Disclaimer : Shaman King et ses personnages sont à M. Takei (et j'espère sincèrement qu'il ne lit pas le français).
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XXXIII
Psyché
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L'innocent gémit passionnément sous les caresses de sa maîtresse dont la bouche imitait ce que son amant, dans son dos, lui offrait de la sienne. Son corps vibrait de plaisir, comme possédé par un nœud de serpents humides. Son excitation était si forte qu'il se mit à haleter. Ses hanches ondulèrent, accompagnant les mouvements qu'on lui infligeait, de plus en vite, de plus en plus fort…
Lyserg referma le livre précipitamment, les joues écarlates. Il ferma les yeux mais les mots s'étalaient encore sur sa rétine. Il pouvait presque entendre les plaintes lascives du personnage sous les assauts de ses tuteurs – car il s'agissait du récit d'une initiation d'un jeune homme. Et encore. Ça aurait pu être pire : le roman n'était pas illustré.
Il se laissa glisser contre son oreiller, les veines palpitantes, remerciant le destin de lui avoir offert cette chambre individuelle. Comment faisait Wat, dans la sienne, pour lire ce genre de choses ? Est-ce que Chocolove et Daitaro étaient au courant ? Pire : est-ce qu'ils se partageaient les livres ? Des images fort embarrassantes lui vinrent à l'esprit. Il ne s'attarda pas dessus. Peut-être son camarade lisait-il en secret, comme Chocolove lorsqu'il écrivait. Quoique pour Chocolove, écrire était tout de même une activité moins suspecte que lire des ouvrages érotiques. Il pouvait toujours prétendre travailler. Mais comment Wat arrivait-il à garder son flegme en lisant de telles choses ? Lyserg avait le corps en feu. Ce n'était même pas agréable, tant il avait l'impression de subir ce trouble imposé par les images que lui procurait le roman. Il avait voulu lire de façon détachée, par curiosité intellectuelle. Averti de ce qu'il allait trouver, il ne pensait pas réagir ainsi. Il avait chaud, il était fébrile, il tremblait...
Ça lui avait plu.
Il fit tourner cette petite phrase dans sa tête, l'acceptant davantage à mesure qu'il se la répétait. Cela restait bizarre, comme inapproprié à sa personne. Compréhensible pour d'autres mais pas pour lui. Un territoire interdit. Mais pourquoi, et par qui ? Lyserg contempla le petit livre, tiraillé entre la curiosité – absurde : il se doutait de la suite, mais il avait envie de la lire tout de même – et la gêne. Il n'était pas si choqué que ça par le contenu, à vrai dire, il s'attendait à pire (d'ailleurs, il se demandait où il avait été prendre ces idées-là !), mais plutôt par l'effet que celui-ci lui faisait. Il se serait cru moins réceptif. Capable de davantage de détachement.
Lyserg laissa retomber sa tête dans son oreiller et se demanda ce que Wat avait pu ressentir, lui, à cette lecture. Réagissait-il ainsi ? Non, Wat ne se laissa probablement pas impressionner tel un jeune chiot. Lyserg se le figura, assis à une table, le livre en main, en train de lire et de siroter une tasse de thé, le visage parfois éclairé d'un sourire mutin, voire d'un petit rire indulgent, au fil du texte. C'était plus plausible que de l'imaginer lisant sous ses draps, la bouche entrouverte, les yeux embrumés, le pouls effréné…
Agacé, Lyserg se redressa brusquement et replaça le livre dans sa cachette : son sac de cours. Car il était hors de question de laisser un tel ouvrage dans sa chambre. Il s'en félicita car, au même moment, on frappa à sa porte.
Il alla ouvrir et se détendit en découvrant Achille. Son ami pencha la tête sur le côté.
– Je suis venu te souhaiter bonne nuit !
