Disclaimer: Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.
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XII
Le bel Argus
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Daitaro s'était appliqué avec une précision extrême à sa composition florale du jour. Il n'était pas peu fier de ses pivoines mêlées d'hibiscus et du cadre de bambou qui les soutenait. Il pensait avoir bien réussi, mais c'était sans compter le manque de goût épouvantable de ce ridicule nouveau professeur:
– Ah, Daitaro, c'est dommage! s'écria Talim. La réalisation est bonne mais tes pivoines écrasent les hibiscus. Tu aurais dû ne choisir que les unes ou les autres pour les mettre en valeur!
Daitaro en resta un petit moment coi, puis tordit les lèvres de fureur.
Talim ne le remarqua pas et s'éloigna pour aller s'extasier sur la soi-disant exquise coupe de fleurs de son benêt préféré: Horo Horo. Daitaro y jeta un regard dédaigneux. C'était joli. Tout au mieux passable. Mais diantre, quel manque de raffinement dans l'exécution! En même temps, on ne pouvait guère espérer mieux de la part d'un plouc comme Horokeu Usui.
En revenant à son propre travail – qu'il mourait à présent d'envie d'écraser à pleines mains –, Daitaro croisa le regard de Pascal, assis tout seul un rang plus loin. Son sang ne fit qu'un tour. Une bouffée de haine l'envahit et s'épaissit encore lorsque celui-ci lui adressa un petit sourire en coin.
Pascal Avaf. Sa Némésis.
Il aurait voulu pouvoir lui sauter dessus, là, tout de suite, et l'étrangler. De même qu'il aurait voulu pouvoir l'évincer de la deuxième place au classement d'une pichenette. Mais il avait beau faire, il n'y arrivait pas.
L'incident de la cantine. Cette réflexion… il continuait à la tourner dans sa tête, incertain de ce qu'elle voulait vraiment dire. Incapable de savoir ce que Pascal avait pu deviner.
Daitaro sursauta soudain. Il avait failli s'accouder à sa paillasse, le poing sur la joue. Heureusement il s'était retenu à temps. L'idée de ses jointures enfoncées sous sa pommette, écrasant la majestueuse harmonie de son fond de teint fluide, lui fit grincer des dents. Il risquait de payer cher les inattentions de ce genre. D'ordinaire, il prenait toujours garde à n'appuyer sa tête qu'en posant le menton sur sa main mais là, on venait de frôler l'incident.
Daitaro rejeta ses cheveux en arrière dans un geste souple et étudié. Personne ne savait remettre sa coiffure en ordre comme lui d'un simple coup de tête, personne. Et il se savait exceptionnel dans bien d'autres domaines. Tout cela aurait dû lui faire gagner la deuxième place. Voire la première, même. Il ne comprenait toujours pas ce que l'école entière trouvait à cet enfant timide et fadasse qui leur servait de délégué des élèves. Lyserg Diethel n'était guère qu'un faiseur appliqué et sans caractère. Certes, il avait un petit talent pour la danse. Et au piano, aussi. Mais il lui manquait le piquant, le drame, l'entièreté de tempérament, tout ce que Daitaro possédait en quantités. Il n'avait jamais trouvé Lyserg désirable, dans sa sagesse exemplaire. Trop doux, trop lisse, trop "premier de la classe". Pas assez de mordant. Bien sûr, certains avaient du goût pour ces petites choses-là, toutes mignonnes et pleines de sucre. Les imbéciles.
De toute façon, Daitaro ne s'intéressait pas à ses camarades. Il n'éprouvait pas la moindre envie d'en fréquenter trop longtemps, encore moins de s'en faire un petit ami. Il était là pour s'élever jusqu'aux hautes sphères, pas pour baguenauder. Et quand bien même il l'aurait voulu, cela n'aurait pas été possible.
