Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.


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XLI

Morosité

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La morsure de l'hiver comme l'approche des sélections commençait à se faire sentir. Tout le monde était sur les dents. Les maux de ventre se succédaient, certains élèves allaient de bobos en bobos, quand d'autres cachaient férocement la moindre faiblesse. Le repli sur soi était général : chacun potassait dans son coin, le regard furtif et les sourcils froncés. Les quatrième année ayant achevé leurs chorégraphies, on se battait désormais pour les salles libres avec la férocité de lionnes. On se jouait des tours, on se mentait sur les horaires et, dès que l'heure de laisser la place sonnait, on n'hésitait plus à venir déloger celui qui s'attardait sur le piano ou dans le studio.

On s'espionnait aussi. Sans vergogne. Les embuscades étaient nombreuses, près des vestiaires ou de la salle de danse, dans l'espoir de copier une astuce, un exercice efficace, une technique secrète, voire même un enchaînement de pas. Certains prétendaient ne le faire que par curiosité, pour voir où les autres en étaient, pour se rassurer… mais tous savaient ce qu'il en était en réalité.

Et puis, il y avait ceux qui en prenaient plein la figure, comme Reoseb. Depuis l'incident avec Horo Horo, il semblait avoir été mis en quarantaine. Des vacheries d'un goût douteux s'étaient multipliées autour de lui, les pires étant ses sous-vêtements pendus à sa porte, avec la mention « cafard » inscrite au rouge à lèvres, la compote de pommes renversée dans son sac, ou encore sa flûte volée et dissimulée dans la buanderie : il avait fallu deux jours de patientes recherches pour que Bounster remette la main sur l'instrument perdu. Les coupables n'avaient bien entendu jamais été découverts. Nichrom ne lui parlant plus, Reoseb restait souvent seul ou en tête à tête avec Achille. Depuis sa séparation avec Lyserg, celui-ci travaillait plus dur que jamais, ne mangeait quasiment plus et promenait partout un air de dédain altier qui faisait fuir les autres.

On aurait pu imaginer que Lyserg aurait fait les frais de son rôle dans le ballet. Mais il n'en était rien. Lorsqu'il ne travaillait pas, le délégué de la classe flottait sur un petit nuage. Personne ne connaissait la raison de cette soudaine bonne humeur (même s'il se chuchotait méchamment que c'était parce qu'il était libéré d'Achille) sauf Ryû.

Celui-ci songeait beaucoup à ce qu'il avait vu, dans la salle de musique. Avec bien plus de détachement que ce qu'il aurait cru. Il se sentait prêt à tirer un trait définitif sur Lyserg. Pas parce qu'il avait embrassé Wat dans le dos d'Achille. Plutôt à cause de la façon dont il l'avait fait. Avec cette fougue. Cette avidité.

On ne pouvait pas se tromper sur un baiser pareil. Si lui-même avait pu embrasser Lyserg, c'était sans doute comme ça qu'il l'aurait fait.

Ryû pressa le pas pour rejoindre la cafétéria. Le brouhaha du midi résonnait déjà autour de lui. Malgré la foule, il gelait. Le chauffage avait été mis dès l'automne, car l'administration de l'école tenait à bichonner ses précieux élèves en ces temps de froid. Cependant, la vétusté des bâtiments aidant, le rez-de-chaussée, avec ses immenses battants et ses hautes fenêtres, chauffait bien moins que les étages. Là-haut, on parvenait à rendre les dortoirs douillets. Mais traverser les couloirs du bas pour prendre son petit-déjeuner restait déplaisant, surtout pour les frileux comme lui.

Heureusement, Ryû faisait feu de tout bois. Même s'il détestait le froid, l'hiver lui offrait l'occasion de ressortir ses tenues les plus chaudes, absolument importables dès que l'on dépassait les dix degrés. En ces temps de frimas, l'établissement se montrait un peu plus tolérant sur les questions d'uniforme. Ce jour-là, il arborait donc sa plus belle tunique de laine épaisse sur son pantalon blanc, assortie d'un poncho bleu paon et de bottes à talons fourrées.

