Disclaimer: Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.
.
XXV
Jalousie
.
Depuis qu'ils étaient rentrés, Reoseb était tiraillé entre le désir de se rapprocher de Ren et celui de l'éviter. Cette ambivalence de sentiment le taraudait toute la journée. Pour y remédier, il se contentait d'observer l'adolescent de loin tout en s'efforçant de ne jamais croiser son regard.
Le hasard voulut que Chrom joue inconsciemment un très vilain tour à Reoseb lors d'un cours de dessin où Nichrom ne cessait de papoter à son oreille.
– Vous êtes infernaux, tous les deux, avait commenté le professeur en secouant la tête. Puisque c'est ça, je vous sépare. Vous, Nichrom, vous restez là. Vous, Reoseb, vous irez vous asseoir... là-bas. Il reste une place vide à côté de Ren.
Reoseb reçut un coup au cœur. Il s'efforça de masquer son trouble. Il espérait n'avoir pas rougi, pâli ou quoi que ce soit d'autre. Ignorant le regard apitoyé de son meilleur ami, il rassembla ses affaires et se laissa tomber à côté de Ren qui le regarda à peine.
Au fond, il préférait cela. Pendant tout le cours, Reoseb fit mine d'être profondément absorbé par son aquarelle, bien que son esprit soit occupé de mille questions. Son bras gauche le picotait, comme brûlé par la présence du jeune Tao à ses côtés. Le moindre des gestes de Ren captivait son attention. Par moments, se sentant observé, il ne put s'empêcher de prendre une pose avantageuse, bien que ce genre de procédé lui répugnât. Reoseb avait l'horrible impression que son petit manège ne passait pas inaperçu et que, plus il feignait d'ignorer Ren, plus c'était visible. À la fin du cours, il se sentait plus épuisé qu'après deux heures de musique.
Lorsque la sonnerie retentit, il était si tendu qu'il se leva d'un bond, renversant au passage le pot d'eau qui lui avait servi pour son aquarelle. L'eau colorée versa sur la table et trempa tout. Ren eut le réflexe de bondir en éloignant son sac du pied. Son dessin, en revanche, reçut l'intégralité du pot et le paysage qu'il avait peint se changea en bouillie informe.
Reoseb ouvrit la bouche horrifié et Ren lui jeta un regard furibond.
– C'est malin.
– Dé-désolé, je...
– Allons bon, intervint Chrom. Messieurs, sortez en silence, s'il vous plaît. Vous deux, voulez-vous rester pour nettoyer s'il vous plaît ? Je l'aurais fait mais le cours de croquis en extérieur des cinquième année commence dans deux minutes...
– Moi aussi ? siffla Ren.
– À deux, vous aurez plus vite fini. Les autres, vous direz à votre professeur que c'est moi qui ai retenu vos camarades.
Ren poussa une exclamation d'exaspération. Figé sur place, Reoseb attendit que la salle se vide et que Chrom soit parti pour dire :
– Je ne l'ai pas fait exprès.
– Encore heureux, grommela Ren.
– Je suis vraiment désolé... Si tu veux, je referai ton dessin !
– Te donne pas la peine, on s'en fiche, c'était pas noté.
Reoseb baissa les yeux.
– Bon, tu m'aides, oui ou non ?
Le jeune garçon se précipita pour prendre une éponge. Durant l'opération, il retint son souffle, électrisé par la proximité soudaine entre Ren et lui. Il se demanda s'il devait alimenter la conversation. Il y avait bien un sujet qu'il aurait aimé aborder, quoique celui-ci soit hautement embarrassant. Un sujet qui le tourmentait depuis deux jours. Il finit par s'enhardir et demanda timidement :
– Tu n'es pas trop déçu ? ...Pour la sanction, je veux dire.
Ren releva la tête, l'air ahuri, comme si c'était la dernière question à laquelle il s'attendait.
– Ça aurait pu être pire. De toute façon, il ne me manquera pas tant que ça, ce ballet. Pourquoi ?
– Pour rien... comme ça.
Ils se turent à nouveau. Reoseb épongeait les pinceaux sans vraiment y penser, guettant Ren du regard. Il semblait sincère. Le garçon n'arrivait pas à savoir s'il était heureux ou déçu. D'autres questions se pressaient à présent dans sa tête. Avant même qu'il ait le temps de l'étudier, la première sortit de sa bouche :
– Comment ça s'est passé, là-bas, chez les filles ?
Ren croisa son regard, suspicieux, et reposa son éponge.
– C'était… intéressant, fit-il. Ça ne valait pas le savon qu'on s'est pris après, mais c'était intéressant.
Reoseb ne put se défendre d'un sentiment de réjouissance comme Ren minimisait l'expérience.
