Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.
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XXIV
Cupidité
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Wat se rendait à son premier cours – en avance, pour une fois –, lorsqu'il entendit, à travers la porte entrouverte, un bruit qu'il reconnut instantanément et qui l'arrêta : celui d'un baiser, légèrement maladroit. Devinant de qui il s'agissait, il jeta simplement un œil à travers les charnières pour vérifier son hypothèse. Gagné : c'était Achille et Lyserg.
À sa grande surprise, Wat qui imaginait Lyserg alangui contre une table, fiévreux et sensuel sous les mains et les lèvres d'un Achille au regard malicieux, les découvrit sagement assis l'un près de l'autre. Lyserg tenait un livre qu'il semblait lire avec circonspection tandis qu'Achille repassait ses cours, un crayon en l'air.
Wat se retint de rire. Sans voir, il avait d'abord admiré l'audace de ses condisciples qui ne craignaient pas l'arrivée inopinée d'un professeur – même s'il y avait bien pire que d'être surpris à embrasser un camarade de promotion. De toute évidence, il avait surestimé le jeune couple. Voilà où cela menait de plaquer son imaginaire sur d'autres. Il se demanda d'ailleurs pour quelle raison il s'était spontanément figuré Lyserg offert à Achille et non l'inverse, étant donné leur âge et expérience. Curieux.
Soudain, Lyserg posa son livre avec un soupir et sourit à son compagnon. Il soupesa sa main et la porta à ses lèvres, puis la retourna pour embrasser le creux de son poignet. Achille se laissa faire avec un étroit sourire et, sans lâcher ses cours des yeux, entortilla ses doigts libres dans les cheveux de son petit ami.
Wat commençait à trouver la situation fâcheuse. Il aurait bien aimé s'asseoir avant que sa place préférée, celle du fond, ne soit prise, et poser le sac qui lui sciait l'épaule. Il leur laissa quelques secondes de répit avant de toussoter pour manifester sa présence.
Aussitôt, le bras d'Achille retomba. Leurs visages interdits se tournèrent vers l'origine du bruit mais le soulagement se peignit sur leurs traits lorsqu'ils reconnurent Wat dans l'embrasure de la porte.
– Oh, c'est toi, fit Lyserg. J'ai eu peur.
Achille, lui, se contenta de faire la moue.
– Désolé de vous déranger, commenta simplement Wat.
Lyserg eut un sourire embarrassé.
– On devrait peut-être faire plus attention...
Sans le regarder, Achille posa son crayon et se leva.
– J'ai quelque chose à faire avant le cours. Je reviens.
Il dépassa Wat, lui jetant au passage un regard de mépris faussement contenu, et s'en fut. L'adolescent secoua la tête, amusé, et alla poser ses affaires. Il faisait encore froid dans la salle de cours. Les chaises de bois étaient glacées par l'atmosphère encore nocturne. Par les fenêtres, l'aube se levait à peine et le ciel était encore violacé.
N'ayant rien de mieux à faire, Wat décida d'entretenir la conversation.
– Finalement, vous allez plutôt bien ensemble, on dirait, commenta-t-il.
Lyserg reposa son livre et se tourna vers lui.
– Oh… eh bien… ça va.
– Il n'y a pas de quoi être gêné, assura Wat en tortillant une bouche de cheveux autour de son index. Je suis très content que cette relation te convienne, puisque c'est moi qui t'ai poussé vers Achille.
– Moui, fit Lyserg avec un sourire forcé. Pour le moment, c'est vrai qu'elle me convient.
– À propos, reprit Wat. As-tu fixé mon gage, déjà ?
– J'y réfléchis, marmonna Lyserg, pris au dépourvu. Ce n'est pas facile.
– Prends ton temps, je ne suis pas pressé, s'esclaffa le jeune garçon en croisant ses bras derrière sa nuque.
– Et au fait, toi, contre-attaqua Lyserg avec un sourire narquois. Comment se passent tes… « cours particuliers » ?
Joli coup, pensa Wat.
– Ah ! s'écria-t-il sans se démonter. Très bien ! J'ai même fait des progrès en shamanisme. Assez risibles mais tout de même !
– Vraiment ? ironisa Lyserg.
– Oui, vraiment, répliqua Wat, âprement. Mais ce n'est pas vraiment ce qui nous occupe le plus.
Il était fort satisfait de cette repartie, qui voulait dire tout et son contraire. Il ne mentait pas vraiment en disant cela. Et semer le doute était fort plaisant. Lyserg, choqué, roula des yeux.
– Qu'est-ce que tu veux dire ? s'alarma-t-il. Tu n'es pas… vous n'êtes pas…
Wat le laissa s'enfoncer avec délices. Lyserg ferma les yeux et inspira avant de reformuler sa question :
– Vous n'avez pas franchi certaines limites ?
– Lesquelles ? demanda négligemment Wat. Il y en a de plusieurs sortes.