Lyserg s'écarta pour le laisser passer, sans refermer la porte. Il se le souhaitaient parfois à la salle de bains ou en bas, avant de remonter. Il était rare qu'Achille vienne dans sa chambre. Ses anciens petits amis le faisaient davantage. En souriant à son copain, Lyserg constata qu'il n'avait jamais songé à l'y inviter.
– Tu ne fermes pas la porte, remarqua Achille.
Lyserg haussa les épaules.
– Je devrais ? Tu me souhaites juste bonne nuit, non ?
– Comme tu veux, fit Achille en s'approchant pour l'embrasser.
Lyserg s'attendait à trouver un exutoire à ses émotions. Qui mieux que son petit ami pour résoudre ce problème, après tout ? Hélas, il n'en fut rien. Les lèvres d'Achille sur les siennes étaient douces, agréables, sympathiques. Mais elles le laissèrent de marbre.
C'était incompréhensible. Comment un garçon aussi joli pouvait-il le laisser aussi froid ? Frustré, il se pressa davantage contre Achille qui se rebiffa.
– Doucement, murmura-t-il, embarrassé. Je te rappelle que la porte est ouverte…
Lyserg se mordit les lèvres, incapable de savoir s'il avait toujours envie de l'embrasser ou s'il préférait qu'il s'en aille. La pression de ses propres dents le calma un peu.
Achille recula d'un pas.
– Bon eh bien, bonne nuit, sourit-il.
– Bonne nuit.
Achille parti, Lyserg jeta un coup d'œil à son sac, où l'attendait le livre. Puis, comme défiant sa lecture, il se mit au lit, éteignit la lumière et lui tourna le dos.
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Le sommeil ne vint pas. Il se tourna et se retourna dans son lit, incapable de s'endormir, de plus en plus en colère contre lui-même à mesure qu'il se prenait à penser à ce maudit livre. N'y tenant plus, il alluma rageusement la lumière et bondit hors de son lit. Son saut le mena jusqu'à ses étagères. Sans y penser, il tira un ouvrage qui dépassait et l'ouvrit.
Il était une fois une reine, très puissante et très juste dont le royaume s'étendait jusqu'à la mer et qui se désolait de ne point avoir d'héritière. Hélas, le roi son époux ne lui avait donné qu'un fils ! Et celui-ci, bien qu'il fût paré de toutes les grâces, ne pouvait monter sur le trône.
Or il advint qu'un jour, une guerrière vêtue de noir se présenta au château.
Lyserg fit claquer la couverture du livre en le refermant. Non, les Contes anciens de Teruko ne l'aideraient pas à trouver le repos.
Il choisit un roman, se jeta de nouveau sur son lit, mais ne dépassa pas les premiers paragraphes. Ça ne l'intéressait pas. Ce maudit livre licencieux occupait tout l'espace de son intérêt. Il jeta un regard coupable en direction de son sac. Au bout d'un moment, il finit par jeter l'éponge, incapable de résister. Il extirpa l'objet avec agitation et retrouva sans peine la page où il s'était arrêté.
Cette fois, la prime découverte était passée. Il lut avec davantage de froideur qu'auparavant. Il constata avec satisfaction que l'intrigue manquait cruellement de réalisme, que certains passages étaient plutôt bancals, voire même mal écrits. La critique féroce lui permit de résister aux effets enchanteurs de sa lecture. Pour autant, la suite lui fit tout autant tourner la tête. Un endroit, en particulier, le fascina. C'était le passage où le héros, délaissé par ses instructeurs libertins, se caressait langoureusement en se remémorant leurs rencontres. Outre l'ébullition que la description de l'acte fit naître en lui, Lyserg fut frappé par la méconnaissance qu'il avait de son propre corps. Il y avait là des choses dont il n'avait jamais entendu parler ! Sitôt que cette pensée lui vint, il songea : rien d'étonnant. Et pourtant, comment se faisait-il qu'il n'ait jamais deviné ce qui pouvait se produire dans sa propre enveloppe charnelle ? Sans réfléchir, il glissa une main entre ses cuisses et sursauta, retirant immédiatement ses doigts. C'était… bizarre. Tellement étrange qu'il n'avait pas envie d'approfondir l'expérience. Ses pensées tempêtèrent sous son crâne. Était-il vraiment comme ça ? Aussi gêné, aussi embarrassé de lui-même, aussi coincé ?
