Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.
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XIX
Les voleurs de feu
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Orphelin de basse extraction, Wat n'avait jamais vu la capitale. Il avait grandi dans une famille de petits shamans, qui l'avait recueilli « charitablement » et qui avait fini par lui reprocher le pain qu'il mangeait. Il ne leur était reconnaissant que d'une seule chose : l'avoir inscrit aux examens d'entrée de Hoshigumi. Ils l'avaient fait essentiellement parce que la célèbre école de garçons offrait quelques rares bourses et qu'ils espéraient ainsi n'avoir pas un sou de plus à débourser pour sa scolarité. C'était donc à eux qu'il devait ses entrées dans la haute société. Car si Wat ne se faisait aucune illusion sur son avenir en tant que danseur professionnel, il avait bien conscience des avantages considérables qu'offrait l'appartenance, même fugace, à cette grande famille qu'était Hoshigumi.
Durant la visite des coulisses de l'opéra royal, en contemplant les immenses machineries cachées derrière le rideau de scène, Wat songeait que, s'il n'avait pas été élève à Hoshigumi, jamais il n'aurait pu faire ce voyage, ni voir ce qu'il avait vu.
La visite de l'opéra les occupa le reste de la matinée. Contrairement à ce qu'espéraient certains, ils ne rencontrèrent pas les danseurs, qui travaillaient déjà, mais ils croisèrent de nombreuses techniciennes et machinistes. Wat comprit avec ahurissement que l'espace qu'ils voyaient depuis leurs places n'était que la partie émergée de l'iceberg : en réalité, la scène était le fond d'un gouffre immense. Au-dessus, s'étendaient des mètres de vide, où pendaient décors, rideaux, lumières. La profondeur réelle était vertigineuse, que l'on regardât vers le haut ou vers le bas. On leur montra également les trappes qui ouvraient sur des abysses insoupçonnées, ainsi que l'arrière de la scène où étaient entreposés les décors. On leur fit voir ensuite les accès aux loges, sans les mener plus loin dans l'intimité des artistes, puis on les conduisit à la superbe bibliothèque de l'opéra, ainsi que dans les salons privatifs, la salle de réception et les galeries. Wat dut reconnaître qu'il était loin d'imaginer que le théâtre recelait de telles merveilles.
Après cela, ils se regroupèrent sur l'esplanade et reprirent le chemin de l'hôtel pour aller déjeuner. Le repas achevé, ils avaient le droit de se reposer puis d'accompagner leurs professeurs en ville pour une petite séance de shopping avant de retrouver les voitures pour retourner à l'école. C'est au moment où l'on annonça que l'on se reposerait une heure avant de retourner en ville que Wat constata que quelque chose ne tournait pas rond.
Il avait bien discerné quelques messes basses durant la visite du matin mais alors, il avait eu l'impression que ses camarades ne voulaient tout simplement pas déranger le travail du personnel. En revanche, les regards au cours du déjeuner lui avaient mis la puce à l'oreille. Quelque chose se tramait du côté du petit groupe de Yoh et de Manta. Cela se voyait aux airs de conspirateurs de leurs proches amis. Quelque chose avec quoi Namari, à voir sa tête, devait avoir un rapport. Aussi, d'emblée, Wat trouva cela louche. Les voyant s'éclipser en groupe à peine leur table débarrassée, il se leva à son tour, s'excusa auprès de ses voisins et fit mine de retourner à sa chambre.
Les chuchotis provenaient essentiellement de Pino, Ryû et de Yoh. Horo Horo et Ren restaient de marbre et Manta affichait une mine coupable qui en disait long. Sans se faire voir, Wat se rapprocha.
– …si on ne revenait pas à l'heure ! T'imagines ? sifflait Manta entre ses dents.
– Tout se passera bien Manta, tenta de le rassurer Pino. Ça va être drôle, tu vas voir.
– On doit être rentrés pour dix-huit heures trente, c'est amplement suffisant ! rétorqua Ryû. De toute façon, on y va juste pour voir un peu, on ne va pas rester ! Ce serait complètement…
– Moins fort, coupa Ren.
