Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.
Ce chapitre m'a beaucoup fait rire mais ne me satisfait pas entièrement. Cependant, je l'ai déjà trop charcuté. J'ai peur de l'empirer (et envie de m'en débarrasser, aussi, avouons-le), donc le voici !
L'auteure tient à préciser qu'étant elle-même congénitalement incapable de voyager léger (il paraît que c'est un truc de personnes anxieuses) ce chapitre a été écrit sans condescendance aucune et avec beaucoup d'auto-dérision !
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XVII
En voiture !
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Depuis quelques jours, un événement très attendu avait été annoncé par le directeur lui-même : les élèves de deuxième et de troisième cycles devaient se rendre en ville le week-end suivant pour assister à un ballet à l'opéra royal. Uniquement les deuxième et troisième cycles, car les places se vendaient chèrement, dans tous les sens du terme, et Hoshigumi, en dépit de son influence, n'avait pas été autorisée à réserver toutes les loges du très célèbre opéra.
C'était une tradition, à l'académie, d'emmener chaque année ses élèves les plus avancés admirer les fastes de l'opéra royal. La nouvelle était donc attendue avec impatience et fut accueillie dans le plus grand enthousiasme. D'autant que les élèves avaient peu l'occasion de quitter l'école en dehors des congés scolaires. On donnait Le Bel au Bois dormant, un ballet très prisé et régulièrement monté. Cette représentation – la première ! – serait placée sous le signe de la mode puisque la célèbre grande couturière Sharona, coqueluche de la cour, et qui signait les costumes et le décor, devait y assister. Le regain de bonne humeur de Ryû, dont les yeux brillaient d'émotion dès que l'on mentionnait l'émérite créatrice, avait sans doute quelque chose à voir avec ce détail.
La semaine précédant la sortie vit donc les émotions les plus variées se manifester dans les couloirs : les « petits » pleurnichaient, moroses et jaloux, tandis que les plus grands gambadaient gaiement et discutaient avec animation, le regard plein d'étoiles. Les premier cycle rêvaient du jour où ils auraient atteint leur quatrième année pour faire partie des élus. Quelques anciens compatissants tentaient de les consoler en leur rappelant la sortie de fin d'année prévue pour les premier cycle, auxquels on réservait traditionnellement une pièce de théâtre traditionnelle ou une comédie-ballet. Certes, c'était moins fastueux que d'aller à l'opéra officiel de la cour, mais cela restait une belle occasion de réjouissances.
On ne parla guère que de cela durant toute la semaine, aussi la découverte de la liaison entre Achille et Lyserg passa presque inaperçue. Ryû fut sous le choc et déprima profondément pendant deux jours puis, la sortie approchant, il retrouva rapidement sa gaîté habituelle et se laissa contaminer par l'enthousiasme général. Aussi, quand la veille du départ arriva, le corps enseignant constata avec découragement que, comme chaque année, les élèves viraient tous à l'intenable. À la veille du départ, Lucky et Pof ayant renoncé depuis longtemps à maintenir l'ordre, les élèves du troisième étage allaient et venaient joyeusement de chambre en chambre. Les portes claquaient, les conversations de couloir s'éternisaient, les cavalcades se répandaient sans gêne et l'on entendait de partout monter des « Tu n'aurais pas vu mon chapeau ? Le petit jaune… », des « Qui m'a pris ma ceinture ? Allez, les garçons, je sais que c'est vous, soyez gentils ! », et des « Oh la la, tu vas être trop mignon ! »
Yoh, qui se brossait machinalement les dents à la salle d'eau, contemplait tout cela d'un œil inquiet en se demandant s'il allait réussi à dormir, cette nuit, dans tout ce barouf.
Quelques gloussements stridents résonnèrent à son oreille et Yoh retint un soupir. Lui aussi était exalté par la sortie prévue. Il n'avait été à l'opéra qu'une seule fois, alors qu'il était encore trop jeune pour en admirer les splendeurs. D'ailleurs, il se souvenait de s'être endormi au beau milieu du spectacle dans les bras de son père. Il était impatient mais pas aussi surexcité que certains. À vrai dire, il se sentait un peu las au milieu de l'ébullition générale. Peut-être qu'il ferait mieux d'emprunter des bouchons d'oreilles à l'un de ses condisciples… Reoseb devait en avoir, lui qui jouait de la flûte.
