Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.


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XVIII

Hyperborée

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Un paysage urbain avait remplacé la campagne verdoyante autour d'eux. Les voitures avaient ralenti à l'orée de la ville et roulaient désormais sur des routes pavées bien moins cahoteuses que celles qu'ils avaient empruntées durant le voyage. Les calèches avaient beau avoir été étudiées pour être confortables, Manta avait détesté les sursauts du trajet. Ce fut avec soulagement qu'il vit arriver la fin du périple.

Ses camarades avaient déjà le visage collé au carreau, les yeux grand ouverts sur les splendeurs de la capitale. Manta préféra rester droit. De toute façon, même s'il se mettait aussi à bousculer les autres, il serait sans doute trop petit pour voir.

Lorsque Pino s'écarta pour remettre de l'ordre dans sa tenue, Manta put découvrir que des rangées d'immeubles aux nobles façades les entouraient. La voiture parvint au centre-ville, qui tira à Pino, Horo Horo et Ryû des exclamations émerveillées. Yoh et Ren se montrèrent plus mesurés, ce qui tira un sourire intérieur à Manta. Les Asakura comme les Tao possédaient toutes deux leur hôtel particulier dans le carré d'or de la capitale.

– Est-ce qu'on verra vos familles ? demanda-t-il soudain.

– Non, répondit Yoh. Les miens sont en voyage dans le Nord.

– Je ne sais pas, fit Ren. Aux dernières nouvelles ma mère était retournée dans ses terres avec sa suite.

– Tu n'as pas une sœur, toi ? interrogea soudain Pino. L'héritière de ton clan ?

– Elle est à Ozoresan-Fumbari. En dernière année.

– Comme la mienne ! s'écria Horo Horo. Sauf qu'elle est un peu plus jeune.

– Pareil pour moi, fit Manta.

– Moi, j'ai une cousine, là-bas, fit Pino. Mes parents n'ont pas réussi à avoir de fille.

– Ah pas de chance, fit Ryû. Chez moi, c'était pareil.

– Moi non plus, je n'ai pas de sœur, fit Yoh, alors ma mère parle d'adopter une jeune fille.

– Oh, c'est vrai ? Alors ça veut dire que tu devras l'épouser ? s'écria Horo Horo.

– Sans doute, fit Yoh, qui ne tenait visiblement pas à s'épancher sur le sujet. Vous ne les avez pas revues depuis longtemps, vous, vos sœurs ?

– Pas depuis un an, répondit Manta. On ne s'entend pas toujours bien.

– Moi ça fait depuis cet été, dit Ren. Mais je lui ai écrit, y a quelques temps.

– Moi ça fait des années que je n'ai pas vu ma cousine, réfléchit Pino. Hmm. Oui, au moins. Je ne sais même plus à quoi elle ressemble. C'était une fille réservée.

La conversation se tarit et la contemplation des merveilles de la capitale reprit. Il y avait le grand muséum d'histoire naturelle, le palais des arts, les instituts, le grand temple, et puis des rues bordées d'arbres, des fontaines à jets, des places ornées de monuments, des statues, des promenades.

Les passants flânaient, nobles dames et jolis messieurs, parfois accompagnés d'enfants, parfois d'amis, parfois d'animaux de compagnie, bien souvent de fantômes. Ryû se mit à commenter les mises des citadins et à s'ébaubir des tendances arborées en ville. Manta lui aussi les regardait et commença subitement à s'inquiéter pour sa garde-robe. De lui, Horo Horo et Pino, c'était surtout ce dernier qui complexait. Les origines provinciales de la famille Graham se reflétaient dans les goûts vestimentaires de leur camarade, rarement au fait des toutes dernières modes. Horo Horo, à la différence de son meilleur ami, n'éprouvait que peu de gêne et ses choix vestimentaires étaient généralement originaux et intemporels. À côté d'eux, dont les lignées shamaniques étaient irréprochables, Manta faisait figure de nouveau riche. Les Oyamada avaient de l'argent. Il ne s'était jamais vu refuser quoi que ce soit et possédait beaucoup plus de vêtements, de chaussures et d'accessoires, souvent luxueux, que ses colocataires. En revanche, il craignait plus que tout de faire preuve de mauvais goût et de paraître vulgaire et tape-à-l'œil. À l'école, il avait parfois eu à souffrir du snobisme de certains rejetons des plus grandes familles de la cour, et si aucun de ses amis ne lui avait jamais fait remarquer sa parenté médiocre, il savait que ce serait très différent ici.

