Disclaimer : Shaman King appartient à Hiroyuki Takei.
Attention, looooong chapitre (8,7 K, j'ai réussi à descendre en-dessous de 9). Mais il se passe plein de trucs qui s'enchaînent et j'ai dû en couper un bon quart à la réécriture, déjà. Pour l'anecdote, ce truc faisait une quinzaine de pages Word au début. Allez, savourez bien, c'est 100 % fiel.
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XXIII
Fureurs et vengeances
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Le souvenir de la journée passée ne revint pas immédiatement à Ren quand il se réveilla. Soudain, comme il quittait la douceur ouatée du sommeil, tout se rappela à lui. Le voyage, l'opéra, la journée, l'expédition pour l'école des filles, le combat des deux armures, leur fuite, l'échec, l'engueulade. Puis l'arrivée à l'hôtel, les mines désolées de Yoh, Ryû, Manta rentrés à l'heure sans que personne ne les remarque, le voyage du retour, dans un silence assourdissant, les regards curieux et les chuchotis des autres.
Quant à Namari, ce petit enfoiré, il les avait soigneusement évités.
Se redressant dans son lit, Ren constata que Ryû et Yoh étaient déjà partis. C'était fort inhabituel en ce qui concernait Yoh : ses colocataires se sentaient-ils coupables de les avoir lâchés, lui, Horo Horo et Pino, pour filer en douce ? Ren espérait avoir bientôt une solide explication avec eux.
Il se leva de mauvaise humeur et se frotta les yeux. À la salle de bain, il se passait le visage à l'eau froide lorsque Horo Horo entra.
– Oh, pardon.
– C'est pas grave j'avais fini.
Ren coupa l'eau et se tourna vers lui. Le regard du jeune Usui avait des allures de : « Salut à toi, compagnon d'infortune ! Heureux de mourir à tes côtés aujourd'hui. »
– On va s'en sortir, tu crois ? fit Horo Horo d'une toute petite voix.
– Évidemment, soupira Ren. Ils ne vont pas nous tuer, tu sais.
– Il vont nous renvoyer, tu penses ?
Horo Horo fixait ses pieds en se mordant les lèvres. Il paraissait au bord des larmes. Ren éprouva une bouffée d'inquiétude et d'agacement mêlés. Pourvu qu'il ne se mette pas à pleurer, pensa-t-il.
– Ils ne peuvent pas, répondit-il avec une assurance qu'il ne possédait pas vraiment.
Horo Horo releva la tête, plein d'espoir.
– Pourquoi ?
– Nos familles.
Son camarade évalua sa réponse et hocha lentement la tête. Puis il dit :
– Pour Pino, ce ne sera pas pareil.
Il n'avait pas tort. Mais Ren rétorqua :
– Ils ne peuvent pas n'en renvoyer qu'un sur nous trois. Surtout celui qui vient d'un clan mineur. Tu imagines le scandale ? L'école prétend valoriser le mérite, tout ça… ça ferait tache.
Horo Horo eut un petit rire.
– Je n'ai pas l'impression qu'ils s'en soucient tant que ça. C'est une façade, en réalité ils s'en moquent.
Se sentant perdre du terrain, Ren chercha un argument autre.
– Marco Maxwell est issu d'une famille de basse extraction, lança-t-il soudain. Je ne vois pas pourquoi il punirait plus sévèrement Pino que nous parce qu'il est pauvre.
Horo Horo grimaça mais Ren n'y fit pas attention. Qu'y avait-il de choquant à dire que Pino était pauvre, puisqu'il l'était effectivement ?
– Il n'est pas pauvre, répondit enfin Horo Horo. Il vient de province. C'est pas pareil.
– Si tu le dis, soupira Ren.
Horo Horo secoua la tête.
– Ma famille n'est pas plus riche que la sienne, tu sais.
Cette fois, Ren haussa les sourcils.
– Ah bon ?
Horo Horo sourit avec indulgence. Il voulut dire quelque chose mais se retint. Alors, il demanda :
– Je peux être direct ?
– Je préfère, répondit sobrement Ren.
– Très bien. Alors voilà. Ce n'est pas nous qui sommes pauvres, en fait. C'est juste toi qui es plus riche que tout le monde.
Ren détourna les yeux. La conversation prenait un tournant embarrassant. Il haussa les épaules et revint à la menace qui pesait sur leurs têtes :
– Je ne pense pas qu'on se fasse renvoyer, mais on va le sentir passer, c'est sûr.
Horo Horo hocha la tête, pensif.
– Je me disais…
– Oui ?
– Peut-être… peut-être que la punition serait moins lourde si les autres se dénonçaient ?
Ren écarquilla les yeux. Il n'y avait pas songé.
– Tu crois qu'on pourrait les convaincre ?
– Ce serait bien… après tout c'est une faute collective… y a pas de raison pour qu'on soit les seuls à être punis…
Alors qu'on est les seuls à être assez idiots pour s'être choper, compléta Ren en pensée.
Il songea à Yoh qui s'était levé suffisamment tôt pour ne pas le croiser ce matin et secoua la tête.
– Laisse tomber. Ils n'ont aucune raison de le faire.
Le silence se fit. Son regard plongea sur le sol et tomba sur ses pantoufles blanches. Il voyait, un peu plus loin, les pieds de Horo Horo, nus sur le carrelage glacé. Soudain, l'un d'eux quitta le sol et se frotta contre sa cheville, puis le garçon rejoignit le lavabo et fit couler de l'eau.
– Je vais m'habiller, pensa Ren à haute voix, constatant qu'il était toujours en pyjama et que l'heure tournait.
– Ouais, c'est sûr que si on arrive en retard, ça n'arrangera pas notre cas.
Ren acquiesça, pensif. Un détail auquel il n'avait pas repensé depuis le retour de la ville surgit dans son esprit. Un détail capital.
– Dis, lança-t-il, à ton avis…
Horo Horo émergea de sa toilette, une couche de crème de jour étalée sur ses joues. Mais Ren n'eut pas envie de rire.
– ...qui a pu nous dénoncer ?
Horo Horo ouvrit la bouche mais demeura coi.
– Tu plaisantes ? réussit-il à dire.
– Je suis très sérieux. Ne me dis pas que tu n'y as pas pensé.
Horo Horo sembla terriblement embarrassé.
– Mais… comment… Mais…
– Les profs n'ont pas pu deviner tout seuls où nous étions. Pas si vite.
Horo Horo assimila cette dure vérité, les yeux ronds.
– Je ne sais pas qui est le sale morpion qui a fait ça, mais si je l'attrape…
Puis, pris d'une inspiration subite :
– Ça ne pourrait pas être Namari, quand même ?
– Je ne sais pas, répondit Ren. C'est possible mais ce serait tellement évident… je ne sais pas.
Le silence retomba à nouveau et Ren tourna les talons.
– On en reparle plus tard, conclut-il en le quittant.