Les garçons se tournèrent dans la direction de Wat et celui-ci comprit qu'il n'arriverait pas à feindre de ne pas être là depuis longtemps.
– Coucou ! lança-t-il joyeusement, à cours d'idée.
Six paires d'yeux suspicieux le dévisagèrent. Wat allait passer comme si de rien n'était quand la voix tranchante de Ren l'arrêta.
– Tu as tout entendu, hein ?
Bon, se dit Wat. Il a raison. Inutile de tourner autour du pot.
– Oui, répondit-il avec désinvolture. J'ai entendu que vous alliez faire un truc interdit. Et je m'en fiche pas mal, si vous voulez savoir.
Ce n'était pas tout à fait vrai. La chose avait légèrement perdu de son intérêt maintenant qu'il savait qu'il ne s'était pas trompé. Mais il demeurait curieux de ce que le petit groupe avait planifié.
– Dites les amis, commença Yoh.
Ryû et Manta lui jetèrent un regard complice et hochèrent la tête.
– Non, décréta Ren. Mauvaise idée.
– Pourquoi ? Ce n'est pas juste si on garde ça pour nous, rétorqua Pino. Il faut en faire profiter tout le monde !
Ren leva les yeux au ciel.
Ils vont me faire entrer dans la conspiration, en conclut Wat. Intéressant… Sa curiosité renaissait de ses cendres. Les autres commencèrent à échanger des regards : visiblement, personne n'osait être le premier à cracher le morceau. Un silence gênant commençait à s'installer quand des bruits de voix montèrent de l'escalier. Wat n'eut pas besoin de se retourner pour deviner qu'il s'agissait de Lyserg et Achille. Le groupe de rebelles fixèrent les escaliers avec anxiété et Wat constata avec amusement le soulagement qui naissait sur leurs figures en reconnaissant les deux garçons.
Le couple de la classe s'interrompit en constatant l'encombrement du couloir.
– Qu'est-ce qui se passe ? voulut savoir Lyserg. Un problème ?
– Aucun, assura Yoh. On discutait.
– Ah bon ? Ça a l'air grave, insista gentiment le délégué des élèves. Vous avez l'air de gens qui ont fait une bêtise et qui ne savent pas comment l'annoncer.
Lyserg, nota Wat, avait le sens de l'observation.
– En fait…
– Eh bien…
– Namari nous a parlé d'un plan pour entrer dans l'école des filles, lâcha soudain Pino.
C'était donc ça, se dit Wat. En voilà une bonne bêtise.
– Pino ! protestèrent Ren et Manta en chœur.
– Oh quoi, ça va, soupira l'intéressé en se recroquevillant. On peut leur en parler, à eux.
Lyserg et Achille accusèrent le coup et la tête de classe se redressa.
– C'est encore plus grave que je croyais, alors, ironisa-t-il. Vous n'allez quand même pas faire ça ?
– Et pourquoi pas ? demanda Ryû sur un ton légèrement froid. Ce sera drôle. Joignez-vous à nous, si le cœur vous en dit.
– Lyserg a raison, c'est une idée plutôt stupide, intervint Wat sur un ton nonchalant.
Tout le monde se tourna vers lui, comme s'il avait été momentanément oublié.
– Vous pensez vraiment passer inaperçus ? demanda-t-il avec curiosité. Que ce soit auprès de nos profs ou des leurs ?
– Eh bien...
– Vous êtes au courant qu'à la base, Ozoresan est une académie militaire, n'est-ce pas ?
Il y eut un échange de regards embarrassés. Ils avaient sans doute pensé à tout le reste, sauf à ça.
– Namari dit qu'il l'a déjà fait, repartit Ryû.
– Namari, ricana Wat.
Il secoua la tête.
– Vous lui faites confiance ?
– Pas toi ? fit Yoh avec surprise. Pourtant c'est toi qui le connais le mieux, non ?
– Justement.
– Tu crois qu'il nous dénoncerait ?
