Disclaimer: Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.

Nous voilà au premier tiers du récit et je passe la barre des cent mille mots ! Courage, lectrices, courage.


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XXI

Circé, Ariane et Artémis
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Ryû s'était toujours trouvé trop grand et enviait cordialement aux autres leurs tailles moyennes. Mais il s'était rarement senti autant à découvert que dans cette rue blanche de la capitale, sur le chemin d'Ozoresan-Fumbari. Pino lui aussi s'efforçait de se faire tout petit pour ne pas être repéré. Une opération plutôt délicate.

Namari les avait guidés vers l'extérieur en passant par une sortie de service, ce qui n'avait pas été une mince affaire, surtout à cause de leur nombre. Puis, une fois, éloignés de l'hôtel, ils avaient tous éclaté de rire, exaltés par la sensation merveilleuse de se promener en toute liberté, sans chaperon ! Car on ne pouvait pas sérieusement qualifier Namari de chaperon.

Le jeune homme n'avait pas menti : Ozoresan-Fumbari n'était pas loin. En une dizaine de minutes à peine, ils parvinrent à leur but. Les bâtiments de l'école pour filles s'élevaient au bout d'une avenue qui conduisait à l'hippodrome. Ils furent frappés de la ressemblance qu'il y avait avec leur propre école, quoique les murs soient bien moins hauts que ceux auxquels ils étaient habitués. Une grille blanche fermait l'accès, devant laquelle ils s'arrêtèrent.

– On ne passera pas par là, les avertit Namari. On va plutôt essayer derrière.

Il leur fit signe de se regrouper :

– Bon, écoutez, je vous emmène par là où on peut passer, vous faites un petit tour et vous revenez, d'accord ? Les grands qui nous avaient emmenés l'année dernière, avaient choisi le milieu de l'après-midi parce que les étudiantes sont en cours, donc on risquait moins de se faire voir. Essayez de vous déplacer par petits groupes plutôt que tous ensemble. Moi je ne rentre pas, moins on sera, moins il y aura de risques.

Les garçons hochèrent la tête. Manta faisait la moue. Il semblait ne pas accorder tellement de crédit à Namari et Ryû lui-même devait admettre qu'il trouvait sa façon de les lâcher plutôt louche mais maintenant qu'ils étaient là… Quel intérêt le cinquième année aurait-il eu à les faire punir, de toute façon ?

Namari leur fit gagner les écuries. Ryû n'avait aucune idée de comment ils pourraient entrer dans l'école, concrètement parlant. Il y avait fort à parier que les entrées seraient surveillées, au moins par une concierge ou des gardiennes, ou qu'elles ne seraient pas accessibles au public venu de l'extérieur. Alors quel était le plan de leur camarade ? Il s'interrogeait davantage à chaque seconde, jusqu'à ce que Namari leur fasse signe d'attendre et se dirige vers les portes de l'écurie. Là, il salua une palefrenière qui fumait une cigarette, appuyée contre le mur. Tous deux discutèrent une minute et l'on entendit la femme rire à gorge déployée. Elle cracha sa fumée à la figure de Namari qui ne broncha pas. L'odeur de la cigarette parvint jusqu'aux narines de Ryû. Il se retint de tousser. Alors, Namari tendit un objet non identifié à la palefrenière qui l'empocha sans même le regarder. Elle leur jeta un drôle de regard et s'éloigna après avoir écrasé sa cigarette contre son talon. Sur un signe du cinquième année, Ryû et les autres approchèrent.

– La dame que vous voyez ici va fermer les yeux sur votre passage, glissa Namari. Les écuries sont vides pour le moment. Restez dans le coin, on vous verrait depuis les fenêtres de l'école. Vous avez trois quarts d'heure à partir de maintenant, après ce sera sa pause. Vous me comprenez ?

Les garçons hochèrent la tête.

– Tu crois que c'est… sûr ? marmonna Manta.

– Fais-moi confiance, répondit Namari.

Et il les poussa vers la porte avec un sourire qui fit soudainement regretter à Ryû cette incroyable entreprise.

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Une puissante odeur de chevaux envahit les narines de Ryû et le jeune homme détourna la tête, gêné. Une cour boueuse s'offrait à leurs yeux, ouvrant sur les écuries dont on voyait les premières stalles, ainsi que sur une remise à foin et une sellerie. Les garçons jetèrent des regards étonnés autour d'eux et Manta le premier les entraîna vers une allée bordée de haies. Le petit jeune homme jetait des regards anxieux autour de lui et semblait pressé de s'éloigner.