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Dans les couloirs, il eut l'impression que tout le monde se retournait sur son passage. Ce n'était pas de la paranoïa. Les ragots allaient vite. Leur folle équipée avait fait déjà dû faire le tour de l'école.
Agacé par les murmures et les coups d'œil sur son passage, Ren serra les dents et découragea les curieux d'un regard féroce.
En arrivant à sa salle, il eut la désagréable surprise de réaliser que les bruits de couloirs avaient pris racine ici aussi. Dès qu'il entra, le brouhaha de la pièce diminua drastiquement, indiquant que lui et ses deux complices étaient l'objet de la majorité des conversations. Ren inspira profondément pour se calmer et se mit en quête d'une place.
Il y en avait une près de Yoh. Parfait.
Sans demander si elle était libre, Ren tira la chaise et s'y installa d'autorité.
– Salut Yoh.
– Hmm ?
Le visage ensommeillé de Yoh émergea de ses bras repliés.
– Ah, c'est toi… salut.
Avant qu'il se rendorme, Ren affûta ses mots.
– Vous auriez pu nous attendre, fit-il remarquer en sortant ses cahiers.
Yoh soupira de désespoir et Ren, peu charitable, décida d'enfoncer le clou.
– Ou au moins essayer de venir nous chercher pour qu'on rentre ensemble, plutôt que de filer en douce et de nous laisser nous faire attraper tout seuls…
– On ne pensait pas que le directeur débarquerait, chuchota Yoh à son oreille. D'abord, on a filé vite parce que… parce que…
Il vira à l'écarlate et Ren le dévisagea avec curiosité.
– Eh bien quoi, s'impatienta-t-il.
– On est tombés sur trois filles, avoua piteusement Yoh.
Eux aussi, songea Ren. Décidément.
– Elles nous ont trouvés, ajouta-t-il en baissant encore un peu la voix. Et ensuite…
Il avala ses derniers mots et ses joues se colorèrent de nouveau. Ses yeux fuyaient. Cela avait l'air sérieux. Inquiétant, même. Ren s'efforça de prendre un timbre un peu amical, qui inciterait à la confidence, pour demander :
– Qu'est-ce qui s'est passé ?
– Rien, répondit Yoh très vite.
Il se mordilla la lèvre inférieure et corrigea :
– Enfin…
– Oh, fit Ren.
Une sensation de vertige le prit et son estomac vide se contracta. Incapable de regarder son ami en face, il contempla ses mains que Yoh tordait sous l'effet du stress.
– Tu veux dire, reprit-il dans un murmure, qu'elles vous ont… fait… des avances ?
Yoh rougit encore plus et baissa le nez.
– Je crois que c'était ça, souffla-t-il. Je ne sais pas. C'était… bizarre. Au début, on discutait, ça allait, et ensuite… elles nous regardaient, elles se sont rapprochées… avec Manta on s'est sentis tellement mal. Mais il ne s'est rien passé, hein ! Enfin, rien de… tu vois.
Ren hocha la tête. Rien d'irréparable.
– Je n'arrête pas de me demander si c'était normal, poursuivit Yoh. C'est des filles, tu comprends ? Elle avaient l'air de croire qu'on était venus parce que…
Il ne put achever et enfouit son visage dans ses mains, ce dont Ren lui fut reconnaissant car lui-même sentait ses joues augmenter en température. L'image fugitive du sourire de l'étudiante en armure qui l'avait relevé, la force de son bras lui revinrent en mémoire. Il grimaça. L'aspect romantique de l'image l'embarrassait au plus haut point.
– Et donc ? reprit-il. Comment vous vous en êtes tirés ?
– Une autre fille est arrivée, raconta Yoh. Celle-là, elle était différente.
Il marqua une pause et un léger sourire se peignit sur ses lèvres.
– C'était une vraie gentedame, elle. On peut dire qu'elle a été notre sauveuse… Mais ensuite elle a dit qu'elle avait prévenu ses profs ! C'est à ce moment qu'on s'est enfuis. On n'a pas réfléchi du tout, on a couru jusqu'à la rue et là…
Yoh grimaça.
– Tu sais, à notre place, tu n'y serais pas retourné, après ça.
– Probablement pas, répondit Ren, en toute sincérité. Mais on ne le saura jamais.
La classe s'était remplie mais le professeur était en retard. Ren entendait déjà murmurer autour de lui que ce pauvre Munzer devait avoir mis fin à ses souffrances sans avoir prévenu personne et que ça ne servait à rien d'attendre.
– Il est en retard, le prof, remarqua Yoh d'une voix étouffée.
– Ouais.
– Tu crois qu'il est malade ?
– Je crois surtout que c'est toujours quand on commence à se dire ça qu'il finit par arriver.
– Hmmbl, grommela Yoh en se replongeant dans ses bras croisés.
Comme Camel Munzer n'arrivait toujours pas, il se tourna à nouveau vers Ren et lui posa enfin la question qui fâchait :
– Vous allez être gravement punis ?
– Je ne sais pas. On n'a pas encore revu le directeur.
– Oh la la.
Yoh paraissait catastrophé.
– Ils ne vont tout de même pas… ils ne vont pas vous… renvoyer ?
– Aucune idée.
Ren laissa filer un instant, avant de suggérer, l'air de rien :
– Mais c'est sûr qu'il ne pourra plus le faire si on est plus de trois à être sanctionnés.
Yoh roula des yeux.
– Attends tu veux dire… qu'il faudrait qu'on se dénonce ?
Sa propre phrase sembla le choquer. Ren haussa les épaules.
– Et pourquoi pas ? Ce n'est pas tellement juste qu'on paye tout seuls alors qu'on a fait la bêtise ensemble !
– Chh, marmonna Yoh.
Puis il reprit plus bas :
– Vous n'allez nous vendre, hein ?
– Non, grommela Ren. En tout cas, pas moi. Mais ça serait bien que vous passiez aux aveux.
Yoh se mura dans le silence, l'air attristé. Le professeur Munzer fit alors son entrée. Il y eut quelques murmures déçus, puis son regard triste mit fin aux conversations.
Lorsque la cloche sonna, Ren croisa le regard de Pino, qu'il avait vu chuchoter furieusement avec Horo Horo pendant tout le cours. Un regard bleu de glace, ferme et qui demandait des comptes. Ren hocha brièvement la tête, bien d'accord avec ce qui se jouait. Dès qu'on le pourrait, on irait exiger des explications auprès de Namari. Ren avait rassemblé ses affaires et s'apprêtait à aller les attendre à la sortie lorsque deux surveillants entrèrent dans la classe. Le jeune garçon s'immobilisa et devina immédiatement qu'ils venaient pour eux.
– Pino Graham, Ren Tao et Horokeu Usui, lança Lucky dans leur direction. Vous êtes convoqués chez M. le directeur.