– Non, ce n'est pas son genre, mais…
Comment leur expliquer cela ? L'humour de Namari était bien trop complexe et subtil pour qu'il le saisisse comme ça, en quelques minutes. Avant qu'il ait pu reprendre son argumentation, Lyserg demanda :
– Vous n'avez pas peur de… d'être surpris par des filles, justement ? Je veux dire…
Tout le monde voyait ce qu'il voulait dire et les conjurés échangèrent un regard de malaise.
– On ne s'en approchera pas, bredouilla Manta, un peu rouge. On restera loin. C'est juste pour quelques minutes.
– Vraiment, fit Lyserg. Et à part ça, vous avez idée des conséquences qu'il y aura, si vous vous faites prendre ?
– Si on se fait prendre, rétorqua Ren, autant être le plus grand nombre possible. Une faute collective est toujours moins lourde à porter qu'une faute individuelle.
– Ce n'est pas faux, admit Wat. Mais ça reste risqué.
– Je trouve ça ridicule, martela Lyserg en secouant la tête pour marquer sa désapprobation.
– Vous ne voulez pas venir, alors ? demanda Pino.
– Sans façon, fit joyeusement Wat.
Son refus les étonna davantage. Avec sa réputation sulfureuse (si tant est que l'on puisse en avoir une à Hoshigumi), cela avait de quoi surprendre. Mais il n'était pas passé à travers les mailles du filet disciplinaire toutes ces années sans avoir appris à mesurer le risque. Et celui-là était multiple. Cacher des ouvrages érotiques interdits dans ses affaires, facile. Flirter avec un professeur, délicat mais gérable. Mais s'introduire dans une caserne remplie de femmes dans la force de l'âge, ça, c'était un coup dont il ne se remettrait pas si on l'y prenait. Il feignait l'indifférence mais sentait bien tout le sérieux de la chose : il ne tenait pas à ce qu'on le mette à la porte, ni à perdre sa bourse.
– Et toi, Achille ?
Lyserg se tourna vers son compagnon avec un soupçon d'inquiétude. Le joli garçon eut un gracieux sourire et déclina :
– Je pense que c'est une folie et que ça va mal se finir. Mais allez-y, libre à vous de vous faire renvoyer, si ça vous chante. Ça fera moins de concurrence. Tu viens, Lyserg ?
Ce dernier lui emboîta le pas et jeta un dernier regard sévère à ses camarades.
– Réfléchissez, lança-t-il. Ça n'en vaut vraiment pas la peine. Venez plutôt en ville avec nous !
– Oh laisse-les, soupira son petit ami en l'entraînant par le bras. Ils ne pourront pas dire qu'on ne les aura pas prévenus.
Wat fixa le dos droit du jeune garçon avec dégoût. La réjouissance qu'il avait perçu chez Achille au moment où il envisageait la punition future lui répugnait. Il trouvait lui-même l'inconséquence de ses camarades plutôt agaçante : aucun d'entre eux n'avait l'air de se rendre compte de tout ce qu'ils risquaient de perdre s'ils étaient pris. Ce serait un gâchis monumental, qui pouvait compromettre tout leur avenir... Mais non. En réalité, ce qui l'agaçait, c'était bien la possibilité qu'ils se fassent prendre et qu'ils s'en tirent. Parce qu'ils étaient les fils de tel ou tel clan, parce que leurs parents étaient les mécènes de l'école, parce qu'on plaçait des espoirs de sélection sur leurs épaules... Parce que magouilles, pistons, politique et copinage. En un mot, privilèges. Des privilèges que lui-même ne possédait pas. L'école se moquait bien de se mettre sa famille à dos ou de le perdre, lui qui était encore le dernier de la promotion cette année. Peut-être même paierait-il pour les autres, qui sait ? Il se voyait déjà face au directeur, le visage sévère du maître lui enjoignant de monter faire ses valises pendant qu'on écrirait chez lui. Peut-être enverrait-on une petite voiture pour le chercher, à moins qu'on ne lui suggère de prendre la malle-poste pour rentrer. Et ensuite, il deviendrait ce qu'il pourrait. Quel autre de ses camarades risquait réellement une telle sanction ?