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La fin du cours le soulagea. Daitaro commençait à s'inquiéter de la chaleur du lieu qui le faisait transpirer. Il sentait la sueur se former sur son front, transperçant son maquillage et le faisant luire d'une façon disgracieuse. Il se leva rapidement et jeta négligemment sa composition avec celles des autres dans un coin.
– Hé doucement! entendit-il derrière lui. Fais attention, un peu.
Il se retourna, sourcil rehaussé, prêt à fondre sur l'impudent.
– Un problème?
Mais Horo Horo ne se laissa pas impressionner.
– Oui. T'es peut-être pas content de ce que t'as fait mais ça ne t'autorise pas à abîmer le travail des autres.
Outré, Daitaro détailla le jeune homme des pieds à la tête, cherchant un angle d'attaque et, ne trouvant rien, se contenta d'une insulte:
– Cul-terreux, va, proféra-t-il entre ses dents serrées.
– Pardon? s'écria quelqu'un.
– Ça va, Ren, on s'en moque.
– Il t'a insulté, là. Et ta famille aussi, je te signale.
– Laisse filer.
Daitaro émit un sourire méprisant et quitta le cœur de la conversation. Puis la salle. En direction des toilettes.
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L'ovale blanc uni de son visage lui sourit dans le miroir. Daitaro se pencha un peu plus en avant, émerveillé. Ça lui coûtait cher en poudres, crèmes, laques, fixateurs et teintures – car le noir de jais profond de ses cheveux, luisants comme de l'ébène vernie, n'était évidemment pas naturel –, mais ça en valait la peine. Il tira son crayon sombre le plus épais pour rehausser ses sourcils. Puis à l'aide d'une baguette de métal il corrigea le trait pour l'amincir. Sa bouche elle aussi avait perdu de son éclat: il la repeignit. Il y avait quelque chose de purement jouissif à raviver le rouge sang frais de ses lèvres avec ce bâton (hors de prix) qui épousait le contour de ses lèvres sans effort.
Daitaro recula le visage et le fit pivoter de droite et de gauche pour s'admirer sous toutes les facettes.
D'abord il ploya la nuque d'un côté et de l'autre, se jeta des regards tantôt éperdus, tantôt de braise. Il prit la pose de façon suggestive. Il se tira la langue. Il retroussa les lèvres et montra les dents. Il fit mine de ricaner sauvagement. Il se mordit les lèvres et se sourit lascivement. Il écarquilla les yeux et se fixa avec colère. Puis il passa langoureusement la pointe de ses ongles manucurés sur son menton et l'arrête de son nez.
Il pouvait faire cela longtemps.
La perfection de ses traits rehaussés par son art l'émerveillait. Il buvait sa propre image comme un nectar et souffrait presque lorsque, fatalité des toilettes publiques, il lui fallait céder un peu de l'espace du miroir à un autre. Sa frustration était alors à son comble et il enrageait de voir son reflet partager la vedette.
Un bruit le fit soudain sursauter et il se retourna, angoissé à l'idée qu'on l'ait vu. Il n'y avait personne, bien sûr. Mais cette seule idée lui donna des bouffées de rage. Il imaginait déjà de petits regards pernicieux d'élèves voyeurs braqués sur lui, le pointant du doigt, se moquant de lui…
Incapable de rester là plus longtemps, il rassembla son matériel et quitta les toilettes.
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D'habitude, Daitaro n'allait pas à la bibliothèque. Qu'aurait-il à y faire? Il n'aimait pas vraiment lire et en plus, c'était plein de poussière. On s'en mettait plein les doigts dès que l'on frôlait une étagère. Beuh.
Et puis il y avait les autres. Qui chuchotaient. Daitaro détestait les bruits de chuchotis. Cela lui courait sur les nerfs comme de petits cancrelats répugnants. Ce jour-là ne fit pas exception. Seul point positif: désormais, il pouvait profiter de son statut d'élève de deuxième cycle pour fusiller du regard tous les misérables vermisseaux de première, deuxième et troisième année qui se permettaient de murmurer à portée de ses oreilles.