Une fois à l'ombre des thuyas, les jeunes gens formèrent un cercle pour décider de quelle direction prendre. Ryû éprouvait une sensation bizarre. Pendant tout le trajet et jusqu'au moment de pénétrer dans la cour, il croyait avoir mille choses à découvrir dans l'école des filles. À présent, le défi relevé, il ne voyait pas quoi faire et songeait presque que l'on ferait mieux de filer en priant tous les esprits du monde pour que personne ne s'aperçoive de rien. Dans la place, tout lui paraissait incroyablement téméraire, dangereux, voire même irréalisable. La crainte d'être découverts avait complètement remplacé l'exaltation de l'interdit. Il n'aurait presque pas été déçu si certains avaient voulu repartir tout de suite.

– On fait juste un petit tour, comme a dit Namari, chuchota vivement Manta, qui semblait partager son sentiment.

– Tu rigoles, on va en profiter ! Moi je veux voir les filles ! riposta Pino sur le même ton.

– J'irais bien visiter leur parc, suggéra Yoh en indiquant un petit bois non loin. On ne nous verrait pas !

– Quel intérêt de venir ici si c'est pour aller voir des arbres, grogna Ren. Moi j'aimerais mieux faire un tour vers les bâtiments.

Horo Horo s'apprêtait à dire quelque chose mais hocha finalement la tête en signe d'accord.

– Très bien, intervint Ryû en murmurant pour pour les inciter à baisser la voix. On n'a qu'à se séparer et on se retrouve ici dans pas trop longtemps, d'accord ? Comme ça, on sera encore moins repérables !

– Pas bête, approuva Pino. Bon, qui veut aller où ?

– Nous on va dans cette direction, décréta Ren, prêt à embarquer Horo Horo d'autorité. Viens avec nous si tu veux.

Avec un sourire manipulateur, il ajouta :

– Qui sait, on les verra peut-être en cours.

Pino battit des mains et hocha frénétiquement la tête.

– Super, sourit Yoh. Nous on va dans le parc ?

Ryû hésita et décida qu'il se sentait plus à l'aise avec cette dernière solution. Cela faisait donc deux groupes de trois. A priori, c'était plutôt équilibré.

– Très bien, décida-t-il. Je vais avec vous. On se retrouve ici avant le terme fixé par Namari, d'accord ?

– D'accord !

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Ils se rendirent bien vite compte que le parc n'en était pas vraiment un. C'était une véritable forêt, jalonnée d'arbres laissés à l'état sauvage. On n'y trouvait pas de petites haies taillées au cordeau, ni de statues, ni de bosquets, de bancs ou de jardinets gravillonnés. À la place, un fouillis d'herbes ou d'épines de pins jonchaient le sol, quand ce n'était pas purement et simplement des orties. Le bois était traversé de longues allées droites boueuses sur lesquelles les garçons ne se risquèrent pas. C'était moins par crainte d'abîmer leurs chaussures – de toute façon déjà à moitié fichues, constata Ryû avec désespoir – que par peur d'être repérés. Ils longèrent donc la piste (Manta leur apprit qu'il devait s'agir d'une allée cavalière, étant donné les quelques obstacles naturels qu'on apercevait au loin) en pataugeant dans les taillis avec maladresse.

– N'allons pas trop loin, il faut prévoir du temps pour le retour, les alerta soudain Manta, qui avait vraiment du mal à marcher dans les fourrés.

– Hmm, il a raison, soupira Yoh. En plus, ce n'est pas très intéressant, ici.

Le jeune homme s'étira.

– On aurait dû suivre Horo Horo, Pino et Ren.

– Comme tu dis, maugréa Ryû. En plus on a choisi le coin le moins praticable du monde. Regarde l'état de mon pantalon !

– Pas de chance, reconnurent Yoh et Manta.

– Bon, on revient sur nos pas ?

– Attendez, chuchota Manta.

Il posa un doigt sur ses lèvres mais les deux autres s'étaient tus. Eux aussi avaient entendu le rire de gorge qui avait éclaté un peu plus loin.

Les yeux des trois garçons brillèrent en même temps qu'un petit frisson les prenait, chacun à leur manière. Des étudiantes. Des filles.