Ce n'est que pour deux jours, voulut-il se rassurer. Et de toute façon, nous serons toujours en groupe. Personne ne me remarquera.

Néanmoins, l'angoisse était là, sourde, tapie dans sa tête.

Les voitures quittèrent le centre-ville, ses boutiques et ses grands bâtiments officiels pour se diriger vers les quartiers ouest où se trouvaient les théâtres, hôtels, restaurants, l'opéra royal ainsi que l'hippodrome et les arènes. Ce haut-lieu des spectacles était d'ailleurs assez peu éloigné de l'académie Ozoresan-Fumbari. Les garçons regrettèrent de ne pas pouvoir admirer l'opéra avant d'arriver à l'hôtel. Matamune leur rappela alors que leur cochère devait avoir hâte que l'on décharge leur voiture pour mettre fin à son over soul.

– Le transport shamanique est un travail lourd et complexe, expliqua-t-il. Il faut non seulement connaître les chevaux, savoir se battre pour assurer la sécurité des passagers mais aussi être capable de maintenir un over soul pendant de longues heures. Mais nos cochères ont reçu un entraînement spécial pour cela, rassurez-vous, le véhicule ne risque pas de disparaître d'un coup.

Il y eut un silence empli de respect.

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On arriva enfin et les élèves descendirent, courbaturés, ensommeillés et enthousiastes. C'était un grand immeuble aux façades ornementées dont le hall étincelait de mille feux. Un portier les accueillit tandis que le personnel aidait les cochères à décharger les bagages et s'entretint avec M. Maxwell, toujours aussi impeccable malgré les heures de voyage. Puis on les conduisit à travers l'immense escalier en colimaçon recouvert d'un tapis rouge sombre et mousseux, jusqu'à leurs chambres. Manta glana quelques informations au passage et apprit par les grands que Hoshigumi réservait chaque année dans cet hôtel et qu'on leur accordait un étage entier, dans lequel les suites étaient réorganisées en dortoirs.

Pour couper court à toute dispute, jalousie, faux espoirs et reproches, le directeur distribua les chambres par promotions et sépara les quatrième et les cinquième année en deux. Les troisième cycle étaient assez peu nombreux pour être casés dans une suite à eux seuls, tout comme les professeurs.

– Ça veut dire que Maxell, Diaz, Jackson et Karim vont dormir dans la même chambre ? chuchota Horo Horo à l'oreille de Manta, goguenard.

Les deux garçons pouffèrent de rire silencieusement. Ils ne s'arrêtèrent que lorsque le regard sévère du directeur passa sur eux.

Finalement, le groupe de Manta obtint de rester dans la même chambre. Ne s'y rajouta que Chocolove, dont la mine morose jeta un froid sur le petit clan. Ryû s'efforça aussitôt de lui remonter le moral et son bavardage se mit à résonner dans la chambre, en un agréable bruit de fond.

Manta admirait les moulures du plafond et faillit se heurter à un des lits, qu'il adopta aussitôt. Yoh s'installa à sa droite et Horo Horo à sa gauche. Les garçons déballèrent quelques affaires et passèrent à la salle de bains, grandiose avec son marbre, ses cuivres étincelants et sa rafraîchissante plante grimpante qui montait jusqu'au plafond. Des miroirs couvraient les murs, permettant de se voir en pied, et la vasque qui servait de baignoire promettait des bains fort agréables.

– C'est presque dommage de ne rester que deux jours, remarqua Horo Horo.