Horokeu, pensa Ren, peu habitué à la consonance du véritable nom de Horo Horo. Si même Lucky l'appelle comme ça, c'est que l'heure est grave.
– Maintenant ? Tout de suite ? demanda Pino.
– Évidemment, maintenant, grommela le surveillant. Suivez-moi, je vous ramènerai tous les trois à votre prochain cours.
Sous les regards lourds du reste de la classe, Ren, Horo Horo et Pino quittèrent la salle. À peine ce dernier eut-il franchi le seuil qu'un torrent de voix résonna : leurs camarades s'étaient tous mis à commenter l'événement en même temps. Les trois garçons échangèrent une mine sombre et suivirent Lucky jusqu'au bureau de leur maître de danse.
Celui-ci les attendait derrière ses doigts entrelacés, la sévérité peinte sur sa figure, et reposa ses lunettes sur son sous-main lorsqu'ils entrèrent. Trois chaises avaient été placées devant le bureau, en prévision.
– Bonjour à tous les trois. Asseyez-vous, ordonna Marco.
Ren et les deux autres prirent place. Horo Horo semblait stoïque et résigné mais Pino, lui, tremblait comme une feuille. M. Maxwell resta silencieux quelques minutes, qui leur parurent des heures, puis il prit une longue inspiration et le sermon commença.
Ce fut long. Tellement long que le début de la diatribe, fort glaçant (le directeur savait y faire) finit par perdre en force. Du moins c'est ce qu'il sembla à Ren. Au bout d'un moment, il devait l'avouer, il avait un peu décroché. Plus le temps passait, plus il se disait que la punition ne serait sûrement pas si sévère que ça. Si ça avait été le renvoi où l'exclusion pour quelques jours, Maxwell le leur aurait annoncé tout de suite, au lieu de faire durer le plaisir. On pouvait déduire de cette harangue prolongée que la sanction ne suffisait pas à leur professeur. Il commença à respirer, réalisant du même coup que la perspective d'être renvoyé, finalement, ne le laissait pas indifférent. Il n'avait aucune envie de partir. Aucune envie d'affronter la honte et l'opprobre de son clan, aucune envie de clore ce chapitre-là de son existence, et surtout, étonnamment, aucune envie de quitter les autres.
Mince alors.
Pino et Horo Horo, en revanche, paraissaient terrorisés. Le grand blond avait les lèvres blanches, les yeux exorbités et affichait une mine de chien battu, tandis que Horo Horo, visage fermé, se tordait douloureusement les doigts sur ses genoux, là où le directeur ne pouvait pas le voir. Détendez-vous, aurait voulu leur lancer Ren. Ce n'est qu'un mauvais moment à passer ! Regardez, c'est presque fini. En effet le maître de danse saisit ses lunettes et les replaça sur son nez. Le savon passé, la punition allait être annoncée. Peut-être.
– Bien, décréta M. Maxwell. À présent, il y a quelques détails que j'aimerais connaître.
Fausse alerte.
– Comment êtes-vous entrés dans l'enceinte de l'académie Ozoresan-Fumbari ? Inutile de me baratiner, je sais que vous n'êtes pas entrés par hasard, ni seuls. Alors, qui vous a aidés ? L'une des étudiantes ou l'un des nôtres ?
Un silence coi lui répondit.
– Jeune gens, soupira le directeur. Ne me faites pas perdre plus de temps, je vous prie. Personne ne sortira de cette pièce tant que je n'aurai pas de réponse.
Il croisa et décroisa ses doigts quelques instants avant de poursuivre.
– On vous a aidés à entrer.
Pas de réponse.
– Vous n'étiez vraiment que trois ?
Toujours pas de réponse.
– Allons, messieurs. Pourquoi protéger des camarades qui vous laissent endosser la faute seuls ?
Horo Horo ouvrit la bouche.
– M. Usui ?
Le garçon se mordilla la lèvre inférieure. Ren l'observa, à la dérobée. Horo Horo, vendre ses camarades ? Il avait du mal à y croire.
– Ce serait dégoûtant, Maître, dit-il enfin.
– Pardon ?
– Si on balan… je veux dire si on dénonçait… des gens.
Il y eut un silence. Horo Horo baissa le nez sous l'œil glaçant dont les couvait le directeur tour à tour.
– Moi non plus je ne dénoncerai personne, claironna soudain Ren.
Le directeur lui lança un regard féroce. Il attendit quelque minutes. Pino affichait lui aussi une mine ferme, rassuré par la cohésion des deux autres.
Marco Maxwell poussa un profond soupir et les chassa d'un geste de la main.
– Très bien. Vous pouvez disposer.
Les garçons se dévisagèrent, stupéfaits.
– Mais… commença Pino, et la sanct... je veux dire, c'est tout ?
M. Maxwell eut un sourire mince.
– Ne vous faites pas d'illusion, M. Graham, il y aura une sanction. Pour vous trois en tout cas. Comme je vous l'ai dit les conséquences de ce que vous avez fait auraient pu être très graves. Sans parler de la honte qui retombe par votre faute sur notre établissement.
Il laissa peser ces paroles dans l'air et se leva.
– Je trancherai sur votre punition plus tard. Retournez en cours, maintenant.
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Lucky les conduisit au cours de shamanisme et ils durent prendre place sous les yeux avides de leurs camarades. Jackson ignora superbement leur arrivée et reprit comme si de rien n'était son explication quant à l'histoire des usages shamaniques en matière d'embellissement des demeures traditionnelles et des temples lors des fêtes du printemps. Sans attendre, Ren, Horo Horo et Pino sortirent leurs cahiers et se mirent à gratter. Contrairement à son habitude, Jackson ne leur accorda pas de pause et poursuivit sa logorrhée tout du long, ce qui permit aux trois réprouvés d'échapper aux questions embarrassantes. Ils n'eurent d'ailleurs pas à se concerter pour filer dès la sonnerie annonçant le déjeuner.
Ren avait remarqué que Yoh et Ryû manifestaient des signes d'impatience. Ils devaient brûler de savoir quel sort on leur réservait. Dissimulant un sourire, il songea à combien ce qu'ils auraient à raconter les surprendrait.
Il prit son temps avec délectation pour ranger ses affaires dans son sac, replacer sa chaise derrière son pupitre et, enfin, sortir. Horo Horo et Pino ne semblaient pas pressés de cracher le morceau eux non plus. Coupant court aux questions, Ren prit le chemin de la cantine en lançant :
– On en parlera à table.
La cantine était déjà envahie de première et deuxième années lorsqu'ils arrivèrent. Ryû enguirlanda un grand qui tentait de prendre la place de Manta sans vergogne. Pino râla en découvrant qu'il n'y avait plus le dessert qu'il voulait. Ren retint un petit sourire, attendri malgré lui par ces banalités quotidiennes. Malgré ses bravades, il y avait cru, au renvoi. Au moins un peu.
Ils choisirent une table à l'écart et, sitôt le dernier plateau posé, les questions fusèrent.