Mais Daitaro avait une raison d'être là, et cette raison se nommait Pascal Avaf.
Un rictus déforma ses traits lorsqu'il l'aperçut, échalas étendu sur un large fauteuil, dans lequel il paraissait encore plus maigre que ce qu'il était, pouffant de rire discrètement derrière son volume relié de cuir vert.
La première chose que pensa Daitaro fut: qu'est-ce que tu fais à lire au milieu de cette plèbe insupportable alors que tu possèdes une chambre individuelle?
Chambre individuelle qui aurait dû lui revenir, d'ailleurs. Il avait tant travaillé pour ça, l'année dernière! Mais non. Sans se donner la peine de lever le petit doigt, cet insignifiant petit saute-ruisseau de Pascal Avaf, ce misérable rejeton d'un clan de moindre importance, lui avait fauché la place, et largement avec ça. Il en avait enragé pendant des semaines. D'autant qu'il savait très bien que l'indolent garçon se fichait comme d'une guigne d'être deuxième ou troisième, contrairement à lui. Il aurait donné n'importe quoi pour cette chambre individuelle! Pour ne plus avoir à partager son espace, à supporter la proximité et à se surveiller en permanence, afin de ne pas trahir son secret. Cela aurait arrangé tout le monde: lui le premier, mais aussi les autres, sur l'affection desquels il ne se faisait pas d'illusion.
Il devait admettre qu'il aurait pu tomber sur pire: Wat et Chocolove lui fichaient la paix la plupart du temps et lui les ignorait autant qu'il pouvait. Sauf lorsqu'il voyait l'occasion de leur rabattre le caquet, surtout à Wat qu'il ne pouvait vraiment pas sentir. Mais leur présence, leurs bruits, leurs regards le gênaient. Il avait besoin de cette solitude, mille fois davantage que n'importe quel autre. Et pourquoi lui avait-elle été refusée? Pour récompenser la victoire sans mérite d'un fichu foutriquet à queue de cheval. Écœurant.
Daitaro s'approcha un peu plus, les yeux étrécis, brûlant de rage. La vitesse à laquelle il parvenait à se mettre lui-même en colère l'impressionnait parfois. Et il avait encore bien d'autres raisons de détester Pascal et de se méfier de lui. Pour commencer, on les avait collés ensemble pour la musique. Formidable. Lui qui se réjouissait déjà à l'idée de se venger en semant la pagaille pendant le morceau de Pascal aux sélections! Il ne pouvait plus se le permettre désormais. Il lui faudrait même l'accompagner d'un piano jovial pendant qu'il chanterait les délices de l'amour. Pouah!
Surtout, il y avait cette petite phrase. Cet immonde: "Le maquillage, ça ne fait pas tout", qui lui restait en travers de la face comme un crachat.
Il avait paniqué, sur le moment, avant de rationaliser. Non, Pascal ne pouvait pas savoir. Il ne pouvait rien avoir vu. Il ne pouvait être au courant de rien. C'était tout simplement impossible donc ce qu'il avait dit n'était qu'une phrase en l'air. Daitaro avait cherché à s'en convaincre des heures durant, mais il était incapable de s'en assurer. La terreur dans laquelle il vivait d'ordinaire s'était décuplée. Son épée de Damoclès s'était faite hallebarde. Il en sentait presque la pointe, désormais. Rien que d'y penser, ses aisselles se mouillèrent de sueur. Il grimaça à cette sensation inconfortable et espéra que la crème qu'il étalait sur sa peau à cet endroit cacherait l'odeur.
Pascal s'esclaffa encore. Le mouvement de sa tête fit cliqueter ses larges boucles d'oreille (à la mode, certes mais terriblement vulgaires selon Daitaro. Ça faisait "pache" en plus). On rappela le beau garçon à l'ordre depuis le fauteuil d'à côté et Pascal s'excusa en affichant un sourire contrit, aimable et néanmoins charmeur. Le cinquième année qui l'avait rembarré s'apaisa immédiatement. Et continua à lui jeter des regards de temps à autres. Daitaro secoua la tête avec agacement.
