Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.


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XX

Le sang d'un poète

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Chocolove avait délaissé sa plume depuis leur départ. Durant le voyage, il n'avait pas pu écrire. Ensuite, la présence d'un nombre bien plus important de colocataires dans la même chambre que lui avait coupé son inspiration comme un robinet qu'on ferme. Quand il était à l'école, avec Wat et Daitaro, cela passait encore : il était habitué à ces deux-là et la chambre lui garantissait une certaine intimité, ou du moins un espace vital. Mais depuis qu'ils étaient arrivés à l'hôtel, toute concentration lui était impossible. Il était trop focalisé sur les autres, leur passage, leurs éclats, la crainte qu'un regard un peu trop baladeur ne se pose sur ses carnets et n'attrape au vol quelques mots… toutes les minutes, au moins, quelque chose ou quelqu'un le faisait sortir de son univers. Créer lui semblait impossible dans ces conditions.

Il avait accueilli la nouvelle du temps libre avec enthousiasme et soulagement mais pour des raisons bien différentes de ses condisciples. Il allait pouvoir, sans manquer à personne, s'installer dans son coin, et écrire ! Écrire, écrire, enfin ! Ce manque qu'il vivait le surprenait : il avait toujours plus ou moins écrit mais aussi connu de longues phases durant lesquelles il n'avait plus rien fait, avant d'y revenir, en toute fatalité. Son récent chagrin amoureux y était peut-être pour quelque chose. Quoique « récent » ne soit pas vraiment le bon terme. Bientôt, lui et Lyserg seraient séparés depuis plus longtemps que la durée de leur amourette ! Cette pensée lui tira une grimace amère.

C'était justement à propos de Lyserg qu'il écrivait. Quelque chose de sombre, de morbide, de cru. Quelque chose qui ne devait pas tomber entre toutes les mains. Quelque chose en vers, dont l'inspiration était venue violemment, comme un coup de poing dans le ventre. Il y avait sans doute un peu de sa frustration d'écriture, dans la frénésie de son texte. D'ordinaire, il n'allait pas si loin dans la peinture de la chair, de l'ardeur amoureuse et de la folie. Tant pis. On verrait bien ce que cela donnerait. Si le résultat était assez bon, il pourrait presque envisager de le vendre à quelques grands libidineux, qui sait ?

Il se remit à l'ouvrage de plus belle, un rictus sur les lèvres. Ce n'était pas si mal que ça. Il se découvrait un talent pour ce genre de choses. Soudain, en se relisant, il remarqua un détail étonnant : alors que les vers, dans son esprit, avaient une tonalité fortement désespérée, il constata à la relecture que, une fois écrits, ils ne produisaient plus du tout le même effet. Le ton était sans nul doute cynique et désabusé mais il contenait aussi une pointe sarcastique, une sorte de férocité délirante qui prêtait plus à rire qu'à grimacer. Frappé de plein fouet par la sensation que son texte était en train de lui échapper, Chocolove le relut une fois de plus et se remit aussitôt à écrire. Ce n'était pas vraiment ce qu'il voulait faire, mais ce n'était pas mauvais. Il n'avait pas envie de briser son propre élan. Mieux valait continuer sur sa lancée.

Il se prit alors de plus en plus à sourire aux saillies nerveuses qu'il déversait dans son poème. Puis, rassuré, il se mit à écrire de plus en plus vite, oubliant le monde extérieur, sans se rendre compte d'une présence qui s'était glissée dans son dos. Il ne vit pas son condisciple pencher la tête, l'observer avec curiosité, puis s'approcher à pas de loup pour lui faire une surprise.

Pascal, car c'était lui, se glissa dans le dos de Chocolove, dans l'intention de lui mettre brusquement les mains sur les yeux pour lui faire peur. Mais alors qu'il se penchait sur son camarade, son regard accrocha les pattes de mouche grattées sur la feuille et il se figea.

– Qu'est-ce que tu écris ?

Au son de sa voix et à la vue de son ombre sur sa page, Chocolove fit un bond en arrière en poussant un glapissement de frayeur. Il bouscula Pascal, le reconnut et roula des yeux, l'air furieux.

– Mais t'es malade ? Ça va pas de surgir derrière les gens, comme ça ? Tu veux que je fasse une crise cardiaque ? Qu'est-ce qui t'a pris ?

Pascal se redressa avec un sourire honteux.

– Je voulais juste te faire sursauter, pas te flanquer la frousse de ta vie !

Chocolove grimaça.

– C'est ça.

– Je m'excuse. C'était puéril.

– Hmm, grommela Chocolove. Ne refais jamais ça, d'accord ? JAMAIS. Surtout si je suis en train d'écrire quelque chose…

– Et tu écris quoi, justement ? fit Pascal, rebondissant sur son interrogation première et sur ses pieds dans le même temps.

– Euh, marmonna Chocolove. Rien d'important.

– Tu ne veux pas le dire ? insista le jeune homme à la peau cuivrée.

– C'est… intime, se justifia le poète.

– Ah ? C'est pas un devoir, alors ?

Oh zut à la fin. Il avait l'impression que plus il essayait de s'en tirer, plus il s'enfonçait dans les filets malicieux de son camarade. Chocolove commençait à se sentir en terrain glissant. Il se renfrogna et rétorqua :

– Bon écoute, ce ne sont pas tes oignons.

À cet instant, il n'aima pas l'étincelle malicieuse qui brilla dans le regard de son interlocuteur. Il y eut une seconde de flottement, à l'issue de laquelle Choclove devina son geste et voulut l'en empêcher. Trop tard : d'un bond leste et adroit, Pascal s'était emparé du premier feuillet de sa liasse et se mit hors de sa portée pour pouvoir le parcourir à son aise.