– Alors ?
– Il n'a pas été trop dur avec vous ?
– Vous vous êtes fait bien engueuler ?
– Vous n'allez pas être renvoyés, hein ?
– Il ne peut pas vous priver des sélections, quand même ?
– Stop, intervint Ren. On va vous raconter.
Et sitôt fait, ils crurent que les yeux des autres allaient leur jaillir des orbites.
– Vous ne nous avez pas dénoncés ? Vous êtes vraiment super ! s'écria Manta, visiblement soulagé.
– Je me demande ce qu'il vous réserve, fit Yoh, pensif.
– En tout cas, il ne peut plus vous renvoyer maintenant, décréta Ryû avec assurance. Sinon, il l'aurait annoncé tout de suite. S'il ne l'a pas fait, c'est parce qu'il essaie de trouver autre chose.
– Ou parce qu'il attend que des gens se dénoncent, marmonna Pino.
– Possible, fit Ryû, gêné.
Il y eut un léger, mais alors, très léger froid.
– En tout cas, reprit Manta, moi je ne vois pas l'intérêt. À quoi ça sert qu'on soit tous punis ?
– Belle solidarité, siffla Ren.
Manta serra les dents et baissa le nez.
– Tu ne te rends pas compte.
Ren allait répliquer quand une exclamation de Horo Horo l'interrompit.
– Qu'est-ce qu'il y a ?
– Namari, siffla son ami. Regardez.
Le beau cinquième année venait d'arriver dans la salle du réfectoire, flanqué de son amoureux, et caracolait joyeusement à la recherche d'une place.
– Ce sale petit… marmonna Pino, furieux.
Soudain, Horo Horo se leva.
– Où tu vas ? demanda Yoh.
– Dire à ce sale type ma façon de penser !
– Attends-nous, s'écria Ren.
Et ils abandonnèrent tous leurs plateaux, même Manta.
Arrivés à la table de Namari, ils eurent la satisfaction de constater que son petit sourire satisfait avait quelque peu diminué, à leur vue.
– Oui ? demanda-t-il en repoussant une épaisse mèche noire.
– Tu te trouves malin, hein, vitupéra Horo Horo, immédiatement.
– Pourquoi donc ?
– Pourquoi nous avoir plantés là comme des imbéciles ? Tu voulais qu'on se fasse prendre ou quoi ? T'es content, maintenant ?
– Du calme, répliqua Namari, fraîchement. Je n'allais pas poireauter bêtement à la porte en attendant que vous ayez fini vos petites affaires. Qu'est-ce que vous croyez ? Quand j'y étais allé l'année dernière, les grands qui nous avaient emmenés ne nous avaient pas attendus non plus !
Il ajouta, avec morgue :
– Et nous, on ne s'était pas fait attraper comme des débutants.
Horo Horo parut sur le point de le gifler mais se contint.
– On n'aurait jamais dû se faire avoir, normalement, lança soudain Ren. Personne ne nous a repérés à l'intérieur. S'ils nous ont attrapés, c'est parce que quelqu'un leur a dit qu'on était là.
Il laissa planer la fin de sa phrase, le temps que le sous-entendu parvienne à Namari.
– C'est fort dommage, rétorqua celui-ci, mais si quelqu'un vous a dénoncés, ce n'est pas moi.
– Attends, Ren, tu ne nous as jamais parlé de ça, fit remarquer Ryû. Comment tu sais que c'est parce qu'on vous a dénoncés ?
– Parce que Marco et Jackson étaient là pour nous récupérer. Ils ne sont pas arrivés parce qu'Ozoresan les a prévenus, ils savaient déjà où nous chercher.
Sa déclaration fut suivie d'un silence.
– En tout cas, ce n'est pas moi, répliqua Namari. Ça vient de chez vous, je pense.
– Pourtant, on n'en a pas parlé à Daitaro, souffla Manta, horrifié.
– C'est peut-être Nichrom, hasarda Ryû.
– On n'en sait rien, intervint Yoh, pacifique. On ne peut pas les accuser comme ça, juste parce que…
– Parce que ce sont des langues de serpent ? acheva Ren.
Yoh tiqua. Mais Ryû prit sa défense :
– Il a raison, on n'en sait rien.
– Mais on va le savoir, décréta Horo Horo, glacial. Très vite.
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Après un cours de musique qui passa comme un coup de vent, ils retrouvèrent le directeur pour leur cours de danse, lequel commença par une annonce qui fit frétiller Pino sur place, mais qui n'était pas la fameuse punition tant attendue. En effet, leur maître de danse annonça qu'en raison de la désobéissance grave de certains d'entre eux (son regard fit le tour de l'ensemble de la classe comme pour signifier qu'il savait que les contrevenants étaient plus de trois), des mesures un peu plus strictes seraient prises, concernant le couvre-feu.
– Dorénavant, et jusqu'à nouvel ordre, décréta-t-il, un surveillant fera le tour des chambres avant chaque extinction des lumières du couloir. Et il va de soi que, si nous devions faire une prochaine sortie de classe, personne ne serait autorisé à rester à l'hôtel sans surveillance. Vous participerez tous aux activités du groupe. Nous pensions pouvoir vous faire confiance et nous sommes déçus. Voilà tout.
À la grande surprise de Ren, il n'y eut pas tant de protestation que cela. Chocolove eut l'air agacé, Achille également, Daitaro soupira bruyamment mais les autres demeurèrent cois. Il ne savait pas si c'était la paranoïa qui lui faisait penser cela, mais il avait l'impression que certains, parmi les autres, se sentaient coupables.
– En place ! lança M. Maxwell.
Le cours étant double, le directeur leur fit la grâce d'une pause d'un quart d'heure pour se rafraîchir. Les garçons en profitèrent pour ôter momentanément leurs pointes. Mais Ren, lui, se traîna péniblement jusqu'au vestiaire. Il avait mal au pied. Dénouant ses chaussons avec une grimace, il ôta délicatement le droit, millimètre par millimètre, et constata qu'il s'était cassé l'ongle du gros orteil. L'intérieur du chausson de satin pâle était maculé de sang. Sympathique.
– Ah mon dieeeuuuu ! couina Ryû, horrifié. Quelle horreur ! Tu t'es pas raté !
Ren examina son ongle fendu et rougi. Ça avait effectivement une sale tête.
– Tu devrais aller à l'infirmerie, s'inquiéta Yoh.
– Mais non, protesta Ren. Un pansement et ça va aller. Quelqu'un en aurait par hasard ? Je n'ai que du coton, moi.
– Je dois en avoir, proposa Lyserg. Attends.
Le major de promotion tira de son casier une jolie petite trousse à carreaux qui contenait tout le matériel nécessaire aux premiers secours, rangé avec un ordre soigneux.
– Tu as des chaussons de rechange ? demanda Lyserg comme il se servait. Je peux t'en prêter, sinon. On fait la même pointure, je crois ?
