Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.


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XL

Limites

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– Bon, on recommence, répéta Lyserg pour la troisième fois.

– Je suis un boulet pour toi, c'est ça ? soupira Wat.

– Mais non.

– Bien sûr que si. Tu peux le dire, je le sais.

Lyserg secoua la tête. Depuis le début, travailler son duo avec Wat était une gageure. Il voyait bien que le niveau technique de son camarade pêchait. Ce n'était pas entièrement de sa faute, d'ailleurs, car lui-même avait tendance à accélérer sur ce morceau, relativement facile. En plus de ça, le fait que ça soit Wat le déconcentrait. Il peinait à mettre de côté leurs conversations, leurs paris, Jackson ou les livres qu'il lui avait fait lire. Son sang s'échauffa à cette pensée.

– C'est normal qu'on ne se suive pas, marmonna-t-il. Moi aussi je fais n'importe quoi. J'ai les doigts qui tremblent et en plus, je presse.

– Ah bon ? fit Wat. Moi je trouve que tu joues bien.

Lyserg fuit son regard et secoua ses mains pour chasser son malaise.

– Bref, décréta-t-il. On reprend à la mesure onze et on essaie de rester ensemble ?

Il se troubla, prenant conscience à l'instant où il les prononçait du double-sens de ces mots. Fort heureusement, Wat ne parut rien remarquer et se mit en place. Lyserg s'efforça de maintenir un tempo régulier. Son binôme avait beau admirer son jeu, il jugeait sa performance bien piètre. Malheureusement, il avait des tendances de soliste assez marquées. Depuis le début de la séance, il s'efforçait de ne pas trop jouer dans son coin mais cela s'avérait difficile. D'ailleurs, avait-il bien fait de laisser Wat prendre la partie deux ? Jouer le thème était parfois plus simple.

Alors que leurs jeux se désynchronisaient irrémédiablement, Wat s'interrompit.

– C'est un désastre, soupira-t-il.

– Ne t'inquiète pas, on a encore du temps pour travailler, assura Lyserg.

Wat repoussa sèchement une mèche de cheveux derrière son oreille, mais celle-ci retomba immédiatement dans sa figure.

– Oh zut, à la fin.

Tandis que son camarade tentait d'aplatir sa masse échevelée sur son crâne – combat perdu d'avance –, Lyserg l'observa à la dérobée. Le parfum de savon montant de sa crinière épaisse lui chatouillait les narines. Il avait envie d'y passer les doigts.

Lorsqu'il parvint à un résultat satisfaisant, Wat se pencha sur la partition.

– C'est ce passage, là, qui pose problème.

– Oui, tu ralentis à cet endroit, répéta Lyserg d'une voix neutre, s'efforçant de revenir au morceau.

– Comment tu ferais, toi ?

Lyserg évita son regard clair et tendit les bras pour jouer à sa place. Leurs cuisses se touchaient, à présent. Il n'était pas vraiment à son aise, si proche de lui.

D'ailleurs, il se trompa dans les accords.

– Tu vois que ce n'est pas facile, triompha Wat.

Lyserg reprit le passage, s'efforçant d'ignorer son camarade et l'enchaîna sans effort.

– Il faut étirer les doigts au maximum, remarqua-t-il. Tu as les mains un peu plus petites que les miennes, c'est sûrement pour ça que c'est difficile pour toi.

Wat s'accouda nonchalamment au piano tandis que Lyserg se redressait comme si de rien n'était.

– On m'a déjà dit que j'avais de trop petites mains pour être performant, avoua-t-il avec un sourire gourmand. Mais c'était dans un autre contexte.

Lyserg le dévisage une minute avant de comprendre ce qu'il venait de dire. Le sang lui vint aux joues. Comme Wat s'esclaffait, les yeux pétillants, le pouls de Lyserg ne se calma pas. Il devait être écarlate, maintenant. Et son camarade qui riait de sa pudibonderie, alors que ce qui le troublait, en réalité, c'était que…

Décidément, il commençait à en avoir assez de se laisser tourmenter par ce maudit garçon.

– Très spirituel, soupira-t-il. Bon, on peut travailler, maintenant ?

– Remontre-moi, demanda Wat.

Il s'était approché, trop près. Lyserg recula légèrement, s'efforçant de laisser un interstice minimal entre eux. Il posa ses doigts sur le clavier, inquiété par leur fébrilité. Le sang lui battait toujours aux oreilles.

