Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.
Et un chapitre de littéraire impénitente, un !
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XXXIX
Frappe-toi le cœur…
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– C'est beau, remarqua Pascal.
Chocolove soupira.
– Je te jure ! protesta son camarade.
– Je te crois, répondit l'autre, ce n'est pas ça…
– Alors, quoi ? Tu n'es pas content d'avoir fait quelque chose de beau ?
– Non.
Pascal éclata d'un rire léger qui lui valut aussitôt une pluie de réprimandes. Claquements de langue, raclements de gorge (pour les plus polis) mais aussi regards furibonds et « Chuuut ! » courroucés lui tombèrent dessus. Fort heureusement, Yainage était occupé dans la réserve, sans quoi il serait certainement venu chasser le misérable béotien qui avait osé troubler le calme de sa bibliothèque.
Chocolove le toisa d'un œil amusé. Pas le moins du monde embarrassé, Pascal adressa un sourire d'excuse à l'assemblée, qui aurait pu attendrir un régiment d'amazones en colère. L'or de ses oreilles tinta joyeusement.
– Donc, tu ne voulais pas que ça soit beau, relança-t-il sur un ton plus bas.
– Non, grommela Chocolove. Je voulais que ça soit brutal. Rude. Corrosif. La beauté est souvent fade.
– Je ne suis pas d'accord.
– Disons alors, la beauté « classique ». Elle manque d'originalité.
– Si j'en crois notre cours de littérature, fustiger les classiques, comme tu dis, n'est pas plus original !
Pascal s'appuya sur son poignet avec grâce.
– Un jour, toi aussi, tu seras dans les manuels « classiques ».
– Alors ça, ça m'étonnerait, ricana Chocolove.
Pascal baissa les yeux avec un sourire mutin.
– Bon, j'admets que tu es peut-être un peu trop…
Chocolove le laissa chercher ses mots quelques instants puis :
– Cru ? suggéra-t-il avec un sourire qui se voulait carnassier.
– Cavalier !
– Oh oh.
Cavalier, ça lui plaisait bien, comme adjectif. C'était tout à la fois un euphémisme et une hyperbole.
Pascal lui rendit ses feuilles.
– Je n'ai pas trouvé ça fade, en tout cas.
– C'est peut-être parce que je ne t'ai fait lire que ce que j'avais d'avouable.
Les yeux de son camarade s'agrandirent de façon comique.
– Qu'ouïs-je ?
Chocolove sourit avec assurance, en se demandant ce qui lui prenait, à se vanter ainsi de choses qu'il n'avait pas écrites.
– Normalement, confia-t-il, l'héroïne devait disparaître et le couple s'enfuyait sans elle. Je ne sais pas pourquoi j'ai fini par écrire cette fin bizarre, avec Orona qui se sacrifie.
– Tu n'as pas osé ?
– Non, je ne sais pas. Je crois que ça aurait été trop évident, étant donné le reste de la nouvelle.
Il avait du mal à croire à ses propres paroles : au fond, Pascal avait sans doute raison. Il s'autocensurait. Sinon, pourquoi cette impression de ne pas avoir su écrire le texte enragé et fiévreux composé dans sa tête le poursuivait-elle ? Pourquoi se relisait-il à chaque fois en trouvant que c'était décidément bien moins virulent à l'écrit qu'en esprit ?
– Tu as peut-être cette impression parce que c'est toi qui écris, donc forcément, tu sais où tout ça va nous mener ! De mon point de vue de lecteur, ce n'est pas si évident que ça. Et puis, quand bien même ! Les grands romans sont aussi faits de stéréotypes et de poncifs !
Mais moi, je veux tout, pensa Chocolove. Je veux utiliser les poncifs et m'en défaire, en même temps.
Son regard se perdit sur le reste de la salle.
– J'ai l'impression que tu es décidé à apprécier chacun des textes que je te fais lire, même les pires.
