Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.


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XXIX

Brisants

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Reoseb acheva le cours dans un état second, incertain de ce qui allait lui arriver désormais. Le sang lui battait aux tempes. Il était perdu entre la colère, le sentiment d'injustice, l'impression d'avoir été ridiculisé en public, la honte et la tristesse. Il ne voulait pas blesser Horo Horo. S'il l'avait poussé, c'était simplement à cause d'un coup de sang, un de ceux qui le prenaient régulièrement. Mais il n'avait pas voulu ça, non, absolument pas. D'ailleurs, ce n'était pas Horo Horo la cible première de sa colère, c'était Ren…

Ren qui était le point de départ de tout ceci. Ren qui lui tournait les sangs. Ren qui était la cause de son malheur.

C'était forcément lui. Son petit jeu d'innocence indignée n'avait pas pris et ne prendrait pas. Ren pouvait bien lui faire ses grands airs, Reoseb n'y croyait pas une seconde. Il était le plus proche de sa composition lorsque le vase s'était brisé. En plus, il lui en voulait. Les joues de Reoseb brûlèrent de honte lorsqu'il repensa à la façon dont il l'avait repoussé. Il baissa les yeux, fulminant, revoyant son regard couleur de bronze clair le toiser, plein de condescendance. De mépris. De pitié, même. Cette sensation d'être importun… il crispa les poings. Ensuite, il revit sa colère froide lorsqu'il avait découvert qui les avait dénoncés. Les images se déversaient sur sa rétine. Lui, traînant dans l'hôtel, imaginant Ren se faire lutiner par une fille en chemise de lin, fleuret à la taille, sourire grivois aux lèvres, sous une tonnelle. Le visage dur de M. Maxwell lorsqu'il était venu le voir. Son expression horrifiée. La manière tout à la fois glaciale et chaleureuse dont il l'avait remercié pour cette information cruciale… Et la fureur de Ren dans la salle de classe. Lui, toujours lui, lui, lui.

Reoseb secoua légèrement la tête. Il valait mieux cesser de penser à Ren ou il allait encore casser quelque chose. Ses mains tremblaient toujours. Il n'arrivait plus à savoir quels étaient ses sentiments pour son camarade, s'il l'aimait toujours ou s'il le haïssait pour de bon.

Lorsque la cloche sonna, devinant que Talim allait le garder pour lui passer un savon, il alla récupérer ses affaires et, au passage, souffla à l'oreille de Nichrom :

– Attends-moi à la sortie, s'il te plaît.

Il croisa le regard de son colocataire et vit s'y presser un flot d'émotions indéfinissables. Embarras, refus, tristesse, désir de fuite, résignation… Nichrom paraissait sur les charbons ardents. Reoseb lui en voulut. Qu'est-ce qu'il avait bon sang ? Ce n'était pas lui qui s'était fait engueuler !

– Ça te saoule ? grommela Reoseb.

– N-non, je…

Il se tut et Reoseb le fusilla du regard. Il ne voyait donc pas qu'il avait besoin de soutien, là, maintenant ? Peut-être que Nichrom avait autre chose à faire mais quand même, quel égoïsme ! Ils étaient amis oui ou non ?

– Tu pourrais penser à autre chose qu'à toi, de temps en temps ? chuchota-t-il férocement. Mais après tout si tu t'en fiches, de ce qui peut m'arriver, libre à toi…

Laissant cette phrase en suspens, il s'éloigna.

– Mais non ! protesta Nichrom. Je ne voulais pas dire…

Sa voix se racornit et il soupira :

– Je t'attends.

Il y avait une amertume dans ce murmure qui acheva d'agacer Reoseb. Il rassembla ses effets les mains tremblantes, la rage aux tripes.

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L'engueulade dura longtemps. De son point de vue, en tout cas. Reoseb écouta Talim d'une oreille, sans réplique, les bras croisés, froid et hautain. Il assura qu'il n'avait pas fait exprès, qu'il avait poussé Horo Horo sans réfléchir, sans voir qu'il risquait de tomber dans le verre brisé. Il faillit insinuer qu'on aurait pu espérer un peu plus d'équilibre de la part d'un danseur mais se retint. En même temps, vu son niveau, songea-t-il avec férocité. Cette pensée méchante l'aida à supporter la fin du sermon. Lorsque Talim consentit à le libérer, lui promettant une entrevue chez le directeur dans les heures à venir, Reoseb poussa un soupir de soulagement discret et fila sans demander son reste.