Yoh se rinça la bouche avant de se mettre en quête de Reoseb. La porte de sa chambre était grande ouverte et Yoh faillit heurter un Nichrom survolté qui sautillait partout. Il trouva le petit blond en train de boucler sa valise – il était l'un des rares à avoir réussi à tout faire tenir dans un seul bagage, un exploit à remarquer.
– Euh, Reoseb, désolé de te déranger, tu n'aurais pas…
– Non, non et NON ! rugit alors le jeune garçon. Je n'ai pas de poudre à prêter, ni de rubans, ni d'épingles, ni de tabis de rechange, ni rien ! Débrouillez-vous un peu tout seuls à la fin !
– Mais… en fait… c'était pas pour ça… marmonna Yoh, décontenancé par sa virulence.
Son timbre doux fit redescendre Reoseb qui croisa les bras et le dévisagea.
– Bon, qu'est-ce que tu veux, alors ?
– Des bouchons d'oreilles pour la nuit.
Reoseb écarquilla les yeux, visiblement surpris et éclata de rire. Yoh finit par l'imiter et ils rirent pendant quelques minutes, jusqu'à ce qu'un vacarme de valise renversées les interrompe.
– Oh non, gémit quelqu'un. T'es pas possible, maintenant je dois tout recommencer !
Les deux garçons se remirent de leur fou rire et Reoseb secoua la tête.
– Désolé. J'en ai qu'une seule paire et je les garde.
– Je vois, soupira Yoh. Tu ne connaîtrais pas quelqu'un d'autre ?
– Je ne sais pas. Daitaro, peut-être ?
– Hmm, marmonna Yoh, peu enthousiaste. Bon ben… tant pis.
Reoseb lui adressa une grimace ironique et retourna à son rangement.
Lorsque Yoh revint à sa chambre, il s'attendait à retrouver tout sens dessus dessous mais Ren était visiblement passé par là. Par un mystérieux prodige, il avait réussi à canaliser Ryû et à lui faire accepter de s'en tenir à une malle et deux sacs, lesquels étaient déjà faits et s'alignaient au milieu de la chambre.
– On avait dit trois bagages, Ryû !
– Oui mais ça, c'est mon sac à main, donc ça ne compte pas !
– Un sac à main ? Ce truc énorme ?
Effectivement, constata Yoh, cela ressemblait davantage à un sac de randonnée mais lui-même n'avait rien à dire : il prenait toujours son plus grand cabas pour les voyages.
– Mais attends, insista Ren, en se dévissant le cou pour lorgner l'intérieur du fameux sac, tu emportes des sacs dans ton sac ? C'est une manie ou quoi ?
– Mais non ! C'est un sac avec mon nécessaire à coiffure et un autre avec mon maquillage, comme ça, j'ai tout sous la main ! Je ne peux pas mettre tout ça en vrac ! Et puis, je peux laisser ce sac dans la voiture et prendre l'un ou l'autre pour sortir, ils seront beaucoup mieux assortis à ma tenue !
Ren roula des yeux, interdit.
– Mais ça va pas la tête !
– Oh la la, s'agaça Ryû, qu'est-ce que ça peut te faire ?
– On sera dans la même voiture et j'aimerais avoir un minimum de place pour m'asseoir !
– Comme si c'était le plus important !
– C'est plus important de prendre dix mille tenues que tu n'auras de toute façon pas le temps de porter ?
– Tu ne comprends rien à la mode, Ren, soupira Ryû.
– Parce que ça n'a aucune logique, répliqua Ren, buté.
Yoh bâilla un grand coup pour manifester sa présence et soupira :
– Vous n'allez pas vous disputer ce soir, hein…
Ren leva les yeux au ciel avec une mine qui signifiait « C'est bon. Je lâche l'affaire. » Puis il retourna à sa propre valise – pleine à craquer, quoi qu'il en dise, remarqua Yoh, amusé –, tandis que Ryû se lançait dans le choix cornélien du maquillage qu'il emporterait ou laisserait à l'école.
– Tes bagages sont prêts, toi ? demanda le grand brun en comparant deux bâtons de rouge qui, de là où se tenait Yoh, paraissaient rigoureusement identiques.