Pascal protesta vivement :
– N'importe quoi ! Je te rappelle que j'ai détesté ton poème sur les deux déesses qui agressent ce pauvre type, là… et je te l'ai dit !
– Tu m'avais dit que ce n'était pas ton préféré, pas que tu avais détesté, sourit Chocolove. Et d'ailleurs, j'ai écrit ce texte parce que j'étais en colère. C'était un défouloir total. Normal que tu aies détesté, c'était fait pour. Je ne sais même pas pourquoi je t'ai fait lire ça, d'ailleurs…
– Je me suis demandé, aussi… C'était pour me tester, non ?
– Sans doute…
Chocolove entendit Pascal lui répondre sans vraiment comprendre. Son attention était focalisée sur un détail étrange de la bibliothèque. À quelques tables plus loin, Daitaro les observait, derrière un pesant ouvrage. Son œil couvait Pascal d'un air bien peu amical. Il le constatait à la plissure de ses yeux comme au peu d'attention qu'il portait à sa lecture. Craignant que son colocataire ne se rende compte qu'il était repéré, Chocolove détourna les yeux.
– …Chocolove ?
– Pardon, j'ai eu une absence. Qu'est-ce que tu disais ?
– Je te demandais si tu avais eu envie de me choquer.
Chocolove eut un sourire sibyllin, destiné en réalité à masquer son sentiment de malaise. Pourquoi Daitaro scrutait-il ainsi Pascal ? Ce qui l'intriguait, c'est qu'il connaissait son colocataire et sa façon bien particulière de regarder les autres : de haut, toujours avec mépris et en feignant le désintérêt absolu. Mais là, c'était autre chose. Le regard de Daitaro frisait la haine viscérale. S'il avait pu transpercer le dos de Pascal d'un clignement de paupières, il l'aurait fait sans hésiter.
Que pouvait-il y avoir entre ces deux-là ? se demanda Chocolove. Cela l'inquiétait, lui déplaisait, même.
La conversation se tarit bien vite, malgré son départ stimulant. Chocolove en était frustré. Il aurait eu encore des choses à confier à Pascal mais la présence de Daitaro le dérangeait. Il n'arrivait pas à chasser la sournoise impression que son colocataire les écoutait sans perdre un mot de leur discussion. Lorsque Pascal proposa que l'on quitte la bibliothèque, Chocolove accepta sans un mot. En se levant, il vit le visage de Daitaro s'élever vers eux et croisa son regard. Un frisson lui parcourut l'échine. Lorsqu'ils furent dans le couloir, Chocolove ne put s'empêcher de vérifier qu'il ne les suivait pas.
Ils marchèrent quelques temps dans les couloirs, croisant plusieurs groupes d'élèves bruyants. Dès lors, l'instant de confidence était brisé. Chocolove ne savait comment relancer la conversation et n'appréciait pas que quiconque marchant près d'eux puisse les entendre. Contrarié, il pressa le pas.
– Qu'as-tu l'intention de faire, maintenant ? demanda soudain Pascal.
– Je ne sais pas trop.
– Bon. Moi, je devais terminer quelques devoirs en retard, alors je pense que je vais remonter.
– « Quelques devoirs en retard » ? releva Chocolove, amusé.
Pascal haussa négligemment les épaules.
– Bah, tu sais ! Un petit essai sur l'histoire des nœuds de obi pour Matamune, une explication de texte pour Denbat et une tirade à apprendre pour Kadow. La routine, quoi. Je vais torcher tout ça en deux-deux.
– Attends, l'explication de texte, tu ne l'as toujours pas faite ? Ça fait quoi, trois semaines qu'on l'a ?
Pascal eut une grimace comique, assortie d'un clin d'œil.
– Je m'en sors toujours !
– Ce n'est vraiment pas juste, maugréa Chocolove.
– C'est la vie.
– Un jour, ça te reviendra dans la figure.
– C'est déjà fait, regarde : Daitaro m'a coiffé au poteau pour les auditions !