Il crut une seconde que Nichrom ne l'avait pas attendu. Puis il vit sa silhouette à l'ombre d'un bosquet. De profil, la tresse sur l'épaule, son ami fixait le chemin gravillonné avec une expression grave et tourmentée. Reoseb se précipita vers lui.

– Ça va, il m'a lâché, lança-t-il avec un sourire.

Il était tellement soulagé qu'il l'ait attendu.

Nichrom se tourna alors dans sa direction, sombre.

– Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Reoseb.

Il le vit baisser les yeux au sol, sans comprendre.

– On y va ? suggéra Nichrom.

Et il joignit le geste à la parole.

– Hé, attends !

Reoseb courut derrière lui.

– Pourquoi tu marches si vite ?

L'exaspération remonta en flèche.

– Tu ne me demandes même pas ce qu'il m'a dit ?

Nichrom ne répondit pas.

– Tu t'en moques ?

– C'est pas vrai !

Nichrom serra les mâchoires et pressa le pas.

– Bien sûr que tu t'en fiches ! ricana Reoseb. Ho, tu m'écoutes ? Pourquoi tu es si pressé ?

Il s'arrêta et lança encore :

– Ah, j'ai compris ! Après ce qui s'est passé, tu ne veux plus traîner avec moi, c'est ça ?

À sa grande surprise, son ami s'immobilisa. Il ne paraissait pas en colère. Plutôt gêné, honteux. Avec une touche de fierté que Reoseb ne comprit pas.

– Il faut que j'aille à l'infirmerie, décréta Nichrom.

– Pourquoi, tu es malade ?

Le jour se fit.

– Tu vas voir comment il va…

Reoseb fronça les sourcils. Pourquoi Nichrom voulait-il aller voir Horo Horo ? Allait-il prendre son parti contre lui ?

– Oui, fit Nichrom.

Il déglutit, les yeux au sol, et les releva, plus assuré.

– C'est mon copain.

Reoseb crut avoir mal entendu.

– Quoi ?

– Horo Horo est mon copain, répéta Nichrom. Pas copain, copain. Mon petit ami. On sort ensemble.

– Je sais ce que « petit copain » veut dire, merci, répliqua Reoseb, automatiquement.

Il luttait contre l'incompréhension et les questions qui se pressaient en masse. Depuis quand ? Comment ? Pourquoi ne lui en avait-il pas parlé ? Qu'est-ce que ça voulait dire ? Pourquoi lui, son meilleur ami, n'était pas au courant ?

Il finit par secouer la tête. Ce n'était pas possible.

– Tu me racontes des craques, dit-il.

Nichrom releva fièrement le menton.

– Absolument pas. C'est la vérité.

– Tu mens. Tu n'as personne. Vous vous parlez à peine ! Tu ne le connais même pas !

Tu es contre moi, c'est tout, conclut-il en pensée.

Nichrom marcha sur lui, furieux.

– Viens donc voir si tu ne me crois pas, cracha-t-il en agitant son index sous son nez.

Reoseb recula, surpris. Si proche de lui, il lisait l'authenticité sur le visage de son colocataire. Peu à peu, l'idée d'un couple formé par Horo Horo et Nichrom s'installait dans son esprit, devenait acceptable. Il fouilla dans sa mémoire, à la recherche de signes – il y en avait forcément eu, aucun couple ne pouvait exister sans se griller –, s'interrogea sur les interactions entre les deux garçons… et se souvint. Il y avait eu des choses. Des regards, des rougissements. Uniquement du côté de Nichrom, cependant. Des moments d'absence, précisément aux moments où Horo Horo venait à passer, des soupirs…

– Tu ne mens pas, souffla-t-il.

– Non, rétorqua Nichrom. Pourquoi, tu préférerais ?

Reoseb secoua la tête.

– Mais… ça dure depuis quand ? Pourquoi tu ne me l'as pas dit ? Pourquoi tu ne m'as jamais parlé de lui ?

Sa voix prit peu à peu des accents indignés.

– Parce que ça date de ce matin !

– Ne me dis pas que tu ne t'intéresses à lui que depuis ce matin !

– Non mais…

– Mais quoi ?

– On n'a jamais eu ce genre de conversation ! D'abord, toi tu ne t'intéresses pas à ces choses.

À ces mots, Reoseb reçut un petit coup à l'estomac. Le visage de Ren flotta à nouveau dans sa tête. Il le chassa.

– Tu crois ça, marmonna-t-il, amer.

Les yeux de Nichrom étincelèrent.

– Eh bien si je me trompe, tu n'en as jamais parlé non plus ! Donc on est quittes.