Il enchaîna quelques mesures avant de s'arrêter, les doigts embrouillés, trop troublé pour continuer. Ses mains tremblotèrent sur les touches. Soudain, celles de Wat se posèrent sur elles.

Lyserg éprouva un léger choc. La peau de son camarade était douce et chaude. Il se tourna légèrement vers lui pour lire son expression et la trouva sérieuse, sans aucune malice. Et même presque hésitante, inquiète, demandeuse. En quête d'assentiment.

Lyserg répondit à ce regard et vit le visage de son camarade se rapprocher du sien, puis s'arrêter à mi-chemin. Leurs doigts s'entremêlèrent sur le clavier, tirant quelques notes discordantes à l'instrument.

L'instinct prit les commandes. Abandonnant tout, Lyserg vint à la rencontre de Wat. Leurs bouches se cognèrent l'une à l'autre. Le baiser devint tout de suite avide. Ils n'hésitèrent pas une seconde à écarter les lèvres pour livrer passage à leurs langues. Bientôt, leurs mains quittèrent le piano pour se raccrocher à l'uniforme de l'autre. Lyserg se colla contre Wat, comme s'il voulait l'aspirer. L'idée de s'arrêter lui était insupportable. Ce fut Wat qui s'écarta le premier et posa son front comme le sien avec un sourire tendrement moqueur. Son souffle lui brûlait encore la bouche. Lyserg mourait d'envie de s'élancer à nouveau contre ces lèvres semi-entrouvertes au parfum si particulier. Croisant son regard, il le découvrit lourd, comme le sien. Alors, il craqua et l'attira à lui par les épaules. Les mains de Wat happèrent son cou. Pendant un instant, Lyserg eut une impression de plénitude. Wat avait cessé de badiner et lui répondait avec franchise. Enfin.

Durant l'échange, Lyserg entrouvrit les yeux pour regarder son camarade. Il avait les cils dorés, presque roux. La peau plus rose que ce qu'il voyait d'ordinaire. Et…

Il sursauta et se redressa, percevant une ombre dans l'angle de son champ de vision.

Il se décolla de Wat par réflexe pour découvrir Ryû, bouche bée dans l'embrasure de la porte.

Seul. Heureusement.

Wat eut lui aussi un mouvement de recul en découvrant leur camarade qui les buvait des yeux et fit mine de redresser son col de chemise, l'air de rien.

– Euh… euh… bafouilla Ryû. Euh… je suis désolé... C'était… le piano s'était arrêté donc je pensais que je pouvais…

Écarlate, le grand garçon fixa alternativement le visage de Lyserg et ses pieds. Puis il se détourna précipitamment et sortit avec un « pardon » gêné en refermant la porte.

Il y eut une minute de silence, puis Wat pouffa de rire.

– Tu trouves ça drôle ? demanda Lyserg, sous le choc.

Wat gloussa encore, les poings appuyés sur ses cuisses, et se redressa.

– Pas toi ? souffla-t-il en repoussant une mèche lourde.

– Pas vraiment.

Un froid glacé venait de saisir Lyserg. Pour la première fois depuis qu'il était entré dans cette pièce, l'image d'Achille lui revint en mémoire. Suivie d'un atroce sentiment de culpabilité. Il songea au pourcentage de chances pour que Ryû aille répéter ce qu'il avait vu.

Que disait-il ? Bien sûr que cette pipelette de Ryû irait le raconter. À combien de personnes et à qui, telle était la véritable question.

– Mais qu'est-ce qui m'a pris ? gémit-il à voix haute.

– Moi je ne regrette pas, glissa Wat.

Lyserg lui jeta un regard en biais.

– Oui mais… j'ai Achille, moi. Qu'est-ce que j'ai fait… Comment j'ai pu lui faire ça…

– Dois-je comprendre que tu n'as jamais embrassé un autre garçon dans le dos de ton officiel ?

– Parce que toi si ? se récria Lyserg. C'est bon à savoir, tiens.

Wat soupira et redevint sérieux.

– Ce n'est pas grave.

– Rien n'est jamais grave, avec toi.

– Ce n'est pas comme si tu l'aimais vraiment…

L'agacement commençait à monter en Lyserg. Est-ce que Wat allait arrêter un jour de prétendre connaître tout de son intimité, de ses pensées, de ses désirs ? Son numéro de clairvoyance supérieure – « je sais mieux que toi ce que tu penses au fond de toi et ce que tu veux vraiment, laisse-toi faire » – si fascinant, si grisant au début de leurs relations, le lassait. Il en avait assez de passer pour l'abruti qui se mentait à lui-même. Brusquement, il eut envie de le contredire.

