Disclaimer : Un, deux, trois, Shaman King n'est pas à moi.

Merci et pardon à Hiroyuki Takei.


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XVI

Entretiens particuliers

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Lyserg trouva le petit mot qu'Achille lui avait laissé dans sa case, au vestiaire, en sortant du cours de danse. Habitué de ce genre de choses, il prit garde à ce que personne ne le voie et fourra le message dans son sac. Un coup d'œil lui avait suffi pour comprendre de quoi il s'agissait et il devait bien admettre que son camarade avait raison : il fallait qu'ils parlent.

Ils n'en avaient pas eu l'occasion depuis « l'incident ». Cela faisait quelque chose comme trois jours et Lyserg sentait qu'il ne pouvait pas reculer plus longtemps. C'était terriblement embarrassant et ça ne lui plaisait pas du tout, mais il devait l'admettre : Wat avait eu raison. Il ne lui avait même pas fallu quelques heures pour mettre la « citadelle imprenable » dans sa poche.

Toute la question était de savoir pourquoi. Était-ce vraiment parce qu'il pouvait séduire n'importe qui ? Ou parce qu'Achille s'intéressait déjà à lui et qu'il ne l'avait pas remarqué avant ?

Il ne savait pas ce qu'il allait bien pouvoir lui dire. De toute façon, cela dépendrait de ce qu'Achille voudrait. Lui-même était dans le brouillard, quant à ses propres désirs. En rester là ? S'excuser ? Il n'avait absolument pas prévu de retrouver un petit ami aussi vite, et d'ailleurs, il s'était promis de ne pas chercher, de se contenter d'accepter si quelqu'un lui demandait de sortir avec lui. Et sinon, continuer comme ça ? Essayer quand même ? Il n'arrivait pas à décrypter ses propres émotions. Comme avec les autres, y compris avec Chocolove. Il ne savait jamais s'il voulait d'eux ou non, alors il acceptait, il voyait... et ça se terminait assez vite, en général.

Achille allait-il s'ajouter à la longue liste de ses liaisons avortées ? Il n'y avait qu'un seul moyen de le savoir.

Lyserg claqua la porte de sa case sur ses pointes, empoigna son sac et quitta le vestiaire.

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Le message était bref. Il se déclinait en cinq mots : « Chêne du parc. Pendant l'étude. »

L'arbre en question était immense, très vieux et tous les élèves connaissaient. Lyserg fit un détour pour éviter de traverser la cour juste sous les fenêtres de l'étude. Cela le conduirait de toute façon au parc mais par un sentier moins souvent emprunté.

Il savoura le calme qui régnait dans les bois désertés par ses camarades. De là où il était, il entendait le son très reconnaissable, bien qu'étouffé par les vitres, du piano martelé par Kévin pour les exercices du cours de danse des grands. Cela expliquait leur absence : les cours théoriques étant moins nombreux à partir du troisième cycle, les grands avaient souvent des heures de trous, qu'ils passaient encore majoritairement en extérieur à ce stade de l'année. Bientôt viendrait la distribution des rôles pour le ballet de fin d'année et alors, ce serait une autre histoire. Il faudrait à nouveau se battre contre eux pour réserver les salles.

Lyserg marchait à grands pas sans faire attention à ce qui se passait autour de lui, aussi il faillit ne pas se rendre compte de la présence de deux autres âmes vivantes dans ces bois. Il sursauta et manqua de se trahir, mais on ne le remarqua pas. Il se dissimula derrière un tronc d'arbre, bordé par un buisson épais. Il reconnaissait la petite taille et la coupe ondulée de Wat qui lui tournait le dos. Son interlocuteur lui faisait face mais était trop occupé à dévorer son élève des yeux pour repérer l'intrus. Jackson, car c'était lui, repoussa une longue mèche rousse dans son dos, dans un geste charmeur qu'on devinait calculé, et murmura quelque chose que Lyserg ne comprit pas. Sa voix grave et mélodieuse portait sous les arbres mais était bien trop basse pour que l'on capte la teneur de la conversation. Le ton flûté de Wat lui répondit et le jeune homme comprit qu'il devait s'agir des cours de rattrapage promis par le professeur de shamanisme lors de cette fameuse soirée où le pari avait été conclu.

Lyserg ne parvint pas à partir. Ses pieds demeuraient obstinément plantés dans le sol. Il n'arrivait pas à se désintéresser de ce qui se produisait sous ses yeux. Pour le moment, rien qui fût de nature à égratigner la morale : Jackson parlait en agitant les bras, tandis que Wat écoutait attentivement en hochant la tête. On en était encore au stade du cours particulier à proprement parler. Mais il y avait de fortes chances pour que celui-ci dérape dans les prochaines minutes. Lyserg était convaincu que cela allait arriver. Et cela… le fascinait. Il n'arrivait pas à croire qu'un garçon de son âge puisse flirter aussi imprudemment avec un enseignant. Il voulait voir jusqu'où Wat était prêt à aller. Après tout, c'était lui qui avait commencé ! C'était lui qui l'avait mis au défi en premier. Il allait devoir se montrer à la hauteur. Était-il vraiment aussi culotté, aussi expérimenté que ce qu'il prétendait ? Secrètement, Lyserg commençait à espérer que tout cela n'ait été que de l'esbroufe. Des vantardises de gamin. Il préférait voir Wat s'empourprer, reculer, perdre contenance, même si c'était une chose terrible à souhaiter et qu'il en avait honte : il avait envie de le voir se comporter comme un adolescent normal, comme lui le ferait s'il était dans sa position.