Cette fois, Lyserg demeura figé, la bouche ouverte.
– Tu n'as pas fait ça ? balbutia-t-il. Quand même pas…
– J'ai fait beaucoup de choses dans ma vie, rétorqua Wat, l'air innocent, de quoi parles-tu exactement ?
– Tu sais bien ! s'agaça Lyserg.
– Ma foi, non.
– Est-ce que tu es… allé jusqu'au bout ?
Wat commençait à avoir du mal à se retenir de rigoler. C'était tout bonnement jouissif. Il pensa à son dernier cours avec Jackson, à tout ce qu'il pourrait en dire et qui traumatiserait la jeune âme sensible qui se tenait devant lui, et à tout ce qu'il pourrait en taire, tant les choses restaient sages. Oh, ce qu'il était mignon, franchement, ce Lyserg. Et cette expression, « aller jusqu'au bout » ! C'était extraordinaire. Pudique et distingué, un peu comme « aller se repoudrer le nez » pour « aller aux toilettes », mais aussi potentiellement source de tant de plaisanteries graveleuses !
S'efforçant de retrouver son sérieux, Wat adressa un clin d'œil égrillard à Lyserg qui rougit encore plus si c'était possible. Ne souhaitant ni infirmer, ni confirmer, il répondit par une question :
– À ton avis ? Je l'ai fait, pas fait ?
– C'est à toi de me le dire !
– Qu'est-ce que ça pourrait te faire de toute façon ? Tu ne serais tout de même pas jaloux ?
Lyserg se récria.
– Jaloux ? De toi ? Je n'ai aucune envie de flanquer en l'air ma réputation, figure-toi !
– Elle n'est pas loin d'être fichue, maintenant.
– Tu te trompes, répliqua Lyserg. Achille et moi… c'est comme un jeu.
– C'est encore pire. Tu n'as pas l'excuse d'être amoureux.
– Je veux dire que ce n'est pas vraiment sérieux.
– J'espère qu'il ne t'entend pas.
Lyserg jeta un coup d'œil rapide à la porte et secoua la tête.
– Pour moi c'est pareil, dit alors Wat, un peu plus sérieusement. Un jeu.
– Un jeu qui pourrait te coûter bien plus cher !
– Bah !
– Tu pourrais te faire prendre !
Wat retint un éclat de rire à ce double-sens involontaire, si charmant.
– Jackson aurait plus d'ennuis que moi.
– Tu crois vraiment ?
Il haussa négligemment les épaules. Lyserg marquait un point. Entre un élève médiocre et un shaman de si haut lignage, on ne savait pas ce que Maxwell choisirait.
– Tu sais, reprit Lyserg, qu'avant de rentrer à la cour, nous ne sommes pas censés avoir des relations…
– Des relations sexuelles, coupa Wat en accentuant le mot. Tu peux le dire, hein. Ça ne te déflorera pas d'un coup.
Le délégué se raidit et Wat regretta cette dernière pointe, un peu plus rude que ce qu'il aurait voulu. Sa pruderie n'était pas méchante, ni méprisante. Il se faisait juste du souci pour lui.
– Désolé, reprit-il sur un ton radouci.
– Pas grave, fit Lyserg.
– Au passage, fit Wat avec un sourire de malice, le règlement ne l'interdit pas puisqu'il n'en dit pas un mot. Du coup, techniquement, ce ne serait pas vraiment une transgression.
Mais Lyserg ne rit pas.
– Parce que c'est une évidence. Tout le monde le sait.
– Étrange, vu que ce n'est écrit nulle part et que personne n'en parle.
Son interlocuteur ne releva pas. Dommage. Wat aurait pourtant été intéressé pour débattre de ceci avec lui.
– Il y a toujours eu des arrangements, ajouta-t-il.
– Pas dans notre cas, rappela Lyserg.
– Les limites ne sont-elles pas faites pour être franchies ?
Lyserg reporta son regard sur ses affaires sagement rangées et se mit à examiner ses ongles attentivement.
– Je ne vois pas les choses comme ça.
Il laissa retomber ses mains. Son visage se fit songeur. Alors que Wat pensait le débat clos, il relança :
– Tu te rends compte que tu es peut-être…
Il s'interrompit et secoua la tête, trop embarrassé pour continuer.
– Peut-être quoi ? interrogea Wat, sincèrement curieux de ce que son camarade allait dire.
– Perdu pour Hao ! laissa enfin échapper Lyserg.
Wat rejeta la tête en arrière et éclata de rire.
– Hao, gloussa-t-il. C'est le cadet de mes soucis, tu sais.
– Et pourquoi ça ? Ce n'est pas très malin. La sélection est une occasion inespérée de te faire une place de choix à la cour !
Wat réfléchit et secoua la tête.
– Aucune chance pour que je sois choisi.
– Tu n'en sais rien, s'obstina Lyserg.