– Ah oui, et qu'est-ce que tu en sais ?

Il le toisa jusqu'à ce qu'il baisse les yeux. Ce devait être la première fois qu'il lui clouait le bec. Plutôt agréable. Ça changeait.

– Vous ne seriez jamais sortis ensemble sans moi, se défendit Wat.

– Peut-être que si. Tu n'en sais rien.

Le sourire de Wat disparaissait à vue d'œil. Il vacilla encore un instant sur ses lèvres :

– Alors, tous les deux, vous êtes… vous êtes…

Lyserg hésita à mentir par fierté ou par esprit de contradiction. Quelque chose le retint tandis qu'il fixait son camarade. Quelque chose qui le faisait vibrer des pieds à la tête. Ses sentiments pour Achille semblaient tant l'inquiéter. S'il répondait que oui, que lui et Achille avaient bel et bien développé des sentiments l'un pour l'autre, est-ce que Wat ne risquait pas de renoncer à lui ? De se résigner ? Électrisé par cette pensée, Lyserg secoua la tête précipitamment.

– Non, tu as raison. Je ne l'aime pas.

Il baissa le nez, incapable de soutenir de regard de son camarade.

– Et lui non plus ne m'aime pas, ajouta-t-il. On est ensemble juste comme ça.

Ça ne changeait pas grand-chose à ses habitudes, au fond.

– Mais ça n'est pas une excuse, reprit-il fermement. C'est mon copain. Je me suis engagé avec lui. Ça ne se fait pas.

– Je ne trouve pas ça choquant, souffla Wat. J'ai déjà fréquenté deux mecs à la fois.

Il s'attendait visiblement à ce que Lyserg s'offusque mais celui-ci le toisa d'un air parfaitement neutre. Tu ne m'impressionnes plus avec tes connaissances sur la vie, pensa le délégué. Tes expériences, tout ça. Ça n'a plus d'effet sur moi.

À moins que ça ne soit une allusion au fait qu'il serait prêt à partager…

– Est-ce qu'ils étaient tous les deux au courant ? demanda finalement Lyserg.

– Euh oui… admit Wat.

– Tu vois bien qu'ici, ce n'est pas pareil.

Wat baissa le nez, à court d'arguments.

– Tu vas lui dire ?

– Oui, décida Lyserg. Je vais lui dire.

– Tu n'es pas obligé. On peut aussi se dire que… ça ne sort pas de cette pièce.

Lyserg le dévisagea intensément et fut surpris de le trouver embarrassé. Il posa sa main sur la sienne.

– C'est ce que tu veux ?

Wat ne répondit pas. Il semblait plutôt calculer à toute vitesse son prochain coup. Lyserg brûlait d'envie de le reprendre dans ses bras. À la place, il se leva. Il fallait en finir.

– Où tu vas ?

– Parler à Achille.

Et il quitta la salle de musique.

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Achille sortait juste du cours de cérémonie du thé. Étant donné qu'il maîtrisait déjà convenablement cet art, c'était la seule option que Lyserg n'ait pas prise. Il ne s'encombra pas de fioritures et l'entraîna pour lui parler à l'écart des autres. Là, il déballa tout.

– Tu as embrassé Wat ? répéta Achille, le teint pâle.

Est-ce que « embrasser » était un terme faible ? Lyserg n'hésita pas longtemps et confirma.

– C'est ça.

Une colère froide envahit les traits d'Achille. Ça s'annonçait mal, pensa Lyserg. En même temps, il l'avait mérité.

Son petit ami secoua la tête et se mit à monter les marches en direction du dortoir. Lyserg lui emboîta le pas. Achille serra les dents.

– Comment as-tu pu me faire une chose pareille ?

– Je suis vraiment désolé, lança Lyserg, incapable de trouver quoi que ce soit d'autre.

Il commençait à se demander ce qu'il allait faire maintenant. Rompre ? Proposer de continuer ? Comme toujours, il préféra laisser faire et attendre de voir.

– J'y crois pas, gémit Achille.

Lyserg s'agita, embarrassé. D'un côté, il comprenait la colère d'Achille, et d'un autre… est-ce qu'il n'en faisait un peu trop, quand même ? C'était difficile à dire. Il n'avait jamais été dans cette situation. À sa connaissance, personne ne l'avait encore jamais trompé.

– Je suis vraiment désolé, répéta-t-il.