On annonça ensuite qu'on leur donnait quartier libre pour vingt minutes, le temps qu'ils puissent se rafraîchir et se changer, et qu'ensuite, on irait se promener en ville et voir les boutiques. Cette nouvelle fut reçue avec de véritables cris de joie et, à partir de là, Ryû devint absolument infernal. Manta et Yoh commençaient à envisager de monter une opération pour lui arracher Chocolove mais, à leur grande surprise, ils constatèrent que le bel amoureux transi commençait à se dérider – en compagnie du soupirant notoire de son amour perdu, si ça n'était pas paradoxal – et qu'il paraissait même admirer l'entrain de Ryû. Ils les laissèrent donc et entreprirent de se changer.

Manta choisit un kilt à carreaux rouges, des chaussettes montantes, une chemise noire et une veste assortie. Un bandeau venait compléter la tenue, ainsi qu'un pendentif et des bracelets en or. Il espérait que cela ne ferait pas trop… il aurait peut-être dû choisir entre telle ou telle pièce, plutôt que de toutes les mettre. Mais en même temps, ils n'avaient pas souvent l'occasion de porter leurs vêtements « civils » à l'école et…

– Manta, tu es vraiment trop chou, là-dedans, glissa Ryû au passage.

Et sur cette validation experte, le débat intérieur fut clos.

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La visite des boutiques fut beaucoup trop courte mais on n'y prêta peu d'attention. Le fourmillement qui habitait les élèves depuis la veille reprenait. Il s'accrut, même, lorsqu'ils passèrent devant de grands affiches annonçant la première du Bel au Bois dormant.

Avant de s'en retourner, on compta et on recompta les élèves, on faillit perdre Lee et Boris qui s'étaient éclipsés on ne savait trop où et le directeur frôla l'apoplexie mais on parvint à revenir à temps à l'hôtel pour une collation légère avant d'aller se changer. Alors, le grand défilé commença.

L'étage réservé par l'école se transforma rapidement en ruche bourdonnante, en loge de théâtre en effervescence, tout le monde se remit à courir partout, à chercher ses affaires, à en emprunter d'autres, à paniquer, à s'exciter, à hausser le ton. Il fallut toute l'autorité du directeur, assisté du calme olympien de Jackson et de Matamune pour restaurer un semblant d'ordre.

Une fois habillés, les élèves rivalisaient de beauté. La magnificence était à l'ordre du jour. Rien ne semblait être de trop. Pascal rutilait sous l'or de ses bijoux et échangeait des œillades provocatrices à un Daitaro furieux en kimono de feu. Ryû, flamboyant dans un ensemble noir et blanc à pois bleus minuscules, qui faisait apparemment référence à l'œuvre d'une artiste contemporaine, s'était lancé dans une grande conversation sur l'art de la mode avec Chocolove, ébouriffant de rose. Les deux garçons n'interrompirent leur conversation que lorsque parut Lyserg, en pantalon crème et gilet vert tendre, les joues repoudrées, tellement mignon qu'il en aurait fait pleurer un régiment. Achille et Reoseb le suivaient, angéliques. Nichrom détonait au milieu d'eux en noir et sable, des tresses moirées sur les épaules. Même Ren avait fait un effort de distinction, quoique son costume noir assorti d'un jabot brodé soit résolument androgyne.

Manta se sentait minuscule au milieu de ses condisciples et jetait des regards timides à Yoh qui, malgré sa simplicité désinvolte, vibrait d'élégance dans son orangé vif. Le jeune garçon fut soulagé de voir apparaître Horo Horo, paré des insignes de son clan, tunique, bandeau et manteau assortis, très séduisant mais bien moins chic que les autres. Pino le suivait avec un large sourire, rassuré par le manteau que lui avait prêté Ryû et la ceinture de Yoh.

Dès qu'on se fut assuré qu'il ne restait plus personne à l'étage, on s'emmitoufla du mieux qu'on put et l'on sortit pour rejoindre les voitures qui attendaient de nouveau dans la rue. Puis, on partit enfin pour l'opéra royal.

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Des oh et des ah s'élevèrent à la vue de l'édifice majestueux. Manta s'immobilisa, subjugué. De forme cubique, l'opéra était couronné d'une gigantesque toiture pentue et miroitante. La façade s'ornait de statues et figures bariolées en tout genre : fantômes et esprits, princesses et princes, nymphes et kappa, loups et dragons, dieux et démons. Des banderoles flamboyantes flottaient à intervalle sur l'esplanade, annonçant le ballet et les concert qui devaient être donnés pour la semaine. Une volée de marches conduisait aux grandes portes, devant lesquelles se pressaient les ouvreurs, chauffeurs, voituriers, ainsi que des courtisans en grande tenue.

