Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.
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XXXVIII
Transgressions
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Lorsqu'il aperçut la chevelure rouge qui voltigeait à l'autre bout du couloir, Wat fit demi-tour. Il dévala l'escalier en hâte, le cœur tambourinant dans la poitrine.
Cela faisait plusieurs jours qu'il évitait Jackson, avec le plus grand des soins. Ça ne pourrait pas durer, il le savait pertinemment. De toute façon, il avait rendez-vous avec le professeur de shamanisme d'ici la fin de la semaine. Il lui faudrait donc l'affronter de nouveau, dans une salle vide cette fois, le froid leur interdisant désormais les leçons en extérieur. Autrement dit, il ne faisait que reculer pour mieux sauter. Mais il ne se sentait pas capable d'affronter son regard incisif pour le moment.
Wat n'était plus vraiment sûr de ce qu'il avait déclenché. Peut-être était-il allé trop loin. Il ne s'était encore jamais attaqué à un professeur et, si c'était amusant au début, il sentait désormais que le moment du choix était venu : aller plus loin ou y mettre un terme.
Au fond de lui, il savait bien ce qu'il voulait. Mais comment s'y prendre ?
Lors de leur dernier cours particulier, Jackson lui avait caressé la joue, lentement. Wat y était habitué, cela arrivait à presque toutes leurs rencontres, depuis quelques temps. D'ordinaire, il se contentait de détourner la tête avec un sourire enjôleur et Jackson comprenait qu'il avait atteint la limite. Mais cette fois, la main du professeur s'était attardée sur la joue de son élève. Au moment où Wat cherchait à lui échapper, les doigts de Jackson s'étaient resserrés autour de son menton et l'avaient soulevé pour l'obliger à croiser son regard. Tétanisé, Wat avait plongé dans les yeux flamboyants de son professeur. Une seconde après, il aurait pu bouger : il ne l'avait pas fait. Il avait laissé Jackson l'embrasser.
L'expérience avait été... oh inutile de prétendre qu'il n'avait pas apprécié. Le baiser avait été procuré d'une main de maître et il s'y était laissé franchement aller. Puis il l'avait interrompu. Donner trop de choses à Jackson tout de suite était dangereux. Et puis, il l'avait fait, maintenant, c'était bon. Il pourrait s'en vanter sans que cela porte à conséquence. Désormais, la chose avait perdu de sa saveur. On sortait là du territoire du jeu pour pénétrer sur un autre, plus sérieux, moins anodin. Un lieu difficile à quitter, une fois le seuil franchi. Jackson l'avait laissé partir sans un mot, lui donnant simplement le lieu et l'heure de leur prochaine entrevue.
Depuis cette après-midi, à chaque cours de shamanisme, Wat s'attendait à ce que son professeur le retienne à la fin du cours pour lui « parler » de son dernier devoir ou quelque chose de ce goût-là. Mais rien. Peut-être l'épisode avait-il embarrassé le shaman autant que lui.
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Wat prêta peu d'attention à ses cours du matin et regarda à peine la mauvaise note que lui remit Denbat. À midi, il avala mécaniquement quelques sandwichs et un thé à la cafétéria. Il savait qu'il aurait dû manger davantage avant le cours de danse mais il n'avait pas envie d'aller à la cantine. Ni de déjeuner seul, à la vue de tous, ni de croiser Jackson, ni d'avoir sous les yeux les petits couples de la classe, Nichrom et Horo Horo, ou pire, Achille et Lyserg.
Ces deux-là avaient fini par se rabibocher, de toute évidence. En tout cas, on les voyait de nouveau côte à côte, à défaut de s'embrasser. Il aurait cru que leur couple ne survivrait pas au rôle de Lyserg. Achille avait tiré une tête de six pieds de long pendant deux jours, avant de retrouver son habituel petit air de ne pas y toucher et de se remettre à travailler d'arrache-pied. Pour l'heure, jusqu'à preuve du contraire, lui et Lyserg étaient toujours ensemble.
C'était écœurant. Wat avait l'impression de voir deux personnes se forcer à rester en couple juste pour les apparences. Parce que ça faisait « bien ». Quand il les observait, de loin, il les trouvait ridicules. Deux petits culs serrés à en périr d'ennui. Si polis, si mignons, si propres ! Insupportables.
En réalité, Wat était inquiet. Il était inquiet le matin, en cours, inquiet le midi, devant son thé, inquiet l'après-midi, dans les vestiaires. Quelque chose était en train de lui arriver, dont il reconnaissait tous les signes et qui lui faisait peur. Il était empli d'une hargne qu'il ne se connaissait pas, qu'il n'avait jamais ressentie. Une colère qui n'avait rien à voir avec l'école, ses travers ou toutes les autres choses qui l'agaçaient ordinairement. Une colère dirigée très spécifiquement et qui cachait un autre sentiment, inavouable.