– J'ai ce qu'il faut, répondit Ren. Merci.
Les autres quittèrent le vestiaire au compte-gouttes, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que Horo Horo, Pino et Manta.
– C'est parfait, lança soudain le premier. Maintenant, on peut discuter.
– Qu'est-ce que tu veux dire ? interrogea Ren. Discuter de quoi ?
– De ce qu'on fait pour Nichrom.
– On ne sait pas si c'est lui, rappela Manta.
– Je suis sûr que c'est lui, répliqua Horo Horo. Vous avez vu sa tête pendant le cours de danse ? Et puis, qui ferait ça à part lui ?
– Plein d'autres, rétorqua machinalement Ren.
– Et du coup, qu'est-ce que tu veux faire ? demanda Pino.
– Lui rendre la monnaie de sa pièce.
– Tu veux te venger ? bégaya Manta.
– Bien sûr ! Tenez, regardez, c'est son casier, on n'a qu'à…
Horo Horo se tut et ouvrit le petit placard. Les affaires en vrac de Nichrom leur apparurent. Ils les regardèrent, silencieusement, sans qu'un seul se décide à faire le premier pas. Finalement, Horo Horo sortit les pointes fraîchement utilisées du jeune garçon et les observa sous toutes les coutures, avec l'air de se demander ce qu'on pouvait en faire.
Repose-les, pensa Ren. Tu ne ferais pas une chose pareille.
– Ne sois pas ridicule, lança-t-il. Tu n'en es pas capable.
Horo Horo lui lança un regard de défi. Puis, hésitant encore, il voulut dire quelque chose, soupira et finit par exploser :
– Très bien ! rugit-il en rejetant les chaussons au fond du casier. Satisfaits ?
Pino s'empressa de refermer la petite porte.
– C'était une mauvaise idée, décréta-t-il nerveusement.
Ren se leva.
– Je suis d'accord, dit-il. En plus, si c'est vraiment lui, ça ne serait pas assez.
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Ren s'éloigna du studio de danse, officiellement pour respirer un peu, officieusement pour s'assurer qu'il pouvait toujours utiliser son pied correctement. Il revint à temps pour récupérer ses chaussons et emmailloter ses orteils pour la deuxième partie du cours. Nichrom était assis non loin de là, le visage paisible, sans la moindre trace de culpabilité. Soudain, Ren l'entendit pousser une exclamation de dégoût et jeter au loin sa paire de pointes. Les chaussons tombèrent avec un bruit sonore et laissèrent échapper une paire de cotons sanglants.
– Quelle horreur ! s'écria Achille, en se détournant.
À côté de lui, Lyserg eut une grimace de dégoût.
– C'est immonde ! s'écria Ryû, une main sur sa bouche, comme pour se protéger de potentielles émanations putrides.
Nichrom, lui, frissonna de répugnance, tendu comme un arc. Il paraissait peu pressé de récupérer son bien.
Ren fixait les tortillons imbibés de rouge sombre avec fascination. Immédiatement, il se leva et alla à la poubelle, celle-là même où il avait jeté les compresses qui lui avaient servi à étancher son sang tout à l'heure. Évidemment, la corbeille était vide. Il se retourna et vit que tout le monde le regardait, en silence.
Surtout Nichrom.
– C'est toi, hoqueta le jeune garçon.
Ren secoua la tête.
– Non.
– Menteur ! rugit Nichrom.
– Ce n'est pas moi ! répéta Ren d'une voix tranchante. Tu penses que je serais assez débile pour faire ça en sachant que tout le monde me soupçonnerait ? C'est peut-être mon sang mais n'importe qui aurait pu récupérer ça dans la poubelle pour te faire cette blague.
– Une blague ? siffla Nichrom. Regarde mes pointes ! Elles sont toutes tachées !
– De toute façon, pourquoi je ferais ça, hein ?
Nichrom émit un petit sifflement de dépit et Ren le détailla attentivement. Le benjamin de la promotion venait-il de se trahir ? Avait-il effectivement une raison de croire qu'il aurait pu vouloir se venger de lui ? Autrement dit, avait-il quelque chose à se reprocher ?
Le jeune Pache secoua la tête puis, avec fougue, cracha :
– De toute façon, je m'en fous, j'en ai de rechange !
Et il exhiba du fond de son casier une paire de vieilles pointes qui semblaient avoir vécu.
– Voilà, s'écria-t-il, triomphant. Qui que soit l'abruti qui a eu cette idée, eh ben, ça n'aura servi à rien !
– En tout cas, ce n'est pas moi, ergota Ren, toujours en colère.
Il acheva de se préparer en surveillant les autres du coin de l'œil. Il n'avait pas menti. Qui pouvait l'avoir fait ? Il pensa immédiatement à Daitaro mais chassa vite cette hypothèse : trop évident. Et pas assez méchant. C'était dégoûtant, comme farce, mais facile à déjouer et Nichrom l'avait bien montré. La plupart d'entre eux avaient plusieurs paires de chaussons de rechange ou d'avance, à la fois parce que ça s'abîmait vite, parce que ça pouvait vous laisser en plan pile au mauvais moment et, bien sûr, parce que ce genre de « plaisanterie » était monnaie courante dans leur milieu. Nichrom n'était ni le premier ni le dernier à en être victime. Avec Daitaro, Ren était certain que ça aurait été beaucoup plus retors.
Restait encore un paquet de personnes. Il songea d'emblée à Horo Horo, qui coiffait sa chevelure juste en face de lui. Il avait suivi l'altercation avec un air remarquablement neutre. Il semblait si proche de passer à l'acte, un peu plus tôt. Ren avait peine à croire que cela puisse être lui, tant la blague semblait éloignée de ce qu'il savait de Horo Horo, sympathique, débonnaire, plus enclin à mettre les pieds dans le plat qu'à se venger de façon mesquine.
Ce que tu crois savoir, se corrigea-t-il ensuite. Tu ne le connais pas si bien que ça, en fait.
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L'incident les avait mis en retard, au point que leur professeur, ne voyant personne arriver, vint les chercher lui-même. Sa voix dure derrière la porte du vestiaire, ainsi que les coups secs dont il agrémenta ses reproches, réveilla l'effervescence parmi les jeunes gens. Quelques minutes plus tard, tout le monde était prêt.
Le cours reprit sans autre incident, jusqu'à ce que l'on remonte sur pointes. Ren serra les dents car, malgré la dose de coton qu'il s'était fourrée entre les orteils, son ongle blessé lui faisait un mal de chien. Le directeur, qui ne pouvait pas le savoir, lui fit la même réflexion que d'habitude :
– Ren, le sourire.
Ren exhiba ses dents mécaniquement et, dans son agacement, attaqua un peu trop fortement de la pointe. Cette fois, il ne put retenir une grimace de douleur qui n'échappa pas à l'ancien danseur.
– Eh ben, qu'est-ce qui vous arrive ?
