Disclaimer : Bla, bla, bla, Shaman King n'est pas à moi.

Pour l'emprunt de ses personnages, à M. Takei je rends hommage...


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XV

Bellérophon

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Le couloir de leur étage était désert. Reoseb en fut rassuré. Il ne tenait pas à ce qu'on le remarque. Pas les deux bras chargés de nourriture volée à la cantine, qu'il destinait à Ren. Il ne pensait pas qu'on le dénoncerait aux surveillants, ça non, mais quelqu'un finirait bien par discuter. Ils étaient tous tellement bavards !

En remontant le couloir, il faillit lâcher une des pommes qu'il rattrapa de justesse. La chambre de Ren n'était plus très loin. Heureusement. Il en avait pris le plus possible, tout à l'heure, et cela avait été difficile de traverser l'école ainsi chargé mais il ne pouvait faire autrement : il avait bien quelques stocks cachés dans sa propre chambre – à l'insu de ses colocataires – mais ça n'aurait pas été assez consistant. Il tenait à faire mieux. À se sacrifier pour de vrai.

Parvenu à la chambre de Yoh, Ryû et Ren, il réalisa qu'il n'avait pas de main libre. Il chercha à frapper du bout de l'épaule. Puis, il toqua du pied, trois coups. Attendit. Comme rien ne se passait, il recommença. Plus fort. Toujours rien. Cette fois, agacé, il cogna vigoureusement contre la porte et s'escrima jusqu'à ce qu'une voix dans son dos l'interpelle :

– Mais qu'est-ce que tu fiches ?

Reoseb fit volte-face et cette satanée pomme qui menaçait de dégringoler depuis tout à l'heure roula au sol, jusqu'aux pieds de Ren.

– Euh… euh… mais qu'est-ce que toi, tu fiches là ? T'es pas consigné dans ta chambre ?

– J'ai le droit d'aller aux toilettes, tout de même, répliqua son camarade.

Il ramassa la pomme et la regarda.

– C'est quoi tout ça ?

– Eh bien c'est pour toi, marmotta Reoseb, surpris qu'il n'ait pas compris immédiatement.

Ren eut une mimique de surprise et, jetant un regard autour de lui, ouvrit sa porte.

– Entre.

Reoseb put enfin déposer son fardeau sur une table.

– J'ai volé ça en bas, ne put-il s'empêcher de dire. Je savais que tu n'aurais pas de dîner.

Ren fixait étrangement les fruits, sachets de céréales, ainsi que le bol de riz tiède recouvert de légumes marinés. Il avait l'air de ne pas savoir quoi dire.

– Ne me remercie pas, assura Reoseb. Je ne trouvais pas juste que tu sois puni. Surtout seul.

Il se sentit rougir. Sa peau de neige, que Nichrom admirait tant, lui jouait fréquemment ce genre de tours. Et plus il s'en rendait compte, plus le sang lui battait au visage.

Ren, lui, passait alternativement de Reoseb à la nourriture étalée sur son bureau, le visage inexpressif.

– Merci, fit-il mollement, comme si cela lui coûtait.

Reoseb était déçu. Embarrassé. Cela n'était pas censé se passer comme ça. Il s'attendait à un minimum d'enthousiasme. Au moins à de la reconnaissance. Mais le sentiment qui semblait prédominer chez son camarade était l'incompréhension. La gêne, même. D'accord, ils n'avaient jamais vraiment parlé mais avait-on besoin de cela pour se montrer gentil ? Pourquoi était-il si froid ?

– Ça t'ennuie ? demanda-t-il carrément.

– Euh, non… Je suis simplement… surpris.

Je veux dire, on ne se connaît pas, quoi, disait son regard.

– C'est dégoûtant que tu sois le seul puni, reprit Reoseb, alors que ce sale vicieux de Midori était là, à s'empiffrer avec ses copains à la cantine.

Ren inspira et chercha plusieurs fois à prendre la parole. Reoseb le laissa faire.

– Je n'ai pas besoin de pitié, déclara-t-il enfin, un peu sèchement.

Reoseb comprit alors le fond du problème.

– Ce n'est pas de la pitié ! C'est du… soutien.

Il reprit son souffle et poursuivit :

– Ce n'est pas juste pour aujourd'hui. Je déteste qu'ils se fichent de toi. Je ne comprends pas ce qu'ils trouvent de drôle à ça. En fait… Je ne te trouve pas bizarre du tout.

Comme Ren se taisait, Reoseb s'enhardit.