Sans même se concerter, ils se dirigèrent le plus silencieusement possible vers l'origine du bruit, lequel les éloigna bientôt de l'allée cavalière. Manta se plaça en tête du groupe, prenant garde à ne pas poser le pied sur un tas de feuilles sèches ou sur une branche morte. Yoh le suivait avec tout autant de précaution et Ryû fermait la marche, à demi-courbé.

Ils débouchèrent enfin sur une éclaircie et Manta eut l'excellent réflexe d'arrêter ses camarades avant qu'ils n'émergent des arbres. Ils se trouvaient au sommet d'une pente dure qui donnait sur une clairière en contrebas, au milieu de laquelle étaient réunies trois étudiantes.

Deux des membres du trio étaient assises sur un tronc d'arbre renversé tandis que la troisième, un pied posé sur une lourde pierre, s'appuyait nonchalamment sur sa jambe en fumant une cigarette. Elle semblait être la plus âgée du groupe et possédait la haute taille des amazones de l'armée royale. Sa taille parfaitement prise dans son uniforme noir n'offrait pour seule irrégularité qu'une cravate défaite et un col ouvert, peu réglementaires. Sa chevelure nouée en catogan était d'un bleu surprenant un peu plus métallisé que celui de Horo Horo. Derrière son impassibilité, se lisait une ardeur propre aux cœurs vaillants. Les deux autres étaient plus jeunes et leurs visages possédaient encore la rondeur, presque masculine, des traits de l'enfance. L'une était rousse, l'autre blonde et elles arboraient toutes deux des tresses fines et serrées de cavalières. L'une semblait vive et espiègle, en bras de chemise et en gilet, balançant ses jambes sveltes dans les airs, tandis que l'autre affichait une sérénité et un sérieux à tout épreuve, concentrée sur la réparation d'un accroc dans la veste d'uniforme de sa camarade. Sous les yeux de sa compagne, ses doigts cousaient avec agilité et précision.

Les trois garçons s'assurèrent qu'ils étaient invisibles et retinrent leur souffle pour mieux écouter.

– C'était vraiment pas la peine, Mary, soupira la rouquine en croisant ses bras derrière sa nuque.

– C'est mieux comme ça, répondit la dénommée Mary, sans cesser son ouvrage. De toute façon, il faut recoudre Chuck ensuite.

– Haaan ! Je me demande comment tu peux avoir la patience pour ces trucs de mecton !

– C'est utile de savoir réparer des choses, rétorqua posément la jeune fille.

– En attendant, je m'ennuie, maugréa la rousse.

– Pour une fois que c'est toi qui nous dis ça, lança l'aînée en se redressant avec un sourire en coin.

Ayant achevé sa cigarette, elle écrasa le mégot contre le talon de sa botte et le rangea dans une petite boîte.

– Tu es sûre que tu auras le temps de finir avant le cours de tir ? demanda-t-elle soudain.

– Au pire, je le raterai, répondit la couseuse.

– C'est vrai que tu n'en as pas vraiment besoin, toi, soupira la rousse. J'aimerais bien avoir des facilités, moi aussi.

– Mais tu en as, intervint la grande. Tu t'en sors super bien en chimie.

– Mathilda la sorcière et ses potions magiques, gloussa Mary. Si ça c'est pas un truc de mecton.

La rouquine se fâcha aussitôt.

– Eh oh. Fais gaffe à ce que tu dis, toi, hein.

– Vous n'allez pas encore vous battre, grogna la grande.

– Depuis quand ça te dérange, un peu de baston, Canna ?

– Quand je ne suis pas concernée !

Mathilda la dévisagea et un sourire sardonique se peignit sur sa face. Elle éclata d'un gros rire claironnant que les garçons reconnurent pour celui qu'ils avaient entendu tout à l'heure.

Tandis que les filles poursuivaient leur conversation, les garçons, comprenant qu'elles étaient trop occupées pour les remarquer, s'enhardirent et sortirent leurs petits nez curieux de leurs cachettes. Au bout d'un moment, rassurés de ne pas avoir été vus, ils se mirent même à échanger regards et gestes, puis paroles.

– Elles sont belles, murmura Manta.

– Celle avec les cheveux bleus a l'air très féminine, souffla Ryû. Ténébreuse, mystérieuse…

– Oui mais pour se marier, la rousse a l'air plus sympa, non ? chuchota Yoh.

