Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.


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XXVI

Songes éveillés

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Yoh avait avalé son repas machinalement et suivait à présent ses camarades dans les couloirs, en direction du prochain cours, celui de maintien et de mode. Yoh aimait beaucoup Matamune, qui était un de ses professeurs préférés. Moins pour la matière qu'il enseignait que pour son caractère et son humour pince-sans-rire. Et puis, son cours était calme. Sauf lorsque le maître esprit leur donnait une leçon de marche sur les okobo, ce que Yoh trouvait terriblement fatigant. Presque aussi fatigant que la musique, que pourtant il adorait. Yoh avait bien essayé d'expliquer à un Ren un peu condescendant et à un Ryû gentiment sceptique que, non, la guitare n'était pas un instrument reposant. Aucun instrument ne l'était. Yoh n'aurait pas su dire si c'était effectivement moins physique que de jouer du violon ou du piano mais lui aussi avait le dos en vrac au bout d'un moment, les bras lourds, les mains crispées à force de se tordre en accords complexes, le bout des doigts douloureux à force de pincer les cordes. Non mais.

Il capta quelques bribes de la conversation qui se déroulait à l'avant du groupe mais n'éprouva pas le besoin de s'y mêler. Ça parlait des variations qu'ils auraient à danser devant Hao.

Yoh soupira intérieurement. Il n'avait pas vraiment commencé à travailler ça. Enfin, il avait commencé sans commencer, en jetant quelques notes sur un bout de papier, dans l'enthousiasme du début, en écoutant et en réécoutant sa musique. Puis, il avait reprit ce début de travail, plusieurs fois, sans jamais avancer vraiment. Il allait vraiment devoir s'y mettre s'il ne voulait pas se retrouver à la traîne.

Heureusement, on pouvait compter sur M. Maxwell pour les fliquer. Yoh était certain que le directeur ne les laisserait pas s'enfoncer dans la paresse et ne tarderait pas à leur demander des comptes sur l'avancement de leur travail. À cette pensée, un sentiment galvanisant de pression s'empara de lui. Il était du genre à ne pouvoir travailler que s'il avait le couteau sur la gorge. Et on pouvait compter sur le directeur pour lui fournir ce soutien-là.

Cette pensée le fit dériver immédiatement vers l'aveu qu'ils lui avaient fait, Ryû et lui, plus facilement qu'il l'aurait cru, d'ailleurs, et sur leur sanction. C'était moche, mais il était soulagé. Ryû avait été très déçu d'être exclu des auditions mais lui… il aimait mieux se trouver dans le public pour le ballet. Ça lui convenait.

Le regard du directeur, au moment où ils s'étaient dénoncés, n'avait pas été très facile à soutenir, mais une fois l'aveu commencé, les mots étaient venus tous seuls. Yoh s'était même senti soulagé. Ça faisait du bien d'avouer un tel secret.

Il aurait bien encouragé Manta à faire de même, mais il valait mieux ne pas trop insister sur ce sujet. Son ami s'était transformé en pile électrique depuis la dernière fois. Il était bizarre, dans la lune, gêné, probablement. Ils n'arrivaient plus vraiment à parler.

Yoh n'était pas non plus dans son assiette. Il pensait encore souvent à leur expédition à Ozoresan-Fumbari. Et aux filles.

L'incident avec les trois étudiantes lui trottait dans la tête. Il revoyait le sourire de louve de la jeune fille rousse, celui, plus discret, de la blonde, et la mine lointaine et narquoise de la plus grande, avec sa cigarette au coin des lèvres. Passé le choc, il commençait à s'indigner du traitement qui leur avait été fait. Des plaisanteries douteuses des deux jeunes femmes. Du laxisme de la plus âgée. Si la quatrième n'était pas intervenue, que se serait-il passé ? Jusqu'où auraient été les choses ? Yoh frissonnait en y songeant. Elle avait eu raison : ses camarades ne s'étaient vraiment pas comportées en gentedames.