– Vous en avez vu ? Des filles ?
– Oui.
– Et alors ?
Ren s'agita, mal à l'aise.
– Il fallait venir si ça t'intéressait.
– Il y en avait beaucoup ?
– Trois. Au début.
– Elles faisaient quoi ?
– Elles se battaient.
– C'est vrai ?
Reoseb ne put s'empêcher d'écarquiller les yeux.
– Oui, répondit Ren. C'était un duel. Beau à voir.
– Et elles étaient comment ?
– Ben… c'était des filles, quoi.
– Oui, mais comment… s'impatienta le jeune garçon.
– Elles s'entraînaient pour un tournoi...
Reoseb le laissa poursuivre.
– L'une était en armure d'argent, l'autre beige. On aurait dit des fauves. Elles étaient incroyables. Précises, fortes. Puissantes. Chaque coup était une œuvre d'art.
À l'évocation de l'événement, son regard se perdit dans le vague. Reoseb eut un pincement de cœur. Il ne put retenir une exclamation moqueuse.
– Quelque chose de drôle ?
– Oh non. Je ne te croyais pas du genre à rêver aux filles, c'est tout.
Sa phrase claqua dans l'air et Reoseb la regretta aussitôt. Il baissa les yeux et se remit à l'ouvrage, espérant que Ren n'y verrait pas malice.
Peine perdue.
– Je ne « rêve » pas aux filles, répliqua-t-il un peu sèchement.
Reoseb serra les dents. Le sang lui battait aux oreilles.
– Ah vraiment ? Tu ne les aimes pas ?
– Je ne les aime pas plus que ça mais je ne les déteste pas non plus. Qu'est-ce que c'est que ces questions, à la fin ?
Reoseb sentait la colère monter en lui. Imbécile de Ren. Est-ce qu'il ne pouvait pas comprendre, juste comprendre, sans qu'il ait à parler ? À l'origine, il n'avait pas voulu que les choses dérapent ainsi. Le souvenir de son humiliation précédente était encore cuisant. Il voulait juste savoir comment Ren vivait sa punition. Mais puisque la discussion s'était engagée dans ce sens, il était trop tard pour faire marche arrière. Hélas, Reoseb demeurait incapable de prononcer les mots qu'il avait envie de dire.
– Et est-ce qu'elles se sont montrées courtoises, au moins ? demanda-t-il sur un ton acerbe.
– Bien sûr. Pourquoi ?
– Parce que ce sont toutes les mêmes.
– Mais de quoi tu parles ?
– Oh, tu sais bien ! cracha Reoseb avec amertume. D'ailleurs c'est pour ça que vous y êtes allés, non ? C'était chouette de se jeter tout cru dans la gueule des louves ?
– Mais de quoi je me mêle ?
Le garçon blond le toisa. Il sentait que ses joues avaient rougi comme des fruits mûrs. Ses tempes battaient au rythme de son cœur déchaîné. Il dévisagea l'objet de son obsession, incapable d'articuler le moindre mot. Il se demanda si les réticences de Ren à donner des détails ne signifiaient pas qu'il s'était passé quelque chose de sérieux, à Ozoresan-Fumbari. Il tressaillit en imaginant Ren se promener au bras d'une belle jeune femme, vêtue d'une armure éblouissante, victorieuse, qui lui offrirait des fleurs en baisant ses doigts. Ses dents ripèrent à force de contraction.
Son camarade le fixait toujours, cherchant une explication. Alors, sur un inspiration subite, Reoseb se dressa de toute sa taille, l'empoigna par les épaules et l'attira à lui, cherchant ses lèvres. Ren eut un mouvement de recul et sa bouche le rata de peu. L'instant d'après, Reoseb fut vivement repoussé. Alors qu'il retrouvait son équilibre, Ren le gifla à toute volée et le fit reculer de trois pas.
– Ça va pas, non ?
Une main sur sa joue, Reoseb se redressa. Ren braquait un index menaçant dans sa direction.
– Ne refais plus jamais ça.
Le ton était dur, le regard glacial. L'effroi et le vide se répandaient dans le cœur de Reoseb. Ce n'était plus une bataille perdue, cette fois, mais un rejet définitif.
– Je commence à comprendre, maintenant.
Reoseb se trouvait dans un état second. Il n'arrivait pas à lâcher ce regard ni à le décrypter. Il ne savait plus si ce qu'il y lisait était du dédain ou de la compassion.
– C'était donc pour ça que tu me tournais autour.
– Ne t'avise pas de te moquer de moi, fit-il d'une voix dangereusement tremblante.
– Je ne me moque pas.
Ren consentit alors à le lâcher pour aller ranger le matériel.