Le professeur martela le sol de son bâton.
– L'effort ne doit pas se voir, articula-t-il à l'intention générale. Jamais. C'est valable pour tout le monde. Même remarque, Nichrom. Décidément, qu'est-ce que vous avez tous, aujourd'hui ?
Tout le monde abandonna l'exercice en cours pour se tourner vers Nichrom, qui avait pâli et était redescendu de ses pointes.
– Eh bien ? s'impatienta le directeur.
– Pa-pardon, Maître, s'excusa le garçon.
Et, se recomposant un sourire, il remonta en se raccrochant précautionneusement à la barre.
Un peu trop précautionneusement, remarqua Ren. Comme s'il ménageait ses pieds...
– Nichrom ? interrogea le professeur, à qui la manœuvre n'avait pas échappé.
– Tout va bien, articula le garçon avec un sourire artificiel, les dents serrées. Tout va bien…
Mais soudain, il étouffa une exclamation de douleur et redescendit encore.
– Visiblement non, rétorqua M. Maxwell. Qu'est-ce qui se passe ? Vous êtes blessé ?
Nichrom secoua la tête et voulut nier mais renonça finalement avec un soupir. Au bout d'un moment, il marmotta dans sa barbe.
– Comment ? le fit répéter le professeur.
Nichrom releva la tête et claironna :
– Je pense que quelqu'un a mis quelque chose dans mes chaussons, Maître.
M. Maxwell le dévisagea et décréta :
– C'est très grave d'accuser les autres, ainsi. Enlevez vos pointes.
Le Pache s'exécuta. Il dénoua les rubans enserrant ses chevilles dans un silence de mort et ôta délicatement le carcan satiné. Puis il dévoila son premier pied et Ren entendit chuchoter dans son dos. On voyait distinctement de petits points rouges parsemer son collant. De petites piqûres. Puis Nichrom regarda attentivement l'intérieur, introduisit des doigts et en retira un objet qu'il présenta à tous. Il y eut des Oh et des Ah, choqués et indignés.
Deux tiges de ronce et d'ortie mêlées reposaient dans sa main.
Une plante, pensa Ren.
Puis : non, pas possible. Pas possible.
– Quelqu'un a bousillé mes chaussons ! brailla Nichrom. Et ensuite, il a fourré des ronces dans ma paire de rechange !
Il jeta un regard circulaire à ses camarades par en-dessous comme s'il les défiait un par un.
Le directeur claque des mains et le silence revint instantanément. Puis M. Maxwell, d'une voix basse et douce, ordonna :
– Que le coupable se dénonce, maintenant.
Un immense mutisme lui répondit.
– Immédiatement, rugit l'ancien étoile.
Son cri les fit sursauter mais personne ne se dénonça. Le professeur les jaugea les uns après les autres, les craintifs, les anxieux, ceux qui semblaient excités par la situation, les jubilateurs, les neutres.
– Très bien, siffla-t-il. Je donnerai donc une retenue à l'ensemble de la classe.
Un concert de protestations se fit entendre.
– Taisez-vous ! Sauf si c'est pour me donner le nom du ou des coupables !
Les râleries cessèrent à moitié.
– Ce genre de comportement est inadmissible ! tempêta le directeur. Si vous voulez vous mesurer à vos camarades, faites-le de façon honnête, par votre travail ! Alors, personne ?
Plus aucun bruit ne sortit des jeunes et jolies bouches de la classe.
– Non ? Alors vous serez donc tous en retenue, ce soir. Et même si vous êtes innocents dans cette affaire, je sais que certains d'entre vous méritent une punition pour d'autres choses. Si vous croyez pouvoir échapper à vos responsabilités, vous vous trompez.
Le maître de danse laissa planer la fin de sa diatribe sur les adolescents puis ordonna enfin :
– Allez donc soigner vos pieds, Nichrom. Vous avez besoin d'aller à l'infirmerie ?
– Non… marmonna l'intéressé. Ce n'est vraiment pas la peine.
– Alors filez au vestiaire, nettoyez-vous et revenez avec vos demi-pointes. Exceptionnellement, vous finirez le cours avec.
Nichrom emporta ses pointes piégées, jetant au passage un regard mi-mauvais, mi-interrogatif à Ren qui secoua la tête en écarquillant les yeux. « Pas moi », fit-il de la tête. Mais Nichrom ne paraissait guère convaincu.
Ren commençait à en avoir assez. Pourquoi aurait-il voulu faire quoi que ce soit à ce petit crétin ? Il ne l'aimait pas plus que cela, mais ce n'était pas une raison.
Ren se demanda soudain s'il n'avait pas une réputation de peau de vache dont il aurait ignoré l'existence jusqu'à ce jour. Si tel était le cas, les autres ne l'avaient pas très bien cerné. Rien ne lui répugnait plus que cette manière-là de régler ses problèmes. Les coups en douce, le matraquage dans le dos, la bassesse. Quand il avait quelque chose à dire à quelqu'un, il lui rentrait dans le lard et il le disait. Point. Il savait pertinemment que ce n'était pas très masculin, on le lui avait assez répété pour que ça rentre, mais cela lui paraissait une méthode infiniment plus efficace que tous ces coups fourrés ridicules. Quant à la vengeance… Bien sûr, qu'il se vengeait. Quand il pouvait. Mais pas comme ça. Il préférait qu'on sache que ça venait de lui.
Mais qui était donc le coupable ? Salir les chaussons de quelqu'un, c'était bête et puéril, un truc banal, que n'importe qui aurait pu faire ou presque. Mais les salir pour obliger ce quelqu'un à prendre des pointes qu'on avait remplies d'orties, et dont il ne risquait pas de songer à se méfier, c'était déjà beaucoup plus vicieux, plutôt tordu, même, pour ne pas dire pervers. Ren aurait bien vu quelqu'un comme Daitaro s'adonner à une telle chose. Ou bien Achille, peut-être. Il ne savait pas tellement pourquoi. Il y avait quelque chose du faux jeton, chez ce trop joli jeune garçon. Une sorte de perfidie discrète, dissimulée derrière les apparences d'un comportement sage, policé à l'extrême. Achille lui était terriblement antipathique. Pourtant, il ne ressentait pas du tout la même répulsion pour Lyserg, bien qu'il lui ressemblât un peu. Peut-être parce que Lyserg était quelqu'un d'honnête. Et pas seulement parce qu'il lui avait passé du coton pour son ongle.
Lorsque la leçon s'acheva, un débat vigoureux éclata dans le vestiaire.
– C'est absolument dégueulasse, vitupérait Nichrom.
– Ce qui est dégueulasse, c'est qu'on soit tous punis, riposta Wat. Moi, j'ai rien fait. Ni pour tes chaussons, ni pour vous-savez-quoi !
Suivez-mon regard, conclut son expression ironique en passant sur Yoh, Ryû, Horo Horo, Manta et les autres.