La soudaine virulence de cette curiosité l'embarrassa. Pourquoi vouloir regarder une chose pareille ? Que c'était malsain. Les esprits soient loués, pour le moment, Wat semblait parfaitement à l'aise et devisait paisiblement avec Jackson en pointant du doigt tel ou tel détail qu'il n'avait pas compris. Cependant… Les yeux de Lyserg s'étrécirent. Oui, il avait bien vu. Ils s'étaient rapprochés.

Cela ne voulait peut-être rien dire. Néanmoins…

Non, ce n'était pas fortuit. Jackson venait juste de faire un pas en diagonale en direction de Wat. Un mouvement que l'on ne pouvait pas ignorer. Le pouls de Lyserg s'accéléra. Wat parut se tortiller sur lui-même et sa voix changea légèrement de timbre. Jackson eut alors un petit rire et tendit la main vers le visage de son élève. Ses doigts de pianistes effleurèrent une des mèches blond-roux de Wat et la repoussèrent pour dégager son visage. Le garçon leva le menton, se dressant de tout son haut. Lyserg retint son souffle… mais Wat se détourna. Les yeux fixés sur le sol, il gratta la terre du bout de sa bottine et dit quelque chose d'une voix claire qui suggérait l'anodin. Sa main flâneuse arracha une feuille à un arbuste et la fit tournoyer en l'air. Jackson resta silencieux quelques instants et reprit la conversation comme si de rien n'était.

Les épaules de Lyserg se décrispèrent tandis que l'air revenait à ses poumons. Il sentait de toutes ses fibres qu'un instant de crise venait de se passer. Mais il n'aurait su dire si cela allait se reproduire ou pas. Ni si Wat avait délibérément écarté la manœuvre, par crainte ou pour toute autre raison.

Un froissement léger le fit sursauter. Lyserg se retourna. Mais ce n'était qu'un animal non identifié qui détala sans demander son reste. Un soupir lui vint. Pendant deux secondes il avait cru que quelqu'un se trouvait juste derrière lui. Il redressa le col de sa chemise et s'éloigna. Achille allait l'attendre. Peut-être même s'était-il déjà lassé. Lyserg prit ses distances à pas mesurés, prenant soin d'éviter les feuilles et les branchages morts.

Dès qu'il fut à peu près hors de portée des oreilles et des yeux de l'élève et de son maître, il se remit à marcher un peu plus énergiquement en direction du grand chêne.

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Achille était bel et bien là, à l'attendre, lorsqu'il arriva. Assis bien droit sur un banc, non loin du fameux arbre, il lisait un livre ouvert sur ses genoux. Lyserg ne put s'empêcher de contempler son profil, si mince qu'il en paraissait fragile. Il se tenait droit, la tête penchée sur sa lecture, et son carré brun tombait en avant, dissimulant le bas de son visage. Seul dérangement dans l'ordre parfait de sa chevelure chocolatée, un petit morceau d'oreille qui dépassait d'entre deux mèches. Il y avait dans ce tableau quelque chose de fascinant sur quoi Lyserg ne put mettre de mots. Lorsque les doigts fins du garçon eurent tourné la page par deux fois, il songea qu'il serait impoli de le faire attendre plus longtemps et se manifesta.

Achille releva la tête et un sourire éclaira son visage.

– Oh, salut.

– Salut, répondit Lyserg, un peu gêné. Désolé pour le retard. J'ai dû faire des détours pour ne pas me faire voir.

Achille secoua la tête.

– Ce n'est pas grave, j'avais mon livre.

Il referma l'ouvrage sur ses genoux et avoua :

– Mais c'est vrai que je commençais à me demander si tu viendrais.

– Tu vois, je suis là.

Les deux garçons se sourirent sans rien ajouter. Lyserg n'osait pas approcher. Il craignait, en le faisant, qu'Achille n'y voie un signe et se sente obligé à quelque chose. Il n'avait pas envie de lui imposer quoi que ce soit, sous prétexte qu'ils s'étaient embrassés dans le studio de danse. Si le premier pas devait être fait à nouveau, il lui en laissait les honneurs.

Achille pencha la tête sur le côté avec une moue de surprise :

– Tu ne veux pas t'asseoir ?

Lyserg répondit à l'invitation de bonne grâce. Une fois assis, cependant, il conserva une distance de quelques centimètres, suffisante pour que leurs corps ne se touchent pas. Achille ne parut pas le remarquer mais ne se resserra pas non plus pour lui faire de la place.