– Euh… répondit-il. Presque.
– Tu devrais t'en occuper maintenant, le tança Ren, du fond de la pièce.
Puis il le toisa sévèrement.
– Avoue : tu n'as pas commencé, hein ?
– Non, reconnut Yoh, pitoyable. J'ai un peu la flemme…
– Je vais t'aider si tu veux ! s'écria Ryû, tout excité.
Yoh approuva joyeusement. Ce serait plus marrant à deux. Ryû était fantastique pour ce qui était de conseiller tenues et assortiments.
Ren fit claquer les fermoirs de son bagage et les fusilla du regard.
– Débrouillez-vous comme vous voulez mais je veux de la place pour mes pieds, siffla-t-il.
– Oui, oui ! promirent les deux autres en échangeant un sourire complice.
La joie de Ryû était contagieuse. Yoh se sentait ragaillardi rien que de la voir. Il laissa donc son colocataire l'aider à choisir tenues, chaussures et accessoires pour l'excursion. Au grand regret de Ryû et à la grande satisfaction de Ren, il ne choisit que quatre des ensembles amoureusement préparés par le grand brun : un pour le voyage, un pour la soirée à l'opéra, un pour les temps libres et un assez simple pour être porté à n'importe quel moment et suffisamment chic pour servir de rechange en cas de problème. Le talent de Ryû, son goût et la rapidité avec laquelle il établit tout cela impressionna Yoh. Son ami se transformait vraiment en magicien dès lors qu'il s'agissait de style, mettant le doigt sur des détails a priori futiles mais qui finissaient par prendre tout leur sens.
L'ensemble comportait un nombre impressionnant d'éléments qui fit hésiter Yoh. Fort heureusement, il réussit à persuader Ren de l'aider à organiser sa valise. Grâce à cette combinaison de talents habile, tout fut bientôt plié et sa malle rejoignit les autres au milieu de la chambre. Il n'aurait plus qu'à fourrer le trop-plein dans son cabas et tout irait bien.
Yoh s'écroula sur son lit avec un soupir d'aise et réalisa alors, seulement, que les cavalcades, les rires et les cris n'avaient pas cessé, de l'autre côté de la porte.
– Vous croyez qu'on va arriver à dormir ? demanda-t-il.
À ces mots, la porte claqua brutalement contre le mur, sous la poussée d'un Pino déchaîné.
– Ryû ! Ryû ! C'est terrible, il faut que tu viennes ! Horo Horo a un trou à sa veste pour demain soir, on ne sait pas quoi prendre pour la remplacer ! Et puis j'ai un petit doute, ça te dérangerait de venir une minute… ?
– Bien sûr, j'arrive ! bondit Ryû. Je vais voir ce que je peux faire, au pire, j'ai de petites vestes qui pourraient faire l'affaire si je les retrouve, montre-moi !
Et il fila à tire d'aile en compagnie du grand blond.
Dans le lit d'en face, Ren se tourna vers Yoh :
– De toute évidence : non.
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Ce fut donc après une nuit agitée et fort peu reposante que Yoh se réveilla le lendemain, ou plus exactement qu'on le réveilla à grandes secousses.
– Debout là-dedans ! pépiait Ryû, de sa voix la plus insupportable – une technique qui avait fait ses preuves. Il faut te préparer, on part bientôt ! Debout-debout-debout.
– La troupe des danseurs de l'opéra royal est fière de vous présenter Le Bel au Bois dormant, avec dans le rôle titre… Yoh ASAKURA ! brailla la voix d'Horo Horo.
Il entendit Manta glousser, dans les brumes de son sommeil, puis Pino suggéra :
– Ren, tu devrais l'embrasser pour voir s'il se réveille.
– Ha ha ha, très drôle.
– S'il ne le fait pas, moi je veux bien, décréta Ryû. Écartez-vous…
– Ah non, c'est bon, je suis réveillé ! s'écria Yoh en se redressant d'un bond.
Ryû lui jeta un regard narquois.
– Tu es presque vexant, mon cher.
– Désolé, gémit Yoh en se recroquevillant. C'est pas contre toi.
– C'est bon pour cette fois. File prendre ta douche, maintenant.
Yoh se résigna à se lever pour de bon.