Mathilda. Elle lui avait paru séduisante, au début. À présent, son sourire trop large et son regard avide, quand il se les remémoraient, le dégoûtaient presque. Ils lui faisaient peur. C'était donc cela, une fille ? C'était ça, qu'il devait finir par épouser, qu'il devait aimer, chérir, servir ? Son épouse en userait-elle ainsi avec lui ? Serait-elle brutale ? Alors qu'il n'avait jamais envisagé la chose autrement qu'avec désinvolture, répondant à chaque question qu'on lui posait là-dessus par un « on verra le moment venu » insouciant, il se surprenait à présent à craindre ce futur, inévitable pour un Asakura comme lui. Il avait déjà eu une fiancée. Une fille qu'il n'avait jamais rencontrée et avec qui toute promesse avait été rompue. Elle était apparemment du même âge que lui, chose rare, et il ne savait même pas son nom. L'affaire était purement et simplement tombée à l'eau. Désormais, il ne savait plus à quoi s'attendre. Ses parents le feraient peut-être sortir de l'école d'ici l'année prochaine, une fois sa cinquième année en poche. Il y avait peu de chances pour qu'on le laisse poursuivre en troisième cycle. Mais de toute façon, même si on lui laissait le choix, il n'était pas sûr d'avoir envie d'aller jusqu'à la sixième année. Les études ne le passionnaient pas. Il aimait apprendre un certain nombre de choses, acquérir de petits talents, mais s'engager sur une voie professionnelle n'aurait aucun sens. Ce ne serait jamais son chemin. Et puis, il fallait travailler dur.

Yoh aspirait à une vie tranquille. À s'établir rapidement. Il se voyait bien marié, installé dans son foyer, père de famille, entouré de ses enfants. Plusieurs de ses camarades n'envisageaient pas cet avenir d'un très bon œil, ses deux colocataires en particulier. Ryû était fait pour la cour et pour le monde des arts. Ren lui… Yoh ne savait pas très bien pour quoi il était fait, mais ce n'était pas pour la vie maritale, ça il en était certain.

Qu'aurait fait Ren, à sa place, face à Mathilda ? Il ne se serait sans doute pas laissé faire, comme le faible garçon que Yoh était. Il l'aurait remise à distance en lui assenant un « qu'est-ce qu'elle fiche là, votre main ? » hautain, comme il savait les faire. Horo Horo non plus ne se serait pas fait mener en bateau comme lui et Manta. Quant à Pino… Pino aurait sans doute tremblé comme une feuille et répondu aux avances de la dame aussi effrontément que possible. Yoh n'imaginait pas non plus Namari se faire dompter ainsi. Alors qu'est-ce qui faisait la différence avec eux ? Et qu'est-ce qui clochait chez lui ?

Pourtant, l'événement était d'une banalité sans nom. Une femme se comportant mal avec un jeune homme innocent, cela arrivait tout le temps. Yoh avait cru vivre une scène extraite d'un de ces romans qu'il fallait lire pour le cours de littérature. Tout y était, depuis la mauvaise chevalière, jusqu'à la preuse dame arrivée juste à temps pour arracher les demoiseaux en détresse des mains de rustres mal intentionnées. Leur crainte, la forêt noire, les gestes, les sourires égrillards, les voix doucereuses des trois femmes, et soudain, la sauveteuse arrivant à temps pour préserver leur honneur. Une situation terriblement romantique. Il aurait pu en rêver et frissonner délicieusement à ce fantasme. Mais l'avoir vécu pour de vrai, c'était autre chose. Le frisson n'avait rien de plaisant.

On disait que les femmes étaient ainsi. Qu'elles avaient leurs humeurs, leurs hormones, leurs besoins. Les femmes avaient davantage de fougue amoureuse que les hommes. L'univers féminin était fait de violence, de cris, de sang. Les corps des hommes étaient faits pour offrir, quand ceux des femmes, tout en robustesse, en endurance, étaient conçus pour recevoir. Il en fallait, du courage, pour être une femme, pour surmonter l'épreuve d'une grossesse et même celle des menstrues. Rien que de penser à un flot de sang dégoulinant de son entre-jambe, Yoh en avait presque la nausée. Les femmes étaient la force. Elles prenaient ce qu'elles voulaient. Pouvait-on s'attendre à ce qu'elles respecte de faibles garçons venus se jeter entre leurs pattes ?