Comment interpréter cela, se demanda le jeune homme en observant son camarade à la dérobée. Voulait-il qu'il le touche ? Ou pas ? Il semblait si calme, si posé ! Si la présence de Lyserg et le contexte de leur rendez-vous le troublait de quelque façon, il le dissimulait admirablement bien. Son visage était détendu. Ses yeux étaient fixés sur un vague lointain et ses cils noirs tombaient joliment sur ses joues. Lyserg nota qu'il était peu maquillé, malgré le soin évident qu'il apportait à sa tenue.

Mais le temps filait. Il fallait agir. Comment ? Il pouvait toujours feindre de l'effleurer et…

– Qu'est-ce qu'on fait ? demanda soudain Achille, les yeux braqués sur le lointain.

Pris au dépourvu, Lyserg répondit par une question idiote.

– À propos de quoi ?

– De toi et moi, déclara patiemment Achille en se tournant vers lui.

Un bras sur l'accoudoir et le sourire aux lèvres, il appuya son visage contre ses phalanges, dans un geste à la fois nonchalant et délicat.

– De quoi croyais-tu que je voulais te parler, au juste ?

Il y avait dans ce sourire une tendresse un brin moqueuse qui piqua Lyserg dans sa fierté. C'est cette pointe dont Achille n'avait sans doute pas conscience qui le poussa en avant et le fit agir comme il suivit. Sans un mot, Lyserg vint poser sa main sur la joue de son cadet et l'embrassa.

Ce fut prompt mais sans brutalité. Achille laissa retomber son bras et demeura immobile une minute. Puis, alors que les lèvres de Lyserg se séparaient des siennes, sa main vint le saisir au cou, légère, et s'arrima à sa nuque. Encouragé, Lyserg poursuivit son baiser. De sa main libre, il chercha à retrouver un peu d'équilibre et s'accrocha à la taille de son camarade. Comme la position n'était pas des plus confortables, il se rapprocha d'un cran, collant ses cuisses à celles d'Achille. Sa main caressait la joue de Lyserg et finit par descendre contre sa poitrine jusqu'à retomber sur sa jambe. Achille était décidément plus hardi qu'il l'aurait cru. Lyserg rompit l'échange pour reprendre son souffle et fouilla son regard. Les yeux bruns d'Achille brillaient. Lyserg l'embrassa à nouveau.

Au bout de quelques minutes, ils s'interrompirent d'un accord tacite et Achille nicha sa tête contre son cou.

– Qu'est-ce qu'on fait ? répéta-t-il d'une petite voix.

– Qu'est-ce qui n'est pas clair ? demanda Lyserg en l'entourant de son bras.

Il l'entendit soupirer.

– J'ai besoin de savoir si on est ensemble ou pas, martela Achille sur un ton boudeur.

Lyserg se mordit la lèvre.

– Je pense qu'on peut en conclure que oui.

Il croyait que son camarade – non, son petit ami, tel était son titre, à présent – allait se pelotonner de plus belle contre lui. Mais à la place, Achille se dégagea et planta son regard dans le sien avec satisfaction.

– Formidable, murmura-t-il en lui volant un baiser. Préviens-moi quand on pourra officialiser.

– Eh bien… fit Lyserg, pris au dépourvu, peu importe. Ce soir, si tu veux.

– Cela ne te gêne pas ? Vis-à-vis de Chocolove ?

Lyserg fronça les sourcils. Quant allait-on cesser de lui rebattre les oreilles avec Chocolove ?

– Il n'a pas de droit de regard sur ce que je fais, rétorqua-t-il froidement.

Achille haussa les épaules et, tirant un poudrier de sa poche, il se mit à arranger sa coiffure.

– Tu n'auras qu'à lui annoncer toi-même tout à l'heure.

– Il n'y aura aucun problème avec Chocolove, lui assura Lyserg, gêné.

– Bah, je ne suis pas jaloux.

Lyserg l'observa avec curiosité. Passé leur premier baiser, quelque chose de froid s'était installé dans son attitude, qu'il ne s'expliquait pas. Un peu comme si Achille avait obtenu ce qu'il voulait, comme si, les détails réglés, il pouvait enfin reporter son attention sur autre chose. Un silence passa.

– Tu n'es pas amoureux de moi, dit soudain Lyserg.

Le regard d'Achille revint sur lui mais il ne démentit pas. Il avait compris que ce n'était pas une question.

Il acheva de se recoiffer et referma son poudrier avec un claquement sec. Lyserg décida alors que c'était son tour, à présent, de se voir poser des questions embarrassantes.

– Pourquoi ? demanda-t-il avec mordant.

– Pourquoi quoi ?

– Pourquoi voulais-tu que nous nous mettions ensemble ? Pourquoi t'es-tu intéressé à moi ? Pourquoi vouloir sortir avec moi si tu ne m'aimes pas ?

Achille sourit sans se laisser démonter.

– Pour commencer, c'est toi, qui es venu t'intéresser à moi.

– Pour travailler, oui.

– Allons, je n'ai pas ton expérience mais on ne me la fait pas.