Il ne trouvait pas Pascal très beau. Il correspondait aux critères de beauté, était mince, finement ciselé, avec une chevelure opulente et une certaine grâce de mouvements. D'accord. Mais il manquait de sophistication. Daitaro avait été choqué la première fois qu'il avait remarqué que Pascal n'était pratiquement pas maquillé. Il n'était pas la seule erreur de la nature à refuser de se farder convenablement. Mais comment pouvait-on prétendre être joli garçon et se contenter d'un trait sur la paupière? Ça suffisait pour tournebouler un cinquième année, ça? De qui se moquait-on?
Soucieux de ne pas se faire remarquer, Daitaro fit mine de lire les titres des ouvrages alignés devant lui. Il continuait à surveiller Pascal du coin de l'œil, incapable de déterminer ce qu'il attendait, planté là, ni pourquoi il était venu l'espionner, au juste.
Devait-il lui poser un ultimatum? Lui faire peur? Menacer? Préparer quelques "avertissements" pour faire passer le message? Il n'en savait rien. Il n'arrivait pas à deviner si ce garnement anémique sans ambition l'avait réellement percé à jour et, si oui, s'il constituait ou non un quelconque danger pour son futur. Il voulait croire que non, de toutes ses forces. Mais il ne pouvait fermer les yeux là-dessus, c'était trop important. Passant de nouveau la tête entre les rayonnages, il se figea, glacé.
Pascal venait de lever les yeux de son livre et regardait droit dans sa direction.
Daitaro se raidit et tordit la bouche. Voilà que ce crétin lui souriait, à présent! Quel imbécile! Il semblait même l'interroger du regard, l'appeler à le rejoindre, comme on le ferait d'un ami que l'on invite à venir pour le saluer.
Daitaro se recula dans l'ombre des étagères et tourna les talons. Il voulut quitter la bibliothèque rapidement mais un troupeau de première année lui barra la route. Il tenta de les chasser comme des mouches. Peine perdue. La file d'attente au poste d'emprunt se poussa de mauvaise grâce et lui fit perdre de précieuses secondes. Il se trouvait dans l'entrée, au milieu des casiers, quand Pascal le rattrapa et le héla.
Daitaro voulut lui filer entre les doigts. Mais au moment où il claquait la porte de la bibliothèque et se préparait à foncer vers les escaliers, Pascal se faufila dans l'interstice du battant entrouvert et se planta devant lui avec un large sourire.
– Ha!
Il agita un doigt accusateur sous son nez:
– Tu essayais de me snober!
Fichu pour fichu, Daitaro croisa les bras et lui adressa son regard le plus hautain.
– Pardon?
– Inutile de mentir, je t'ai grillé! Tu me matais entre les rayons!
Daitaro sursauta.
– Quoi? hoqueta-t-il, révulsé.
– Je ne sais pas ce que tu faisais mais en tout cas tu m'observais!
– Et alors? riposta férocement Daitaro, sans plus se soucier de se trahir ou pas.
– Ben alors, j'aimerais bien savoir pourquoi!
– C'est n'importe quoi.
– Tu crois que je n'ai rien remarqué? glissa Pascal malicieusement. Tu n'arrêtes pas de me regarder bizarrement depuis quelques jours!
– Tu prends tes rêves pour des réalités, grimaça Daitaro. Pourquoi regarderais-je un pauvre gandin sans importance comme toi?
Pascal éclata de rire joyeusement.
– C'est pas possible! Tu n'es quand même pas tombé amoureux de moi?
Daitaro rougit de fureur. Grimaçant avec amertume, il se détourna.
– Ça suffit, décréta-t-il. Ne t'approche plus de moi. Tu me dégoûtes.