– Oh si je sais. Mais après tout, quand bien même. Si je pouvais être sélectionné…
Wat fit attendre la fin de sa phrase et la décocha, assortie d'un sourire fondant.
– Je ne vois pas pourquoi on voudrait d'un petit tendron prude et rougissant. Moi, au moins, je serais… documenté.
– Tu en parles comme d'une science !
– C'en est une ! Cela s'apprend, dans les livres comme dans la pratique.
Lyserg rougissait toujours, par vagues, mais moins. Wat nota même que son regard avait cessé ses agitations et se faisait plus précis, plus calme. Le beau jeune homme semblait intéressé par ce qu'il lui confiait, finalement. Peut-être était-il curieux. Quoi de plus logique ? L'interdit attise le désir. Il en avait toujours été ainsi.
– Dans les livres, répéta Lyserg, amusé.
– Tu ne me crois pas ?
– ...si. Je vois de quoi tu parles.
Encore heureux, pensa Wat. Tout n'est donc pas perdu avec toi.
– Tu n'en as jamais vu ? voulut-il savoir.
– Bien sûr que non ! Ce ne sont pas des ouvrages pour des jeunes personnes comme nous !
– C'est idiot. Comment pourrons-nous devenir de bons époux si nous ne pouvons pas avoir accès à la moindre information ?
Lyserg ne répondit pas. Il semblait à court d'arguments.
– Je pourrais te montrer, suggéra Wat. J'ai justement un titre intéressant dans mon sac…
Il ne se retint pas assez vite : la phrase s'était achevée avant même qu'il ait voulu la prononcer. Il se mordit la lèvre, ennuyé, tandis que Lyserg se renfonçait dans sa chaise.
Ce n'était pas ce qu'il voulait faire. Parler hypothétiquement de ses lectures scabreuses était une chose, reconnaître qu'il se promenait avec des ouvrages que la morale réprouvait en était une autre. Et l'avouer dans une salle de classe, devant le délégué des élèves, n'était sans doute pas l'idée du siècle. Il regrettait ses paroles. Mais à présent il était trop tard pour reculer. Il attendit donc la réponse de Lyserg en espérant que sa gentillesse ou sa curiosité seraient plus fortes que son sentiment du devoir.
– Non merci, chuchota le beau garçon très vite.
À son trouble, Wat sentit son assurance remonter en flèche.
– Allons, tu n'as rien à craindre.
Lyserg jeta un coup d'œil de côté.
– Les autres peuvent arriver d'un moment à l'autre.
Le pouls de Wat s'accéléra. Voilà une réponse qu'il n'attendait pas. Enhardi, il proposa :
– Je peux te le prêter si tu veux. C'est… instructif.
Lyserg rougit, balança, mais ne secoua pas la tête. Alors, sans réfléchir, Wat alla chercher l'ouvrage incriminé de son sac et le posa sur les genoux. Le délégué le regarda comme s'il allait lui exploser entre les mains. Puis, de nouveau très rouge, il s'empressa de l'enfoncer tout au fond de son propre sac. L'opération terminée, il plongea son visage entre ses mains.
– Pourquoi je fais ça, moi, l'entendit marmonner Wat.
– Parce que tu es un esprit curieux. Tu veux savoir. Tu en as assez d'être ignorant. Tu aimes apprendre. Je me trompe ?
La figure de Lyserg émergea de ses paumes, prise d'un intérêt nouveau. Il contempla Wat et admit, à mi-voix :
– C'est peut-être vrai.
Cette fois, le silence s'installa et les deux garçons se mirent à regarder dans le vague, tous deux absorbés par leurs pensées.
– Veux-tu faire quelque chose pour moi ? demanda soudain Lyserg, ce qui fit sursauter Wat.
– Quoi donc ?
Il croisa le regard de son condisciple qui semblait beaucoup plus assuré, à présent.
– Ce n'est pas vraiment le « défi » que tu escomptais… c'est plutôt une requête personnelle.
– Dis toujours, sourit Wat.
La réponse le surprit.
– Ne gâche pas ton futur avec Jackson.
Wat le fit répéter.
– Ne le fais pas juste pour le plaisir de l'insolence, s'expliqua Lyserg. Je ne suis pas sûr que ça en vaille la peine.
– Pourquoi t'en soucier ? s'étonna Wat.
– Je serais peiné qu'ils te renvoient.
Le garçon aux cheveux ondulés ne sut que répondre. Brusquement, il se sentait à court de mots. Il chassa son embarras d'un petit éclat de rire et, ne sachant qu'ajouter, regagna sa place. Ils n'échangèrent plus une seule parole jusqu'à l'arrivée d'Achille, puis des autres.
Durant l'heure de cours, Wat contempla la nuque droite de Lyserg, l'esprit empli d'interrogations fascinantes, mais qui n'avaient pas grand rapport avec le cours qu'il était censé suivre.
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