons de rechange et, alors qu'il commençait à perdre l'inspiration et à ne plus savoir quoi inventer pour ne pas se changer, Lyserg arriva à son tour.

Voyant que celui-ci multipliait lui aussi les occupations pour ne pas se déshabiller, Achille craignit qu'on ne les remarque et entreprit d'ôter cache-cœur et guêtres. Ensuite, il en vérifierait l'usure. Ensuite, il les rangerait soigneusement. Ensuite…

Ouf, soupira-t-il intérieurement en voyant ses camarades se lever pour sortir, enfin. La porte se referma sur un rire de Horo Horo. Puis, avec un claquement sec, Daitaro (qu'ils avaient failli oublier) referma son poudrier, récupéra ses affaires et fila lui aussi. Achille et Lyserg se retrouvèrent seuls.

– J'ai cru qu'ils n'arrêteraient jamais de discuter, avoua ce dernier.

– Oui, moi aussi. C'était long.

Les deux garçons se sourirent, amusés par cette soudaine complicité partagée.

– Tu es content, toi, de ton morceau? demanda Achille.

– Oh oui, souffla Lyserg, ému. J'adore Ravel…

Achille hocha la tête avec un sourire.

– Moi aussi, je suis content.

– C'est vrai qu'il est beau, le tien aussi. Il te va bien.

Lyserg détourna le regard, comme s'il était gêné de ce qu'il venait de dire.

Ils attendirent que les échos de voix de leurs camarades se soient estompés. Puis, résolument seuls, il se faufilèrent dans le studio de danse. Achille en eut le frisson. Ce n'était pas souvent qu'il faisait quelque chose d'interdit. D'ordinaire il ne voyait aucun avantage pour sa future carrière à briser les règlements. C'était plutôt contre-productif, même. Mais cette fois, c'était différent. Il allait travailler avec un des meilleurs élèves de Hoshigumi: ça en valait la peine.

Le moment était venu d'en savoir plus. D'un sourire qui signifiait qu'il attendait une réponse de pied ferme, il pirouetta sur lui-même et demanda:

– Pourquoi moi, alors?

Lyserg écarta les bras et répondit par cette phrase, sans doute préparée depuis le cours d'expression dramatique:

– Parce que c'est avec une personne comme toi que j'ai envie de travailler!

Achille décida qu'il pouvait se contenter de ça et se mit à la barre.

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Il recommencèrent par quelques exercices simples pour se réchauffer les muscles avant de recommencer à travailler. Puis, lorsque la sueur perla de nouveau à leurs fronts, ils échangèrent un regard et lâchèrent la barre.

– Qu'est-ce qu'on fait? demanda Achille.

À la tête que son interlocuteur fit, il devina que rien n'avait été préparé. Il n'avait pas tellement d'idée de chorégraphie en tête, finalement. L'intuition qui lui collait à l'esprit était-elle juste? Était-ce un prétexte pour rester seul avec lui? Achille évalua cette perspective et décida qu'à tout le moins, elle ne lui déplaisait pas.

– Nous pourrions commencer par-là, suggéra Lyserg. J'avais pensé m'inspirer un peu de la variation que j'ai dû danser l'année dernière. Cela commençait comme ça…

Il esquissa quelques pas enchaînés avec une grâce presque insoutenable. Achille le regarda faire avec la plus grande attention puis marqua avec lui.

– C'est bon, j'ai compris.

Visiblement, Lyserg avait bel et bien l'air prêt à travailler. Mais ça lui allait aussi, comme programme.

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Ils travaillèrent jusqu'à devoir s'inquiéter pour l'heure, mais celle-ci n'était pas aussi avancée qu'ils le croyaient. Ils avaient encore du temps.

Achille posa un pied sur la barre, pointe tendue. Il l'avait fait de façon machinale mais, au regard que Lyserg posa dessus, il prit conscience de la posture suggestive qu'il offrait désormais à son camarade. Il se sentit rougir et voulut parler mais Lyserg lui coupa l'herbe sous le pied.

– J'ai une idée mais ça n'a rien à voir avec le travail qui nous est demandé pour les sélections…

– Quoi donc? demanda Achille, le sang lui battant aux oreilles.

Non pas qu'il soit intéressé plus que ça par Lyserg. Mais tout de même, quel suspense! Il commençait à vraiment se demander ce qui allait se passer.