Chocolove s'immobilisa. Depuis l'annonce de la distribution définitive, c'était la première fois qu'il entendait Pascal faire mention de son échec. Tout comme de la victoire de Daitaro.
Voilà, il avait mis le doigt sur le détail qui lui échappait : pourquoi Daitaro haïssait-il Pascal alors qu'il l'avait enfin battu ? Si Pascal avait été choisi, encore… mais là, ça n'avait pas de sens. Et puis, il y avait pire : M. Maxwell, avait désigné Pascal comme doublure pour Daitaro. C'était un choix cohérent, de même que celui d'Achille pour Lyserg : leurs gabarits et niveaux étaient similaires. Mais même si c'était logique, classement oblige, ça devait faire mal. Beaucoup l'auraient mal pris.
Pascal regardait à présent par la fenêtre avec un léger sourire. Comme si de rien n'était. Impossible de savoir s'il pensait à la distribution, si c'était avec amertume, ou s'il s'en fichait.
– Bon, j'y vais. Je crâne un peu, mais en fait, j'ai du travail quand même. À plus tard !
– À plus tard, répondit Chocolove.
Il suivit des yeux le déhanché léger de son camarade, aérien sur ses bottines à talons.
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Peu après, seul dans les toilettes, il y songea encore en regardant son sang s'écouler dans la cuvette. Ce qui l'inquiétait, ce n'était plus tant Daitaro que la rapidité avec laquelle il s'était attaché à Pascal. Cette affaire de distribution avait également ramené Lyserg à son esprit. Il se trouva étrangement indifférent à la pensée de son ancien petit ami, comme si celui-ci appartenait désormais à un passé révolu et lointain.
Il avait cru les voir se disputer, lui et Achille, ces derniers temps. Et cela ne lui avait rien fait. Peu de temps auparavant, il aurait sauté sur cet espoir comme un chien assoiffé sur une flaque d'eau. Maintenant, ça lui était égal.
Et puis, il y avait Wat, et leurs chuchotis graves, entre chaque interclasse. C'était subtil. S'il n'avait pas surveillé Lyserg de façon compulsive durant les semaines qui avaient suivi leur rupture, il ne l'aurait probablement pas remarqué. Mais Wat et Lyserg s'étaient rapprochés, discrètement. Pourquoi ? Il s'en moquait aussi. Pourtant, trois semaines plus tôt, l'idée des doigts pleins de foutre de Wat Hudson sur la peau de son Lyserg l'aurait rendu fou.
Chocolove comprima ses poignets nerveusement. Où était passé son grand amour éternel ? Était-il aussi volage que son ancien petit ami, en fin de compte ? Il s'était tailladé joyeusement, avait écrit des dizaines de textes orduriers sur la question, avait étalé sa souffrance aux yeux de toute la classe… et il l'aurait déjà oublié ? Tant de colère, de frustration et de larmes pour en guérir si peu de temps après la rupture ? Chocolove ne savait pas s'il y avait un délai « acceptable » pour faire son deuil d'une relation mais il était certain que là, c'était trop tôt.
Et puis, il n'avait pas envie que ça se termine aussi vite. Il voulait conserver sa fureur, garder le goût de sa douleur en bouche pour en extraire son énergie créatrice. Rien n'était plus inspirant que de contempler sa propre souffrance. Il était bien placé pour le savoir. Il n'écrivait jamais aussi bien qu'avec cette sensation de brûlure intense au bras, juste après s'être vidé la veine.
Chocolove se trouva soudain détestable.
Le petit couteau était déjà rangé. Il tamponna sa plaie avec un mouchoir, et pourtant, en voyant sa chair brun-rosée, il éprouva à nouveau l'envie de se faire mal. Plus durement, cette fois. En enfonçant la lame perpendiculairement, toute droite, pour faire des trous, retourner le muscle, trancher, démolir. Horrifié, il s'appuya sur la porte de sa cabine.
Pas étonnant qu'il m'ait quitté, pensa-t-il. Je suis vraiment un type malsain.
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