Oui, il l'était. Wat avait raison. Il était pudibond. Ce n'était probablement pas de sa faute, ça ne méritait pas qu'on s'en moque, c'était ainsi, mais il l'était. Même là, à présent, il ne se sentait pas à sa place. Pas à sa place, avec son propre corps.
C'était stupide. Il avait quinze ans : certains garçons de son âge étaient déjà mariés. Son père l'avait conçu à dix-sept ans, tout juste. D'ailleurs, « cela » lui arriverait un jour, que ça soit avec une femme ou un garçon. Il avait grandi dans cette perspective, sans se poser de questions. Qu'y avait-il de mal à enquêter sur lui-même, à expérimenter sur son être, à vouloir se faire plaisir ou mieux se connaître ? De quoi avait-il donc peur ?
Désemparé, Lyserg fixa le plafond, amorphe. Il se découvrait sous un nouveau jour, qui ne lui plaisait pas.
Élevant l'ouvrage à ses yeux, il poursuivit sa lecture, avec moins de feu qu'auparavant. Finalement, c'était peut-être ça, le secret de Wat : on devenait vite blasé.
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Soudain, on frappa à la porte. Lyserg sursauta. Un bruit sourd se fit entendre et l'adolescent fixa stupidement le livre qui avait glissé de son buste et était tombé au sol. Il mit quelques secondes à réaliser ce qui se passait. On voyait des lumières passer sous sa porte. Les bruits du matin résonnaient depuis le couloir. Près de lui, sa lampe de chevet était toujours allumée. Il s'était endormi sur son satané roman cochon.
On frappa de nouveau et la voix d'Achille se fit entendre.
– Lyserg ? Tout va bien ?
L'intéressé soupira et se leva péniblement. Il s'empressa de dissimuler l'ouvrage dans son sac et alla ouvrir.
– Toi, tu as trop dormi, constata Achille, les bras croisés. Tu devrais te dépêcher, regarde.
Lyserg vit alors l'heure et son sang ne fit qu'un tour.
Achille le suivit à la salle d'eaux. Lyserg en fut gêné, il n'avait pas besoin d'aide pour s'habiller ! Mais il n'osa pas le chasser. Après tout, c'était son petit ami.
Il ne put s'empêcher de ressasser le réveil en fanfare de son esprit. Et si Achille était entré sans frapper ? Et s'il avait trouvé le livre, ouvert, retourné sur sa poitrine. Impossible de se cacher, impossible de mentir. Qu'aurait-il dit ? Lyserg sentit la honte l'envahir à cette idée.
En lissant sa chevelure, il observa Achille faire des mines et tester la résistance de son rouge à lèvres devant le miroir. De profil, il paraissait si mince ! Et sa peau était si blanche ! Son regard tomba sur ses reins et ses hanches étroites, puis ses fesses, minuscules et plates, sous le pantalon blanc. Lyserg tenta de l'imaginer dans une posture lascive et n'y parvint pas. C'était ridicule. Cela ne lui allait pas du tout. D'ailleurs Achille, lorsqu'il l'embrassait, sous son vernis d'audace, ne lui avait jamais paru véritablement passionné. Il faisait cela avec l'air de jouer son rôle, sans plus. Surtout lorsque leurs camarades risquaient de les voir. Il aimait s'afficher avec lui, peut-être même plus qu'être avec lui. La froideur d'Achille possédait des racines plus profondes que la sienne. Lyserg n'arrivait pas à l'imaginer s'abandonnant à la volupté. Ni s'abandonner tout court, d'ailleurs. Ce n'était pas dans sa nature.
