Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.


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XXXIV

Soupçons

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Pascal n'en menait pas large, en entrant dans le vestiaire. Bien moins que ce que son air dégagé affichait. Malgré toutes les chances qu'il avait d'être sélectionné pour le rôle, il n'y croyait pas. Ce serait Lyserg, à coup sûr. Même Daitaro lui semblait plus adapté.

Pourtant, il en avait envie de ce rôle. Un peu. Il ignorait pourquoi. Et la perspective de son passage imminent l'inquiétait d'une façon qu'il avait rarement connue. Il sentait, dans sa chair, dans ses os, qu'il ne serait pas au maximum de ses capacités. Dommage. Car c'était là, tout de suite, qu'il fallait éblouir les professeurs.

Il rejoignit mécaniquement sa case. Mais à l'instant où il l'ouvrit, il sut que quelque chose n'allait pas. Il n'était pas particulièrement maniaque de l'ordre mais jamais il n'aurait laissé une telle pagaille derrière lui. La dernière fois, il avait soigneusement enroulé ses collants et voilà que…

Du bout des doigts, Pascal leva l'un des pieds et sentit son cœur rater un battement. Le collant avait été férocement tailladé.

Il se rendit bien vite à l'évidence : toutes ses autres affaires avaient été saccagées.

Le collant découpé au ciseau pendouillait toujours entre ses doigts, comme une stupide guirlande en papier crépon. Son justaucorps aussi avait été attaqué à l'aide du même instrument. On l'aurait dit arraché d'un cadavre criblé de flèches. Quant à ses chaussons… des moignons de rubans pointaient tristement sur les côtés et la mousse de satin en était arrachée, laissant le bois de la pointe apparent, comme un épouvantail éparpillé par des sales gosses.

L'espace d'une minute, Pascal ne fut que vide. Il se sentait détaché, étranger à la situation comme s'il rêvait. Puis, l'émotion lui revint. Une étrange boule monta dans sa gorge et ses tempes bourdonnèrent. Il se crut sur le point de défaillir.

C'était arrivé pour de bon. Quelqu'un avait forcé son casier et détruit ses affaires, juste avant l'audition. Qui ? Pas la peine de se demander pourquoi. Mais qui ? Qu'allait-il faire ? Est-ce qu'il y avait moyen de retaper tout ça rapidement avant de monter sur scène ? Peut-être qu'il avait encore de vieilles affaires, en haut… mais non. Il avait tout ramené chez lui l'année dernière, il ne lui restait plus qu'un cache-cœur trop petit et une vieille paire de pointes. Pas de collant, pas de maillot. Comment allait-il faire ? M. Maxwell se montrerait peut-être indulgent, il comprendrait…

Non, pensa-t-il alors. Enfin oui, bien sûr, il comprendrait, mais les auditions pressaient : les répétitions commenceraient bientôt. On ne pourrait pas repousser cela juste pour lui. C'était triste, moche, mais cela ferait un candidat de moins parmi le vaste choix qui s'offrait au directeur. Pascal était fichu. Sa chance s'était enfuie, envolée.

La mort dans l'âme, il s'appuya contre sa case, la gorge nouée. Ses yeux brûlaient. Quelqu'un lui parla. Il ne vit pas qui. Ah si. Chocolove. Qu'avait-il dit ? Il n'avait pas fait attention.

– Pardon ? se força-t-il à articuler.

– Je te demandais si ça allait.

Pascal voulut approuver mais ne trouva pas les mots. Il eut un geste de la main mais les yeux aiguisés de Chocolove se posèrent alors sur son casier.

– C'est rien, fit Pascal tandis que son camarade s'emparait de son maillot.

Chocolove fixa le justaucorps puis le regarda gravement.

– Il faut le dire au Maître.

Pascal soupira.

– Tu crois que ça changera quelque chose ?

– Si tu ne le fais pas, je le ferai.

– Pourquoi ?

– Parce que c'est dégueulasse !

Le mot claqua aux oreilles de Pascal. Chocolove le fixait à présent avec colère.

– Tu vas te défiler, hein ?

– Non, fit-il, en sachant que son camarade avait visé juste.

– Bien sûr que si. Bon écoute, j'ai un collant en rab, je te le passe. Pour le justaucorps, ce sera plus dur. Mais si tu veux, je te prête le mien.

– Quoi ?

– Je suis moins mince que toi, donc tu flotteras peut-être dedans mais tu pourras danser.