Lyserg tiqua. Il ne pouvait pas lui dire qu'il était l'objet d'un pari. Un pari largement perdu, d'ailleurs. Ne sachant que répondre, il haussa les épaules. Il allait proférer quelque banalité sur l'attirance qui ne connaissait pas de lois mais Achille lui fit grâce de cette réponse épineuse et poursuivit :

– Ensuite, j'aime que les choses soient claires, c'est tout. Et enfin, tu as raison, je ne suis pas amoureux de toi comme l'est le malheureux que je remplace. Mais ça n'empêche rien. Tu n'étais pas amoureux de lui non plus, toi, pas vrai ?

Il avait raison, Lyserg devait bien l'admettre.

– Non. Mais cela ne veut pas dire que je n'étais pas attaché à lui d'une certaine manière.

– Hmm, fit Achille. Et tu n'es pas amoureux de moi non plus, je suppose ?

– Non.

Lyserg réalisa qu'il avait parlé un peu vite et chercha à se rattraper. Achille ne lui en laissa pas le temps.

– C'est pareil de mon côté, reconnut-il. Mais cela ne veut pas dire que je ne m'intéresse pas à toi pour d'autres raisons.

– Lesquelles ?

Son ami s'agita, le temps de trouver une position plus confortable et avoua :

– Je te trouve séduisant.

Cette confession devait l'embarrasser car il ne laissa pas Lyserg y répondre et poursuivit immédiatement :

– Je pense que tu peux m'apporter beaucoup, aussi.

Lyserg le dévisagea, perplexe.

– Vraiment ?

– Bien sûr, sourit son vis-à-vis, qui retrouvait un peu de contenance avec ces mots. Regarde-toi : beau, brillant, parfait. Tu réussis tout. Ta famille est de premier ordre, ta lignée shamanique sans reproche et toutes les portes te seront ouvertes. Je suis sûr que j'ai beaucoup à apprendre de toi.

Lyserg le contempla, sans voix.

Ses oreilles se mirent à bourdonner. Le beau visage de son condisciple toujours fixé sur ses paupières, il revit passer le fil de la conversation avec Wat, l'autre soir. Des échos de voix, souvenirs des paroles échangées, se mêlèrent dans sa tête. Un vertige le prit. Il avait l'impression de sombrer. Le monde qu'il croyait connaître volait en éclat. Wat Hudson avait eu raison sur toute la ligne.

Au bout d'un moment, Achilla fronça ses délicats sourcils avec inquiétude.

– Est-ce que ça va ?

Toujours sonné par sa précédente remarqua, Lyserg secoua la tête.

– Je… je ne sais pas quoi dire.

Comme Achille ne paraissait pas comprendre, il souffla, sans la moindre d'ironie :

– En fait, je ne sais pas comment je dois le prendre.

– J'aurais pu faire preuve d'un peu plus de tact, reconnut Achille. Mais je préfère ne pas te mentir. Encore une fois, j'aime que les choses soient claires.

Sa petite main, presque enfantine, encore, vint chercher celle de Lyserg avec une pointe de tendresse :

– Profitons de ce que nous pouvons nous offrir mutuellement, suggéra-t-il dans un sourire.

Lyserg se laissa hypnotiser par ce regard brun velouté. Il était si différent du dernier où il avait l'habitude de se plonger ! Chocolove avait lui aussi les yeux foncés, mais d'un noir mat, comme celui d'un café très serré. Celui d'Achille au contraire était soyeux, onctueux comme un chocolat chaud de fin d'automne.

Comme il ne faisait pas mine de bouger, le jeune garçon se pencha en avant, avec une légère hésitation. Lyserg ne répondit pas à son invitation mais ne recula pas non plus : il le laissa approcher, affichant une mine insondable, et se contenta de fermer les yeux lorsqu'Achille l'embrassa.

Il se sentait perdu. Il n'aurait pas pu y avoir davantage d'écart entre son précédent petit ami et le nouveau. Le premier avait failli pleurer lorsqu'il avait accepté de sortir avec lui. Dès le début de leur relation, Chocolove avait fait preuve d'une tendresse passionnée qui l'avait d'ailleurs presque effrayé de par sa fougue. Cela ne s'était pas arrangé par la suite lorsqu'il avait peu à peu compris qu'il n'arrivait vraiment pas à la partager. Avec Chocolove, il avait eu l'impression d'étouffer dans une pièce surchauffée. Mais avec Achille… sans être froid, ce qui se passait entre eux avait quelque chose de distant et de détaché qui frôlait le badinage. C'était du flirt, du léger, de l'inconséquent, du batifolage mignon et sans prétentions. Pourtant, ce n'était pas inconsistant.

Lyserg n'arrivait pas à savoir si les paroles crues d'Achille lui avait répugné ou s'il allait pouvoir s'y faire, finalement. Changer un peu n'était-il pas bénéfique ? D'ailleurs, ses baisers ne le dégoûtaient pas encore. Il y revenait sans s'en lasser.