Lyserg acheva sa toilette précipitamment et parvint à descendre à peine quelques minutes derrière les autres. Achille l'escortait paisiblement jusqu'à la classe. Lyserg remarqua d'emblée que sa place au premier rang était toujours libre, la classe étant sans doute habituée à la lui laisser – mais pas celle d'Achille. Il s'arrêta et jeta un bref regard à son officiel.
– C'est pas grave, déclara finalement Achille en se tournant vers le fond de la classe.
– Non, non, protesta Lyserg. Je te suis.
Achille jeta son dévolu sur le rang du fond, où s'étaient déjà établis Daitaro et Chocolove, à distance respectueuse, cependant. Les deux garçons avaient laissé un intervalle d'une place entre eux, ce qui interdisait à Lyserg et Achille de s'asseoir côte à côte. Lyserg allait battre en retraite ou se contenter de Daitaro pour voisin mais c'était sans compter Achille et son surprenant culot. Sans que Lyserg ait pu l'empêcher, il toussota pour attirer l'attention de Chocolove – qui s'obstinait à fuir leur regard – et demanda d'une voix claire :
– Dis, ça serait possible que tu te décales d'un cran pour qu'on puisse se mettre à côté ?
N'ayant pas le choix, Chocolove fut bien obligé de lâcher son livre des yeux et marmonna une réponse peu amène.
– Tant pis, fit Lyserg entre ses dents. Ça n'a aucune importance.
– Mais si, insista Achille. Je suis sûr que ça ne pose aucun problème. Alors, tu veux bien ?
Lyserg eut très nettement l'impression que Chocolove allait l'envoyer proprement balader. Il allait pour ramener Achille en arrière, mais celui-ci l'évita et poursuivit :
– Tu pourrais être sympa. Ce n'est pas grand-chose…
Cette fois, Chocolove ouvrit la bouche pour lancer une repartie cinglante…
…mais Daitaro l'interrompit.
Sans un mot, le beau garçon fit claquer son livre et se leva, déplaçant ses affaires avec un geste de mauvaise humeur appuyé.
– Prend donc ta satanée place et ferme-la, cracha-t-il comme un venin. On ne s'entend plus lire avec vos histoires stupides.
Puis, recalant une mèche derrière son oreille, Daitaro se replongea dans sa lecture en affichant le plus souverain mépris. Sans y prêter la moindre attention, Achille prit sa place et invita Lyserg à le rejoindre.
Mal à l'aise, le délégué s'assit et chercha un sujet de distraction en attendant l'arrivée de Denbat. Il était trop fatigué par sa courte nuit pour avoir la motivation de repasser ses leçons. Il se mit donc à examiner ses camarades, un par un. Voilà une chose qu'on ne pouvait pas facilement faire depuis le premier rang. Pas étonnant que les gens du fond soient généralement plus dissipés.
– Reoseb n'a pas l'air content, remarqua-t-il soudain.
– Oh non, sourit Achille. Mais c'est un petit mal-aimable, tu sais. Il fait toujours la tête. Enfin là, ça risque d'empirer avec les sanctions…
– Comment a-t-il été puni ?
– Deux semaines de retenues, un soir sur deux.
Lyserg s'accouda pensivement.
– C'est sévère.
– Tu trouves ? Moi pas. Le directeur a vraiment été indulgent, sur ce coup-là. Si j'avais été à sa place, je l'aurais purement et simplement écarté des sélections. Mais j'imagine que M. Maxwell tient à nous présenter tous à Hao.
Lyserg nota une certaine amertume dans sa voix, qui n'était pas tout à fait à son honneur. Il éprouva l'envie soudaine et irrépressible de le contredire.
– Je crois que j'aurais été déçu si ça avait été le cas.
Achille tourna brusquement la tête, faisant virevolter son carré.
– Ah bon ? Pourquoi ? s'écria-t-il interloqué.
– Je crois… que j'ai envie de voir chacune des variations que nous devons présenter. Reoseb a un très beau morceau. Il est très bon danseur aussi. Je suis sûr que sa composition sera intéressante.