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Autour de lui, le vestiaire s'emplissait. Wat n'écoutait guère le brouhaha des élèves de sa classe. La tête d'Achille se trouvait juste devant lui, avec sa chevelure lustrée, parfaite. Le garçon nouait ses chaussons, lui offrant un aperçu de son dos. Sous l'épiderme blafard, transparaissaient les os de sa colonne vertébrale, tels des rochers sous les neige. Wat fixa ce dos avec dégoût. Soudain, Achille se redressa avec un petit soupir et agita sa chevelure dans un geste maniéré. Une bouffée de haine envahit Wat et le figea par sa virulence. Ils étaient si proches. Il n'aurait eu qu'à tendre la main pour empoigner son carré brun tendre, faire ployer ses jambes maigrelettes et lui claquer la tête contre le sol, écraser sa bouche et lui casser les dents. Il imagina le visage ensanglanté d'Achille, son nez écrasé, ses yeux violacés. Il inspira profondément, tétanisé par cette violence soudaine, qui lui ressemblait si peu.
– Hé, Wat, je te parle.
Il sursauta lorsque la main de Ryû entra dans son champ de vision et revint à lui.
– Ça va ? s'inquiéta le grand.
– Euh… oui, oui.
– Je voulais juste te demander si tu aurais des épingles en rab.
Wat fouilla dans sa case en désordre et lui tendit sa boîte d'épingles. Ryû lui adressa un clin d'œil complice « Merci, ô camarade de cheveux épais » et remercia. Entre temps, Achille et Lyserg avaient rejoint le studio.
Un triste sourire lui vint – ils devaient déjà s'échauffer, côte à côte, gracieux comme des cygnes – et il s'assit pour enfiler ses collants.
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La leçon fut une catastrophe pour Wat. Le directeur le reprit plusieurs fois sur sa tenue, ses jambes, son port de bras, jusqu'à ce que le garçon en ait par-dessus la tête. Il mettait d'ordinaire un point d'honneur à ne pas rougir et à assumer tête haute sa dernière place. Mais aujourd'hui, il n'était pas d'humeur à encaisser les réflexions de Maxwell. Il lui fallut serrer les dents de toutes ses forces pour ne pas répondre autre chose que « Oui, Maître », « Je ferai plus attention, Maître ». À la pause, il était à bout de patience. Le reste du cours fut aussi pénible que son commencement mais Wat s'efforça de ne pas faire de vagues.
Il s'attendait presque à ce que le directeur le convoque à la fin de la leçon. À son grand soulagement, il n'en fit rien. Wat fut l'un des premiers à rejoindre le vestiaire, comme à le quitter. Le cours suivant était celui de théâtre. Entendant Ryû, tout excité, parler des improvisations prévues par Kadow, il ne se sentit pas le courage d'y assister. Tant pis. Il n'aurait qu'à filer à l'infirmerie et se faire porter pâle.
À un Faust inquisiteur, il répondit qu'il avait mal à la tête et la vision difficile. Le médecin de l'école conclut à une migraine ophtalmique et lui conseilla de monter dans sa chambre. Wat reçut le papier signé qu'il lui tendait avec reconnaissance et prit sa plus belle mine de chien battu pour le porter à Kadow. Lorsqu'il ouvrit la porte de la salle, des cris résonnaient. Il feignit la souffrance en se tenant le crâne et porta douloureusement son mot d'excuse au professeur.
– Migraine, mon pauvre garçon ! s'écria celui-ci avec compassion. Montez vite vous coucher ! Vous n'avez pas l'air bien.
Wat hocha lentement la tête en s'efforçant de ne pas rire. Il y avait quelque chose de hautement ironique à ce que leur professeur de théâtre se laisse prendre à une comédie aussi grossière.
En partant, il jeta un rapide coup d'œil sur l'assemblée pour voir s'il parvenait à les berner eux aussi. Certains regards se posèrent sur lui avec sarcasme, celui de Daitaro en particulier. D'autres, comme Ryû ou Yoh paraissaient simplement compatissants. Juste avant de refermer la porte, il accrocha celui de Lyserg, indéfinissable.