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Il réussit à trouver une salle de bains libre et enfila la tenue concoctée par Ryû pour le voyage : un kimono fleuri assorti d'un mantelet bien chaud et garni de fourrures. Il se maquilla les yeux avec le khôl suggéré par son colocataire et releva ses cheveux simplement, sans ornements, pour pouvoir appuyer sa tête sans souci dans la voiture.
– Bon, tu sors, Lee ? ragea une voix à l'extérieur. C'est pas possible, ça fait une heure que t'es là-dedans. Y a Boris qui est avec toi ou quoi ?
Lorsque Yoh ouvrit la porte avec un sourire d'excuse, le grand qui se tenait derrière rougit jusqu'à la racine des cheveux.
– Ah… ah. Désolé.
Amidamaru sourit de toutes ses dents, très gêné.
– Je pensais que c'était… Hem bref, je n'ai rien dit, d'accord ?
– Et moi rien entendu, assura Yoh avec un clin d'œil. Pardon pour l'attente !
– Si c'est vous, Yoh-dono, ça n'est pas grave.
– Tu ne peux pas arrêter de m'appeler comme ça, dis ?
– Je ne fais que respecter l'étiquette !
– C'est ridicule, tu n'es pas un serviteur !
Amidamaru lui adressa une mimique caustique et s'inclina en une légère courbette.
– Pff, soupira Yoh. Va donc te laver.
Il savait qu'il y avait quelque chose de sérieux dans les plaisanteries du jeune homme à son égard. Après tout, étant donné son lignage, Amidamaru, fils d'une famille vassale de celle de Yoh, n'aurait sans doute pas pu accéder au concours d'entrée sans le coup de pouce des Asakura. Yoh devinait que la feinte révérence que lui réservait Amidamaru n'était que sa façon de manifester sa gêne et sa reconnaissance vis-à-vis de son clan. Grâce à ce piston sans vergogne, il avait atteint les sommets et se préparait à une carrière fort honorable étant donné sa condition d'origine. Néanmoins, Yoh aurait préféré que le grand n'y fasse pas perpétuellement référence, à chaque fois qu'ils se rencontraient. Mais il aurait aussi bien pu hurler à la lune.
Une fois que la crinière d'Amidamaru eut disparu dans la salle de bains, Yoh retourna à sa chambre pour découvrir que l'on avait déjà emporté leurs bagages. Ryû, revêtu d'une robe de voyage aux teintes sombres brodée de grappes de lilas, achevait de nouer un ruban blanc autour de sa chevelure relevée très haut en chignon banane.
– Ah, tu es enfin prêt, je m'inquiétais. Je crois que j'ai tout… il faut que je revérifie… Ahhh ! Non ! Tout s'est déjà mis sens dessus dessous dans mon sac !
– Ryû, fit Yoh de sa voix la plus apaisante. Tout va bien se passer. Ne t'inquiète pas.
Ryû eut une mimique désespérée.
– Je sais bien… J'ai l'air idiot à courir partout comme ça, hein ?
– Pas du tout, assura Yoh.
Et il le pensait sincèrement.
– C'est normal, poursuivit-il. Moi aussi j'ai le trac ! Mais tu t'épuises un peu pour rien, là, je crois.
Au fond, Yoh savait bien que l'agitation de Ryû était une excellente diversion, qui lui permettait de se vider l'esprit. Pour en chasser sa récente déception amoureuse, par exemple. Cela dit, depuis trois jours, ça commençait à devenir fatigant.
– Bon, on descend ? suggéra-t-il. Ren va râler s'il doit nous attendre pour s'installer.
– Quoi qu'il arrive, il râlera de toute façon.
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Alors que le calme revenait dans les étages, l'animation s'était transposée au rez-de-chaussée. Yoh croyait avoir vu le pire, mais ce matin était sans commune mesure avec l'effervescence de la veille : partout on courait, on criait, et cette fois, leurs professeurs n'étaient pas en reste. Bounster se dressait à l'orée du couloir, donnant des ordres à un escadron de femmes à tout faire qui transportaient les bagages des élèves. Tapis dans un coin, quelques troisième année avaient infiltré le marasme et couvaient les opérations de leurs yeux plein d'envie. Dans la cour attendaient d'immenses calèches noires à dorures. Des chevaux piaffaient d'impatience, soignés par les mains gantées de cochères en veste longues à boutons et à la mine impassible.