Ils murmurèrent entre eux, débattant tranquillement, sans remarquer qu'ils avaient haussé le ton. Finalement, un « mais » exclamatoire de Ryû lui fit prendre conscience qu'ils ne chuchotaient plus vraiment et le jeune homme plaqua une main horrifiée sur sa bouche fautive mais il était trop tard. En bas, les filles s'étaient tues. Trois têtes se tournèrent dans leur direction et scrutèrent les sous-bois, sourcils froncés. Les garçons, saisis de terreur, restèrent figés. La sidération les empêcha de fuir à temps et, au moment où ils décidaient de tourner les talons, les trois filles avaient foncé dans leur direction et les découvrirent.

– Aha ! brailla Mathilda, on vous tient ! Mais... quoi ?

Son sourire victorieux se décomposa lorsqu'elle découvrit à qui elle avait affaire.

– Des garçons ? hoqueta-t-elle.

– Pas possible, s'étonna Mary, l'air neutre.

– Ben ça alors, si je m'attendais… laissa échapper la plus grande en croisant les bras.

Ryû, Yoh et Manta échangèrent un regard paniqué. Que faire ? songeait le plus grand. C'était vraiment la pire configuration possible. Cela dit, s'ils avaient été surpris par une professeuse, cela aurait été encore plus gênant. Face à des élèves, on pouvait s'en sortir. Ryû hésitait encore sur ce qu'il fallait dire ou faire lorsque la jeune femme rousse posa la seule question indiquée dans leur situation :

– Mais qu'est-ce que vous faites là ?

– Mathilda, la rabroua son aînée. En voilà des manières !

Puis, tournant son regard froid sur les garçons, Canna se força à sourire d'une manière qui révélait que ce n'était pas son point fort et adoucit sa voix :

– Pardonnez le manque de courtoisie de ma camarade, messieurs. Nous ne voulions pas vous effrayer. Nous sommes juste curieuses de savoir comment vous vous êtes trouvés là.

Rassérénés par son ton et sa politesse, Ryû se détendit. Manta, près de lui, était rouge comme une pivoine. Le jeune homme, en sa qualité d'aîné, allait se lancer quand Yoh le coupa dans son élan.

– Nous sommes désolés de vous avoir interrompues, dit-il d'une voix malaisée avec un beau sourire, je crains que nous ne nous soyons égarés…

– Vous vous êtes égarés dans notre école ? Tiens donc, s'amusa Mathilda. Et par quel miracle ?

Yoh faillit perdre son sourire face à la gouaille de la jeune fille mais se reprit, tandis que Mary et Canna fusillaient leur compagne du regard.

– Elle a raison, soupira alors Ryû. Inutile de mentir. Nous nous sommes introduits ici sans autorisation.

Les trois filles accusèrent le coup.

– Pourquoi ? interrogea la blonde en plissant les yeux.

– Parce que… comme ça.

– Par curiosité.

– Parce qu'on n'était pas loin.

– Parce qu'on voulait voir comment c'était, murmura Manta.

Sa voix était rendue encore plus fluette par l'émotion.

– Et cela vous plaît-il ? demanda poliment Mathilda.

– Oh oui, répondit Yoh en rougissant. C'est euh… intéressant.

Il y eut un instant de flottement puis Canna lança :

– Mais nous manquons à tous nos devoirs. Vous avez dû marcher beaucoup pour arriver jusqu'ici, vous devez être fatigués. Venez donc vous asseoir, nous serons plus à l'aise pour causer.

Yoh et Manta acquiescèrent, de plus en plus rassurés. Ryû lui-même se sentait mieux. Que croyais-tu ? songeait-il. Elles ne vont pas nous manger tout crus.

Une main dans le dos, Canna salua d'une inclinaison du buste, tout en s'effaçant devant eux. Les trois garçons rejoignirent la clairière, passant entre les filles, un peu gênés par les regards braqués sur eux. Ryû s'inquiétait de l'image qu'il devait renvoyer, échevelé, les jambes boueuses, les joues rougies par la marche. Ne sachant que faire, il s'installèrent maladroitement sur le tronc couché de la clairière. Les trois étudiantes restèrent debout. Comme elles sont chevaleresques, ne put s'empêcher de penser Ryû.

– Comment avez-vous fait pour vous introduire ici ? attaqua la rouquine. Vous n'avez quand même pas escaladé les murs ?