– Rends-moi ça ! brailla Chocolove, ulcéré. Je t'interdis de le lire, tu entends ? Je t'interdis…

Mais, trop tard, encore. Les sourcils de Pascal s'étaient déjà élevés, de surprise ou de choc, il ne savait. Son regard avait été happé par le lecture, le mal était fait. Chocolove en resta muet.

Au bout d'un moment, Pascal s'écria :

– Mais c'est génial !

Il abaissa la feuille de papier et lui sourit.

– Tu as du talent !

Chocolove grimaça. Il se sentait horriblement embarrassé. Son visage lui semblait avoir pris feu.

– C'est curieux, au début, ça a l'air torturé mais après, ça devient très drôle !

– Ah bon ? marmonna le jeune auteur. Tu trouves ?

– Oui, il faut aimer l'humour noir mais c'est amusant. Caustique.

Pascal lui rendit sa feuille. En la récupérant, Chocolove réalisa que l'extrait subtilisé n'était pas le plus… disons, le plus problématique. Il y avait des passages beaucoup plus dérangeants dans ce qu'il avait écrit. Son camarade eut alors un sourire suppliant.

– Je peux lire le reste ? S'il te plaît !

– Quoi ? Pas question ! s'indigna Chocolove. C'est personnel.

– Oh allez, maintenant que j'ai commencé… puisque je te dis que ça me plaît !

– Je n'avais pas prévu de le faire lire à qui que ce soit.

– Raconte-moi au moins comment finit Lilien !

Chocolove lui jeta un regard torve et ne répondit pas. Entendre de la bouche de Pascal le nom de son héros, derrière lequel se cachait Lyserg, lui faisait une impression étrange.

Il hésita. Une poignée de secondes, seulement.

– J'ai dit non, martela-t-il. N'insiste pas. Maintenant, laisse-moi travailler, s'il te plaît.

La déception recouvrit les traits de Pascal qui haussa les épaules.

– Bon. Encore désolé...

Il s'éloigna et finit par quitter leur dortoir improvisé. Aussitôt, Chocolove poussa un soupir et se rassit. C'était tout de même incroyable ! Il ne connaissait pas très bien Pascal mais il n'imaginait pas un pot de colle pareil. Il voulut reprendre son travail. Hélas, cette conversation l'avait coupé dans son premier élan. Il tapa du poing, impatienté. Que voulait-il écrire, déjà ? Ah oui.

En reprenant sa rédaction, plus lentement qu'avant, la fougue première disparue, Chocolove songea à ce que Pascal avait dit. Le ton caustique.

Ce n'était pas du tout son intention, et pourtant la tonalité tragique du début ne l'intéressait plus. Il avait davantage envie d'explorer cette nouvelle veine, qui avait tant plu à son involontaire premier lecteur. Il poursuivit son travail d'écriture en ce sens mais avec difficulté. Le concept d'humour noir lui avait donné envie de faire autre chose. Il ne savait pas vraiment quoi, il en avait juste envie. Cela ne correspondait pas tellement à la poésie épique. L'épopée était sérieuse par nature. Elle ne tolérait ni les écarts, ni l'ironie. Vers quel genre pouvait-il donc se tourner ?

Il mordilla son porte-plume et revint à son texte, le relisant de bout en bout afin de mieux déterminer sa suite.

Mais après quelques vers, il releva la tête. À chaque apparition de Lilien, personnage qu'il dépeignait avec une grande férocité, la gêne le saisissait. Il se sentait soudain injuste envers Lyserg. L'exorcisme de l'écriture avait fait son œuvre. Restait un poème d'une cinquantaine de vers, inachevé.

Il resta prostré à son bureau quelques minutes puis repoussa ses feuillets dans un geste d'agacement. Fichu Pascal Avaf.

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Chocolove se leva, ramassa soigneusement les pages et les dissimula dans sa valise. Puis il gagna l'une des salles de bains attenantes.

Son reflet dans le miroir lui renvoya l'image d'un garçon courroucé, au regard noir et aux sourcils froncés. Fermant soigneusement la porte à clef, Chocolove tira de sa poche la petite trousse contenant son matériel et exhiba la minuscule lame de rasoir qui lui avait déjà tant servi.

Il la fit passer et repasser devant ses yeux puis dénuda son avant-bras et chercha un lieu propice sur sa peau tendre. Il n'avait qu'à rouvrir une ancienne cicatrice, c'était une méthode plus discrète que multiplier les entailles.

Il avait gagné en prudence depuis la fois où Manta l'avait surpris. Son camarade ne lui avait fait aucune remarque et n'en avait vraisemblablement parlé à personne, bien que Chocolove soit certain qu'il avait parfaitement compris ce à quoi il avait assisté. C'était chic de sa part.

Le froid se posa sur sa peau et détendit ses épaules. Chocolove retint son souffle et appuya sur la petite lame, jusqu'à ce qu'une douleur chaude et lente s'insinue à cet endroit précis. Le sang commença à buller sous l'acier et le jeune homme soupira.

Il regarda le liquide ruisseler en rigoles sur son bras, émerveillé par sa densité comme par sa couleur. Il songea à ce sang qui coulerait dans la neige, sur la peau blanche et glacée de Lilien, son regard perdu dans le vide. Ah tiens, ce n'était pas si mal. Voilà comment il voulait finir.

Chocolove épancha son sang, impatient de retourner écrire. Il crut qu'il ne parviendrait jamais à stopper l'écoulement.

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