Taraudé par une fascination inexplicable, Lyserg écarta les lèvres pour approfondir leur baiser. C'était tôt. Il n'avait jamais été aussi entreprenant avec qui que ce soit. D'ailleurs, il avait toujours pris soin de laisser filer un peu de temps avant de franchir les différents « stades » possibles dans ses relations. Pauvre Chocolove qui avait dû patienter plusieurs jours ! Étrange que ça soit précisément avec ce garçon-là qu'il se mette soudain à brûler les étapes.

Comme Achille ne répondait pas à sa sollicitation, Lyserg prit les devants et effleura sa lèvre du bout de la langue. Le jeune garçon s'immobilisa soudain. Il crut l'avoir brusqué mais Achille ne faisait qu'attendre la suite. Sans hésiter plus longtemps, Lyserg s'introduisit dans sa bouche entrouverte et l'attira un peu plus étroitement à lui.

Il fallut s'arrêter un peu plus tôt, cette fois, tant le souffle manquait. Mais quand il recula pour laisser Achille respirer, celui-ci souriait.

– Tu embrasses vraiment bien, remarqua-t-il.

– Toi aussi, avoua Lyserg en toute sincérité.

Il profita de cette pause pour remettre de l'ordre dans sa tenue. Pff, ça donnait chaud toutes ces bêtises !

– Vraiment ? s'inquiéta Achille.

– On ne te l'a jamais dit ? le taquina Lyserg.

– Non.

Sous le regard insistant de son ami, Achille replaça une mèche derrière son oreille avec un sourire d'excuse :

– Et pour cause…

Saisissant tout d'un coup la portée de sa remarque, Lyserg marqua sa surprise :

– Oh ?

La première chose qui lui vint à l'esprit fut :

– Ne me dis pas que je suis ton premier baiser !

– Si, répondit tranquillement Achille en haussant les épaules.

Lyserg hocha la tête.

– Eh bien… je suis flatté.

– Tu as l'air surtout étonné, remarqua Achille. Ce n'est pas honteux, si ?

– Non, non, protesta Lyserg. Pas du tout ! C'est juste que je ne pensais pas… j'aurais peut-être fait autrement si j'avais su.

– Alors ça aurait été dommage, rétorqua Achille.

Il redevint soudain sérieux :

– Toi, c'était quand ?

Lyserg fouilla dans ses souvenirs, il n'était pas sûr de la réponse à donner.

– Le premier, premier, j'avais dix ans. Ce n'était pas sérieux du tout. Plutôt un jeu.

– Tu étais déjà ici ?

– Non, j'ai passé le concours et intégré l'école à onze ans. Après, ma première véritable expérience… en fait mon tout premier copain, j'avais douze ans, je crois.

Lyserg revit passer les fugaces instants de cette découverte étonnante et sourit avec indulgence.

– Ça a duré moins de trois jours, si ma mémoire est bonne.

Achille pouffa de rire derrière sa main.

– Quel âge tu as ? voulut savoir Lyserg.

– Quatorze ans.

– Ah bon ?

– Pourquoi ?

– Non, rien, je pensais que tu en avais treize.

– Nichrom et Reoseb ont treize ans tous les deux. C'est peut-être pour ça.

– Peut-être…

La conversation se tarit brusquement, comme un soupçon de vent frais passait sur eux. Achille frissonna et resserra les pans de sa veste. Lyserg se demanda s'il devait l'entourer de ses bras : n'était-ce pas ce que ferait un petit ami normal ? Avec l'un ou l'autre de ses précédents amoureux, il ne se serait pas posé de question. D'ailleurs, avec Chocolove, ce serait ce dernier qui l'aurait enlacé d'un geste protecteur. Mais là, c'était différent. Il nageait en eaux troubles. Achille dégageait une certaine sensualité lorsqu'ils s'embrassaient mais dès lors qu'ils se mettaient à discuter, l'adolescent retrouvait une attitude mesurée qui ne laissait pas de place au trouble. Lyserg ignorait ce qu'il attendait de lui.

– On devrait y aller, murmura soudain son cadet. L'étude va bientôt se terminer.

Lyserg vérifia sur sa propre montre et constata qu'il avait raison. Ce garçon avait une véritable horloge dans la tête.

– On devrait rentrer séparément, suggéra-t-il, le temps que je parle à Chocolove. Je le ferai tout à l'heure.

– Bonne idée.

– Comme ça on pourra dîner ensemble ?

Achille se frictionna les mains et répondit :

– Désolé, j'ai du travail, ce soir. J'avais l'intention de manger dans ma chambre. Reoseb m'apportera un truc.

Lyserg ne releva pas. Le souci qu'Achille avait de son alimentation n'était pas un secret, même pour lui. Mais il n'allait pas se lancer sur ce sujet maintenant. C'était beaucoup trop délicat. Lui-même avait l'habitude de prendre garde à sa ligne. D'ailleurs, Achille ne lui avait pas semblé maigre, quand il l'avait tenu dans ses bras. Mince et délicat, mais souple et ferme, comme une tige de roseau.

– C'est interdit d'apporter de la nourriture dans les chambres, normalement, remarqua-t-il soudain.

Achille haussa les épaules et ne contesta pas.