– Non, on nous a fait passer, répondit laconiquement Ryû.

– Vous êtes élèves à Hoshigumi, n'est-ce pas ?

– Euh oui, comment avez-vous deviné ?

– Vos uniformes, répondit laconiquement Mary.

– Ah c'est vrai, s'écria Ryû en rougissant, suis-je bête.

Canna et Mathilda lui jetèrent un regard indulgent. Ryû rougit de plus belle et se demanda si elles les trouvait mignons.

– On dit que l'année dernière un petit groupe d'élèves de votre école avait réussi à s'infiltrer sans qu'on les voie, relança soudain Canna. Dans notre promotion, nous pensions que c'était une légende.

– C'est sans doute vrai, hasarda Manta. Ce sont des grands qui nous ont montré comment…

Il s'interrompit car Mathilda lui coupa la parole :

– Mais que faites-vous ici ? Hoshigumi est loin, non ? s'inquiéta-t-elle.

– Nous sommes en ville jusqu'à ce soir, répondit Yoh. Nos professeurs nous ont emmenés voir un ballet à l'opéra royal.

– Ah oui ? Je n'y suis jamais allée, fit Mathilda en se rapprochant de lui. Comment était-ce ?

– Magnifique ! Somptueux !

– Ce n'est pas trop ennuyeux ? Tous ces ronds de jambe…

Yoh revint sur Terre, interdit, et Canna reprit une fois de plus sa camarade :

– Cesse donc tes grossièretés, veux-tu ? Nous sommes en présence de messieurs.

– Mais c'est vrai, se défendit la jeune fille. Soyez honnêtes, les filles, les seules fois où vous y êtes allées, c'était surtout pour regarder les danseurs, pas vrai ?

Elle ricana et Yoh baissa le nez, embarrassé. Manta avait retrouvé sa mine inquiète. Ryû quêta du secours dans le regard de Canna mais celle-ci était trop occupée à faire les gros yeux à sa condisciple. Finalement, à sa grande surprise, elle leva les yeux au ciel et lui adressa un sourire complice.

– Quoi qu'il en soit, reprit-elle. Vous êtes bien hardis de vous être introduits ici. N'avez-vous pas peur qu'on vous découvre ?

– Bien sûr que si, répondit étourdiment Ryû. Mais l'aventure est à ce prix !

– Voilà un état d'esprit inattendu, remarqua Canna. Vous aimez le frisson ?

À son regard brillant, Ryû se sentit mal à l'aise et ne sut que répondre.

– Qu'apprend-on dans votre école ? voulut savoir Mathilda. Avez-vous des cours de couture ? De cuisine ?

– Bien sûr que non, répondit Manta, presque choqué. Nous apprenons la danse, la musique, le dessin, l'art floral, l'art du maintien également, et nous recevons une instruction académique et shamanique.

– Oh c'est beaucoup, remarqua son interlocutrice. Je ne pensais pas qu'on apprenait tant de jolies choses.

Ryû n'aima pas la manière, pourtant aimable, dont la jeune fille prononça ces mots de « jolies choses ». Comme si l'enseignement qu'ils recevaient était tout au plus un agrégat de petits savoir-faire de moindre importance, et non une éducation complète et sérieuse.

– Je pense que c'est le minimum requis pour faire d'un jeune garçon un homme accompli, remarqua Canna.

– Et vous, quels cours avez-vous ? interrogea Ryû, soudain curieux.

– Nous apprenons les armes, l'équitation, l'art du combat shamanique et le maniement des esprits, répondit Mary. Nous avons également des cours d'algèbre, de géométrie, de sciences naturelles, de philosophie, de droit, d'histoire et de littérature, ainsi que des entraînements sportifs et des exercices en extérieur.

– Vraiment ? souffla Yoh. Vous sortez souvent ?

– Bien sûr, répondit la jeune fille avec un sourire.

Elle vint alors s'asseoir entre Ryû et Manta, visiblement intéressée par le plus petit du groupe. Mathilda elle aussi s'était rapprochée de Yoh, sans pour autant prendre place sur le tronc. Ryû chercha aussitôt le regard de Canna mais celle-ci n'avait pas bougé et les fixait avec un petit sourire qu'il ne put déchiffrer.