– Attends, tu…

– Tu passes dans les premiers et il y a d'autres personnes entre toi et moi. Si tu te dépêches de sortir, tu as le temps de me le passer.

– Mais… c'est fou !

Il n'arrivait pas à y croire. Il ne savait quoi répondre. L'espoir renaissait. Il n'était pas totalement cuit. Pourtant, la seule chose qui lui vint à l'esprit fut :

– Tu te rends compte que je pourrais… ne pas te le rendre ?

Chocolove recula et, pendant une seconde, Pascal crut qu'il allait se raviser.

– Tu ferais ça ?

Il secoua la tête.

– Bon, ben alors, qu'est-ce que tu vas inventer !

Chocolove lui mit le justaucorps sous le nez.

– Prends-le et va t'habiller !

– Mais… et pour les chaussons ?

Chocolove jeta un coup d'œil à la paire déchiquetée.

– Ne me dis pas que tu n'as pas de rechange…

– Si… dans ma chambre.

– Tu vois.

– Je n'ai pas le temps.

– Alors j'y vais pour toi. Dis-moi où ils sont, je te les rapporte pendant que tu t'habilles.

– Mais vraiment tu…

– Dépêche-toi ! Tu vas être en retard !

Poussé par Chocolove, Pascal se retrouva stupidement sur son banc, face au miroir. Il n'en revenait toujours pas.

Dès que son camarade eût filé, il s'habilla avec la curieuse impression de se glisser dans la peau d'un autre. Le justaucorps portait l'odeur de la sueur de Chocolove et l'enveloppait comme une ancienne mue. Les collants étaient trop grands. Lorsque Chocolove revint avec ses pointes de rechange, Pascal fixait ses jambes empaquetées avec dégoût. Le tissu épousait mal ses cuisses trop ciselées et ses mollets trop fins. Ça faisait comme des plis.

Chocolove lui fourra les pointes dans les mains et Pascal les enfila péniblement. Le chausson était dur, plus assez « fait », son pied n'y logeait pas aussi bien que dans ses habituels. Par chance, les pointes n'étaient pas neuves, il les avait déjà un peu cassées. Néanmoins, il sentait pertinemment qu'il ne serait ni aussi performant, ni aussi en confiance que d'habitude.

Lorsqu'il eut fini, Chocolove posa une main sur son épaule et lui dit :

– Ça va aller.

Pascal haussa les épaules, faussement serein.

– On trouvera celui qui a fait ça.

– Peu importe, rétorqua Pascal. Merci mille fois. Je me dépêcherai de te rendre ton justaucorps.

– Je sais.

Il y eut un instant de flottement puis :

– Danse bien.

– Toi aussi.

Et Pascal se dirigea vers la salle. L'heure de son tour approchait. Il avait l'impression que tous les regards pesaient sur lui. Sa mésaventure n'avait évidemment échappé à personne. Mais il ne se préoccupait pas des autres. Pas même pour s'interroger sur l'identité du saboteur. À vrai dire, depuis le début, il avait sa petite idée de qui était le responsable. Ne s'était-il pas attiré les foudres du garçon le plus vicieux et probablement le plus ambitieux de la classe ? Plus il y songeait, moins il en doutait. Ce ne pouvait être que Daitaro. D'autres auraient pu avoir une telle idée et même la mettre à exécution. Mais il y avait quelque chose d'implacable dans la découpe parfaitement régulière de ses affaires qui lui rappelait furieusement la cruauté sans merci du terrible garçon.

Il avait hésité à en parler à Chocolove mais s'était ravisé. Cela ne servait à rien de le mêler à son inimitié avec Daitaro, qu'il avait lui-même déclenchée et attisée. Surtout si, contre toute attente, il se trompait.

Glacé, Pascal entra sur scène à l'appel de son nom.

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Son audition ne fut pas bonne. Il dansa l'esprit préoccupé, déstabilisé, et le corps entravé par la perte de ses repères. Les chaussons n'allaient pas, ses jambes lui semblaient enveloppées dans du coton trop épais. Ses mouvements étaient lourds et ses gestes manquaient de fluidité. Il s'immobilisa à la fin de la variation, le pouls vibrant et seul le silence lui répondit. Puis la voix lointaine du directeur lui répondit, à la fois surprise et froide :

– Merci.

Pascal fit une courte révérence et s'en fut à tire d'ailes.