– Je suis comme toi, avoua-t-il amèrement. Je déteste cette école. Je ne sais pas ce que je fais ici. Avec ces types qui ne parlent que de vêtements, de soirées, de cancans. Moi aussi j'aimerais sortir. Faire d'autres choses. Tout ça. J'ai pas envie d'être comme eux. J'ai pas envie de passer la sélection. J'en ai rien à faire de Hao, moi !

– Moins fort, le coupa Ren.

Reoseb se tut, honteux de s'être laissé aller. Une boule s'était formée dans sa gorge. L'émotion menaçait de l'emporter. Il fallait qu'il se calme. La raison lui revint, et avec elle l'angoisse de s'être livré autant devant un condisciple que, malgré son admiration, il connaissait à peine. Et puis, de quoi avait-il l'air, à pleurnicher ainsi ? Il ne pouvait pas se permettre de perdre le contrôle de ses humeurs, pas maintenant.

Mais Ren ne fit aucun commentaire. Son regard fixait l'étalage alimentaire avec une lueur étrange. Il haussa les épaules, dans un geste que Reoseb prit pour un remerciement.

– Tu ne devrais pas parler comme ça, dit-il enfin.

Et Reoseb devina que ce n'était pas un reproche mais un conseil de prudence.

Il avait les paumes moites, les épaules tendues, conscient que le moment était propice à l'apprivoisement. Sans réfléchir, il lança :

– Je voudrais qu'on soit amis !

Son épiderme vira à l'écarlate. Il devait flamber sous ses cheveux paille. Il se sentait si bête. Mais en comment dire cela sans avoir l'air niais ? Il avait préféré passer par cette étape, employer le terrain connu de l'amitié comme base. Mais que c'était humiliant ! Il fallait subir ce regard inquisiteur et surpris, attendre sa réaction, faire preuve de patience, surmonter l'incertitude. Et plus la réponse de Ren était lente à venir, plus Reoseb s'impatientait et sentait la tension s'accumuler dans son corps.

– Ce n'est pas si facile que ça, fit soudain Ren.

Une chape de plomb s'abattit sur le jeune garçon.

– C-comment ça ? bégaya-t-il, au désespoir.

– Je n'ai rien contre toi, mais… c'est pas comme ça que ça fonctionne.

Une pierre. Dans l'estomac. Il se souvint de la fois où on l'avait poussé un peu brutalement contre la barre du studio. Il l'avait prise de plein fouet. La même sensation.

La gorge serrée, sentant ses larmes poindre, il se contint et articula :

– Pourquoi dis-tu ça ?

– Je ne peux pas décider d'être ami avec quelqu'un comme ça ! C'est quelque chose qui se fait petit à petit, pas sur injonction.

– Mais…

Ren lui coupa la parole avec impatience.

– Je ne dis pas que je ne pourrai jamais être ton ami, je dis simplement que... ça ne se décide pas sur un coup de tête, point barre.

Il se tut mais une idée lui vint brusquement :

– Et d'ailleurs, pourquoi ? Pourquoi tu viens me voir, comme ça, me faire cette proposition ?

Reoseb secoua la tête, ne pouvant soutenir ces yeux trop inquisiteurs.

– Et pourquoi pas ?

– Pourquoi moi, alors ?

– Mais parce qu'on se ressemble !

– Tu ne me connais pas.

– Bien sûr que si ! Je l'ai vu dès le départ. Je t'observe qu'est-ce que tu crois ! Depuis longtemps !

Il se mordit les lèvres. Aïe, il n'aurait pas dû dire ça. Ren accusa le coup, choqué :

Longtemps ?

Reoseb bredouilla une phrase incohérente, catastrophé par la tournure que prenait cette conversation pourtant bien partie. La boule dans sa gorge enflait, enflait.

Ren fit un pas vers lui.

– Je voulais dire…

– Tu m'espionnes ?

Le mot, comme le ton sec qui l'accompagnait acheva de paniquer Reoseb. Il commençait même à se sentir en colère. De quel droit ce type le repoussait-il ? Il n'aurait pas pu y mettre un peu plus de politesse ?

– Pas du tout, protesta-t-il vigoureusement. J'ai juste… remarqué… certaines choses…

C'était de plus en plus humiliant. Alors qu'il était décidé à ne pas se mettre en colère, il ne put s'empêcher de se défendre :

– Ne me regarde pas comme ça ! Pourquoi tu te méfies de moi ? Tu crois que c'est une blague ? Qu'est-ce que tu t'imagines, au juste ?

– Rien du tout. On ne m'avait encore jamais fait une proposition aussi bizarre.

La lèvre inférieure de Reoseb se mit à trembler.