– Nous sommes passées devant votre école il n'y a pas longtemps, dit soudain Mathilda. C'était impressionnant, toute cette foule qu'il y avait pour nous regarder passer…

– Ah oui, on y était, laissa échapper Yoh, qui se tut aussitôt en réalisant ce qu'il venait de dire.

– C'est vrai ? Je n'en crois pas un mot.

– Pourquoi ?

– Jamais je n'aurais pu manquer de remarquer une aussi belle personne, souffla-t-elle en se penchant un peu plus.

– Ah ? Ah…

– Dommage qu'on ne vous laisse pas sortir plus souvent, renchérit Mary.

Et sa main glissa sur le tronc d'arbre, derrière Manta, et se posa près de celle de l'adolescent. Embarrassé, celui-ci croisa les doigts sur ses cuisses.

– C'est vrai, approuva Mathilda avec un sourire caressant. Le monde est si cruel, sans la tendre beauté de garçons en fleurs…

Plus hardie que Mary, elle posa un pied sur le tronc, empruntant la posture de Canna alors qu'ils les espionnaient, sans lâcher Yoh du regard. Sa jambe touchait presque la poitrine de l'adolescent qui se contracta pour éviter le contact physique.

Ryû commençait à percevoir le malaise presque physique qui assaillait ses deux camarades. Il chercha du regard le soutien de Canna, mais celle-ci observait le manège de ses deux condisciples avec un regard amusé et un sourire en coin qui l'effraya. S'il y avait besoin d'aide, il ne savait pas encore pour quoi, il ne faudrait pas en attendre de sa part.

Comme la conversation se poursuivait, de plus en plus badine, les filles se rapprochaient de Yoh et de Manta pris en tenailles. Au départ, cela avait quelque chose de grisant, d'excitant, telle la sensation de franchir une limite en pointillés sur la pointe des pieds. Mais à présent, Ryû sentait venir un dérapage inexorable. Le jeune homme ne savait comment réagir. Il ignorait quels mots mettre sur ce qui était en train de se produire, tout en devinant parfaitement vers quoi l'on s'acheminait. C'était bien pour cela qu'on cloîtrait les garçons et qu'on ne les autorisait à avoir de compagnie féminine que sous stricte surveillance. Mauvaise rencontre. Le danger qui pesait sur la tête de tout mâle, dont on parlait toujours et jamais à la fois, dont il fallait se prémunir, à tout prix, et vers lequel ils s'étaient précipités sans réfléchir. Ce serait de leur faute, entièrement.

Les voix des deux filles se faisaient de plus en plus basses, de plus en plus insistantes. Ryû n'arrivait pas à croire que cela pouvait se produire aussi facilement, devant ce témoin immobile qui fumait négligemment, et pourtant, il n'arrivait toujours pas à bouger.

L'anxiété timide dans le regard de Manta avait fait place à une véritable angoisse, et le malheureux jetait sans cesse des appels au secours mutiques autour de lui, comme s'il espérait le secours providentiel d'un esprit passant par-là. Même Yoh avait perdu son sourire et son allure tranquille : son visage s'était affaissé et avait pris une teinte soucieuse que Ryû ne lui avait jamais vue. Aux coups d'œil plus pragmatiques qu'il lançait de part et d'autre, il devina que Yoh cherchait une échappatoire à la nasse dans laquelle Mary et Mathilda les avaient enfermés.

Il n'y avait plus à se méprendre sur le danger. Ryû, Yoh et Manta, se trouvaient au milieu d'une bande de filles, dans une forêt éloignée de tout bâtiment, dans un lieu où ils n'étaient pas censés se trouver, alors que personne n'avait la plus petite idée de leur présence ici. Personne ne viendrait les chercher – il ne fallait pas compter sur Namari –, et quand on s'inquiéterait d'eux, il serait trop tard.

Dans un vague éclair de clairvoyance, Ryû réalisa qu'il était le plus grand de toutes les personnes ici présentes : même Canna lui cédait le pas d'une demi-tête. Pourtant, la seule idée de repousser les filles lui paraissait insensée. Que pouvait-il faire face à trois jeunes femmes au sommet de leur jeunesse ? Sans compter les pouvoirs shamaniques qui émanaient de leurs personnes, écrasants, assurés. Du haut de sa taille svelte, Ryû n'était rien d'autre qu'un roseau qu'elles écraseraient sans y prendre garde. Elles savaient sûrement s'y prendre pour cogner, faire taire, maîtriser. Elles le blesseraient aussi facilement qu'un chaton. Leur force était inattaquable. Peut-être valait-il mieux se laisser faire, serrer les dents, prier pour que ça soit rapide, qu'elles se lassent vite et qu'elles les laissent partir ensuite.

