Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.
.
XXXVII
Verdict
.
Sans véritable surprise, les résultats des auditions des quatrième année pour le ballet de fin d'année tombèrent : Lyserg et Daitaro avaient été choisis pour boucher les trous de la distribution.
– C'est vrai qu'on avait tous nos chances, hein, ironisa Wat au moment où l'on découvrit la nouvelle.
Et le garçon aux longues boucles envoya à Lyserg une œillade dont le sens allusif fut perdu pour la plupart d'entre eux.
Pascal était à présent l'objet de la curiosité générale. Et malgré l'apparent désintérêt qu'il affichait, son for intérieur fourmillait. Lorsqu'il parvint à détacher son regard de la distribution affichée au mur, il croisa celui, vicieux et triomphant, de Daitaro.
Le beau garçon était appuyé contre un pan de mur en face de lui, un sourire supérieur aux lèvres. Et son œil brûlant le fixait, entre tous. Il aurait aussi bien pu n'y avoir personne d'autre qu'eux dans la pièce. Daitaro l'écrasa de ses prunelles triomphantes pendant une minute ou deux, puis se détourna et quitta la salle.
Quelques œillades jalouses le suivirent. Nichrom semblait particulièrement déçu. Pascal l'entendit jacasser à l'oreille d'un Horo Horo peu attentif. D'autres chuchotaient, plus discrets, certains en l'observant sous cape. Évidemment, on pensait que l'un des rôles lui reviendrait : après tout, il était deuxième au classement. C'était dans l'ordre des choses. Lui-même s'y serait attendu si ses affaires n'avaient pas été détruites. S'il avait auditionné dans ses propres chaussons, peut-être aurait-il été meilleur. Le rôle lui serait revenu d'office.
L'instant était plus désagréable que Pascal ne l'aurait cru. Il réalisait qu'il pensait réellement l'obtenir, malgré ce qu'il avait prétendu devant les autres. Il s'attendait à être choisi, comme toujours, parce que c'était comme ça, une habitude. Les honneurs lui revenaient, les premières places aussi, et avec elles, les privilèges. Jamais il n'aurait pensé tenir à ce genre de choses. De toute façon, la plupart du temps, elles lui tombaient toutes cuites dans le bec : il n'avait même pas à se donner la peine de les désirer. Mais ce rôle… À présent qu'il lui était passé sous le nez, il le regrettait presque.
Pascal vit Chocolove s'avancer vers lui et battit aussitôt en retraite, peu désireux de discuter de cette affaire. Un sourire aux lèvres, il repoussa un pan de chevelure dans un geste élégant et s'éloigna du groupe avec une nonchalance étudiée. Dès qu'il fut dans le couloir, son sourire s'effaça. Il n'avait jamais eu besoin de travailler pour obtenir de bons résultats. Cette fois, il ne s'était pas donné plus de peine que d'habitude et le fait de retrouver ses affaires saccagées l'avait perturbé suffisamment pour lui faire rater la place. Peut-être qu'il aurait été bon s'il s'était donné un peu de mal…
.
Un hasard diabolique fit qu'il avait rendez-vous avec Daitaro l'après-midi même, pour travailler leur duo. Pascal se rendit en salle de musique en flânant encore plus que d'habitude. Sa motivation frôlait le zéro absolu. Pourtant, à la lumière de ce qui s'était passé ce matin, un peu de travail ne lui ferait pas de mal.
Il choisit le chemin le plus long et traîna de longues minutes avant de se résoudre à rejoindre son camarade.
Daitaro était déjà là, évidemment. Assis face au piano noir, sans un pli à son uniforme, il contemplait son reflet dans un miroir de poche, l'œil sévère. Pascal retint un sourire narquois et s'annonça d'un toussotement.
– Ah, c'est toi, fit Daitaro en reposant son miroir. J'ai failli attendre.
– Mes excuses, répondit Pascal avec un sourire radieux.
(Car, étant dans son tort, il ne trouvait aucune réponse spirituelle.)
– Commençons tout de suite, proposa-t-il. Tu as déjà déchiffré le morceau ?
Daitaro le toisa et cilla, une unique fois.
– Oui, depuis des semaines. Pourquoi, pas toi ?
Pascal haussa les épaules, cette fois fier de sa repartie.
– J'ai regardé rapidement hier, avoua-t-il en toute franchise. Ce n'est pas extraordinairement compliqué.
Il se posta aux côtés de son camarade, effleura les touches d'une main et se mit à jouer l'air du morceau, de tête. D'abord du bout des doigts, pour pour un test, puis plus franchement, plus rapidement, plus assurément.
– C'est quelque chose comme ça, non ? sourit-il, en s'amusant à varier la tonalité.
Puis il recula et se mit à chanter. Sa voix vibra sans fausse note.
Lorsque son regard se reposa sur Daitaro, la morgue de son binôme avait disparu, faisant place à une colère froide et méprisante.
– Tu penses que ton petit talent peut suffire ? persifla Daitaro.
– J'ai toujours fonctionné comme ça, rétorqua Pascal.
– Pour ce que ça t'a servi, dernièrement…
Les deux garçons se toisèrent en silence. La colère de Pascal était montée d'un coup. Qu'est-ce qui m'arrive ? se demandait-il. Pourquoi je m'énerve ? Pourquoi ça me touche à ce point ?
Et pourquoi avait-il éprouvé le besoin de plastronner comme ça, pour commencer ? Jamais il n'avait tenté d'écraser les autres de sa supériorité auparavant. Ça ne lui ressemblait absolument pas.