Ce ne sera pas moi, songea-t-il.

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Chocolove l'attendait dans les loges. Il se dévêtit devant lui, en toute hâte, et lui rendit son justaucorps. L'autre mit une minute à le prendre et Pascal sentit l'embarras l'envahir.

– Merci encore.

Il s'efforça de sourire :

– J'ai raté. Tant pis. J'espère que ça ira pour toi.

Chocolove hocha la tête et fila s'habiller.

Pascal se réjouit de rester seul dans le vestiaire. Il se sentait perturbé, sans savoir pourquoi. Est-ce que ce rôle lui faisait si envie que ça, finalement ?

Décontenancé, il s'assit sur le banc et attendit. On n'entendait plus la musique, depuis leurs vestiaires. La salle de spectacle où avait lieu l'audition était trop loin, loin de là, au rez-de-chaussée. Pascal se demandait si c'était déjà le tour de Chocolove. Il aurait dû aller le voir. Pourtant, il ne s'en sentait pas l'énergie. Cela faisait du bien de rester seul un moment.

Son regard se posa sur la case du bout de la rangée. Celle de Daitaro. Il la contempla un instant, pensif, avant de remarquer que quelque chose ne collait pas. Intrigué, il se leva.

Le casier était entrouvert.

Un frisson d'excitation parcourut son échine. Dans sa hâte, Daitaro l'avait mal refermé. Il avait dû se précipiter pour être en avance. Sans réfléchir, Pascal vit ses mains s'avancer vers la petite porte. Bien sûr qu'il allait regarder à l'intérieur. Il fallait qu'il le fasse. Qu'allait-il y trouver ? L'image d'une immense paire de ciseaux d'argent posée sur un cache-cœur plié dansa devant ses yeux. C'était stupide mais il en était convaincu : il allait ouvrir la case et la preuve serait là, indiscutable, effrontée.

Pour mettre fin à cette tension, il l'ouvrit d'un coup. Aussitôt, il vit… ou plutôt, il ne vit rien. Rien du tout, à part, effectivement, un cache-cœur défraîchi, le bout effiloché d'une paire de pointes de rechange usées et une colonne impressionnante de pots de fard.

Il se traita mentalement d'idiot : même si c'était bien lui, Daitaro était trop intelligent pour laisser un quelconque indice derrière lui. Surtout pas dans son propre casier, ouvert au tout venant.

Pascal soupira et sentit ses épaules s'affaisser. Il ne savait pas s'il préférait que les choses soient ainsi.

Machinalement, il attrapa un pot et en lut le nom. Du banal fond de teint, de très bonne qualité et sans doute très cher, mais banal tout de même. Les autres étaient de la même marque, en dehors d'un pot à demi rempli d'un fard plus spécifique, destiné spécialement à mettre en valeur le teint sous des projecteurs. Rien que de très normal : Pascal lui aussi en avait.

Il ouvrit le pot qu'il tenait en main : il était presque vide. Mais avec la réserve qu'il possédait, Daitaro ne risquait pas de manquer. Que c'était bizarre, tout de même, cette anxiété autour du maquillage. C'était même au-delà de l'anxiété : une véritable manie. Une obsession de tous les instants. Beaucoup d'autres élèves attachaient une grande importance à leur apparence, parfois jusqu'au ridicule, mais jamais il n'avait vu quelqu'un à ce point obnubilé par son fond de teint… surtout quelqu'un d'aussi naturellement beau. C'était comme si…

…comme s'il avait quelque chose à cacher.

Les pensées se bousculèrent dans la tête de Pascal. Des idées surprenantes, un peu folles, même, mais qui expliqueraient tout si elles étaient véridiques.

C'est alors qu'un bruit le fit sursauter.

Pascal se retourna d'un bond, persuadé de trouver quelqu'un derrière lui.

Mais il n'y avait personne. Pas même Daitaro, comme il l'avait cru. Il soupira et referma le pot, gêné. Il le remit soigneusement en place et quitta le vestiaire, toujours aussi mal à l'aise.

En chemin, il ne put chasser ses soupçons de son esprit. Ce qu'il imaginait était impossible. D'une audace folle et bien trop dangereux. Jamais Daitaro n'aurait pris de tels risques. Jamais sa famille...

Pourtant, l'hypothèse le séduisait.

Mais il espérait se tromper. Même à Daitaro, il ne souhaitait pas une telle infortune.

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