Soudain, la main de Mathilda se posa sur la joue de Yoh, repoussant une de ses mèches.

– Ne faites pas ça, protesta-t-il. Ça me gêne.

– Ah bon ? gloussa la fille. Et pourquoi ? Où est le mal ? Vous êtes venus jusqu'ici, non ?

– N-non mais c'est que… on ne voulait pas… On n'est pas venus pour…

– C'est vrai ? Ben alors, il ne fallait pas venir du tout, pas vrai, Mary ?

– Tout à fait d'accord.

– C'était très imprudent. Il faut que vous soyez complètement inconscients pour oser une chose pareille. Ou alors, ça veut dire que votre réputation n'a plus rien à craindre.

Yoh voulut se lever mais Mathilda le fit rasseoir d'autorité. Manta laissa échapper une exclamation de frayeur. Les filles s'esclaffèrent et Canna, désinvolte, s'alluma une autre cigarette avec un soupir presque las.

– Arrêtez, protesta Ryû, ne le touchez pas, bandes de goujates !

Le regard gourmand de Mathilda le détailla des pieds et à la tête et, sans ôter sa main qui reposait désormais sur l'épaule de Yoh, la rustaude lança :

– Tu es jaloux ?

C'est alors qu'une voix forte retentit dans leur dos :

– Qu'est-ce que ça signifie ?

Les garçons se retournèrent, pris de stupeur. À l'orée de la clairière, une autre étudiante venait de faire son entrée. Son aura shamanique était impressionnante et surpassait clairement celles des trois autres. Elle était vêtue d'une tenue de chasse et portait des gants renforcés qui remontaient jusqu'à ses avant-bras. Un carquois barrait dans son dos et un arc reposait sur son épaule. Sa chevelure était d'un rose vif assez voyant pour une jeune fille mais son visage n'avait rien d'enfantin : sa mâchoire forte, son œil ardent et son expression trahissaient un sérieux doublé d'assurance et de sévérité. Sans savoir pourquoi, Ryû lui trouva une étrange ressemblance avec Lyserg. La fille n'avait pas la tendresse mignonne de leur majorant mais on trouvait chez elle quelque chose de la droiture noble et propre sur elle du jeune Diethel.

– On peut savoir ce que vous fabriquez ? demanda-t-elle encore.

Et Ryû comprit qu'elle s'adressait à ses camarades, et non à eux.

– Oh Tam, ça va, on s'amusait, grommela Mathilda.

– On ne leur aurait pas fait de mal, assura Mary sur le même ton.

– Je les aurais arrêtées avant que ça dégénère, ajouta Canna en tirant sur sa cigarette. Ne t'inquiète pas.

– Vraiment ? riposta la dénommée Tam. Tu n'avais pas l'air prête à bouger de mon point de vue. N'essayez pas de m'embrouiller, j'en ai vu bien assez. Croyez-vous que votre comportement soit digne de femmes d'honneur ? De futures chevalières ? Est-ce vraiment la façon dont on vous a appris à traiter les damoiseaux ? Parce que si c'est le cas, je vous engage à revoir vos manuels de savoir-vivre.

Sa tirade achevée, elle laissa planer un silence que nulle n'osa briser. Puis, sur un ton radouci, elle s'adressa aux trois garçons après une légère inclinaison de tête.

– Veuillez pardonner la grossièreté et l'impudence de mes camarades, messieurs. Je me nomme Tamao Tamamura. J'espère que les libertés qu'elles ont osé prendre avec vous ne vous ont pas trop bouleversés.

Choqués par la rapidité des événements, les trois garçons ne surent que répondre. L'angoisse retombait peu à peu et ils accusaient le choc comme ils pouvaient. Finalement, Yoh fut le premier à retrouver l'usage de la parole et dit :

– Nous allons bien. Je crois…

Manta poussa un petit soupir et se leva d'un bond, comme s'il venait de réaliser que rien ne le retenait sur le tronc d'arbre. Puis il alla se ranger aux côtés de Ryû, craintivement.