– Ah tu peux l'être. Wat Hudson… sérieusement.

Lyserg tiqua.

– Quoi, Wat Hudson ?

Achille se retourna avec fureur.

– C'est un pouffiard, enfin ! Un giton ! Un cul-terreux sans prestige ni importance ! Comment peux-tu te compromettre avec un minable pareil ?

Sidéré, Lyserg s'immobilisa, se demandant s'il avait vraiment bien entendu.

– Il n'est pas shaman, poursuivait Achille avec mépris. Il danse mal, il joue mal, il a de mauvais résultats… même pour s'habiller correctement, il n'a aucun goût ! Et puis, outre son absence criante de talent, il n'a ni fortune, ni relations ! Il finira au ruisseau ! Il n'est bon qu'à se mettre à quatre pattes !

Lyserg, le cœur battant, se cramponna à la rambarde.

– En plus, il n'est même pas beau !

Achille se détourna pour monter furieusement les marches. Lyserg le regarda atteindre le palier de leur étage et le suivit, encore sonné.

– Eh bien quoi ? demanda abruptement son petit ami qui l'attendait en haut des marches.

Puis il rit franchement.

– Tu me trouves vulgaire ?

– Non, fit Lyserg à voix basse, je te trouve dégueulasse.

Il n'avait pas pour habitude de jurer mais ce mot lui semblait le seul approprié. Il constata que ses doigts s'étaient remis à trembler. Cette fois, c'était de colère.

Achille secoua son carré impeccable.

– Ne me dis pas que tu éprouves quoi que ce soit pour ce rien-du-tout !

Lyserg demeura fixe, malgré son bouillonnement intérieur. Il contempla cette bouche fine qu'il avait aimé embrasser (il ne pouvait dire le contraire) et ressentit pour elle une répugnance viscérale. Ce visage lisse, parfaitement poudré. Il avait envie de le gifler.

Achille ricana avec dédain.

– Je le crois pas ! On t'a déjà vu sortir avec des pauvres traînés mais alors, un cas pareil…

– Tais-toi, gronda Lyserg.

– Avoue, c'est pour ça que tu l'as choisi ? Parce que toute l'école lui est déjà passée dessus ? Effectivement, à côté, je ne fais pas le poids…

Lyserg avait rarement été aussi en colère. Pourtant, cette dernière pointe fit retomber sa hargne. Un rire étranglé lui échappa. Achille, qui guettait sa réaction, prit l'air étonné.

– Il prendrait ça pour un compliment, tu sais, déclara enfin Lyserg.

Achille ne parut pas déstabilisé. Seulement déçu.

– Je ne te voyais pas comme ça.

– Moi non plus.

Lyserg lâcha la rambarde. Le moment était venu de dire clairement les choses.

– C'était nul de ma part mais je ne l'ai vraiment pas vu venir. Je ne voulais pas te tromper. Si je pouvais faire autrement, je romprais avec toi d'abord.

– Alors tu veux vraiment rompre ? siffla Achille.

– Oui, répondit Lyserg.

Oui, oui, oui, pensait-il furieusement. Maintenant qu'il l'avait dit, c'était évident. Bien sûr qu'il voulait rompre.

Les yeux d'Achille s'étrécirent. Il s'attendait à une autre avalanche d'insultes, de colère, de sentiments frustrés et de fierté blessée. Mais le jeune garçon haussa les épaules.

– Très bien. Il vaut mieux qu'on ne me voie pas en compagnie d'un garçon avec de telles fréquentations.

Cette fois, Lyserg le dévisagea. Était-ce fait exprès pour le blesser ? Véritable snobisme ou jalousie ? Il n'arrivait pas à le savoir.

– Tu le penses vraiment ?

Achille sembla interloqué :

– Bien sûr. J'ai une réputation à tenir, qu'est-ce que tu crois.

Lyserg accepta l'explication, cherchant la faille, le mensonge, dans ce dédain hostile. Il espéra de toutes ses forces qu'Achille ne soit pas amoureux de lui.

– Tu vas vraiment t'afficher avec lui ? reprit le garçon avec un sourire de mépris.

– S'il veut bien alors oui.

– Quel dommage. Tu me déçois.

Lyserg sourit.

– Tant mieux.

Soulagé de pouvoir mettre fin à la conversation, Lyserg fila en direction des salles de musique. Il dévala les marches à toute vitesse, cavalant comme s'il avait le feu aux trousses. Ses tempes battaient. Il était soulagé. Oui, soulagé. Malgré la fatigue émotionnelle que laissait sa colère, il était libre, libre d'aller où il voulait, de faire ce qu'il voulait, de retrouver…

Daitaro lui jeta un regard hautain lorsqu'il le découvrit dans la salle où il avait laissé Wat.