D'un pas jovial, il dépassa les grappes d'élèves pour rattraper ses camarades. Il se sentait beau et fier, ainsi paré. Les regards admiratifs passaient sur lui, glissant sur son manteau couleur de paon comme des gouttes d'eau soyeuses. Cela suffit à le mettre d'humeur joviale. Il lui en fallait toujours peu. Aussi peu que pour déprimer, d'ailleurs.

Avisant Yoh et les autres, il se dirigea vers leur table. Sa bonne humeur s'effaça légèrement. L'ambiance n'était toujours pas gaie. Yoh affichait une mine songeuse. Il n'avait jamais été très bavard mais Ryû avait de plus en plus l'impression de parler dans le vide quand il discutait avec lui. Ren restait égal à lui-même, c'est-à-dire, distant. Manta, Pino et Horo Horo mangeaient de nouveau avec eux mais ne parlaient guère. Ces deux derniers avaient fini par se « réconcilier », essentiellement parce que leurs amis ne supportaient plus leur brouille. Pourtant, Ryû avait l'impression que quelque chose sonnait faux entre eux. Comme si leur amitié avait été un mécanisme complexe et fragile qui, une fois démonté, ne pouvait plus fonctionner comme avant. Cela l'emplissait d'une tristesse profonde. Il avait peur que Pino et Horo Horo ne soient plus jamais la paire d'inséparables turbulents, insupportables et adorables qu'ils avaient toujours été. Coincé entre eux, Manta restait coi ou s'arrangeait pour orienter la conversation vers des sujets non polémiques.

Ryû posa son plateau à leur table avec un faux soupir de soulagement qui ne fit sourire personne. Le déjeuner allait être long, songea-t-il. Puis, il se reprit intérieurement. En voilà une façon de penser à ses amis !

Sans réfléchir, il lança :

– Au fait, Nichrom n'est pas là ?

– Non, répliqua vertement Horo Horo.

– Pourquoi ?

– Pourquoi mangerait-il encore à notre table ?

– Je ne sais pas… parce que c'est ton copain…

– Vous vous êtes disputés ? intervint Ren sur un ton narquois qui lui valut un regard furieux.

– Non et non. Vous avez compté ? Ça fait plus de deux semaines !

Horo Horo redressa la tête fièrement.

– J'ai tenu parole, maintenant, je ne lui dois plus rien !

Se souvenant de leur pacte, Ryû chercha instinctivement du regard le principal intéressé et ne le vit nulle part.

– Il n'est pas venu manger, remarqua-t-il.

– Il fait son tragédien, rétorqua Horo Horo.

– Tu es un peu dur, non ? fit soudain Yoh, d'un ton froid. Il avait vraiment l'air amoureux de toi.

Horo Horo haussa les épaules outrageusement.

– Je l'ai averti dès le départ ! Et je n'ai pas arrêté d'en parler durant ces deux semaines ! Je le lui ai redit avant le week-end dernier : il ne voulait rien écouter.

– Ça s'appelle le déni, fit Manta.

– Et qu'est-ce que ça peut faire ? J'ai été clair ! Et je lui ai fait savoir le plus gentiment possible que c'était terminé ! Qu'est-ce qu'il fallait que je fasse de plus ? M'excuser ? Continuer à traîner avec lui ? Rester avec lui par compassion, peut-être ? Ça vous plairait à vous ?

– Oh par pitié, siffla Ryû, n'essaye pas de nous faire croire que tu t'es débarrassé de lui par bonté d'âme.

Son propre ton était si aigre qu'il en eut honte. Et à voir leurs expressions interloquées, ses amis n'avaient pas l'habitude de l'entendre persifler ainsi.

– N'en fais pas la victime de cette histoire, Ryû, dit finalement Horo Horo. Je te rappelle qu'il m'a « acheté » contre un sale coup fait à son meilleur pote.

– Que nous lui avons proposé, soupira Ryû.

– Et qu'il a accepté de faire sans rechigner ! Ça vous semble être une bonne personne, ça ?

– Il était dingue de toi !

– Et alors ? Parce que tu aimes quelqu'un, ce quelqu'un doit automatiquement te rendre ses sentiments sous peine d'être un salaud ?

La repartie claqua comme une gifle. Au point que Ryû faillit porter une main à sa joue.