– Ho. Sûr? C'est dommage. Je pourrais envisager de t'embrasser sans cette énorme couche de plâtre que tu as sur la figure.
Pascal lui adressa un clin d'œil. Cette fois, Daitaro sortit de ses gonds.
– Écoute-moi bien, siffla-t-il en le saisissant par le col. Je ne sais pas quel est ce petit jeu mais tu ne me fais pas peur, espèce de bâtard va-nu-pieds insignifiant. Je te tiens à l'œil. Tu as intérêt à la garder bien fermée.
Puis il lui souffla dans la figure:
– J'ai le bras long, tu sais.
– Wao, fit Pascal sans se laisser impressionner, je paierais cher pour savoir de quoi tu parles.
– Tu sais parfaitement de quoi je parle, répliqua Daitaro, moitié par réflexe, moitié pour le sonder.
Les deux garçons s'affrontèrent du regard, jusqu'à ce que celui de Pascal change. Une lueur indéfinissable, plus sérieuse, se mêla soudain à la gouaille. Une horrible pensée traversa l'esprit de Daitaro. Se pouvait-il qu'il puisse voir à travers…
Brusquement, comme si une bête l'avait piqué, il relâcha son camarade. Mais son visage n'exprimait que perplexité. Daitaro se sentit stupide. Incapable de retourner la situation à son avantage, il se détourna de Pascal et, avant de s'en aller, articula d'une voix rauque:
– Fais attention, michton. J'ai les moyens de te faire payer.
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La vengeance de Daitaro l'occupa pour le restant de la soirée. Comme il ne parvenait pas à trouver le moyen d'atteindre Pascal et que celui-ci n'avait ni meilleur ami ni petit copain officiel à soudoyer (ou à terroriser), Daitaro demeurait dans le flou total. Il n'avait aucune prise sur lui.
Il se creusait la cervelle avec rage. Il devait bien y avoir quelque chose… Il fallait réfléchir. Il allait le lui payer, ce sale petit…
– T'as dit quelque chose?
– Hein?
Daitaro sortit de ses pensées et croisa le regard doux de Yoh, assis en face de lui. Il se souvint alors qu'il n'était pas seul mais engoncé dans l'un des confortables fauteuils de la salle commune principale. Pendant une minute, il se demanda pourquoi il n'était pas tout simplement retourné dans sa chambre. Puis il se souvint qu'il avait décidé d'engager une conversation avec certains de ses camarades présents pour tenter de leur soutirer des informations sur son ennemi. Cela n'avait pas marché.
– Je n'ai rien dit, rétorqua-t-il sèchement, ce qui parut ne faire ni chaud ni froid à Yoh.
La feignasse officielle de la classe retourna à sa conversation avec Ren. Le regard de Daitaro erra sur l'autre jeune homme qui sirotait un verre de lait avec une paille et faisait, comme d'habitude, une tête d'enterrement.
Daitaro sursauta soudain. Si fort qu'il attira l'attention de ses deux camarades. Il venait de trouver la faille à exploiter. C'était brillant. Cette fois, l'insecte sans éclat allait payer.
Il se leva, les yeux exorbités, et quitta la pièce sans faire attention aux regards ahuris qui le suivaient. Il n'entendit pas non plus l'un de ses camarades dire: "Vraiment toqué, lui." Et quand bien même, il était bien trop enthousiaste pour s'en vexer.
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Il lui fallait attendre le matin pour mettre en place son plan diabolique. Daitaro dormit à peine tant il était excité à l'idée de sa vengeance. Le temps passait trop lentement. Il compta les minutes, les heures, et finit par s'endormir une heure à peine avant son réveil, au moment même où il se disait qu'il ferait mieux de se lever directement.
Daitaro émergeait péniblement, vaseux et fatigué, quand soudain le souvenir de ce qu'il avait à faire aujourd'hui se rappela à lui. Un regain d'énergie le prit aussitôt et le fit se dresser sur son lit comme un ressort, d'une façon qui fit glousser Wat et Chocolove. Mais le beau jeune homme n'en avait cure. Il quitta la chambre d'un pas sautillant pour aller s'enfermer dans l'une des salles d'eau.