– Pardon, euh, tu n'aurais pas vu… Wat ?

Daitaro secoua la tête et se replongea dans ses partitions.

Embêté, Lyserg le chercha dans tout l'étage. Son muscle cardiaque cognait douloureusement. Où avait-il pu aller ? À la bibliothèque ? Il y fit un tel boucan que Yainage le flanqua à la porte, assorti d'un :

– Mais qu'est-ce qui vous arrive aujourd'hui, Lyserg ? Vous avez mangé du lion ou quoi ?

C'était la première fois de sa vie que Lyserg se faisait jeter hors d'une bibliothèque et, à voir les têtes des élèves présents, ça allait faire jaser. Mais il n'en avait cure. Si Wat n'était pas là, il était peut-être allé prendre un thé dans une des salles communes ? Il traversa tout le rez-de-chaussée mais aucun autre élève ne l'avait vu. Il commençait à désespérer lorsqu'il l'aperçut, sortant des toilettes. Criant son nom, il le rejoignit, essoufflé.

– Je t'ai cherché partout.

Wat ne répondit pas. L'espace d'une atroce seconde, Lyserg se demanda s'il était possible qu'il l'ait suivi d'assez près pour entendre les horreurs d'Achille, tout à l'heure. Une panique glacée l'envahit à cette idée.

Mais finalement, Wat mit ses mains dans ses poches et demanda sur un ton dégagé :

– Alors ? Tu es allé le voir, c'est ça ?

Lyserg voulut commencer à raconter mais un groupe de première année passa entre eux, les séparant.

– Il y a trop de monde ici, viens.

Il entraîna Wat jusqu'à la porte menant à l'infirmerie. Celle-ci donnait sur une entre-pièce où se trouvait un escalier de service en bois, appuyé contre le mur. La porte claqua dans leur dos, les coupant du brouhaha du couloir. Sans hésiter, Lyserg prit la main de Wat et le conduisit sous l'escalier, qui offrait un renfoncement sombre à l'abri des regards. Il lâcha sa paume à regrets et fit face à Wat, qui attendait visiblement des explications.

– Je ne connaissais pas cet endroit, admit-il finalement.

– Je suis souvent venu ici, avant d'être en chambre individuelle.

Wat hocha la tête.

– Et donc ?

– Tu n'étais pas là, hein ? Tu n'as rien entendu ?

– Non pourquoi ?

Lyserg poussa un soupir de soulagement.

– Il t'a traité de tous les noms, avoua-t-il.

– Ah bon. Il tient à toi, alors ?

– Je ne crois pas que ça soit ça, fit Lyserg.

Impossible de lui dire qu'Achille le trouvait tout simplement indigne.

– J'ai rompu, avoua-t-il.

Il se sentit brusquement fébrile. Il attendait un geste de Wat mais celui-ci croisa les bras.

– Je vois.

Lyserg fit un pas timide vers lui, les entrailles nouées.

– Tu… tu es content ?

Wat haussa un sourcil.

– Pourquoi le serais-je ?

– Ben… je… en fait…

La panique commençait à envahir Lyserg. Il était au supplice. Finalement Wat gloussa. Un sourire espiègle éclaira son visage dans la pénombre.

– T'es bête ou quoi ? Évidemment que je suis content.

Lyserg prit une profonde inspiration et s'appuya contre le dessous des marches. Sa poitrine lui faisait presque mal. Wat s'approcha et se hissa sur la pointe des pieds pour poser un baiser d'une douceur infinie sur ses lèvres. Lyserg se laissa faire. Au bout d'un moment, il l'enlaça et le poussa contre le mur.

– Ne refais jamais ça, murmura-t-il.

– C'était drôle, protesta Wat avec une moue moqueuse.

Lyserg aurait pu dévorer cette mimique à pleines lèvres.

– Tu sors avec moi alors ? souffla-t-il précipitamment. Rien qu'avec moi, hein…

– Arrête de réfléchir, ordonna Wat. Embrasse-moi, plutôt.

Lyserg ne se le fit pas répéter deux fois.

Ni l'un ni l'autre ne prêta attention au couple de troisième année qui avaient repéré l'endroit et qui, fort déçus de trouver la place prise, durent en trouver une autre pour se bécoter en paix.

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