– … si on travaillait un pas de deux?

Achille ouvrit la bouche mais sa réponse vint à retardement.

– Oh.

Il ne s'y attendait pas non plus. Décidément, quelle drôle d'après-midi.

– Ne me dis pas que tu espères un rôle dans le ballet de l'école, cette année?

– Non, fit prudemment Lyserg. Mais l'année prochaine, qui sait?

Il n'avait pas tort et même si Achille espérait vivement ne plus être à l'école l'année qui suivrait il ne pouvait pas négliger la possibilité contraire.

– C'est une bonne idée, reconnut-il enfin.

Il fit claquer sa pointe sur le sol.

– Tu joues le rôle de mon partenaire?

Lyserg hocha la tête.

– Il vaut mieux, je suis plus grand et plus lourd que toi.

Peu se vanteraient de ce dernier détail, songea Achille, amusé. Il faut être un garçon comme toi pour pouvoir le faire.

– Très bien.

Il exécuta quelques mouvements seuls, le temps que Lyserg change de chaussons.

– On y va? suggéra-t-il lorsqu'il eût troqué ses pointes contre des demi-pointes.

– On y va.

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Achille s'élança le premier au milieu. D'abord légèrement anxieux d'empiéter sur le centre de la pièce, ils finirent par s'enhardir et occuper davantage l'espace. Se coordonner ne fut pas simple car leur cursus de danseurs tolérait mal l'improvisation. Cette quatrième année était la première où on leur demanderait de travailler à une création chorégraphique personnelle. À la suggestion d'Achille, ils commencèrent donc par reprendre les pas d'une célèbre variation, la danse des astres jumeaux, dont ils s'inspirèrent pour inventer d'autres enchaînements.

Lyserg n'excellait pas autant que Ren, Ryû ou même Reoseb dans les rôles féminins. D'ailleurs, ils étaient très peu formés à cela avant la cinquième année. Néanmoins, il s'acquittait de sa tâche tout à fait correctement et avec beaucoup de sensibilité. Pour sa corpulence et pour quelqu'un qui n'y était pas habitué, il se révélait un soutien étonnamment sûr. Achille fila en piqués à l'autre bout de la scène et se laissa poursuivre par un Lyserg pirouettant en diable. Tous deux commençaient à s'accorder, il le sentait, et cette sensation harmonieuse lui plaisait beaucoup. C'était grisant de créer à deux en dansant.

Le pas de deux improvisé commençait à devenir de plus en plus fusionnel. Ils dansaient, se tournaient autour, se rattrapaient, s'enhardissant dans les mouvements, allant d'une main tendue timide à une saisie autour des reins beaucoup plus confiante. Lyserg commença à soutenir Achille puis, par un accord tacite, à le porter. Au début très peu, entre deux pas, et de plus en plus haut, de plus en plus souvent.

Achille s'écarta soudain et s'immobilisa, en signe d'attente. Lorsque Lyserg le rejoignit, il se laissa accompagner et s'envola en un jeté, les mains de son partenaire soutenant légèrement sa taille. Un peu plus loin, Lyserg profita de son élan pour réaliser un véritable porté et le fit tourner en l'air avant de le faire redescendre. C'était présumer de ses forces. Il faillit perdre l'équilibre et rougit de sa propre faiblesse technique. Achille, déséquilibré à son tour, se raccrocha à ses épaules, guère moins embarrassé. Il y eut un instant de flottement, le temps qu'ils retrouvent leur solidité.

Un ange passa. Lyserg dégageait beaucoup de chaleur sous ses paumes, à présent que l'effort s'était interrompu. Achille songea à détacher ses mains de ses épaules mais un curieux pressentiment l'en empêcha. Son cœur battait furieusement sans qu'il sache si c'était le résultat du travail ou la naissance d'autre chose. Il respirait fort. Comme Lyserg. C'était bizarre. Ambigu.

C'est maintenant, pensa Achille. Il va se passer quelque chose. Mais comme Lyserg ne bougeait pas, il prit les devant et avança le visage. Ses jambes suivirent d'elles-mêmes, se nichant entre celles de son partenaire. Le menton d'Achille franchit la limite ténue entre proximité de travail et intimité équivoque. Lyserg cilla. Et pourtant ne recula pas. Il y vit un signe. Il s'immobilisa pourtant à mi-chemin de ses lèvres et attendit que l'autre fasse de lui-même le chemin nécessaire pour le rejoindre.