Malgré cela, contrairement à Achille, il ne leur souhaitait pas de se faire attraper. Quel écœurant personnage. Une vague de dégoût le prit lorsqu'il se remémora les responsabilités qu'il avait dans sa liaison avec Lyserg. Pour la première fois, il se demanda s'il avait vraiment bien fait de coller ce garçon si candide dans les pattes de ce petit intrigant obsédé par les apparences et le contrôle. Bien qu'Achille fût le plus jeune des deux, il avait l'impression d'avoir jeté une âme innocente entre les pattes d'un monstre pervers.
– Ren a raison, disait Horo Horo. Proposons aux autres de se joindre à nous. Plus on sera nombreux, moins il y aura de risques si on se fait prendre.
– Oui mais en étant trop nombreux, on augmente nos chances de nous faire voir, raisonna Manta.
– On n'a qu'à proposer au reste de notre promotion… enfin, pas tous…
Ils paraissaient tous d'accord sur le fait que certains ne devaient pas être mis dans la confidence.
– Je propose qu'on élimine d'office Daitaro, suggéra Manta.
– Pour le coup je dirais que c'est une sage décision, remarqua Wat, amusé.
– Qu'est-ce que tu fais encore là, toi ? l'apostropha Ren. Je croyais que ça ne t'intéressait pas.
– Y aller non, fit Wat sur un ton badin. Mais regarder comment vous allez vous y prendre, ça, ça pique ma curiosité.
– Grand bien te fasse, répondit Pino en s'inclinant cérémonieusement devant lui. Mais tu regretteras sûrement de n'être pas venu !
– Bon, lança Pino. On propose à qui ? Que pensez-vous de Chocolove ?
– Bonne idée.
– Et Pascal ?
– Je doute qu'il accepte mais pourquoi pas. Lui, en tout cas, je suis sûr qu'il ne dira rien.
– Et Reoseb et Nichrom ?
– Reoseb, pourquoi pas, réfléchit Horo Horo. Mais Nichrom, c'est une pipelette.
– Une langue de vipère, surtout, fit Pino. Tu as raison, si jamais il refuse, rien ne dit qu'il ne nous dénoncera pas…
– Je ne pense pas qu'il aille jusque-là, fit Yoh.
– De toute façon, si on en parle à Reoseb, Reoseb en parlera à Nichrom, rétorqua Horo Horo. Ils sont inséparables.
– Allons-y maintenant, les autres vont partir en ville dans vingt-cinq minutes, ensuite, on pourra s'éclipser.
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Wat les suivit, n'ayant rien d'autre à faire. Ils trouvèrent Chocolove assis à un bureau, plume en main, de l'encre sur les doigts, l'air grognon et peu disposé à les écouter. Le jeune homme avait prestement dissimulé quelques feuilles de papier en les voyant arriver et Wat devina qu'ils l'avaient dérangé en pleine séance d'écriture. Il se montre peu emballé par la perspective de s'introduire dans l'école Ozoresan-Fumbari et encore moins par celle d'observer des filles dans leur « environnement naturel », comme le fit remarquer si poétiquement Pino. Esquissant une excuse à base de devoirs en retard à laquelle personne ne crut, Chocolove déclina l'invitation. Aux coups d'œil rapides qu'il jetait à sa liasse de feuillets, on devina qu'il était pressé de les voir partir pour se remettre à sa composition. Les autres n'insistèrent pas et le laissèrent en paix.
On alla ensuite glisser l'information à l'oreille de Pascal qui contemplait le plafond, allongé sur son lit. Le garçon se redressa en faisant virevolter sa chevelure et ses bijoux et parut hésiter :
– Hmm. Ça a l'air amusant mais…
Il se laissa retomber sur son oreiller.
– La flemme.
– La flemme ! s'indigna Pino. Tu te rends compte qu'il y a des filles, en vrai, là-bas ?
– Oh oui, répondit Pascal d'une voix endormie. Mais ça ne m'intéresse pas.
– Comme c'est étrange, soupira le blond.