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Il passa le reste de l'après-midi à se prélasser dans sa chambre. Cela aurait pu être une fin de journée absolument parfaite. Si seulement son esprit avait pu vagabonder avec insouciance, comme à son habitude, au lieu de se focaliser sur des choses pénibles ! Il tenta de lire, puis de dormir, sans que rien ne parvienne à lui changer les idées. Finalement, de colère, il décida de se mettre à la rédaction des devoirs qu'il devait rendre bientôt.
Si c'est pas malheureux de sécher pour écrire une composition d'histoire du costume, pesta-t-il intérieurement.
Ses colocataires ne revinrent qu'après le dîner, pour son plus grand plaisir. Daitaro claqua la porte avec fracas avant de s'excuser mielleusement :
– Oh, pardon, tu avais mal à la tête, n'est-ce pas ?
Chocolove jeta un œil torve au bel affreux et demanda :
– Tu te sens mieux ?
– Oui merci, fit Wat en battant des paupières, avec l'air de celui qui vient de passer les trois dernières heures à souffrir.
Ils entendirent le petit rire méprisant de Daitaro résonner depuis son coin de chambre mais n'y prêtèrent pas attention.
– Je n'ai pas pensé à te prendre à manger, avoua Chocolove.
– Ce n'est pas grave, je n'ai pas très faim, assura Wat.
Et ce n'était même pas un mensonge.
Ces civilités faites, Daitaro fila à la salle de bains tandis que Chocolove se plongeait dans ses carnets. Allongé sur son lit, Wat luttait contre une idée qui lui était venue une heure plus tôt et qui ne cessait de lui trotter dans la tête. Une impulsion. Stupide, insolente, mais qui le défoulerait.
Il se leva brusquement et empoigna son sac. Il ne prit pas la peine de prétendre qu'il reviendrait bientôt et quitta la chambre. Chocolove ne fit pas attention à lui.
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Le couloir était vide. Tant mieux. Sans hésitation, Wat prit un chemin familier vers la porte d'une des chambres individuelles et y frappa. Contrairement à ce qu'il croyait, ce ne fut pas Namari qui lui ouvrit mais la mine sombre et ténébreuse de Mohammed.
– Euh… je peux repasser, suggéra Wat.
Mais le grand poussa un soupir et s'effaça pour le laisser passer. Namari était installé sur son lit, un sourire glacé peint sur la figure. Wat entra dans la chambre avec la désagréable impression d'avoir interrompu une dispute.
– Euh…
Il eut un sourire de gêne. Ce n'était pas du tout ce qu'il avait prévu. La colère de Mohammed bourdonnait derrière lui, comme un essaim de frelons.
– Je suis venu te rendre tes livres.
Grands dieux ce que c'était gênant !
– J'avais compris, rétorqua Namari.
Wat entendit soudain Mohammed pousser un long soupir. Il se retourna pour le voir fusiller son petit ami du regard et ramasser sa veste d'uniforme.
– Bon, j'ai pas que ça à faire. À plus tard.
Et il s'en fut en claquant sèchement la porte. Namari eut un de ces sourires dont il avait le secret, mais avec une note d'amertume notable.
– Ça va ? demanda Wat machinalement.
– Très bien oui.
Wat lui jeta un regard entendu.
– Y en a d'autres, dans cette malle, indiqua le jeune homme avec un geste vague. Si ça t'intéresse.
Le garçon se pencha et y jeta un œil.
– Vous vous êtes engueulés pourquoi ? demanda-t-il en se retournant, livres en main.
– Bah, t'occupe, ce sont des histoires de grands.
– Très drôle.
Puis :
– Je vais prendre ça.
Il lui tendit un livre que Namari apprécia d'un sifflement.
– Bon choix.
Au passage, son ongle effleura sa peau. Wat reçut un choc d'électricité statique mais demeura immobile. Le regard du grand le transperça et il se demanda s'il n'avait pas perçu sa réaction. Déstabilisé, Wat regarda ailleurs. Le silence s'appesantit sur eux.
– On s'est engueulés parce que ce crétin est jaloux, dit finalement Namari.
– Oh, fit Wat.
– Alors que je n'avais rien fait, à la base.
– J'imagine que c'est pour toutes les fois où tu auras fait quelque chose.
Namari ricana.
– Je t'ai toujours bien aimé, tu sais ? Tu as de l'humour.
Wat haussa les épaules. Il espéra que sa gêne ne se voyait pas.
Soudain, le grand demanda :
– Tu veux faire quelque chose pour moi ?
Wat fouilla son regard, à la recherche d'un piège.
– Quoi donc ? demanda-t-il, suspicieux.
– M'aider à me venger.
Le garçon vacilla intérieurement. Avait-il bien compris… ?
– Pardon ?
– Oh pas de vertu outragée avec moi. On se connaît trop bien.