Je déraille, pensa Pascal. Et il se tourna résolument vers le clavier.
– Faisons un premier essai, grommela-t-il. On perd du temps.
Ils répétèrent sans trop de difficultés. Le morceau était relativement simple à chanter et coulait de source de la bouche de Pascal. Daitaro, lui, le suivait sans peine. Il affichait même un certain ennui, laissant entendre que cette partie d'accompagnement n'était décidément pas digne de lui.
En temps normal, Pascal aurait sans doute proposé d'écourter la séance pour pouvoir passer le reste de l'heure à se prélasser dans l'une des salles communes. Mais aujourd'hui, il mit un point d'honneur à chanter sans répit. C'était à qui proposerait une pause le premier.
Au bout d'un moment, le morceau devenant de plus en plus aisé à jouer, Pascal se mit à scruter discrètement son camarade du coin de l'œil. Il songeait à ce qu'il avait deviné à son sujet. À ce qui devait se trouver sous l'épaisse couche de maquillage de Daitaro. Qu'est-ce que cela pouvait être ? Des boutons ? Les traces d'une ancienne maladie ? Une énorme tache de vin ? Il avait tourné et retourné cette théorie dans sa tête jusqu'à en perdre le sommeil, pour en arriver à la conclusion qu'il ne pouvait s'être trompé : l'engrenage était trop parfait.
Ou bien était-ce parce qu'il avait envie d'y croire ?
Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte que Daitaro s'était arrêté.
– Tu fiches quoi, là ? demanda-t-il.
La surprise lui fit pousser un couac désagréable.
– Euuh, fit Pascal, ignorant le rictus méprisant de son camarade, j'ai oublié la reprise. Désolé.
– Recommençons.
– C'est ça.
Daitaro reprit quelques mesures avant le départ de Pascal pour caler le tempo. En l'écoutant, celui-ci se fit la réflexion que son camarade jouait décidément très bien. Il n'était pas troisième du classement pour rien.
Il se demanda comment il avait fait pour passer les examens physiques de l'école. Le sien avait peu duré, tant sa physionomie rentrait parfaitement dans les critères d'Hoshigumi. Mais il se rappelait avoir été observé sous toutes les coutures, même les plus gênantes. Un défaut physique si flagrant qu'il lui fallait le maquiller en toutes circonstances aurait nécessairement sauté aux yeux des examinateurs… alors, comment Daitaro s'y était-il pris ? Peut-être que de l'argent avait changé de main... Daitaro était orphelin, certes, mais il était également le pupille d'une riche famille. Les siens devaient être au courant. C'était probablement eux qui lui fournissaient tout ce dont il avait besoin pour faire illusion. Pascal les imagina, figures rigides et austères, réunies autour d'une table pour discuter du sort de leur rejeton. Comment vivait-on, lorsqu'on était un orphelin disgracié physiquement et adopté par un clan aussi influent ? Il n'arrivait pas à imaginer les pressions que devait endurer son camarade. Était-ce la raison de son orgueil démesuré ? De son mépris souverain ? De son insupportable caractère ? Peut-être se comportait-il ainsi pour tenir ses camarades à distance. Ou parce qu'il souffrait. Pourtant, ça n'était pas une raison pour être aussi infect.
Je pourrais le dénoncer, songea Pascal. Raconter tout ça à quelqu'un. Débarrasser l'école de sa personne.
Il n'aurait qu'à le dire une fois, une seule fois, à la bonne personne : le bruit courrait tout seul. Surtout s'il visait Daitaro. Pascal n'aurait même pas besoin d'assumer la révélation : il pourrait d'ailleurs aussi bien prétendre qu'il le tenait de quelqu'un d'autre. En moins de vingt-quatre heures, Dairato serait irrémédiablement perdu de réputation. Le monde voudrait savoir. On s'interrogerait, on l'espionnerait et l'on finirait par percer la vérité. Quel serait son avenir dans l'école après cela ? Peut-être qu'on lui retirerait son rôle. Peut-être même qu'on le renverrait. Il n'était pas sûr que ça irait aussi loin, mais c'était une possibilité. En tout cas, il était certain qu'on l'écarterait des sélections anticipées. Et que cela le suivrait à jamais, durant toute son existence à la Cour.
Pascal frissonna. C'était terrifiant de penser qu'on pouvait détruire quelqu'un aussi facilement.
– J'arrête là, fit soudain Daitaro en s'interrompant au beau milieu d'une mesure. J'ai rendez-vous avec M. le directeur.
En passant une langue onctueuse sur ses lèvres, il précisa :
– Pour mon rôle.
Pascal hocha la tête sans commentaire.
– Bien sûr.
Un éclair cruel passa sur ses traits parfaits.
– Ne sois pas trop triste, surtout. Tu seras peut-être choisi pour être ma doublure…
La petite phrase mielleuse fit son effet. Pascal la reçut comme une claque. Mais il sourit distraitement et ne laissa rien voir.
Sur cette dernière vacherie, Daitaro rassembla ses partitions et les fourra dans son sac, avec son miroir de poche. Pascal continua de fixer le tabouret du piano après que son camarade fut parti. Penser qu'il possédait le pouvoir de perdre Daitaro pour de bon le réconfortait curieusement. Il savait pourtant qu'il ne le ferait jamais. C'était bien trop horrible, bien trop méchant. Disproportionné par rapport à tout ce que Daitaro avait pu faire. Et puis, c'était mesquin, tout simplement. Mesquin et injuste.
Non, c'était décidé : il ne le ferait pas. Pas à moins que Daitaro ne dépasse franchement les bornes.
.