– Vous croyez que Hao sera là ? chuchota Nichrom, les yeux plein d'étoiles.

– Hmph, lui répondit Daitaro en vérifiant son allure dans le reflet d'une flaque d'eau.

– C'est possible, souffla Manta, qui n'avait pas songé à cette éventualité.

Il sentit soudain ses jambes flageoler et inspira profondément pour se calmer. Personne ne te remarquera, imbécile, songea-t-il.

L'intérieur de l'opéra laissa l'ensemble de la classe de quatrième année sans voix. Derrière eux, les grands de cinquième, sixième, septième année, crânaient avec l'air blasé de ceux qui connaissent la maison et couvraient leurs cadets de regards supérieurs.

– Pas mal, fit remarquer Namari d'une voix hautaine qui fit s'esclaffer Mohammed et Midori.

Le grand vestibule était tout en dorures, boiseries et tapis rouges. Des portraits de grands noms de la danse, de la musique et des arts plastiques les surplombaient depuis leurs murs. Manta contempla ces figures féminines avec admiration, s'amusant à les reconnaître ci et là, en compagnie de Pino et Horo Horo. Les deux provinciaux ne se quittaient pas d'une semelle, fascinés par l'opulence et surtout le raffinement de ce haut-lieu de la capitale.

Après avoir admiré le vestibule qui se remplissait à vue d'œil depuis le grand escalier et les galeries supérieures, les élèves rejoignirent la grande salle, tout frétillants d'impatience. Le cœur de Manta battit lorsqu'on les appela pour les placer.

La première chose qu'ils virent fut l'immense rideau rouge et or qui masquait la scène. Puis, les regards s'éparpillèrent pour contempler les alentours. Une chaude lumière dorée éclairait le théâtre. Ils se trouvaient au centre du grand opéra, sous la coupole. La salle, très haute, s'élevait en une forme pyramidale aux allures de temple. Le plafond aigu était fait de mille et mille strates de bois de coloris clairs qui, en attendant le spectacle, viraient tour à tour au multicolore et se mélangeaient au-dessus de leurs têtes pour recréer par intervalles mosaïques, mandalas ou tableaux célèbres.

En-dessous de ce décor boisé surréaliste, s'étendait un parterre immense et déjà considérablement rempli. Les fauteuils tendus de velours rouge disparaissaient peu à peu sous les tenues d'apparat et les manteaux de brocart. Sur les côtés, on trouvait les baignoires et les premières loges, de plus en plus grandes à mesure que l'on avançait vers le fond de la salle. La plupart étaient encore vides et celles qui ne l'étaient pas s'emplissaient de tout ce que la capitale offrait de plus glorieux et de plus beau.

Hoshigumi n'avait pas réservé de loges, c'eut été trop complexe et trop onéreux, malgré les généreuses contribution des fidèles mécènes de l'école. En revanche, l'académie avait sa place dans la deuxième galerie d'amphithéâtre, au-dessus des loges, juste avant le dernier étage, ce paradis qu'on appelait parfois d'un nom moins sympathique.

Leurs fauteuils atteints, Manta s'installa entre Yoh et Ren et, après avoir constaté qu'il voyait parfaitement bien depuis sa place, l'abandonna vite pour se pencher par-dessus la balustrade.

C'était assez fascinant d'observer les membres de la cour, même de si haut. Là, des femmes contemplaient la salle de leurs petites jumelles, altières, dans leurs costumes sombres ou leurs kimonos austères. À leurs côtés, se pressaient le tulle, le satin, la soie, le taffetas et les bijoux qui rutilaient sur la peau laiteuse des hommes. Et puis, il y avait ce grande vide qu'ils ne pouvaient manquer d'apercevoir, surplombant légèrement le parterre : c'était la loge royale, la plus spacieuse et la plus richement décorée, dans laquelle le fauteuil de Hao attendait, vide, entouré de chaises plus modestes.