Namari s'était rapproché. Un peu trop. Wat songea à reculer pour se mettre hors de portée… mais ne le fit pas.
La paume de Namari se referma sur son poignet. La force de sa poigne le fit vaciller. Il hésita un instant à se dégager. Et une fois de plus, resta.
Il était fatigué.
– Ne me dis pas que tu as de mauvais souvenirs de moi ? souffla Namari avec un sourire enjôleur.
Wat inspira profondément. Il s'était déjà laissé séduire par Namari auparavant. Le grand avait même été sa toute première fois. Des expériences aussi intenses que plaisantes. Indécis, il tenta d'envisager la chose. Il ne pouvait nier que l'idée l'attirait. Il songea à Jackson, aux mouvements déliés d'Achille et Lyserg durant les exercices à la barre, aux regards embarrassés, compatissants ou triomphants de ses camarades tandis que le directeur lui faisait ses remontrances, à cette horrible journée dont il avait envie de se laver. Ce serait audacieux. Un pied-de-nez à Hoshigumi tout entière. La seule chose qui le faisait hésiter, c'était Mohammed.
– C'est à ton copain que je pense…
– Oublie-le.
– Mais...
– Pour une fois, c'est moi qui ai à me plaindre de lui, figure-toi. Et puis, je ne ferai que lui rendre la pareille. Il m'a trompé, il y a quelques temps. À ce moment-là, j'avais passé l'éponge. Mais cette fois, c'en est trop.
Wat haussa un sourcil, peu convaincu.
– Tu mens pour que j'accepte, soupira-t-il.
– Je te garantis que non. De toute façon, s'il s'excuse demain, je lui pardonnerai et je ne lui raconterai rien.
– Dis plutôt que tu es vexé de te retrouver seul ce soir, alors que tu avais prévu de passer la soirée avec lui, rétorqua Wat avec un sourire triste.
Namari se pencha pour se mettre à sa hauteur.
– Mais toi aussi, tu es venu chercher de la compagnie, n'est-ce pas ?
Wat hésita. Une seconde seulement, mais elle fut de trop. Namari fondit sur lui. Ses lèvres se refermèrent sur les siennes en un baiser profond, plein de promesses, mais qui s'amenuisa immédiatement, laissant Wat soudainement frustré.
– Alors, qu'est-ce que t'en dis ?
Un frisson parcourut son échine. Il ne sut que répondre :
– J'en dis que tu es un être d'une rare perversité.
Sa reddition était consommée avec cette repartie. Il le savait très bien et ne prit même pas la peine d'avoir l'air surpris lorsque Namari l'attira à lui. Après tout, songea-t-il, désabusé, pourquoi pas.
Rapidement, Namari le renversa sur le dos et entreprit de déboutonner son col. Wat sentit l'excitation monter en flèche et murmura :
– Si jamais il revenait…
– T'occupe. Il ne reviendra pas.
Puis il le dévêtit d'une main experte.
Wat prit plaisir à se laisser faire comme une poupée puis à s'abandonner aux caresses de son aîné. La bouche de Namari le fouilla longuement, ondula sur sa peau et lui arracha des soupirs silencieux qu'il étouffa dans les oreillers. Son camarade avait raison : il en avait besoin. Pas la peine de se mentir plus longtemps. Il était venu chercher du réconfort et il en avait trouvé. Pas nécessairement celui qu'il pensait mais cela n'avait pas d'importance.
Wat se tordit sous un baiser plus long que les autres. L'angoisse le saisit lorsque Namari s'écarta, un instant, mais un froissement de papier le rassura. Protégé, le jeune homme revint à lui et son poids recouvrit le corps de Wat, tandis que la magie de ses doigts opérait sur lui. Peu après, il s'enfonça en lui avec une lenteur délicate qui lui tira un gémissement. Aussitôt, les mains de Namari montèrent à son cou, puis à ses lèvres, et il chuchota à son oreille :
– Pas trop fort.
Pour toute réponse Wat embrassa ses doigts offerts et suivit le rythme lancinant que Namari lui proposait. Il repoussa son visage – son haleine chaude le gênait – et s'accrocha aux montants du lit. Les ongles de Namari s'enfoncèrent dans la chair de ses hanches et Wat ferma les yeux. Il entendit le Pache murmurer à son oreille mais ne l'écouta pas. S'il avait choisi cette position, plus que par confort, c'était pour faire abstraction de son partenaire. Car, désormais, le visage qui s'éternisait sur ses paupières, la voix qu'il ressassait dans sa tête et le corps dont la vision accrut sa jouissance n'étaient pas ceux de Namari.
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