– Comment peux-tu me traiter comme ça ? Alors que je viens, je t'apporte de quoi dîner. Je suis de ton côté !

Furieux, il jeta :

– Ça te tuerait d'être sympa ?

Ren cilla et détourna les yeux.

– Je ne t'ai rien demandé. Et je ne vois pas pourquoi je te devrais quoi que ce soit.

Reoseb fut atteint en plein cœur. Sans savoir ce qu'il faisait, il abattit son poing sur le bureau le plus proche. Lui et Ren se fixèrent un instant. Quelque chose s'était cassé. Jusqu'alors, ils discutaient, argumentaient mais un retour en arrière était possible. Désormais, le fil s'était rompu. Il ne pouvait plus effacer sa colère, sa honte, toutes ces choses pathétiques qu'il avait osé dévoiler. Vaincu, il siffla :

– Très bien, je m'en vais.

Ren ne dit rien mais son expression laissait échapper une note de soulagement.

Avant que Reoseb tourne les talons, il l'interpella en désignant la nourriture toujours étalée sur la table.

– Tu n'es pas obligé de laisser ça, si ça te…

– Non, grogna Reoseb, que cette proposition sous-jacente humilia davantage.

Sans un regard en arrière, il quitta la pièce en claquant la porte.

À chaque pas qui l'éloignait davantage de Ren, il prenait conscience de toutes les opportunités qu'il venait de gâcher. De tout ce qu'il avait perdu. Jamais on ne pourrait réparer un tel désastre. Sitôt qu'il eût atteint sa chambre, vide par bonheur, il se jeta sur son lit et se mit à pleurer.

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Les premières vagues de la crise de larmes passées, Reoseb renifla longuement, s'essuya le visage et alla passer un peu d'eau froide sur ses yeux gonflés.

Le miroir de la salle de bains lui renvoya l'image pathétique d'un gamin aux yeux détrempés et au visage congestionné. Sa colère monta d'un coup, chassant les pleurs. Sous l'effet d'une poussée de rage, Reoseb ouvrit le robinet à fond et tapa du poing sur la faïence. Plusieurs fois. Jusqu'à en avoir mal. De temps en temps, il contemplait son visage, les dents serrées. Sa fureur lui donnait un air de laideur presque comique qui ne faisait qu'accroître sa rage. Il aurait voulu casser la glace en face de lui. Seul un restant de conscience l'en empêcha.

Il pensait à Ren, à ses paroles glaciales. À l'affront qu'il avait subi, alors même qu'il ne lui avait pas dit le quart de ce qu'il aurait voulu lui dire. L'amertume lui remontait dans la gorge. Subitement, il aurait voulu que tous les amis de Ren disparaissent, qu'il se retrouve seul, sans soutien ni camarades. Il songea de nouveau aux moqueries qu'il avait essuyées après le passage des filles. Il se força à savourer le souvenir des visages narquois des autres, leurs rires, leurs chuchotis. L'expression de Ren à ce moment-là. L'éclair d'inquiétude lasse qu'il avait laissé échapper lorsque la première plaisanterie avait fusé. Oh non, pas encore.

Ces images ne constituaient pas une vengeance suffisante. Il avait envie de voir Ren mis à bas pour de vrai. À nouveau.

Peu à peu, il se calma. Il coupa l'eau, après s'être encore une fois aspergé le visage. Celui-ci était encore marbré de taches rouges. Il serait difficile de les cacher à ses colocataires. Il lui faudrait sans doute laisser sa lampe éteinte et faire semblant de lire dans son lit en leur tournant le dos.

C'était pendant la danse qu'il parvenait au mieux à ouvrir les vannes. Le travail du corps était un exutoire dans lequel il pouvait déversa sa virulence, laisser libre court à sa violence et à son énergie, malgré le cadre strict. Il dansait avec hargne, et cela se savait. Ce n'était pas pour rien que leur maître lui avait donné la pièce de Janacek.

Le jeune garçon revint à sa chambre au moment où les escaliers craquaient de toutes parts, annonçant le retour imminent de ses camarades. Il se déshabilla et se mit en pyjama. Au pire, il pourrait prétexter un coup de fièvre. Mais Achille et Nichrom n'arrivèrent pas.

Au bout d'un moment, après avoir entendu la plupart des autres remonter et claquer les portes de leurs chambres, bruits de talons et rires étouffés à l'appui, Reoseb comprit que ses deux colocataires avaient dû rester en bas pour papoter ou aller à la bibliothèque.