– Elle a lieu ce soir, la retenue ? demanda Chocolove, l'air blasé.
– Oui, il l'a dit tout à l'heure, confirma Pascal.
– Pff, la barbe, j'avais prévu autre chose, moi !
– La base d'une retenue, c'est que ça doit être contraignant, tu sais, lui lança Achille d'un ton narquois.
Chocolove le fixa, un sourcil relevé, avec un regard sombre qui aurait fait se ratatiner n'importe quel garçon avec moins d'aplomb qu'Achille.
– Je t'ai demandé quelque chose, toi ?
Achille ne répondit pas et Lyserg interrompit cette dispute naissante en lançant :
– Je vais travailler mon piano, tu es prêt ?
Son petit ami hocha la tête et, par pure provocation, posa un baiser tendre sur la joue de Lyserg. Tandis que les deux garçons s'éloignaient, Chocolove leva les yeux au ciel en secouant la tête.
Nichrom, furieux d'avoir été momentanément oublié, répéta :
– En tout cas, je ne sais pas qui a fait ça, mais c'est absolument dé-gueu-lasse ! J'espère que vous avez honte !
– Oh, ça va, on a compris, le tança Daitaro dans son coin. Moi, j'aurais tendance à dire comme notre cher professeur : si tu ne sais pas pourquoi on t'a fait ça, ce sera pour tout ce que tu auras prévu de faire aux autres plus tard.
Ren ne put retenir une exclamation.
– Tu ne manques vraiment pas d'air, toi, ironisa-t-il.
Daitaro lui adressa un regard de serpent mais Ren fit celui que cela n'impressionnait pas. Il se promit néanmoins de bien vérifier ses chaussons avant chaque cours, désormais. Juste au cas où.
Il examina son pied, une nouvelle fois. L'ongle était rouge mais ne semblait pas infecté. En soi, il n'aurait pas dit non à quelques vacances de cours de danse, mais c'était impossible. Chaque jour sans travail était une menace de régression. Il avait beau être bien moins passionné par la danse que bon nombre de ses camarades, ça ne l'empêchait pas de tenir à son niveau. Pas question de dégringoler du classement. C'était une question de fierté.
Son ongle lui fit prendre du retard. Bientôt, il ne resta plus que lui, Nichrom (qui pestait toujours à mi-voix), Reoseb qui l'attendait pour partir, Horo Horo, Pino, Manta (qui semblait d'ailleurs très affecté par les événements, à en juger par son visage décomposé), Ryû et Yoh.
– Qu'est-ce que je vais faire, maintenant, avec ça, grognait Nichrom en agitant ses pointes remplies de sang séché. Je ne sais même pas comment nettoyer ça !
– Tu dois pouvoir réussir à les ravoir, tempéra Reoseb.
– Tu parles ! En plus, ça me dégoûte. Rien que l'idée de les remettre, ça me donne envie de vomir.
– Pas sur moi, protesta Reoseb avec un petit rire forcé.
– En tout cas, c'est vraiment nul de faire un truc pareil ! répéta Nichrom.
– Bon, on a compris, oui, c'était nul mais tu ne vas pas en faire une maladie, le rembarra Ryû.
Son intervention surprit les autres, y compris Ren. Ryû, d'ordinaire, était plutôt de nature compatissante.
– Tout va bien, Manta ? demanda soudain Yoh.
Le petit adolescent frémit en entendant son nom et blêmit davantage.
– C'est vrai que tu n'as pas l'air en forme. Tu es malade ? demanda Ryû.
– N-non, marmonna Manta. Ça va.
Il s'agita, mal à l'aise, conscient que tout le monde avait désormais le regard braqué sur lui. Soudain, Reoseb lança :
– Tu as la tête de quelqu'un qui a quelque chose à se reprocher.
Les lèvres de Manta tremblotèrent et ses yeux eurent un éclat plaintif. Nichrom poussa alors un cri indigné.
– C'est toi ?
Manta baissa le nez en poussant un petit gémissement.
– C'est moi et Pino, admit-il piteusement.
– Manta ! protesta le blond. Mais enfin !
– Mais… mais… mais… pourquoi ? s'écria Nichrom, ahuri.
Manta gémit et ne répondit pas. Comprenant qu'il avait trop mauvaise conscience pour parler, Pino prit le relais :
– C'est nous deux pour les cotons ! Mais pas pour les ronces ! Je te le jure ! On ne savait pas que tu avais d'autres chaussons.
– C'est ça, riposta Nichrom, féroce.
Ils se jaugèrent tous deux, un instant, le grand blond aux yeux bleus et le petit brun aux yeux noirs. L'un et l'autre furibonds, il transpiraient le défi. Pino abandonna le premier et se détourna à demi en disant :
– Bon, d'accord, c'était un peu dégueu, mais on s'est dit que tu l'avais cherché !
– Mais pourquoi ? vociféra Nichrom. Je vous ai fait quoi, à la fin ?
– Tu nous as balancés au directeur quand on était à l'école des filles !
– Quoi ?
Le visage de Nichrom s'emplit de surprise. Ren, qui l'observait attentivement durant cet échange, eut l'impression que c'était sincère.
– N'importe quoi ! J'aurais pas fait ça !
– Ah bon ? Et c'est qui, alors ?
– Comment veux-tu que je le sache ? En tout cas, pas moi !
Ren reconnut, dans ce cri du cœur, les accents que lui-même avait mis lorsque Nichrom l'avait accusé publiquement.
– Je crois qu'il dit la vérité, intervint-il soudain.
– Si ce n'est pas vous, qui a piégé mes pointes de rechange ? vitupéra Nichrom.
On s'affronta de nouveau du regard, jusqu'à ce qu'une voix fasse remarquer :
– Si ça se trouve, ça fait longtemps que c'est là.
C'était Horo Horo, qui paraissait songeur.
– Hein ?
– Depuis combien de temps n'as-tu pas utilisé ces chaussons, Nichrom ? insista le jeune homme aux cheveux bleus.
Le jeune garçon fut frappé à cette idée et ne sut que dire.
– Ce serait une sacré coïncidence, marmonna Reoseb.
– Mais pas impossible, admit Ren.
Le silence revint sur le vestiaire. Ne sachant que dire de plus, chacun se remit petit à petit à ranger ses affaires.
– Je suis désolé, fit soudain Manta. On va se dénoncer au directeur. Hein, Pino ?
– Euh… ouais, ouais.
– Oui, on va le faire, décréta le plus petit, visiblement décidé à s'amender.
Pour une fois, nota Ren.
– Désolé, marmonna Pino.
– Faudra me racheter des chaussons, siffla Nichrom.
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En quittant le premier étage, Ren laissa partir ses amis, traîna un peu, puis se dirigea vers les jardins. Quelque chose le tarabustait. Une intuition qu'il devait vérifier.
Son chemin le conduisit tout droit aux serres, où il savait qu'il trouverait la personne qu'il cherchait.