– Mais désolé, ça ne m'intéresse pas.
Ses derniers mots heurtèrent Reoseb plus violemment encore que sa claque. Cette déclaration d'indifférence lui faisait bien plus mal que sa colère. Une bouffée de rage sourde envahit le garçon. Ses yeux le piquaient sous la menace des larmes. Il avait envie de hurler, de pleurer, d'éclater de rire à la fois. Fini, c'était bel et bien fini. Il avait brûlé ses derniers vaisseaux.
– J'aurais préféré qu'ils vous privent de sélection, cracha-t-il soudain. Vous l'auriez mérité. Tu l'aurais mérité. Pour vous être montrés aussi stupides, je pensais que le directeur...
La colère l'aveuglait mais il se tut, réalisant qu'il était sur le point de se trahir. Alors, Ren se retourna, lentement. À son expression, Reoseb comprit qu'il était trop tard. Une fois de plus.
– Tu pensais que le directeur quoi ? reprit Ren froidement.
– Rien, riposta vertement Reoseb.
Les yeux de Ren s'étrécirent.
– Alors, c'était toi.
Glacé, Reoseb ne songea même pas à feindre l'incompréhension, n'essaya pas de nier, ni de se défendre. Il avait l'impression de ne plus être là, d'être sorti de son corps pour se contempler, de loin, en train de foutre en l'air tous ses espoirs amoureux. C'était un désastre. Ren n'aurait jamais dû apprendre cela.
– Espèce de sale petit bâtard, siffla Ren.
Pour Reoseb, ce fut comme une pierre jetée en plein cœur.
– Je ne… je ne… voulais pas…
Soudain Ren fut sur lui. Reoseb attendit les coups mais ne les reçut pas. Son camarade le dévisageait avec répugnance. Entrevoyant une échappatoire, le garçon gémit :
– Vous auriez pu faire de mauvaises rencontres... Je ne voulais pas qu'il t'arrive quelque chose.
Il mentait à peine. Bien sûr qu'il l'avait fait par jalousie, par colère, par méchanceté. Mais ça aussi, ça en faisait partie. L'horreur de cette image de Ren courtisé par une armée d'étudiantes d'Ozoresan-Fumbari en grand uniforme, rapière au côté, sourires en coin, et les menaces de ces filles-rapaces dépeçant ses camarades innocents puis les abandonnant avec désinvolture. Il avait tant hésité à parler au directeur ! Tant tergiversé entre sa colère, ses angoisses, et de l'autre côté, la crainte qu'ils ne soient tous renvoyés et qu'il ne revoie plus jamais le fils du clan Tao… Ren n'avait pas idée de ce que lui avait coûté cette décision.
– Dis-moi une chose, fit Ren sur un ton très calme. Tu espérais vraiment sortir avec moi et me cacher ce petit secret ?
Reoseb ne sut que répondre. Impitoyable, Ren le toisa avec mépris puis le lâcha enfin.
– Tu me dégoûtes.
Cette fois, il ramassa ses affaires et s'en fut, laissant derrière lui un Reoseb dévasté.
Son cœur battait à grands coups. Sa poitrine lui faisait mal. Il avait l'impression de n'être plus qu'un grand vide. Un champs de ruines fumantes et stériles.
La mâchoire de Reoseb trembla. Un sanglot bruyant lui échappa, qu'il étouffa de ses deux mains. Pris de panique, il s'enfuit en courant et se rua aux toilettes. Il se précipita dans une cabine et claqua la porte. Puis il laissa les sanglots monter et exploser comme un violent ressac. Tout, sa peur, son amour, sa jalousie, sa fureur, son angoisse, sa culpabilité, son humiliation, tout cela ressortit par vagues, jusqu'à ce qu'il n'ait plus de larmes à pleurer. Jusqu'à ce que sa peau soit chaude, ses yeux fatigués et ses tempes douloureuses.
Alors, il s'essuya le visage, le nez, la bouche et sortit des toilettes. Il se passa de l'eau sur les joues, atterré par son visage gonflé et meurtri.
Il avait tout saccagé. Il avait honte. Et surtout, il avait mal.
Tandis qu'il reprenait son calme après la tempête, Reoseb sentit soudain la colère revenir. Saine, salutaire, froide, aiguë, avouable. Colère teintée d'indignation. Désir de vengeance.
Les jointures de ses mains appuyées sur la faïence virèrent au blanc. Il serra les mâchoires, une expression de rage froide sur la figure. Le reflet de ses propres traits l'encouragea.
Ren n'avait pas le droit de le traiter ainsi.
À présent Reoseb mourait d'envie de lui faire payer. Et il le ferait. Ce n'était pas compliqué. Il trouverait un moyen. Il trouverait.
.