– Hé Daitaro! Tu ne monopolises pas la salle de bains pendant une heure, hein! lança un de ses colocataires dans son dos.
Mais Daitaro lui claqua la porte au nez.
Si, bien souvent, il prenait un malin plaisir à accaparer les commodités pour faire enrager ses camarades, ce jour-là, au contraire, il se dépêcha de se préparer pour arriver plus vite au réfectoire. Il se maquilla avec le plus grand soin mais n'accorda pas autant d'importance au reste et croisa en sortant le regard écarquillé d'un Wat venu faire sa première relance à la porte.
– Eh ben, c'était du rapide! fit le petit binoclard surpris. Tu as décidé d'être sympa aujourd'hui, ou quoi?
– Pas avec toi, en tout cas, décréta Daitaro avec un sourire féroce. Écarte-toi de mon chemin, minable.
Wat lui tira la langue et s'enferma à son tour. Sans plus s'occuper de lui, Daitaro lissa une dernière fois ses cheveux devant le miroir de leur chambre et descendit, sac au bras, prendre son petit-déjeuner.
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Après avoir dépassé la horde de premier cycle en pantoufles qui erraient dans les couloirs du deuxième étage comme des zombies, Daitaro rejoignit le réfectoire. Il se servit un solide petit-déjeuner, comprenant riz, thé, poisson cru et fruits et inspecta la salle. Son regard rapace passa sans s'arrêter sur la table des professeurs, puis sur celle des anciens, et se posa sur celle où mangeaient déjà les lève-tôt de leur classe, à savoir, Ren, Manta, Lyserg, Achille et Pascal. En fait, ceux qui se souciaient le moins de leur apparence… et ceux qui savaient que tout effort serait vain, songea-t-il avec méchanceté. Il nota que la place à côté de Pascal était vide et alla s'y installer avec un petit air satisfait.
Quelques regards surpris l'accueillirent, car Daitaro préférait généralement s'asseoir tout au bout de la table de la classe pour le petit-déjeuner.
– Bonjour, dit-il d'une voix modulée.
– Bonjour, répondit le chœur de ses camarades ahuris.
Pour couper court à toute question, Daitaro se mit à manger. Malgré son air innocent, il surveillait de près ses voisins de table, surtout celui de droite. Dès que l'on ne fit plus attention à lui, il se mit à guetter l'instant propice. Il vit son occasion au moment où tout le monde se tourna vers Ryû, qui venait d'arriver en traînant derrière lui un Yoh à demi inconscient. D'un coup de coude adroit, il bouscula le verre de jus de fruits de Pascal qui se renversa sur son plat et sur la table.
Toute la table sursauta et se retourna au bruit. Pascal eut un réflexe de recul et ne reçut que quelques gouttes sur son pantalon. Daitaro ouvrit de grands yeux catastrophés, puis une bouche pleine de fausses excuses:
– Oooh… oh…
Il n'oublia pas de feindre la colère. Se confondre en pardons l'eût trahi. Puis il fit mine de prendre sur lui et articula, comme s'il se contrôlait:
– Désolé.
– Ce n'est rien, intervint Pascal, qui s'attendait visiblement à ce qu'il explose de rage. Je vais aller m'en chercher un autre.
– Tu en as sur ton pantalon, fit remarquer Ryû. Il faut que tu nettoies ça vite, sinon ça va rester.
Pascal baissa les yeux sur les taches qui marbraient son uniforme. Daitaro, qui n'attendait que cela, proposa:
– Je vais te chercher un autre verre, tu n'as qu'à aller te nettoyer pendant ce temps.
Sept paires d'yeux incrédules le fixèrent et son cœur battit. Ça n'allait peut-être pas passer…
Mais c'était sans compter l'optimisme imbécile de cette bonne poire de Pascal. Un sourire chaleureux vint soudain éclairer le visage et il le remercia:
– Ah c'est gentil! J'y vais!