– Je fais attention et je nettoie après s'il y a des miettes. De toute façon, personne ne respecte vraiment cette règle, pas vrai ?

– Non, admit Lyserg.

Achille se leva.

– Bon j'y vais, décréta-t-il.

Lyserg l'imita en se demandant s'il devait l'embrasser ou non. Achille ne faisant pas le moindre geste dans sa direction, il s'abstint.

– Eh bien, à tout à l'heure.

– Oui, à plus tard.

Lyserg le regarda s'éloigner, déboussolé par tout ce qui venait de se passer. Il commençait tout juste à réaliser qu'il s'était déjà trouvé un nouveau petit ami. Allait-il pouvoir s'attacher à celui-ci ? À cette épineuse question s'en ajoutait une autre : pour la première fois, son copain n'était pas vraiment amoureux de lui. Que ferait-il s'il finissait pas l'aimer et qu'Achille ne lui rendait pas ses sentiments ? Ce serait quand même extrêmement ironique qu'il parvienne à trouver l'amour, le vrai, justement avec quelqu'un qui ne l'aimerait pas en retour.

Tu aviseras à ce moment, décida soudain Lyserg.

De toute façon, il était probable que cela n'arriverait pas. Au pire, le fait que leur relation ne soit pas « sérieuse » aurait un avantage : ils pourraient se séparer sans trop de regrets et avec beaucoup moins de culpabilité qu'avec Chocolove.

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Une fois totalement seul, il profita de son temps libre pour flâner dans le parc. Il voulait être sûr que l'étude serait bel et bien finie pour ne pas se faire voir. En musardant entre les arbres, il se demanda si Wat et Jackson étaient encore là. Il ne les trouva pas.

Il acheva sa promenade au bord de la rivière et contempla les flots qui ondulaient entre les pierres. Puis il rentra, comme s'il revenait d'une simple petite promenade.

Le hall était encore bondé d'élèves qui entraient, sortaient, quittaient l'étude, rejoignaient leurs salles aussi, la dernière à laquelle Lyserg s'attendait, c'était de se faire épingler par Pof.

– Tiens donc. Monsieur Diethel. Peut-on savoir d'où vous venez ?

Lyserg mit quelques secondes à réaliser que, oui, le surveillant planté devant lui s'adressait bel et bien à sa personne. Hélas, il ne répondit pas assez vite.

– C'est la deuxième fois que vous séchez l'étude, cette semaine, commenta Pof.

– Je euh…

Il ne servait à rien de nier, songea-t-il rapidement. Autant assumer. Après tout, l'étude, ce n'était pas vraiment comme un cours, non ? Et puis Achille aussi avait séché deux fois, du coup. Et cette fois, il y avait aussi Wat…

– Toutes mes excuses, s'écria soudain Lyserg, raide comme un piquet. Je…

Il fit une pause d'une seconde et reprit, sur le ton de la confidence :

– J'ai l'impression que mes capacités shamaniques sont en baisse, en ce moment.

– Vraiment, fit Pof, sceptique.

– Oui, assura Lyserg avec gêne. Je voulais m'entraîner dans le parc. Je ne pouvais pas le faire à l'étude.

Son air de contrition plein de sérieux toucha Pof qui se racla la gorge, embarrassé.

– Très bien, soupira le surveillant. Que cela ne se reproduise pas.

– Oh non ! s'écria le jeune homme, plein de reconnaissance. Je trouverai un moyen de faire autrement ! Un autre moment.

– Ahem, fit Pof. C'est bien. Nous sommes habitués à davantage de sérieux de votre part, Lyserg. Vous devez vous montrer digne de votre charge de délégué.

– Oui, monsieur !

Lyserg eut un sourire crispé et se dépêcha de filer, une vague de culpabilité à l'âme. Il n'avait pas l'habitude de mentir aussi effrontément.

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Il monta l'escalier quatre à quatre sans trop savoir ce qu'il allait faire. D'habitude, il profitait de l'étude pour faire ses devoirs écrits et du temps libre avant le dîner pour travailler soit la danse, soit la musique, soit lire. Il avait ses morceaux à travailler, une montagne de choses à faire pour le lendemain et le début de la semaine prochaine, et des livres à finir rapidement avant de les rendre à la bibliothèque. Mais il constata avec un léger agacement que son esprit était accaparé par… ses aventures sentimentales. Bien sûr.

C'est normal, se raisonna-t-il. C'est toujours comme ça. Et en effet, il avait tendance à s'enthousiasmer au début de chaque liaison jusqu'à ce que, fatalement, cela retombe. Il songea alors avec une pointe de cynisme que si tout se passait comme d'habitude, ce ne serait l'affaire que de quelques jours.

Il s'arrêta soudain sur un palier et renonça à rejoindre la bibliothèque. À la place, il poursuivit sa montée pour rejoindre les chambres.

Il fallait qu'il parle à Chocolove.

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Il frappa à la porte d'une main assurée, malgré un léger trac. Tout d'abord, il n'y eut aucune réponse puis, deux voix échangèrent, des pas résonnèrent et la porte s'ouvrit sur la mine renfrognée de Chocolove.