– Tu vas rester là sans rien faire ou tu vas accompagner les autres en ville ? demanda Wat, curieux.
– Je pense que je vais rester ici à dormir ! J'ai sommeil. Toi, tu y vas aussi, chez les filles ?
– Oh non, protesta Wat avec sourire goguenard. Moi je ne suis pas fou.
Pascal lui fit un clin d'œil et enfouit son beau visage dans l'oreiller.
– Reste Reoseb, maintenant, décréta Horo Horo.
Le jeune garçon était occupé à ranger ses affaires étalées en vrac entre son lit et celui de Nichrom en maugréant quelque chose à propos de « pas possible » et « invivable ». Le groupe attendit respectueusement que Reoseb ait fini de plier un chemisier pour lui proposer de les suivre dans la grande aventure mais le jeune garçon accueillit cette suggestion avec des yeux ronds pas franchement enthousiastes.
– Bof, répondit-il. Très peu pour moi.
Puis il les évalua avec une grimace.
– Vous y allez tous ?
– Pas moi, se défendit Wat.
– Oui, répondit Pino. On a envie de voir ça.
– C'est débile, cracha soudain Reoseb. Et c'est super dangereux ! Et si vous êtes coincés et que vous n'arrivez pas à revenir ? Et si vous revenez trop tard pour le départ ?
– On va faire attention, qu'est-ce que tu crois, soupira Horo Horo.
– Qu'est-ce que vous leur voulez, aux filles, d'abord ? Ça ne vous a pas suffi, l'autre jour à la grille ? Vous cherchez les ennuis ?
– Bon, laissons tomber, suggéra Ren. Allons-y.
Les autres acquiescèrent et le suivirent. Le regard de Reoseb suivit Ren avec une expression que Wat ne parvint pas à déchiffrer mais qui lui fit mauvaise impression. Un sombre mélange de férocité, de mépris et de déception y passa mais disparut si vite que Wat se demanda s'il ne l'avait pas imaginé.
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Wat finit par abandonner ses camarades et les laisser comploter dans leur coin pour s'installer dans un fauteuil de leur suite. Il se plongea dans un livre, un roman à suspense d'assez mauvais goût, par bien des côtés, et qui n'aurait certainement pas plu au directeur s'il l'avait trouvé entre ses mains. Mais Wat avait l'habitude d'utiliser des protège-livre décoratifs qui empêchaient de lire le titre sur la couverture ou sur la tranche. Une invention diablement pratique.
L'histoire était assez prenante et Wat commençait à se dire qu'il allait sans doute rester à l'hôtel se reposer pendant le temps libre. Il n'avait pas de quoi se permettre de faire du shopping avec les autres – pas dans les endroits où ils comptaient aller, en tout cas – et ne tenait pas à subir l'inévitable frustration qui accompagnerait sa visite des magasins. L'idée des excuses qu'il faudrait inventer pour se justifier de ne rien acheter le décourageait d'avance. Les regards inquisiteurs se poseraient sur lui. Il y aurait des chuchotis, des réflexions plus ou moins discrètes. On lui demanderait s'il voulait qu'on l'avance, s'il avait tout ce qu'il fallait. Bien évidemment, il ne pourrait pas répondre que son budget était systématiquement englouti par l'achat de livres pornographiques. À la place, il faudrait mentir, encore. Ces prévisions suffisaient à elles seules à lui gâcher la perspective de contempler les beautés de la capitale.
Oui, finalement, il allait rester là, à lire. Et à attendre que les autres reviennent de leur expédition. Il penserait également à gronder Namari pour leur avoir soufflé cette idée pernicieuse.
Alors qu'il était plongé dans ses pensées, Wat aperçut une silhouette s'appuyer dans l'embrasure de la porte. Il cilla et distingua Jackson, dans la semi-pénombre, qui l'observait. Le visage du shaman avait quelque chose d'effrayant, sans la lumière pour l'adoucir. Wat abaissa son livre et consentit à lui adresser un petit sourire. Le professeur lui répondit avec un regard qui troubla l'adolescent, quoi qu'il n'en laissât rien voir. Puis, aussi silencieusement qu'il était venu, Jackson s'en fut comme une ombre.