Bientôt, Manta entendit murmurer un nom qu'il reconnut. Suivant les regards et les doigts qui s'efforçaient de désigner sans en avoir l'air, il constata la présence d'un homme en noir, vêtu de façon quasi-féminine, dans la loge royale. Rakist, le conseiller de Sa Majesté.

– Cessez de montrer du doigt, comme ça, intervint M. Maxwell, indigné, à voix basse. Et tenez-vous un peu, je vous prie !

– Est-ce que Hao doit arriver bientôt ? demanda Daitaro, les yeux élargis par l'avidité.

– Le spectacle ne commencera pas sans sa présence, répondit tranquillement Matamune.

Nichrom poussa un petit glapissement d'excitation et Reoseb, assis à côté de lui, le dévisagea avec ahurissement.

– Ce serait merveilleux si on pouvait l'approcher, soupira Achille sans aucune retenue, les yeux dans le vague.

– Même si tu étais juste en face, Sa Majesté ne te remarquerait même pas ! ricana Daitaro.

Son visage crayeux de geisha était toujours déformé par la cupidité. Il mettait presque Manta mal à l'aise. Il détourna les yeux et ses pensées se perdirent vers les sélections futures. Il avait déjà quelques idées de chorégraphie pour sa variation mais n'avait pour le moment rien commencé. Il en était encore au stade intellectuel de la chose. En fait, il espérait que le ballet qu'ils allaient voir l'inspirerait ou le motiverait, du moins.

Alors qu'il était plongé dans ses réflexions, il s'aperçut qu'une femme assise en face, dans la loge du dessous, le regardait. Non, il devait se tromper… il jeta un regard autour de lui, revint à la femme et celle-ci lui sourit, sans le lâcher des yeux. C'était donc bien lui qu'elle regardait. Elle était vêtue d'un élégant costume aux manches garnies de dentelles, un jabot autour du cou, une cape jetée par-dessus l'épaule et une rapière ouvragée à sa ceinture. Sa chevelure nattée très serré retombait sur ses épaules en fines lanières blondes. Manta ne parvint pas à détacher son regard d'elle ni à faire comme si de rien n'était. Ne savant comment agir, il esquissa un petit sourire, du coin de la lèvre, auquel la jeune femme répondit immédiatement par une œillade brûlante. Puis, elle darda une langue pointue entre ses dents, l'espace d'une demi-seconde, dans un geste réslolument suggestif.

Manta se sentit virer à l'écarlate et s'enfonça dans son fauteuil, paniqué.

– Qu'est-ce qui t'arrive ? lui demanda Yoh.

– C'est cette femme, en face…

Manta déglutit, brûlant de honte.

– Je ne sais pas ce qui lui a pris, gémit-il à voix basse. Elle m'a fait un signe... C'était… très gênant.

– Qu'est-ce qui se passe ? demanda à son tour Ryû, assis à côté de Yoh.

Celui-ci lui raconta l'incident et Ryû s'esclaffa.

– Pff, toutes les mêmes. T'inquiète Manta, tu en verras d'autres. Tout de même, dommage qu'elle ne soit qu'en troisième loge ! Ce ne doit pas être quelqu'un d'important.

Écarlate et encore sous le choc, Manta ne sut que répondre. Mais alors, ils furent interrompus par l'exclamation d'Achille, un peu plus loin :

– Hao !

Aussitôt, chacun se tourna vers la loge royale pour apercevoir Sa Majesté. Les élèves se tordirent le cou mais la silhouette vêtue de rouge, aux longs cheveux noirs, qui avait brièvement salué depuis son balcon, recula au fond de la loge, là où les jeunes gens ne pouvaient plus l'apercevoir. Aussitôt le noir se fit et l'on se rassit pour admirer le lever de rideau.

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Dès les premières notes de musique, Manta en eut le souffle coupé. Au moment où les lumières éclairèrent la scène, il se remit à respirer, soufflé par la beauté du spectacle.