Le jeune homme se rembrunit davantage à sa vue.

– Oh, salut.

– Salut ! lança joyeusement Lyserg. Je suis désolé, je ne te dérange pas ?

Chocolove pinça les lèvres et il devina que si. Il devait être encore en train d'écrire…

– Je voulais te parler de quelque chose… rien d'important, ça peut attendre plus tard.

Il s'efforçait de paraître calme, détendu et amical. Une attitude anxieuse, pressante ou un trop grand sourire risquait de l'induire en erreur… et c'était la dernière chose qu'il souhaitait.

– Entre, répondit simplement Chocolove en s'écartant pour lui laisser passage.

Lyserg le suivit. Il se demandait comment il allait pouvoir aborder le sujet lorsque ses yeux se posèrent sur le fond de la pièce et la banquette où était installé Wat.

Il se figea.

Le colocataire de Chocolove avait chaussé ses lunettes rondes et lisait un magazine. Il lui adressa un salut amical mais s'aperçut vite que quelque chose n'allait pas.

– Tu n'as pas l'air heureux de me voir.

– ...pas du tout !

Zut. Il ne pouvait pas parler d'Achille devant Wat. Surtout Wat. Il voyait déjà ses yeux le scruter, moqueurs, ironiques, blasés. Des yeux qui diraient Je te l'avais bien dit… Non, il ne pouvait pas. Et puis, c'était intime. C'était pour quelque chose de sérieux qu'il était venu. Pas pour cette stupide histoire de pari.

– Tiens, assieds-toi. Tu peux prendre la chaise de Daitaro si tu veux, lança Chocolove derrière lui.

Lyserg remercia, les lèvres légèrement pincées.

Chocolove se plaça en face de lui, appuyé contre son bureau. Des livres, des porte-plumes, des cahiers ouverts et des liasses de pages, parfois vierges, parfois raturées, parfois froissées, jonchaient son espace de travail. Quand leurs regards se croisèrent, Lyserg perçut son interrogation.

Soudain, Wat referma son magazine.

– Bon, je vois que je dérange, alors je vais faire un tour, décréta-t-il.

– Quoi mais pas du tout, protesta Lyserg, écartelé entre la politesse et le soulagement.

– Oui, très bien, approuva Chocolove, bien plus à l'aise. À plus tard.

– Mais euh je… bredouilla Lyserg, cherchant à s'excuser.

– Ne t'inquiète pas, le rassura Wat en partant, trois livres sous le bras. J'ai des choses à rendre et d'autres à récupérer de toute façon.

Puis, avant de sortir, il conclut :

– Je vous laisse un quart d'heure et pas une minute de plus ! Soyez sages…

Il leur fit un clin d'œil et claqua la porte. Lyserg sentait qu'il avait rougi mais Chocolove, qui ne semblait pas le moins du monde embarrassé, croisa les bras et revint à leurs préoccupations.

– Alors, de quoi s'agit-il ?

Sa voix s'était tout de même adoucie, maintenant qu'ils étaient seuls. Lyserg le regarda, étrangement ému. Ce garçon. Il l'avait embrassé, enlacé. Comme c'était étrange. Il inspira profondément et se lança :

– Il y a quelque chose que je dois te dire et ce n'est pas facile.

Chocolove se tut et le laissa poursuivre. Une étrange lueur s'était allumée dans son regard. Lyserg sentit son cœur se serrer. Cela ressemblait à de l'espoir.

– Je sors avec Achille, maintenant.

Voilà, il avait ouvert la bouche et c'était sorti. Tout seul. Il n'avait même pas eu à y réfléchir. Chocolove accusa le choc et c'est bien après qu'il ait ouvert la bouche pour parler que le son s'en échappa :

– Oh. Je… je vois.

Il baissa la tête, cachant ses yeux à Lyserg, qui ne put déchiffrer son expression.

– Je voulais te le dire moi-même… pour ne pas que tu l'apprennes… par le fait accompli.

Je suis désolé, voulait-il dire, mais il se retint.

Lorsque Chocolove releva la tête, ce fut pour dire :

– Tu n'as pas mis longtemps.

Le sarcasme de son sourire l'inquiéta.

– Ça s'est fait quand ?

Lyserg ne se laissa pas démonter par la sécheresse de son ton. À présent que le plus dur était fait, il fallait aller vite, en finir.

– Il y a quelques jours à peine. Nous n'en avons rediscuté que tout à l'heure et… ça s'est fait.

– Voilà pourquoi vous n'étiez pas à l'étude… souffla Chocolove.

Il lui jeta un regard aigu et Lyserg s'empourpra légèrement. Il savait très bien quelles images son ex-petit ami avait à présent en tête.

Il n'y avait plus rien à dire. Jamais encore cela n'avait été aussi difficile. Peut-être qu'avec l'âge, chaque aventure devenait un peu plus sérieuse. Lyserg allait prendre congé lorsque Chocolove relança, avec un rire sec :

– Tu n'en as pas marre ?

– Marre de quoi ?

– De te taper tout le monde ?