Sans aller plus loin que ce que la décence permettait, l'enseignant s'était montré relativement pressant, lors de leur dernier cours particulier. Il n'avait répondu à aucune de ses invites, préférant voir jusqu'où cela pouvait aller. Toutefois, il avait l'intuition que cela ne dérangeait pas Jackson, que lui-même recherchait davantage un fantasme qu'une véritable transgression. Une impression de briser un tabou sans franchissement réel des limites. Depuis deux séances qu'ils se voyaient sous couvert de shamanisme, le professeur n'avait pas l'air de vouloir concrétiser le flirt permanent qui s'était établi entre eux. Il demeurait, comme lui, à distance respectueuse, malgré ses yeux de braise et sa bouche pleine de miel.
Wat n'était pas mécontent du tour que prenait cette relation. Malgré ses propos bravaches, face à Lyserg, il ne s'était encore jamais retrouvé dans cette situation vis-à-vis d'un professeur et il lui semblait que ce frisson d'interdit pouvait suffire. Il pouvait se vanter de l'avoir fait : n'était-ce pas suffisant ? C'était la solution la plus prudente. S'il n'allait pas plus loin, on ne pourrait jamais rien prouver. Il n'aurait pas de souci à se faire. Peut-être un baiser. Un seul. Davantage serait fastidieux, superflu et bien plus dangereux. Non, il n'irait pas jusque-là. C'était chose certaine.
Wat reprit la lecture de son roman, sans parvenir à se concentrer sur l'intrigue. On ne pouvait pourtant pas dire que celle-ci soit très compliquée. En fin de compte, il jeta l'éponge et, après avoir soigneusement rangé son livre, quitta la pièce, laissant un Chocolove griffonnant avec avidité et qui ne remarqua même pas son départ.
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Lorsqu'il descendit, il constata que les professeurs et les élèves souhaitant aller profiter des boutiques étaient sur le point de partir. À un Jackson qui lui demandait s'il ne voulait pas venir, il répondit avec un doux sourire qu'il était fatigué et comptait se reposer avant le départ. Jackson accepta l'excuse de bonne grâce et retrouva rapidement le masque lisse et noble qui lui servait d'expression faciale.
Il se mit en quête de Ryû, Yoh, Manta et des autres, et les trouva dans un des petits salons de l'hôtel. Tous avaient remis leur uniforme, sans doute en prévision de l'expédition à venir : chemises et pantalons seraient plus commodes pour explorer Ozoresan que leurs tenues affriolantes de la veille. Ses camarades étaient accompagnés de Namari, sans son petit ami, qui avait préféré aller se promener en ville. Le cinquième année lui sourit de toutes ses dents et Wat lui rendit son rictus avec un regard sévère.
À son arrivée, c'était Ryû qui faisait les frais de la discussion, laquelle portait sur les décors et les costumes du Bel au Bois dormant, sur la grande Sharona et sur son art. On pouvait compter sur Ryû pour faire comme si de rien n'était et entretenir les apparences.
Dès que les voitures furent parties, emportant leurs camarades, les garçons sautèrent de leurs fauteuils pour regarder par la fenêtre.
– Du calme, leur dit Namari. On attend encore dix minutes et on y va.
– Tu es sûr qu'on aura le temps d'aller et de revenir ? s'inquiéta Manta.
– Certain !
Manta fit la moue et Namari lui tira la langue.
– Relax ! Tout va bien se passer. Je l'ai fait l'année dernière ! Et d'autres grands aussi l'ont déjà fait. C'est presque une tradition !
Manta grimaça, toujours anxieux et Wat se demanda ce qui pouvait bien le pousser à agir de la sorte si cela lui faisait aussi peur. De tous, Manta était le plus réticent. Pourquoi les suivait-il ? Seulement parce que telle était sa nature ? Parce qu'il suivait toujours ? Ou avait-il un but qu'on ignorait ?