Reoseb passa toutes ces informations en revue et ricana :

– Alors, du coup, maintenant c'est lui ou moi, c'est ça ?

Nichrom voulut répondre mais hésita. Un peu trop.

– J'ai compris, siffla Reoseb.

– C'est mon copain et tu l'as blessé !

– Eh bien, je ne savais pas.

– Ce n'est pas une raison ! Qu'est-ce qui t'a pris de faire ça ? Il ne t'avait rien fait, en plus !

– Il s'est mêlé de ce qui ne le regardait pas.

– Donc il méritait de se faire taillader les jambes ?

Cette fois, Nichrom paraissait aussi furieux que lui. Reoseb se sentait remonter peu à peu en température.

– Il n'avait qu'à pas défendre ce… ce…

Il serra le poing et le laissa retomber avec une exclamation.

– Et sinon, ça ne t'intéresse toujours pas, de savoir ce que le prof m'a dit ?

– Je t'écoute.

– Tu es sûr ? Tu ne veux pas aller retrouver ton chéri ?

– Dis-le, et vite.

Nichrom se rapprocha.

– Tu vas avoir de gros ennuis ?

– Je ne sais pas. Je suis convoqué chez le directeur.

Les lèvres de Nichrom tremblotèrent. Il se détourna légèrement.

Il pense à son mec, pensa Reoseb, dégoûté.

– Allez vas-y, va le rejoindre, siffla-t-il. J'ai bien compris qu'on peut me virer et que tu t'en fiches. Allez va !

– Tu dis n'importe quoi, riposta Nichrom. Tu es jaloux ou quoi ?

Reoseb secoua la tête avec un rire de mépris. Qui sonna faux.

– Tu es jaloux, s'émerveilla Nichrom. Parce que j'ai un copain ?

Une lueur d'effroi passa dans ses yeux.

– Attends… tu n'es quand même pas jaloux parce que…

– Je ne suis pas amoureux de toi, si c'est ça que tu insinues !

Nichrom se rasséréna. Reoseb détourna le visage pour l'empêcher de lire sur ses traits. Il se sentait brusquement bien trop exposé.

– Tu es amoureux de quelqu'un, toi aussi, devina soudain Nichrom.

Reoseb ne prit même pas la peine de nier. Ses yeux le brûlaient. Il comprit qu'il allait se mettre à pleurer et essuya ses yeux humides avec rage. Pourquoi n'était-il pas capable de museler ses sentiments ? Pourquoi son humeur était-elle si changeante, le plaçant toujours dans des situations impossibles ? Pourquoi ne pouvait-il pas rester froid, juste un peu, et détaché, lui aussi, pourquoi ne pouvait-il pas faire partie de ceux qui restaient forts, silencieux, mystérieux, sans jamais verser une larme, comme…

– C'est qui ? demanda Nichrom.

– T'occupes, grogna Reoseb qui s'efforçait de dissimuler ses larmes. Je t'ai dit d'aller retrouver ton copain.

Il agita la main.

– Allez, vas-y !

Nichrom posa une main timide sur son bras. Reoseb la chassa immédiatement.

– Tu ne voulais pas y aller, il y a cinq minutes ? Laisse-moi tranquille ! J'ai bien compris qui tu avais choisi.

– Je n'ai choisi personne ! Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Tu ne vois pas dans quelle situation je suis, moi, entre vous deux ?

– Et moi, hein ? rugit Reoseb.

– Oh tu me fatigues, soupira enfin Nichrom.

Et il croisa les bras, une moue suffisante sur le visage.

Reoseb hoqueta. La torsion des lèvres, la plissure des yeux, la distance dans son attitude… Cette expression fit déborder le vase, déjà bien assez plein. Fou de rage, il leva la main et gifla Nichrom de toutes ses forces.

La claque le soulagea immédiatement et laissa une vive marque rouge sur la joue de Nichrom. Celui-ci, estomaqué, le dévisagea. Il semblait sur le point de dire quelque chose mais se ravisa. Il hocha la tête d'un air légèrement triste et posa une main sur la trace de gifle, d'une manière qui sonnait davantage comme une acceptation que comme un reproche. Puis, après un dernier regard à Reoseb, il se détourna et reprit le chemin du bâtiment principal.

À travers le rideau brouillé de sa vue, le garçon blond suivit du regard la silhouette de Nichrom qui s'éloignait. Après sa fierté, sa place au classement et son amour, il avait réussi à perdre son ami… Tout lui échappait des doigts et s'éparpillait en miettes autour de lui.

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