– On ne vous aurait fait aucun mal, grogna Mathilda. C'était pour rire. Vous aviez l'air si… si…

– L'air si quoi ? demanda sèchement Tamao et sa voix claqua dans l'air comme la lanière d'un fouet.

Mathilda haussa les épaules et regarda ailleurs.

Yoh baissa les yeux sur ses pieds. Les coins de ses lèvres tressaillaient, il paraissait perdu. Alors, Tamao s'avança vers lui et lui tendit la main pour l'aider à se relever. Le jeune garçon saisit la paume offerte et se redressa. Ryû vit que ses jambes flageolaient.

– Merci, balbutia-t-il alors qu'une légère rougeur venait colorer ses joues.

– Ne me remerciez pas, rétorqua Tamao. Excusez-moi plutôt de ne pas être intervenue plus rapidement.

Yoh lui jeta un regard ébahi et se raccrocha à son bras comme à une bouée. Tamao le guida avec délicatesse jusqu'à ses compagnons et parut prendre un soin extrême à ne pas le toucher plus que nécessaire. Toutefois, lorsqu'elle rompit le contact entre eux, Ryû qui était habitué à sonder son colocataire, crut remarquer chez lui une sorte de légère déception qui dut échapper au reste des personnes présentes.

– Pardonnez-moi cette question, reprit Tamao, mais comment vous êtes-vous retrouvés ici ?

Les trois garçons échangèrent un regard et n'osèrent pas raconter leur folle équipée, qui leur paraissait désormais d'une inconscience totale.

– Parlez sans crainte, assura l'archère. J'expliquerai votre situation à ma professeuse, qui doit arriver d'une minute à l'autre et nous trouverons moyen de vous ramener chez vous…

À ces mots, le sang de Ryû ne fit qu'un tour. Il jeta un regard à ses camarades et constata que les dernières paroles de Tamao avaient produit chez eux le même effet. Sans hésiter, il s'élança et détala au milieu des arbres. Il n'eut pas besoin de se retourner pour savoir que les deux autres l'avaient suivi.

– Mais ! Attendez ! entendit-il.

Suivi d'un profond rire de gorge qui devait être celui de Canna et d'un :

– Waw, on les poursuit ?

Il ne s'arrêta pas pour vérifier si cette proposition avait été acceptée. Il se mit à courir, le plus vite possible et ne se retourna que pour aller chercher Manta et le hisser sur ses épaules, mécaniquement, voyant que le garçon avait du mal à suivre leur rythme. Il ne prêta pas la moindre attention au poids sur ses épaules, bien qu'il n'ait jamais porté personne ne cette façon. Tout ce qui importait, c'était de courir le plus vite et le plus loin possible.

Ils arrivèrent aux écuries transis et transpirants et découvrirent que celles-ci s'étaient remplies de monde. Dans la forêt, ils avaient totalement perdu la notion du temps et l'échéance était sans doute passée depuis longtemps. Trois femmes qui s'affairaient dans la cour les dévisagèrent avec des yeux ronds.

Sans réfléchir, Ryû et Yoh foncèrent vers la porte et bondirent dans la rue comme s'ils avaient une horde de démons à leurs trousses. La sidération passées, les femmes derrière eux crièrent, appelèrent, mais ils ne répondirent pas. Ils coururent jusqu'à n'en plus pouvoir et s'arrêtèrent dans une ruelle vide, où ils constatèrent qu'on ne les avait pas suivis. Là, Ryû déposa Manta, épuisé, et se laissa glisser au sol, le souffle court, la nausée au ventre.

– Je le crois pas, éructa-t-il, à bout de souffle. On les a semées !

– Tout ça... c'était... pas vraiment... réel... hein ? haleta Yoh, les mains sur les cuisses.

Manta s'appuya contre le mur, le visage blanc comme de la craie. Des larmes silencieuses roulèrent sur ses joues.

Ryû passa en revue son uniforme, dont le désordre repoussait les limites de la décence. Par-delà la boue, les feuilles mortes, les égratignures de ronces, il avait l'impression que rien ne pourrait le laver de la honte qu'il éprouvait.

Au bout de quelques minutes, les trois garçons essuyèrent leurs visages sales et décidèrent de retourner à l'hôtel. En sécurité.

– Et les autres ? hasarda Yoh.

– Ils trouveront la sortie tout seuls, décréta Ryû. Je ne sais pas pour vous, mais moi, je n'y retourne pas.

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