Il songea qu'un jour, il lui faudrait aimer une de ces créatures menaçantes. Ah, si seulement elle pouvait être douce ! Il n'avait nulle envie de se forcer à chérir une main qui le frapperait. Ni de s'engager dans un duel dont on connaissait déjà l'issue, la vainqueresse et le perdant. S'il n'y avait pas eu cette Tamao, il aurait désespéré des femmes, à son retour à Hoshigumi. Celle-là, du moins, s'était montrée correcte, polie, chevaleresque. Dommage qu'elle ait eu l'idée d'alerter ses professeuses. Voilà une dame avec laquelle il aurait aimé converser davantage. Son visage lui avait plu, par son naturel et sa franchise. Sa taille, de mémoire, était bien prise et séduisante. Son bras, qui l'avait soutenu, était fort, sans nervosité. Il l'imaginait aisément bander son arc avec concentration ou bien tirer l'épée et pourfendre son ennemi d'un seul geste. Pourtant, son sourire et son regard posés sur lui étaient bons. Quand on lui choisirait une épouse, Yoh espérait que ce serait une femme dans ce genre-là.

– À quoi tu penses ? lui demanda soudain Ryû.

Yoh rougit jusqu'à la racine des cheveux.

– Ah euh… à rien, bafouilla-t-il, terriblement gêné.

Il pressa le pas pour éviter d'autres questions.

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En arrivant au cours de Matamune, ils se découvrirent bons derniers et filèrent s'installer aux places restantes, penauds. Ils durent se séparer, car il ne restait plus de rangées libres. Yoh se glissa au bord de l'une d'elles, à côté de Chocolove. Devant lui, la nuque d'Achille paraissait si droite qu'elle avait quelque chose de vertigineux.

Le cours portait la mode du siècle précédent. La voix délicate de Matamune égrenait les faits tandis que les élèves grattaient le papier de toutes leurs forces. Le cours était clair, limpide, synthétique. Parfait, pour la plupart d'entre eux. Même Yoh trouvait cela intéressant, lui qui s'ennuyait toujours dans les matières théoriques.

Mais ce jour-là, son esprit était ailleurs. Il n'était même pas fixé sur quoi que ce soit de particulier. Il était juste ailleurs. Sa main s'interrompit paresseusement. Son regard se perdit. Il commença à rêvasser.

Une inflexion de la voix du maître chat, plus forte que les autres, fit sursauter Yoh. Un remord subit le fit replonger dans sa feuille. Il écouta quelques minutes, avant de décrocher à nouveau. Cette fois, ces yeux n'allèrent pas jusqu'à la fenêtre. Ils s'arrêtèrent en cours de route sur le profil ravissant de Lyserg, assis à côté d'Achille.

Il se prit à admirer la régularité des traits de son camarade, la finesse de la courbure de son cou et la ligne délicate de sa mâchoire. Le jeune homme repoussa soudain une mèche verte derrière son oreille et en profita pour échanger un regard complice avec son voisin. Ce mouvement chassa le regard de Yoh qui se sentit vaguement honteux. Il ne regardait pas vraiment ses camarades d'habitude. Il se demanda ce qui lui avait pris. Lyserg avait beau être à tomber par terre, il n'était pas libre.

Embarrassé, Yoh se mit à noter précipitamment. Au bout d'un moment, il se redressa, pensif, et jeta un nouveau coup d'œil à Lyserg. Tout à coup, celui-ci se pencha sur sa feuille, offrant son profil sous un nouvel angle. Dans un éclair de lucidité, Yoh réalisa que quelque chose, dans la configuration de ce visage, lui rappelait l'archère à la chevelure rose.