Sans laisser aux autres le temps de réagir, Daitaro fonça récupérer un verre. Ainsi que deux sachets de lait concentré.
Pascal y était allergique. Tout le monde le savait. Dos tourné à la salle, Daitaro mélangea les deux doses au jus de fruits avec une excitation féroce. Avec du thé ou du café, cela se serait remarqué, mais dans le jus clair, on ne voyait rien. Il retourna s'asseoir en dissimulant au mieux sa satisfaction.
Pascal revint un peu plus tard et le remercia encore. Daitaro inclina la tête d'un air digne et entreprit de grignoter un petit morceau de pain qu'il avait récupéré au passage: il tenait à rester à table le plus longtemps possible pour voir Pascal boire son jus de fruits. Mais celui-ci semblait délibérément bouder son verre. Daitaro n'en pouvait plus d'attendre.
– Bon, dépêchez-vous, on va finir par être en retard, rappela Manta.
L'effervescence gagna la table et tout le monde commença à partir. Pascal prit son verre et y trempa les lèvres. Le reposa. Et s'écria:
– Je vous laisse là, j'ai quelque chose à faire. À tout à l'heure!
Il saisit son plateau et quitta la cantine. Daitaro le regarda partir, stupéfait. Avait-il bu ou non? Impossible à dire. Il grinça des dents, furieux. Puis, l'instant d'après, il se dit que s'il avait bu, il serait très certainement malade dès le prochain cours. On verrait bien. Un peu de suspense ne le tuerait pas.
Il sortit avec ses camarades et trouva un prétexte pour les planter là. Dès qu'il fut seul, il poussa un soupir de soulagement. Mais ce sentiment agréable fut de courte durée. À peine avait-il franchi le couloir que Pascal, qui l'avait attendu, lui tomba dessus.
– Ah, s'écria Daitaro avec un mouvement de recul. Tu m'as fait peur, imbécile.
Il se reprit et eut un sourire crispé.
– C'était le but, s'amusa Pascal.
Dans la semi-pénombre du couloir mal éclairé, ses yeux brillaient et son sourire faisait peur.
– Qu'est-ce que tu veux? demanda sèchement Daitaro.
– J'aimerais savoir ce qui t'a pris.
– Oh de quoi, tu veux parler de ce verre?
– Oui ce verre. Bourré de lactose pour me rendre malade. Tu ne croyais quand même pas que je ne m'en apercevrais pas?
Daitaro s'immobilisa. Il chercha à reprendre contenance mais ne trouva aucune prise à laquelle se raccrocher. Aucune autre que le déni.
– Mais pas du tout, siffla-t-il entre ses dents serrées.
– Oh arrête. Je flaire le lait à dix mètres. Je n'ai même pas eu besoin de mettre le nez dans ce verre pour savoir ce que tu avais fait.
Daitaro rougit de rage, le souffle coupé face à tant d'impudence et de raillerie. Pascal le laissa s'essouffler et s'appuya au mur, bras croisés.
– Tu vas me dire ce que tu as contre moi? Ou je dois jouer au jeu des devinettes? Ce serait plus simple si tu me disais carrément ce que je t'ai fait, tu sais, on pourrait arranger la situation.
Pour toute réponse, Daitaro le toisa, venimeux. Il ne réussit pas à l'effrayer.
– Très bien, soupira Pascal. Libre à toi. Mais fais-moi confiance, je trouverai ce que c'est.
Il se pencha vers lui.
– Et si tu veux jouer à ça, à l'avenir, essaie de ne plus me prendre pour une bille. Tu seras plus efficace.
Sa longue chevelure fouetta l'air lorsqu'il se retourna. Un éclat d'or tinta à ses oreilles. Daitaro le regarda partir, figé, vide.
Ivre de rage.
Impuissant.
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