Achille battit des paupières avec stupéfaction. Puis il soupira :
– Tu es vraiment indécrottable.
– De quoi parles-tu ?
– De ta naïveté. Tu n'as vraiment pas pensé une seule seconde que cela ferait un concurrent en moins ?
Lyserg ne sut que répondre. Bien sûr qu'il y avait pensé. Mais juste une seconde, pas plus. L'instant d'après, il avait trouvé cette pensée répugnante et indigne. D'ailleurs, si Reoseb méritait d'être puni, c'était pour avoir blessé un camarade, pas pour faire de la place sur le podium. Et il était sincère quand il pensait qu'il voulait voir sa variation. Ce serait certainement magnifique et cela vaudrait le coup. N'en déplaise à Achille.
Ce dernier le dévisageait à présent avec un sourire rêveur.
– Non, tu n'y songes pas, toi. Tu n'as pas peur des autres. Tu vis dans un autre monde que nous.
Lyserg soupira.
– Si c'est encore pour me déblatérer ce genre de discours…
– Oh arrête, hein. Ce numéro de pleurnichard est ridicule.
Dérouté par cette violence à laquelle il ne s'attendait pas, Lyserg resta muet. Achille le fixa encore et secoua la tête.
– Quel gâchis, franchement. Pourquoi faut-il qu'un garçon comme toi ait si peu d'ambition ?
Et qu'est-ce que ça peut bien te foutre ? pensa Lyserg furieusement, en mettant l'accent sur ce gros mot dont il n'avait pas l'habitude et qui faisait tout le sel de cette pensée vengeresse.
Il n'échangea plus un mot avec Achille, lequel, à l'issue du cours, se leva précipitamment et quitta la salle de classe. Lyserg s'attendait à ce que Daitaro lui lance une réflexion bien sentie, du style : « c'était bien la peine de me faire me déplacer pour vous embrouiller ensuite ». Mais ce fut Chocolove qui s'en mêla, d'un simple regard railleur, qui voulait tout dire. Les joues brûlantes, Lyserg détourna le regard et aperçut Wat qui sortait. Aussitôt, il se leva et, sur une impulsion, empoigna son sac et suivit son camarade.
Dans le couloir, il l'apostropha :
– Je peux te parler ?
Wat fit volte-face, les sourcils haut levés.
– Bien entendu.
– Plus loin, si ça ne te dérange pas, glissa Lyserg à mi-voix.
Wat haussa les épaules et lui emboîta le pas. Une fois éloignés, Lyserg jeta un rapide regard circulaire et extirpa le livre qui avait occupé sa soirée de son sac. Pressé de s'en débarrasser, il le fourra entre les mains de Wat, dont le visage s'éclaira d'un sourire taquin.
– Tu l'as lu ? s'enquit-il malicieusement.
Lyserg se racla la gorge et hocha la tête.
– Et ?
Ce sourire. Franchement, qu'est-ce que ça avait de si drôle ? C'était exaspérant, à la fin.
– Il y a des longueurs mais sinon, ça va, répondit froidement Lyserg.
Wat éclata de rire.
– Tu es un petit rigolo, toi.
– Je.
Lyserg s'interrompit une seconde et sentit le sang lui monter aux tempes. Comme Wat riait de plus belle, il secoua la tête.
– Je voulais dire que…
– Et à part ça, tu as apprécié ?
– Non, riposta Lyserg, toujours écarlate.
– Non ? Du tout ? s'émerveilla Wat. Tu es dur en affaires. Je peux te recommander d'autres choses, dans d'autres styles, si tu préfères.
– Non, je veux dire… c'était… c'était déplaisant.
Les yeux de Wat s'étrécirent et Lyserg comprit qu'il s'était trahi.
– Déplaisant, parce que ça t'a fait quelque chose, devina Wat.
– Oh et puis zut.
– Loin de moi l'idée de te juger.