La touffeur du lieu l'assaillit comme toujours. Il marcha aux détours des allées, jusqu'à ce qu'il trouve Horo Horo, penché sur une de ses précieuses plantes.
Ren s'immobilisa et le regarda faire. Il savait que Horo Horo l'avait entendu arriver. Il savait aussi qu'il ne lui accorderait pas son attention avant d'avoir achevé sa tâche. De lentes minutes passèrent donc avant que Horo Horo ne relève la tête.
– Oui ? demanda-t-il.
Ren le scruta, impassible. Il savait ce qu'il avait à dire mais pas de quelle manière il convenait de le faire.
Le visage de Horo Horo portait son expression habituelle, détendue, sympathique. Nulle méchanceté dans ses grands yeux surpris, aucune trace de duplicité dans ses traits empreints de bonhomie.
– J'ai quelque chose à te demander, fit Ren en étudiant ses options.
Il fallait bien commencer quelque part.
– Ça a l'air grave, remarqua Horo Horo.
Et brusquement, son sourire se figea et disparut. Ren comprit qu'il avait deviné ce qui l'amenait. La grimace qui se peignit soudain sur ses lèvres fut une vision si désagréable qu'il se jeta à l'eau.
– Est-ce que c'est toi ? osa-t-il enfin demander. Est-ce que c'est toi qui as fait ça ?
Il le répéta. Il avait besoin de s'en convaincre :
– Est-ce que c'est toi qui as trafiqué les pointes de rechange de Nichrom ?
Lentement, Horo Horo se leva. Il le dévisagea froidement et détourna la tête avec un petit rire narquois.
– Tu penses que c'est moi ? C'est vraiment ce que tu penses ?
Ren croisa les bras et tenta de se justifier :
– Qu'est-ce que je devrais penser ? C'est une idée que tu aurais pu avoir. Et puis, tu avais l'air décidé, à la pause. Qu'est-ce qui t'empêchait de sortir puis de revenir derrière Manta et Pino pour le faire, hein ?
Horo Horo ne répondit pas.
– Si ce n'est pas toi, dis-le.
– Et si c'était vraiment moi ?
Son camarade avait à présent un regard glacial et sombre qu'il ne lui connaissait pas.
– Si j'avais vraiment truqué ses chaussons ? Tu me mépriserais ?
Ren cilla.
– Je n'arrive pas à t'imaginer faire un truc pareil, soupira-t-il. C'est pour ça que je suis venu te demander.
Il reporta son attention sur son interlocuteur et le vit tordre ses lèvres en un sourire moqueur.
– Eh bien non, ce n'est pas moi.
Ren ressentit un étrange apaisement. Comme si on lui enlevait un poids désagréable des épaules. Pourtant, c'était irrationnel : que Horo Horo nie ne signifiait pas qu'il n'ait rien fait.
– Je n'ai aucune idée de qui a fait ça, ajouta ce dernier. Et je m'en fiche pas mal, je dois dire.
Il se mordilla l'ongle du pouce.
– En tout cas, tu as une belle opinion de moi.
– Ce n'est pas ça.
– Ah bon ? Tu viens presque de m'accuser d'avoir mis des ronces dans les pointes d'un camarade. Comme si c'était le genre de choses que je pouvais faire. Et pourquoi pas des bouts de verre ? Et si quelqu'un le pousse dans un escalier avant les sélections, tu m'accuseras aussi ? Tu crois que je ferais ça à un camarade ? À n'importe qui, même ?
– On pensait que c'était lui qui nous avait dénoncé, s'écria Ren en couvrant sa voix. Et tu avais l'air de vouloir te venger ! Que voulais-tu que je pense ?
– Pas un truc aussi nul.
Les deux garçons se plongèrent chacun dans leurs pensées, sans se regarder. Un pli amer barrait la mâchoire inférieure de Horo Horo et l'orage couvait toujours dans son regard. Ren était maintenant convaincu de son innocence. Il l'avait soupçonné et blessé pour rien, d'autant qu'il s'était basé sur des soupçons plutôt minces. N'importe qui aurait pu ramasser un bout d'ortie sur le chemin. Même : n'importe qui aurait pu se dire que cela mènerait au jeune Usui. Et lui, il n'avait même pas eu la présence d'esprit d'y songer avant de s'engouffrer dans la brèche.
– Je suis désolé de t'avoir… soupçonné, fit-il avec raideur.
Horo Horo haussa les épaules avec un petit soupir.
– N'en parlons plus, dit-il alors, sans que Ren parvienne à deviner si l'éponge était véritablement passée.
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Lorsqu'ils revinrent à l'école, Pino leur tomba dessus, accompagné, une fois n'était pas coutume, d'un Pascal et d'un Daitaro, l'un muet et neutre, l'autre, sournois et jubilant.
– Tu sais quoi ? fit Pino l'air abattu. Yoh et Ryû se sont dénoncés.
– Sérieusement ? fit Ren que ça n'intéressait plus vraiment, désormais.
– Oui.
Pas Manta, songea Ren. Logique.
Et ça ne serait pas lui qui irait le vendre. Même s'il le trouvait lâche.
– Et ce n'est pas tout, intervint Daitaro avec un petit sourire perfide. Il y a mieux.
– Ce n'est pas drôle, lui lança Pascal.
– Moi je trouve ça hilarant, rétorqua froidement Daitaro.
– Eh bien ? grommela Ren.
Il détestait avoir à prier ce type.
Les yeux de Daitaro étincelèrent d'une joie mauvaise.
– Votre châtiment a été annoncé.
Daitaro savourait son petit effet et Pino regardait à côté, mal à l'aise, mais Pascal eut visiblement pitié de Ren et lui coupa l'herbe sous le pied :
– Vous êtes exclus des sélections pour le ballet.
Ren cligna des yeux. Il avait cru une seconde « des sélections anticipées ».
– Pour le ballet ? répéta-t-il d'un ton qui lui sembla stupide.
– Oui, siffla Daitaro avec morgue. Pour les besoins du ballet de fin d'année – tu sais, ce tout petit événement – exceptionnellement, cette fois, ils ont besoin de piocher parmi les quatrième année ! Il y aura donc des auditions pour nous ! Enfin, pour certains d'entre nous, du coup. Et vous tous (Daitaro pointa un index pourvu d'un ongle d'une longueur terrifiante dans leur direction), vous en serez exclus d'office !
L'accent que Daitaro mit sur sa dernière sifflante fit crisser les nerfs de Ren. Il croisa le regard de Pino et y lut la résignation.
Alors, Ren se détourna de ses camarades et se mit à gravir les marches qui menaient aux étages.
– Pas trop déçu ? entendit-il ricaner.
Il s'arrêta et se retourna pour toisa Daitaro, savourant l'effet produit par sa hauteur soudaine.
– Non, répondit-il. En fait, j'en ai pas grand-chose à foutre.
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