Lyserg se redressa, blessé.

– Je ne me « tape » personne, moi, rétorqua-t-il, acerbe. Et je fais bien ce que je veux.

– Vraiment, siffla Chocolove. Lui aussi, tu vas le plaquer au bout de trois semaines ? Et t'en prendre un autre dans la foulée ?

– Ça ne te regarde pas, répliqua Lyserg avec feu.

Mais Chocolove ne l'écoutait pas.

– Non mais, sérieusement, tu ne pouvais pas te retenir, un peu ? Tu ne pouvais pas attendre un minimum ? T'étais obligé de trouver quelqu'un aussi vite ? Ma parole, t'es vraiment insatiable, c'est dingue ! Et le pire, je suis bien placé pour le savoir, c'est que tu caches bien ton jeu, avec tes airs de N'y-touche-pas ! Tu n'es vraiment qu'un foutu égoïste, un ribaud en herbe, un traîné de…

Sa voix avait monté tout au long de la diatribe et se brisa sur ces derniers mots. Pendant ce temps, Lyserg s'était levé, la bouche sèche. Sa gorge était serrée et les réponses, méchantes, brutales, se pressaient en lui à l'en étouffer. Pourtant, en voyant Chocolove s'asseoir et s'essuyer le visage, dans un reniflement, sa colère retomba.

Ne sachant que dire de plus, il alla replacer la chaise de Daitaro face à son bureau, ramassa ses affaires et sortit. En partant, il jeta un dernier regard à Chocolove, qui n'avait pas bougé et marmonna un dernier « désolé ».

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Évidemment, en rejoignant sa chambre, il croisa Wat, toujours chargé de livres, et qui lui jeta un regard curieux.

– Nous ne nous sommes pas remis ensemble, si tu veux savoir, siffla Lyserg avec lassitude.

– Ah je ne pariais pas là-dessus, répondit Wat, décidément imperturbable. Mais j'avoue que je me demandais ce qui nécessitait tant de précautions…

Lyserg ne répondit pas, agacé. Il savait qu'il aurait dû reconnaître sa défaite pourtant.

– Là, c'est le moment où tu vas m'avouer que tu as perdu ton pari, glissa son camarade, l'air de rien.

Soufflé, l'adolescent ne trouva pas la contenance de nier. Wat ricana et applaudit du bout des doigts sur sa pile de livres.

– Wahoo, j'avais raison ! J'en étais sûr mais je n'aurais pas imaginé que ça irait aussi vite ! Alors, qui as-tu choisi ?

– Achille, soupira Lyserg, vaincu.

Il se défendit tout de même :

– Mais ce n'est pas uniquement à cause de toi ! Je l'aime bien ! Je suis content que ça soit arrivé.

– Tant mieux, se rengorgea Wat. Je pourrai me vanter d'avoir réuni un couple ! Et lui, il t'aime bien aussi ? Je ne le pensais pas si facile d'accès…

Lyserg choisit de taire les discussions étranges qu'il avait eues avec son petit ami.

– Oui, rétorqua-t-il férocement. Tout se passera très bien.

– Ma foi, je vous souhaite le meilleur !

– Tu es content, maintenant ?

Wat lui servit un sourire candide :

– Mais je n'attendais rien !

Une idée subite traversa l'esprit de Lyserg.

– Eh bien moi si.

– Quoi ?

– Maintenant que j'ai perdu ton pari, moi aussi, je vais te mettre au défi. Ce n'est pas juste qu'il n'y ait que moi qui devrais réaliser quelque chose, pas vrai ?

Cette fois, Wat perdit le sourire, mais ce fut pour prendre une mine plus sérieuse, et pas vraiment décontenancée.

– Je t'ai vraiment vexé, on dirait. Tu m'en vois désolé ! Si ça peut te faire plaisir, pourquoi pas ! Je suis curieux de voir ce que tu me proposeras.

– Rien d'illégal, navré de te décevoir, ironisa Lyserg.

Wat pouffa de rire.

C'était terrible. Son pouvoir d'autodérision était si grand qu'il était capable de rire tranquillement de toutes les piques qu'on lui lançait. Lyserg aurait bien aimé être doté d'un tel talent, lui aussi.

– Eh bien donne-moi ton défi, ô grand maître.

– Plus tard, décréta Lyserg sur un ton mystère, pour cacher qu'il n'avait aucune idée de ce qu'il allait lui demander.

– Très bien. J'attendrai. À plus tard, donc.

Wat lui adressa un signe de tête et chacun reprit sa route.

– Oh Lyserg !

– Quoi donc ?

– Vu que tu as perdu, tu me devras un gage, n'est-ce pas ?

Lyserg le toisa du haut de ses quelques centimètres de plus.

– Ça mon cher, il fallait y penser avant. Nous avions parié pour rien, je ne dois donc rien du tout.

Puis il se détourna. Alors qu'il pensait lui avoir cloué le bec, Wat, toujours beau joueur, éclata de rire. Son timbre clair résonna encore longtemps dans les tympans de Lyserg, bien après qu'il se fût tari.

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