Il avait déjà été voir des ballets avant. Ce n'était pas nouveau pour lui comme cela pouvait l'être pour Pino ou Horo Horo. Mais il n'avait jamais été à l'opéra royal et rien de ce qu'il avait pu admirer n'avait la force, la beauté, le panache de ce qui se trouvait à présent sous ses yeux. Aucune autre représentation ne lui avait causé cette sensation presque douloureuse d'absolue perfection. Le ballet était tout simplement sublime.

Le spectacle passa comme dans un rêve. À l'entracte, ils n'arrivèrent même pas à discuter, tout à leur émerveillement. Seuls quelques uns parvinrent à exprimer leurs émotions, comme Pascal, Mohammed, Silva ou Ryû. Ce dernier était d'ailleurs intarissable, que ce soit sur la danse, la musique, les décors et les costumes. Il ne changea de sujet que lorsque son regard se posa sur l'une des loges d'honneur. Manta crut alors que ses yeux allaient jaillir de leurs orbites :

– Oh regardez c'est Sharona !

La créatrice de mode était une grande femme blonde à la chevelure plaquée sur le crâne, qui arborait un fourreau bleu lamé presque masculin et discutait avec animation. Elle était entourée d'autres femmes toutes plus séduisantes les unes que les autres.

Ryû, ébloui, commença à chuchoter à toute vitesse, jusqu'à ce que Jackson lui suggère de se calmer. Puis, on sonna la fin de l'entracte et la magie reprit. Un tonnerre d'applaudissements monta des rangs de l'académie Hoshigumi à la fin du ballet. Transportés, les élèves étaient cette fois devenus beaucoup plus bavards. Manta ne put s'empêcher de presser Yoh de questions, bien qu'il n'ait pas l'air de vouloir discuter. Il lui confia avoir préféré la musique à la chorégraphie, ce que Manta ne comprit pas. Ryû, Pino et Horo Horo, en revanche, étaient époustouflés et Ren affichait un regard étrange, comme s'il venait de découvrir un autre monde.

Les pensées de Manta voltigeaient dans sa tête, telles les étoiles qu'ils avaient vues sur scène. Il songea à sa variation. Au public devant lequel il la présenterait. Au costume qu'il pourrait porter. Au silence, au noir dans la salle. Il en avait presque des fourmis dans les jambes, tant il avait envie de danser, à présent. Pour un peu, il aurait sauté sur scène pour se lancer dans une improvisation.

En quittant la salle, à regrets, ils espéraient entrevoir Hao mais sa loge était déjà vide. Même Rakist avait disparu. Et la foule était bien trop pressante et nombreuse. La vue d'un jeune homme ravissant, au cheveux noirs piqués d'or et en manteau d'écarlate créa cependant une certaine émulation parmi les élèves.

– Regardez ! s'écria Mohammed avec un grand sourire, c'est Yôken !

– Ah mais oui, s'exclama Namari. Allons voir ce qu'il devient !

– Hmm, oui, nous pouvons essayer, les modéra le directeur en replaçant ses lunettes.

– Qui ça ? fit Reoseb.

– Yôken Asakura, enfin, lui répondit sèchement Daitaro. Celui qui a été choisi l'année dernière.

– Il est de ta famille, Yoh, je suppose ? demanda Achille.

– Oui, c'est un cousin. Mais je ne le connais pas bien. On ne s'était jamais vus avant l'école…

– C'est drôle que Hao l'ait choisi lui, fit remarquer Chocolove (qui surprit tout le monde car il n'avait pas desserré les lèvres depuis leur arrivée à l'opéra). Je veux dire… c'était quand même la promotion de Namari et de Mohammed…

Les autres ne relevèrent pas mais échangèrent des regards surpris. Manta n'y avait jamais songé mais maintenant qu'on le lui faisait remarquer, il ne pouvait pas nier que ce Yôken semblait… il était très beau, bien sûr, mais à côté de ses fringants anciens camarades… il se dégageait de lui quelque chose de fade. Pas une douceur tranquille comme celle de Yoh mais une pâleur, une sorte d'inconsistance. Cela pouvait être une qualité appréciable mais, à première vue, il n'aurait pas trouvé ce caractère très adapté à la vie de la cour.

Wat allait relancer Chocolove sur ce sujet quand la voix de Matamune les interrompit :

– Il vaudrait mieux ne pas parler de ce qui ne nous concerne pas.