Il vit soudain la main de Namari s'agiter sous ses yeux et comprit que le jeune homme lui parlait.
– Je disais : et toi, tu viens aussi ?
– Non, répondit Wat. Je reste ici.
– Comme c'est dommage, ironisa Namari. Tu n'es donc pas curieux ?
– Pas sur ce point, répondit le garçon avec légèreté.
– Vraiment, je te connaissais plus aventureux…
Fort heureusement, cette allusion était perdue pour les autres, qui ne relevèrent pas. Wat jeta un regard noir à Namari, dont les yeux brillaient d'un éclat sauvage, et le svelte cinquième année accepta de détourner l'attention de lui en donnant le signal du départ.
Frémissants d'impatience, les déserteurs quittèrent leurs fauteuils et prirent le chemin de la sortie. Wat les suivit, amusé, en se demandant s'il était possible d'avoir l'air moins suspect que ça. Fort heureusement, le personnel (d'un professionnalisme irréprochable) ne devait pas être chargé de les surveiller en cas d'absence des adultes car on ne leur fit aucune réflexion.
– Aucun des professeurs n'est resté pour veiller au grain ? fit alors remarquer Wat à Horo Horo.
Le détail l'intriguait.
– Si, Karim, chuchota son camarade. Mais il est en haut pour le moment.
– Si c'est lui qui surveille, vous n'avez rien à craindre, glissa Wat, faisant glousser Pino au passage.
Namari les fit passer par un couloir qui menait aux cuisines et les arrêta.
– On va passer par une porte de service, un peu comme à l'école, d'accord ? À partir d'ici, il vaudrait mieux qu'on soit le moins nombreux possible. Donc s'il y en a qui ont l'intention de se dégonfler, c'est maintenant.
Son regard appuyé se posa sur Wat. Celui-ci recula d'un pas pour se distinguer du groupe.
– Très bien, fit-il. Bonne chance.
Les autres remercièrent d'un signe de tête.
– Cafte pas, hein, ricana Namari.
– Comme si c'était mon genre, soupira Wat en levant les yeux au ciel.
Puis il se détourna et reprit la direction de sa chambre. Au passage, ses yeux parcoururent les halls où marchaient ci et là, des clients en attente de bagages, d'amis, de messages ou de clefs, et des membres du personnel, courant partout pour satisfaire tout le monde.
En remontant l'escalier, Wat ne fut pas surpris de croiser Daitaro, un air malveillant sur la figure. Pourquoi le cruel jeune homme n'avait-il pas accepté d'accompagner les autres ? Peut-être avait-il constaté lui aussi le nombre impressionnant de quatrième année qui avaient décidé de rester à l'hôtel ? Peut-être avait-il flairé quelque chose de suspect et décidé de rester pour enquêter ? Peut-être espérait-il tomber sur un dossier juteux... Si telle était son intention, il ne fallait pas lui laisser la possibilité de voir les autres se faufiler hors de l'hôtel en douce. Sans hésiter, Wat lui adressa un sourire éblouissant :
– Tiens, Daitaro ! Quelle surprise, je pensais que tu étais parti en ville!
– Eh bien comme tu peux le voir, non, répliqua sèchement son colocataire en tentant de le contourner.
Wat ouvrit alors de grands yeux.
– Oh, s'écria-t-il en fronçant les sourcils. Mais qu'est-ce que tu as là ?
Daitaro suspendit sa marche, interloqué.
– Quoi ?
– Là, insista Wat en pointant sa tempe du doigt. On dirait une tache… c'est bizarre.
Comme il s'approchait, Daitaro blêmit sous son maquillage et recula. Il faillit même se casser la figure dans les escaliers.
– Du calme, je veux juste t'aider, fit Wat, qui commençait à bien s'amuser.
– N-non, ça ira, riposta Daitaro en s'enfuyant à toutes jambes vers les étages.
– Tu es sûr ? lança encore Wat avec un grand sourire.
Parfait, la voie était libre. On en serait débarrassé pour vingt minutes au moins.
Wat secoua la tête avec un petit rire. C'était vraiment trop facile avec lui.
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