L'espace d'une seconde, il crut que Lyserg n'allait jamais se décider mais son impatience avait parlé trop vite. Le bel adolescent, qui depuis le début de la journée lui paraissait si entreprenant et si farouche à la fois, brisa l'espace qui les séparait et posa ses lèvres sur les siennes.

Quelque chose en lui frissonna. De plaisir. De soulagement. Il ne s'était pas trompé. De satisfaction, aussi. Une fierté absurde l'envahissait. Ce n'était pas tous les jours que l'on décrochait l'étoile du classement. Il pouvait donc plaire. Il pouvait séduire. Il pouvait être choisi.

La bouche de son camarade était douce, chaude, confortable à embrasser et fleurait bon. Il se laissa faire, plus innocent que Lyserg dans sa pratique, rendit ce premier baiser, puis les autres. D'abord le deuxième, un peu plus long et maîtrisé. Le troisième, accompagné de la sensation de ses mains dans son dos. Le quatrième dans lequel il vit une occasion d'enrouler ses bras autour de son cou. Et les autres qui suivirent. Il s'appliqua à imiter Lyserg en tous points. Lorsque je quitterai cette école, pensait-il, au moins, je saurai comment embrasser.

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L'espèce de magie qui s'était emparée d'eux prit fin, cependant. Ce fut au moment où Achille s'enhardit à faire dépasser sa langue entre les lèvres roses et pures du premier de la classe. Il sentit Lyserg s'immobiliser, entrouvrir la bouche, hésiter à accepter cette proposition silencieuse, puis rompre l'étreinte avec un regard embarrassé.

Lyserg s'écarta d'un pas et passa une main dans ses cheveux verts.

– Je suis vraiment désolé, fit-il d'un air éberlué, visiblement très étonné de la tournure que leur duo avait prise.

Mais étonné pourquoi? se demandait Achille. C'est lui qui m'a fait venir ici, seul. C'est lui qui a voulu qu'on danse ce pas de deux improvisé. C'est lui qui a tenu à faire la fille, lui qui s'est mis à me regarder bizarrement… à quoi s'attendait-il? Ce n'est pas comme s'il en était à son premier coup d'essai. Alors quoi, Diethel, quelles étaient tes intentions, à la fin?

– Moi je ne suis pas désolé, décréta alors Achille sur un ton de défi.

Il le toisa et le vit rougir. Lyserg allait briser le silence lorsque soudain la cloche retentit.

Ils sursautèrent et échangèrent un regard catastrophé, empli d'angoisse rétrospective. Ils avaient eu de la chance que personne ne les surprenne. Sans même se concerter, les deux garçons fondirent sur leurs affaires et trottinèrent jusqu'aux vestiaires où ils se changèrent en quatrième vitesse. Ils ne firent même pas attention l'un à l'autre pendant qu'ils se déshabillaient. Pour une fois Achille ne fit pas trop le difficile quant au rangement de sa case. On verrait plus tard.

– Je pars en premier, pour qu'on ne nous voie pas quitter le vestiaire et l'étage ensemble, suggéra Lyserg.

– Bonne idée, approuva Achille en le regardant s'en aller.

Mais dès que la porte claqua il se demanda si ce n'était pas tout simplement parce qu'il désirait s'éloigner de lui.

Achille attendit quelques minutes que son pas ait décru. La voie était encore libre malgré le brouhaha montant des classes dont sortaient les élèves. Son ventre gronda furieusement dans un boucan effroyable. Heureusement que cela n'était pas arrivé tout à l'heure dans le studio. Achilla enfonça son poing dans son estomac pour le faire taire et sortit machinalement sa pomme de son sac. Elle s'était un peu fripée depuis le déjeuner.

Il hésita. Le cours d'art floral commençait bientôt, il n'allait pas se mettre à manger maintenant. Il rangea la pomme.

En quittant le vestiaire, plusieurs questions le taraudaient. Toutefois, une en particulier, s'imposait à lui et exigerait sans doute une réponse rapide: du coup, maintenant, ils étaient ensemble ou pas?

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