Le ton du fantôme était léger en apparence mais sa voix comportait une note d'avertissement suffisante pour écarter toute réplique.

Namari, Mohammed et leurs camarades de promotion revinrent bientôt, ravis d'avoir revu leur ancien condisciple, quoique brièvement, car Yôken était attendu dans la voiture de Hao, et l'on se prépara à partir.

En partant, Manta jeta un dernier regard à l'édifice majestueux et songea qu'il serait bien revenu assister à un ballet tous les autres soirs du reste de sa vie. Un jour peut-être… un jour peut-être qu'il travaillerait là… Non, non, c'était idiot. Mieux valait ne pas rêver à ce genre de choses. Il était impensable même après des années d'étude qu'il arrive ne serait-ce qu'à la cheville d'un des danseurs qu'il avait vus ce soir.

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Une fois de retour à l'hôtel, même le directeur avait conscience qu'il serait impossible de les faire dormir. Les plus âgés, notamment les troisième cycle, qui avaient déjà été à de maintes reprises à l'Opéra étaient les seuls à bâiller légèrement, leur enthousiasme peu à peu retombé. La classe des quatrième année, en revanche, n'était tout bonnement pas capable d'aller se coucher après un tel spectacle. Ils en vibraient encore tous en chœur. Manta se demandait d'ailleurs si on ne s'était pas débrouillé pour les caser dans les mêmes chambres justement pour cette raison. Ce devait être tous les ans la même chose.

Après s'être déshabillés, démaquillés, changés, les élèves et leurs professeurs se retrouvèrent dans une des suites occupée par la classe de Manta pour discuter du ballet autour d'un thé de minuit. La conversation s'étira dans la nuit et les plus vieux, professeurs et étudiants, furent les premiers à dodeliner de la tête. Karim s'endormit carrément au beau milieu de sa discussion et se mit à ronfler. Après quelques rires, on le réveilla et le professeur annonça qu'il allait se coucher. Sa déclaration fut suivie d'autres départs, notamment d'élèves du troisième cycle. Il ne resta bientôt plus que des quatrième et des cinquième année. Finalement, à la surprise générale, le directeur, dernier adulte restant, se leva et leurs souhaita la bonne nuit.

– Je sais qu'il ne servira à rien de vous envoyer vous coucher, décréta-t-il. Mais n'oubliez pas que nous nous levons demain matin pour une visite des coulisses de l'Opéra. Ceux qui ne seront pas prêts pour dix heures tapantes resteront ici.

Puis il leur adressa un regard qui signifiait « À bon entendeur… », du haut de ses lunettes, et alla se coucher.

Chacun évalua sagement le nombre mince d'heures qu'il leur restait pour dormir et beaucoup choisirent prudemment de l'imiter. Il ne resta bientôt plus que quelques téméraires comme Namari, Pino et Horo Horo, ou encore quelques exaltés comme Ryû ou Chocolove qui paraissaient absolument hors d'état de dormir.

Manta lui-même y serait bien allé mais une sorte de torpeur s'était emparée de lui et il n'arrivait pas à quitter son confortable fauteuil. Il sentait ses yeux se fermer de plus en plus régulièrement et le sommeil le gagner mais ne trouva pas la motivation nécessaire pour rejoindre son lit.

Je vais dormir ici, pensa-t-il. Je vais finir par dormir ici. Je vais… dormir… ici…

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Une voix le réveilla soudain.

– Hé Manta !

L'adolescent sortit de son semi-sommeil et cligna des yeux. Le visage empli d'exaltation de Pino se trouvait juste devant lui. Un instant effrayé, il jaugea la lumière et comprit que non, tout allait bien, il n'avait pas trop dormi, ce n'était pas encore le matin.

– Quoi, grommela-t-il.

– Te rendors pas, écoute plutôt. Tu sais qu'on n'est pas loin de l'académie Ozoresan-Fumbari, l'école de filles ?

– Moui, soupira Manta. Et alors ?

– Tiens-toi bien, je viens de parler à Namari. Il dit qu'il connaît le moyen de s'y introduire !

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