Yoh n'y jeta qu'un bref coup d'œil et se pressa légèrement pour rejoindre le réfectoire.
– Le service est terminé, décréta le cuisinier.
– Oh zut, fit Yoh avec un sourire charmeur. Mais euh, en fait, si je ne mange pas, je vais me sentir mal dans la voiture…
– Il fallait y penser avant de faire la grasse matinée, lui rétorqua l'homme, inflexible.
– Yoh ! Par ici ! chantonna la voix de Ryû.
Le jeune homme l'entraîna dans la salle commune où l'attendaient Horo Horo et Manta, attablés devant une assiette garnie et un verre de jus de fruit.
– C'est pour toi, précisa Manta. On t'a gardé à manger.
– Vous êtes de vrais amis, s'ébaubit Yoh.
– Eh ben mange vite, on part bientôt, lança Horo Horo en poussant l'assiette vers lui.
Yoh attaqua immédiatement son bol de riz et avala sa portion de fruits d'un coup.
– Où sont Pino et Ren ?
– Sortis voir les chevaux.
– Erreur, corrigea Horo Horo avec un sourire. Ren est sorti voir les chevaux. Pino, ce sont plutôt les cochères qui l'intéressent.
Ils pouffèrent de rire derrière leurs mains et Yoh faillit s'étrangler avec sa nourriture.
À peine le jeune Asakura eut-il achevé son jus de fruit que le directeur surgit dans la salle commune, sanglé dans un costume de voyage qui soulignait la sveltesse de sa silhouette, une canne d'apparat sous le bras.
– On se dépêche ! martela-t-il en frappant dans ses mains. Les deuxième et les troisième cycle, dans la cour, s'il vous plaît ! Nous partons dans dix minutes !
Il jeta un regard sévère sur l'ensemble de la salle.
– Nous n'attendrons pas les retardataires ! Alors pressez-vous ou vous n'aurez plus que vos yeux pour pleurer !
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Tandis que les élèves rejoignaient leurs voitures, la cour était devenu le théâtre de discussions bruyantes pour savoir qui serait avec qui et, bien plus important, à côté de qui. Yoh suivit ses amis sans se poser de question et le petit groupe rejoignit Ren et Pino qui patientaient à côté d'une des calèches.
Il posa un œil impressionné sur le véhicule décoré de festons et l'attelage de quatre chevaux nécessaire à sa mobilité. Leurs bagages avaient déjà été hissés au dos des voitures et sur les toits. Son regard se fit timide en passant sur la haute silhouette de la shamane qui tapotait l'encolure d'un de ses protégés, le plus agité, en lui murmurant des paroles apaisantes. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas vu de femme de si près, en dehors de sa propre mère. La cochère arborait un uniforme strict ainsi qu'une cape noire et de larges gants. Des bottes de cuir et des jambières couvraient ses jambes musclées par l'équitation. À sa ceinture, reposaient deux pistolets longs dont Yoh devinait la lourdeur et la puissance de recul rien qu'à les voir. Un lourd médaillon les accompagnait et battait contre sa cuisse. Son médium, devina le jeune garçon. Le visage de la shamane était assombri par un haut-de-forme noir dont l'ombre dissimulait partiellement son regard. En y prêtant un peu plus attention, le Yoh constata également que son niveau de furyuku était très élevé. Lorsque la femme se tourna dans leur direction, leur faisant signe qu'ils pouvaient monter, il ne put soutenir son regard.
– C'est drôle, elle est plus jeune que je croyais au départ, murmura Pino à l'oreille de Ryû, qui lui flanqua un coup de coude en gloussant.
Yoh reconnut lui aussi que la juvénilité des traits de leur conductrice lui avait échappé à première vue. Il alla se planter à côté de Ren qui admirait l'attelage à distance respectueuse.
– Ils sont beaux, hein, souffla Yoh.
Ren eut un petit sourire.
– Ils sont plus grands que ceux que montaient les filles, l'autre jour, non ?
– C'est normal. Ce n'est pas du tout la même race. Il y en a qui excellent pour la monte, la randonnée, la course et d'autres pour l'attelage.
– Moi j'aurais peur de monter là-dessus. C'est beaucoup trop haut !