Le souvenir des exercices de maths à faire pour le lendemain le traversa aussitôt comme une onde glacée. Il marmotta un juron qui lui fit honte aussitôt. Puis il se rua sur ses cahiers pour vérifier. Hélas, il ne s'était pas trompé.

Il se frappa le front avec un soupir de désespoir.

Dire qu'il n'aimait pas les mathématiques était un euphémisme. C'était le prof, qu'il n'aimait pas surtout. Camel Munzer avait beau lui être apparenté, Reoseb ne pouvait pas le sentir. Il détestait sa mollesse, sa tiédeur, son humeur dépressive. Son absence totale d'ardeur et de pugnacité. Chaque fois qu'il voyait cet homme, il devait se retenir pour ne pas aller le secouer comme un prunier. Et sa voix monocorde… Il n'y avait aucun cours où il avait plus de mal à se concentrer que le sien. Certes, Reoseb avait du mal à se concentrer dans à peu près toutes les matières théoriques. Seules la danse et la musique parvenaient à retenir son attention. Et à la limite, le cours de Matamune. Mais pour le reste, il demeurait un des élèves les plus agités de la classe.

Aussi rapide que l'éclair, l'idée lui vint de regarder si, par chance, Nichrom n'aurait pas déjà fait ses exercices et laissé son cahier sur son bureau. Reoseb se mit à fouiller précautionneusement tout en espérant que son camarade ne soit pas précisément en train de faire lesdits exercices à l'instant même.

Coup de veine de la soirée, il trouva le cahier sans problème. À la dernière page, les exercices étaient remplis de jolis chiffres bien dessinés.

– Parfait, dit Reoseb.

Et il se mit à recopier.

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Il avait presque fini lorsque la porte s'ouvrit, le faisant sursauter. Pris de panique, il voulut refermer les cahiers et s'éloigner du bureau de Nichrom mais peine perdue. Achille était déjà entré et avait tout vu.

Son regard perçant analysa la scène en quelques secondes. Il était trop tard pour cacher ce qu'il faisait. Trop tard pour mentir.

L'expression d'Achille se fit dédaigneuse. Reoseb serra les dents.

– Ne lui dis pas, d'accord ? grogna-t-il.

Son interlocuteur haussa un sourcil mais garda le silence. Au bout d'un moment, il ferma la porte et dit :

– Je ne dirai rien… pour cette fois.

Comme Reoseb ne savait que répondre, Achille éclata de rire.

– Oh, ta tête, franchement !

– Hein ?

– C'est bon, détends-toi ! Bien sûr que je ne lui dirai rien ! Ce ne sont que des mathématiques !

Il rit encore, laissant à Reoseb le temps de calculer ce qui venait de se passer.

Une blague. Un simple blague. Décidément, il avait vraiment du mal avec le second degré.

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Lorsque Nichrom fit son apparition et laissa tomber son sac sur son bureau, faisant virevolter classeurs et cahiers, Achille eut un petit en sourire en coin mais ne fit aucune réflexion. Les garçons ne mirent pas longtemps à se préparer pour dormir, sachant qu'ils auraient un long cours de danse le lendemain, ainsi que des plages horaires pour commencer à travailler leurs chorégraphies. Reoseb était soulagé d'avoir résolu son problème mathématique. Mais la scène qui avait eu lieu entre Ren et lui continuait de le tourmenter.

La lumière éteinte, les pensées tourbillonnaient encore dans sa tête. Il tourna et se retourna dans son lit, irrité par ses couvertures, incapable de trouver une position confortable. Le souvenir de son humiliation et du visage de son interlocuteur, surpris, distant, dansait derrière ses paupières.

Ren n'avait pas dit non de manière définitive, pourtant, c'était de cette manière qu'il le ressentait. Il avait choisi de se fracasser contre un roc. Contre un garçon de marbre, au regard glacé, qui ne se laissait pas approcher. Pas facilement. Qui n'aimait pas qu'on lui force la main. Reoseb non plus n'aimait pas cela mais il avait pourtant eu l'impression de se montrer courtois.

Ce n'était tout de même pas juste. Il aurait pu faire preuve d'un peu plus de tact. Il aurait dû savoir…

À moins qu'il n'ait déjà suffisamment de gens autour de lui. Reoseb réfléchit, s'efforça de se remémorer ceux qui entouraient Ren, d'ordinaire. Ses colocataires pour commencer. Yoh, peut-être ? Pourrait-il disputer la place de meilleur ami à Yoh ? Il n'avait pourtant pas l'impression qu'ils étaient si proches que ça. Du côté de Ryû, il était « tranquille ». Rien ne prouvait que Ryû ne soit pas très proche de Ren, après tout, ils appartenaient au même groupe d'amis et on les voyait souvent ensemble, mais Reoseb savait qu'il ne « risquait » rien parce que… parce que c'était Ryû. Ryû que tout le monde savait amoureux de Lyserg. Il n'y avait pas de danger pour que ce soit lui qui lui coupe l'herbe sous le pied…

Reoseb serra les dents, embarrassé par la tournure que prenaient ses pensées.