– Yoh, souffla Chocolove.

L'adolescent sursauta et croisa le regard sombre de son voisin. L'idée terrifiante qu'il ait pu le griller en train de reluquer Lyserg lui traversa l'esprit.

Mais il se trompait.

– Tu aurais un crayon rouge ? chuchota l'ancien petit ami.

– Ah… euh… oui.

Chocolove remercia en récupérant l'objet et revint à ses notes. Yoh inspira profondément et décida de suivre le cours une bonne fois pour toutes. De toute évidence, rêvasser n'était plus de tout repos.

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Il se sentit d'autant plus fatigué lorsque la cloche sonna. Yoh rassembla ses affaires, légèrement morose, sans prêter attention à ses camarades. Il ne vit pas Ryû qui lui faisait des signes.

– Yooh ! s'impatienta son colocataire.

Yoh se retourna, prêt à essuyer l'exubérant enthousiasme de Ryû. Sa mine sombre l'alerta.

– Qu'est-ce qu'il y a ? Un problème ?

– Faut qu'on parle, éluda le grand garçon. Tu nous retrouves dehors ?

Yoh haussa les sourcils mais obtempéra.

Ryû l'entraîna avec des airs de mystère peu discrets jusqu'à un coin reculé où ils retrouvèrent Ren, Manta, Horo Horo et Pino, qui affichaient eux aussi des mines de circonstance.

– Bon, qu'est-ce qui vous arrive ? demanda Yoh avec un sourire qu'il voulut apaisant.

– Ren nous a appris quelque chose… d'intéressant, fit Pino d'un air grave qu'on ne lui connaissait pas.

– C'est quoi ?

Ren se décolla du mur sur lequel il s'appuyait.

– C'est Reoseb qui nous dénoncés, annonça-t-il. J'ai découvert ça… y a pas longtemps.

Yoh ouvrit de grands yeux.

Reoseb ?

Les questions se bousculèrent dans sa tête.

– C'est impossible.

– Pourtant, c'est vrai.

– Mais ça n'a pas de sens. Pourquoi… ?

Ren se mordit la lèvre et haussa les épaules.

– Comment as-tu découvert ça, au fait ? lança soudain Horo Horo, les sourcils froncés.

L'intéressé éluda d'un geste vague. Yoh le détailla, intrigué par le malaise de son regard. Ce n'était pas forcément perceptible pour le premier venu mais lui partageait la chambre de Ren depuis trois ans. Il était gêné, ça se voyait. Par quoi ? Il y avait du mystère là-dessous, aurait dit Ryû d'une voix dramatique.

– On discutait… il s'est trahi. Bêtement. J'ai compris à ce moment-là.

L'explication était rapide et Yoh vit qu'elle faisait aussi tiquer Horo Horo. Fort heureusement, ce dernier s'abstint d'insister. Yoh enchaîna sur autre chose :

– Qu'est-ce qu'on fait ?

Horo Horo haussa ses sourcils un peu trop épais :

– Parce que tu as l'intention de faire quelque chose ?

– Oui, rétorqua Yoh. De lui demander ce qui lui a pris. C'était franchement dégoûtant de sa part.

Manta acquiesça.

– Moi, décréta soudain Pino, je trouve que ça ne suffit pas. Si jamais c'est vrai, il mérite une bonne leçon.

Yoh se tourna vers Ren :

– Tu es sûr de toi, au moins ?

– Certain, répondit l'autre. Je l'ai mis au pied du mur et il a tout avoué.

Les garçons méditèrent en silence. Soudain, la cloche résonna de nouveau, signifiant la fin de l'interclasse. Un échange de regards collectif scella la décision commune.

– On en rediscute plus tard ? suggéra Yoh. Au dîner ?

Il n'avait aucune envie de faire un sale coup à Reoseb. Mais certains de ses amis y tiendraient. Voudraient se venger. Autant le faire ensemble, songea-t-il. Pour que ça soit correct. Et pas trop méchant.

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