– C'est ça.
– Je t'assure !
– On n'a jamais eu une seule conversation sans que tu te payes ma tête. Tout ça parce que je suis… je ne sais pas, moins expérimenté que toi, peut-être ? Eh bien tu sais quoi ?
Lyserg eut un petit rire.
– Ça m'est égal, poursuivit-il. Tu me trouves prude ? Je m'en fiche. Si j'ai envie, moi, d'être prude ! C'est mon droit, ma vie et ce ne sont pas tes affaires. Ton avis, tu peux te le garder. Je n'en ai rien à faire.
Reprenant son souffle, il constata que Wat ne souriait plus. Incroyable, mais il semblait bien l'avoir mouché.
– C'était pour te taquiner, fit-il soudain, en remontant ses lunettes sur son nez. En vrai je trouve ça…
– Tu trouves ça quoi ?
Wat secoua la tête. En une minute, le sérieux disparut de son visage et la moue ironique y revint.
– Oublions ça. Tu es sûr que tu ne veux pas que je te prête autre chose ?
Lyserg secoua lentement la tête. Très lentement. Était-il sûr ? Oui, il était sûr. Non, en fait, c'était un mensonge. Une part de lui demeurait insatiablement curieuse. Mais sa raison, elle, n'avait aucun désir de poursuivre l'expérience.
Et puis, au pire, les scènes du précédent livre étaient encore bien ancrées dans sa mémoire.
– Tant pis, fit Wat avec légèreté. Tu es sûr que tu ne veux pas le garder un peu ? Pour le montrer à ton amoureux, peut-être… ?
Un petit rire s'échappa de la gorge de Lyserg.
– Qui, Achille ? Ce genre de bêtises ne mérite pas son attention, voyons. Je suis certain que ça ne lui ferait ni chaud ni froid.
Wat lui jeta un œil torve par-dessus ses lunettes.
– Ai-je bien entendu ? Serait-ce là une pointe de dépit ?
Lyserg haussa les épaules.
– Ce n'est pas ce que tu crois.
– Il y a de l'eau dans le gaz, c'est ça ?
Lyserg ne put démentir.
– Je ne sais pas trop ce que je lui ai fait.
– Moi je vois une explication évidente.
– Laquelle ?
– Il est jaloux, voyons.
– Je ne lui ai donné aucune raison de…
– Pas jaloux, dans ce sens-là. C'est à cause du casting du ballet, évidemment !
– Ce n'est pas comme si le rôle m'était déjà attribué !
– C'est presque sûr que ça sera toi. Tu n'as pas remarqué que tout le monde te fait la tête depuis quelques jours ?
– Si, se renfrogna Lyserg. Et si c'est pour ça, vraiment, c'est ridicule. On n'a même pas encore auditionné !
– Tu es le premier de la classe…
– Oh, j'en ai marre d'entendre ça. Si elle vous plaît tellement, cette première place, prenez-la ! Je ne l'ai pas volée, bon sang. Vous n'avez qu'à être meilleurs que moi.
Wat éleva les mains en signe de paix.
– Ne tire pas sur le messager, s'il te plaît. Moi, ça m'est complètement égal, tout ça.
Lyserg soupira et baissa les yeux sur ses chaussures.
– Désolé.
– Pas de quoi.
Un silence passa et, à sa grande surprise, Lyserg s'entendit marmonner :
– Ce qui est bizarre, c'est qu'il était comme d'habitude jusqu'à ce qu'on soit en classe, et tout d'un coup, il s'est vexé. Je ne sais pas trop ce que je devrais faire.
Qu'est-ce qui te prend ? se morigéna-t-il. Pourquoi tu lui demandes des conseils de cœur, tout d'un coup ?
Mais Wat ne s'en formalisa pas. Il le toisa un instant et dit :
– Personne ne t'oblige à rester avec, tu sais.
Puis, sur ces paroles, la cloche sonna et mit fin à leur discussion.
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