Il ne voulait rien de romantique ni de mièvre. C'était bon pour les types comme Ryû, justement. Pour les garçons-garçons. Il voulait quelque chose de sérieux, de noble. Une grande amitié, fusionnelle. Une qui puisse se passer de niaiseries. Une union spirituelle, une passion d'artistes qui collaborent. Il voulait ce genre d'amitié-là, qui sans être amoureusement classique, exigeait l'exclusivité. Il voulait que Ren soit à lui, sans être obligé de lui débiter des fadaises. Voilà qui lui laissait entrevoir de nouveaux tourments : la possibilité que Ren lui ait préféré quelqu'un d'autre. Et l'impossibilité de deviner de qui il s'agissait.

Il fréquentait aussi Manta, Pino et Horo Horo. Les inséparables. Néanmoins, c'était toujours dans le cadre d'un groupe. Et Ren ne semblait pas marquer de préférence envers l'un ou les autres.

Ah, si seulement il travaillait avec lui pour la musique ! Il aurait dû choisir un instrument à cordes. Ou le clavecin, comme Daitaro. Quelle idée de jouer de la flûte !

Il pourrait peut-être lui proposer de travailler conjointement. Pas forcément pour la musique, d'ailleurs. La danse elle aussi nécessitait un gros travail personnel. Ou bien, il pouvait… proposer d'aller nager ? Il faisait un peu froid, maintenant. Plus personne ne se baignait dans la rivière depuis quelques jours. Suggérer une tasse de chocolat dans l'une des salles communes, au coin d'un feu douillet ? Mais il y aurait les autres autour d'eux, des gens de leur promotion, aussi, peut-être, et qu'il serait difficile de chasser.

Les poings de Reoseb se crispèrent sur le bord de ses draps. Il se retourna encore, excédé. Il était bien trop énervé pour dormir. Le fait que cela arrive régulièrement n'améliorait pas les choses. Ses deux colocataires ne lui avaient jamais fait de remarque à ce sujet. De toute façon, Nichrom avait le sommeil lourd. Il dormait déjà, comme un plomb, Reoseb l'entendait à sa respiration un peu forte. Achille, lui, ne faisait pas plus de bruit qu'un mort mais ne se plaignait pas non plus. Or, quand quelque chose le dérangeait, il le disait, et sans fards. Reoseb en avait déduit qu'il se fichait pas mal de l'entendre se tourner et se retourner sans cesse durant la nuit.

Il n'avait pas trop mal tiré au sort ses colocataires, quand il y songeait. Il aurait pu se retrouver coincé entre Daitaro et Chocolove, par exemple. Dans une telle configuration, il se demandait bien s'ils auraient tenu plus d'une nuit sans s'entretuer.

La pensée de Chocolove le crispa encore plus, s'il était besoin. Lui et l'ex-petit ami de Lyserg se tenaient aussi éloignés l'un de l'autre que possible. En fait, il n'avait rien contre la personne de Chocolove en particulier. Et il était certain que celui-ci n'avait rien de personnel contre lui non plus. Mais les faits étaient là : ils étaient tous deux issus des deux clans les plus irréconciliables de tout le royaume. On lui avait appris à détester les gens comme Chocolove. Cela lui venait comme un automatisme, comme un réflexe de survie. D'ailleurs, détail amusant, le très mélancolique Camel Munzer semblait lui aussi obéir au même mécanisme. Il ne s'adressait à Chocolove que de manière extrêmement froide, et c'était réciproque. D'où probablement les résultats catastrophiques du jeune McDannel en mathématiques. Pas de chance : il y avait fort à parier qu'il ne se risquerait pas à copier sur les cahiers de Daitaro. Quant à son autre voisin de chambre, Wat, il était encore plus nul que lui si c'était possible.

De fil en aiguille, les pensées de Reoseb s'éloignèrent de leur principal objet. Il s'apaisa, sans s'en apercevoir. La chose était fréquente : ses humeurs variaient, faisaient le grand écart, à en donner le tournis.

Il ne parvint à s'endormir que deux heures plus tard, dans un sommeil agité de rêves qu'il oublia le lendemain, aussitôt réveillé.

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