– C'est juste une question d'habitude.
– Toi, ça ne t'effraie pas ?
Ren haussa les épaules, partagé entre l'honnêteté et l'orgueil.
– Pas vraiment, ce sont des animaux impressionnants mais une fois que tu es dessus, tu ne ressens plus les choses de la même façon.
– Wahou, souffla Yoh. Tu es déjà monté sur un cheval, toi ?
Ren rosit légèrement.
– Une fois seulement, murmura-t-il. C'était juste un poney.
Pris d'une idée subite, il lança à la cochère :
– Madame ! On peut les caresser, s'il vous plaît ?
– Bien sûr, sourit la jeune femme. Ça leur fera très plaisir.
Yoh suivit prudemment Ren, craintif.
– Approchez-vous plus prêts, messieurs, les encouragea la cochère en adoucissant ses traits d'un sourire. Regardez, on tapote l'encolure, comme ça.
Elle joignit le geste à la parole et le cheval s'ébroua avec un hennissement. Le bruit puissant figea Yoh sur place et l'adolescent recula légèrement, tandis que Ren, malgré tout, se tenait sur la défensive, circonspect.
– N'ayez pas peur, mes petits messieurs, rit la cochère avec indulgence. C'est leur façon d'apprécier. Allez-y, venez plus prêt, vous pouvez les toucher, ils ne vous mangeront pas !
Yoh secoua la tête timidement mais Ren s'enhardit jusqu'à toucher l'épaule de l'animal qu'il tapota légèrement.
– C'est ça, approuva la shamane. Vous voyez comme elle est calme ? Les chevaux sentent les émotions des gens. Elle sait qu'elle ne doit pas vous effrayer.
– Je n'ai pas peur, marmonna Ren, rouge comme une écrevisse.
Yoh sourit, rassuré. Il allait suivre l'exemple de son camarade quand la voix de leur maître de danse résonna fortement dans la cour.
– Messieurs ! EN VOITURE !
– Merde… oh, toutes mes excuses, messieurs ! C'est sorti tout seul. Bon, montez ou je vais me faire disputer.
– Oui. Euh. Merci, fit Ren mécaniquement en s'éloignant de la jument.
Lui et Yoh se dépêchèrent de rejoindre leurs condisciples qui faisaient la queue à la portière. Avec Pino, Horo Horo, Manta, Ryû, Ren et lui, il y aurait également un professeur accompagnateur. Sept personnes, c'était beaucoup, remarqua Yoh. Mais l'intérieur de la voiture, garni d'une banquette vert pomme et de coussins confortables, était suffisamment grand pour qu'ils y tiennent tous.
– Tu sens l'écurie, fit remarquer Ryû à Ren. Tu aurais pu faire attention, on va tous puer, maintenant.
– Pauvre petit, s'apitoya faussement Ren.
– Je vais me mettre au milieu, proposa Yoh, joignant le geste à la parole.
Ryû vint se caler à côté de lui, tandis que les trois autres colocataires s'installaient en face.
– Ah zut ! s'écria Horo Horo. Il faudrait qu'on échange, que Manta soit dans le sens de la marche.
– Ah bon ? fit Ryû, peu enthousiaste à l'idée de changer de siège.
– Euh oui, il vaut mieux, fit Manta avec embarras. Je suis un peu malade.
Ryû roula des yeux, horrifié, et lui céda sa place sans plus protester.
Yoh s'étala sur Ren pour regarder par la fenêtre. Les autres voitures achevaient de se remplir. La voiture près de la leur était occupée par Lyserg, Achille, Reoseb, Nichrom et Wat, tout à leur joie de partir en voyage. Ils seraient sans doute accompagnés par M. Maxwell, qui, pour l'instant, un pied au sol, l'autre sur le marchepied, surveillait les opérations d'un regard souverain. Les plus âgés d'entre eux, Silva, Amidamaru, Khâfre, Boris, Lee et Midori avaient colonisé la voiture suivante, dans laquelle montait à présent M. Diaz. Celle d'après était composée de la plupart des cinquième année, on n'en voyait dépasser que Jackson ainsi que Mohammed et Namari qui avaient réussi à s'approprier la très convoitée place de la fenêtre. Enfin, un peu plus loin, Pascal, Daitaro et Chocolove achevaient de grimper dans la dernière voiture, pressés par un Karim qui bavardait déjà avec animation. En regardant Chocolove monter souplement dans la calèche, Yoh songea qu'il avait probablement dû faire des pieds et des mains pour ne pas se retrouver avec Lyserg et Achille.
C'est alors que Ren protesta contre l'invasion de son espace vital et repoussa Yoh d'une bourrade. Le jeune homme se réinstalla confortablement et soupira d'aise en se calant dans les coussins moelleux.
– Les chevaux sont vraiment assez forts pour supporter notre poids à tous ? interrogea soudain Manta, perplexe.
– Tu insinues que nous sommes gros ? s'esclaffa Pino. Je sais bien que nous pesons lourd par rapport à toi mais c'est bon, hein, pas la peine d'en rajouter.
– Mais non, râla Manta. C'est juste que tout de même, on est nombreux ! Ça fait lourd, sans compter le poids des bagages, de la voiture elle-même et de notre conductrice…
– Manta, soupira Ren. C'est un over soul, enfin !
Le jeune garçon demeura interdit.
– Un… over soul ?
– Évidemment ! Tu penses vraiment que quatre chevaux pourraient tirer des voitures de cette taille ? Je croyais que tu étais bon en calcul.
Manta rougit, affreusement embarrassé et Ren tira un sourire supérieur.
– Les voitures sont des over soul spécialement créés pour nous accueillir tous et supporter notre poids afin que les chevaux n'aient pas tout à tracter. D'ailleurs, il est probable que notre cochère utilise plusieurs esprits, tout en maintenant son over soul, et qu'elle les fasse fusionner avec son équipage pour le renforcer et…
– Bon, ça va, on a compris, merci, grommela Pino en jetant un regard inquiet à Manta, qui paraissait mortifié.
– Ce n'est pas choquant de ne pas le savoir, Manta, assura Yoh. Moi non plus, je n'y avais pas pensé.
– Comment tu t'y connais aussi bien en over soul, d'ailleurs ? interrogea Horo Horo. On n'a pas vu toutes ces applications, en cours…
Ren croisa les bras et refusa de répondre. Les autres choisirent de le laisser tranquille, au grand soulagement de Yoh, qui sentait poindre une dispute.
Leur accompagnateur arriva alors à point nommé pour leur changer les idées.
– Tout le monde est là ? On n'a oublié personne ? demanda Matamune. Ce serait dommage. Oh Ryû, vous êtes très élégant, et vous aussi, Yoh. Excellent choix d'accessoires.
Le maître chat leur adressa un clin d'œil et s'installa à leurs côtés. Lui aussi arborait un kimono souple, assorti d'une cape à ferrures et d'un chapeau melon. Les élèves saluèrent joyeusement sa présence et les bavardages reprirent comme si de rien n'était. Ils avaient tiré le gros lot. Leur professeur de maintien était d'une compagnie aussi distrayante que passionnante et il serait certainement un accompagnateur plus amusant que Marco Maxwell. Voyager avec Karim ou Peyote aurait été aussi sympathique mais Yoh devait admettre qu'entre tous, il préférait quand même Matamune.
Soudain, la voix de Marco, légèrement étouffée par les vitres, donna le signal du départ. Le timbre puissant de chacune des cochères confirmèrent le départ et l'on entendit les appels et les « au revoir », « profitez-en bien » des plus jeunes qui étaient restés aux portes de l'école. Les portières claquèrent, ainsi que les chaînes de sécurité. Puis leur cochère s'installa sur son siège avec un « han ! » d'effort et son poids se fit brutalement sentir. Les shamanes poussèrent chacune un cri d'encouragement adressé à leur attelage et les voitures se mirent en branle.
Au début, le gravier de la cour rendait les mouvements de la calèche inconfortables, saccadés, ce qui tira une grimace à chacun d'entre eux, surtout Manta. Seul Matamune ne paraissait pas incommodé.
– Allons, messieurs, souriez que diable ! s'amusa-t-il. Nous partons pour l'opéra !
Puis, ils atteignirent la route et le roulis de la voiture se fit soudain plus confortable. On se détendit, on plaisanta, Pino et Horo Horo entamèrent une discussion à bâtons rompus et Ryû disparut derrière un magazine. Yoh s'enfonça encore dans ses coussins et jeta un regard à Ren, perdu dans la contemplation du paysage. Inutile de commencer à discuter : il allait très certainement s'endormir dans les minutes qui suivraient.
Cela ne rata pas. Ils étaient partis depuis un quart d'heure à peine que Yoh sentit sa tête dodeliner et se laissa aller aux brumes du sommeil. De toute façon, il n'avait pas très bien dormi.
Il se réveilla dans un brouhaha de chuchotis et de rires discrets. Il releva la tête, encore dans les vapes et interrogea Manta du regard, juste en face de lui.
– Vous êtes trooop mignons, s'esclaffa celui-ci.
Et avant que Yoh ait pu comprendre, un grondement résonna près de son oreille. Le coussin sur lequel il était appuyé le repoussa vivement.
En fait de coussin, Yoh comprit alors qu'il s'était endormi sur l'épaule de Ren. Ren que ses yeux gonflés trahissaient. Ils avaient dû s'endormir tous les deux et tomber l'un contre l'autre.
Yoh pouffa de rire, imaginant la scène mais Ren paraissait prendre la chose très au sérieux et semblait extrêmement vexé. D'autant que Pino et Ryû se mirent à chantonner :
– Oh-les-za-mou-reux-euh !
– Arrêtez ça, siffla Ren, écarlate.
– Oh mais c'est chou, assura Ryû avec un sourire taquin. Vous feriez un si joli couple !
Matamune, dans son coin, haussa un sourcil narquois sous son chapeau, mais ne fit aucun commentaire.
– On aurait juré que vous l'aviez fait exprès, susurra Horo Horo, sarcastique.
– Ça suffit, s'écria Ren.
– Hum, intervint soudain Matamune. Soyez un gentleman, Ren, ne haussez donc pas le ton comme ça. Surtout pour si peu.
L'incident clos, ils retrouvèrent leurs occupations premières. Yoh se frotta les yeux et étouffa un bâillement. S'il n'avait pas été aussi fatigué, il aurait sans doute répliqué… oh bah, ce n'était que des plaisanteries. Qu'est-ce qu'il aurait pu y avoir entre lui et Ren ? Il n'avait jamais songé à une chose pareille et d'ailleurs, maintenant qu'il y pensait, elle lui paraissait encore plus ridicule.
Il se demanda si Achille et Lyserg avaient pu s'endormir l'un sur l'autre, eux aussi. Hmm, certainement pas, avec M. Maxwell qui surveillait, ils n'auraient pas pris ce risque.
Yoh se cala de nouveau au fond de sa place. Il espérait que, quand il se rendormirait, il tomberait plutôt sur l'épaule de Manta, ce serait plus facile à assumer. D'ailleurs, il valait mieux qu'il ne s'endorme plus du tout.
– On arrive quand ? demanda-t-il, l'air de rien, à leur professeur.
– Oh pas tout de suite, répondit l'esprit. Il y a encore plusieurs heures de voyage.
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Il s'endormit à nouveau mais cette fois, sa tête demeura bien droite. Il ne se réveilla qu'au moment où Ryû le secoua pour le déjeuner. On détela les chevaux et on étendit de grands draps blancs sur l'herbe. Les élèves pique-niquèrent dans la campagne verdoyante, de sandwichs, d'œufs et de fruits. Seuls Matamune et Manta s'abstinrent, le premier pour des raisons évidentes, le second parce que son estomac était encore un peu malmené par le voyage. Le déjeuner s'acheva dans la bonne humeur et l'on remonta vite en voiture. Dès qu'il fut rassit, Yoh sentit le sommeil s'emparer de lui. Il restait encore une heure et demi de voyage. Il pouvait bien se permettre une petite sieste digestive avant leur arrivée à la cour. À ses côtés, Ryû ouvrait grand les yeux pour s'empêcher de dormir, comme s'il craignait d'arriver tout froissé à la cour. Yoh songea qu'il risquait effectivement d'abîmer sa coiffure s'il dormait trop longtemps mais cet argument ne suffit pas à le convaincre de rester éveillé.
Lorsqu'on le tira du sommeil, il sut, aux visages extatiques de ses camarades, qu'ils étaient arrivés.
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