Horo Horo repoussa furieusement son assiette.

– Je n'ai rien demandé à personne, moi ! Vous étiez tous bien contents qu'on arrive à lui faire causer du tort à Reoseb sans avoir à vous salir les mains ! Et en plus de me le coltiner, de devoir me laisser tripoter, c'est moi qui ai été blessé dans l'histoire ! Moi ! Tout ça parce que j'ai eu la bêtise de vous proposer de lui parler…

– Tu l'as fait parce que tu savais que Nichrom avait un faible pour toi et que tu aurais de l'influence sur lui, le coupa Ren. Pas la peine de te donner des grands airs, tu n'es pas tout blanc non plus.

Surpris par cette sortie inopinée, Horo Horo mit quelques secondes à réagir.

– Oh toi, tu la fermes, gronda-t-il soudain. Tu n'avais qu'à le dire si...

Ren lui rendit son regard furieux.

– Dire quoi ?

Horo Horo resta muet.

– Vas-y, termine ta phrase, insista Ren.

Pendant un instant, Ryû crut que Horo Horo allait le gifler. Puis il se détourna de lui, rangea son plateau et se leva.

– J'en ai marre. À plus.

Un silence mortel s'abattit sur la table.

Ren but une gorgée d'eau sans regarder personne. Pino et Manta avaient l'air terriblement malheureux mais Yoh, au contraire, arborait une mine ennuyée et vague inhabituelle. Ryû commençait à en avoir assez, lui aussi.

– Je vais y aller, décida Ren.

– Je viens, fit Yoh.

– Moi aussi, compléta Manta.

– Partez sans moi, suggéra Ryû, soulagé. Je n'ai pas encore fini.

– On va t'attendre.

– Non, c'est bon. Je vous rejoindrai.

Ça ne lui ferait pas de mal de rester seul, un peu. Ou, à défaut d'être seul, loin des tensions du groupe. Dès qu'ils se furent éloignés, le poids qui pesait sur l'estomac de Ryû se dissipa.

Il était perdu dans ses pensées lorsque le bruit d'un plateau résonna sur sa table. Relevant les yeux, Ryû croisa le regard d'excuse de Mohammed.

– Il n'y a plus de place ailleurs, se justifia le cinquième année. Je peux ?

Ryû dissimula sa contrariété et hocha la tête.

– Mais il y a..., remarqua-t-il soudain.

Puis il se tut. Il allait dire qu'il y avait de la place à côté de Namari, juste en face, mais cela, Mohammed ne pouvait pas ne pas l'avoir vu. Il évitait donc sciemment son petit ami.

– Oui, je sais, fit son aîné, devinant son regard. Mais c'est compliqué, avec Namari, en ce moment.

– Oh, fit Ryû. Vraiment désolé.

Un mélange de compassion et d'agacement l'envahit. Mohammed lui était sympathique, et pas uniquement pour ses qualités physiques, mais il commençait à en avoir assez de leurs embrouilles de cœur. Ses camarades ne pouvaient pas penser à autre chose qu'à l'amour et aux relations en permanence ? Lui non plus n'était pas en reste, avec Lyserg. Mais ça n'avait jamais empiété à ce point sur l'ambiance de leur groupe. À aucun moment, il ne s'était permis de faire un tel cirque, alors que, bon sang, il avait été malchanceux depuis le début, dans toute cette histoire ! Même au plus fort de la déprime, il ne faisait pas subir sa mauvaise humeur à ses proches.

Pourquoi n'arrivaient-ils pas à se parler franchement et sereinement ? Il en avait ras-le-bol de tous ces sous-entendus, ces mécontentements, ces mesquineries.

– Pourquoi est-ce si compliqué ? laissa-t-il échapper.

Croyant qu'il parlait de Namari, Mohammed reposa sa cuillère et dit :

– Namari est une personne hors norme.

– Tu veux dire que c'est un garçon profondément instable, corrigea Ryû, avec un sourire.

– En un sens, oui. Mais il est… tellement extraordinaire, dans son genre… c'est quelqu'un d'exceptionnel. Bizarre, oui, et difficile à comprendre ou à supporter. Mais brillant, génial. Je n'ai jamais connu qui que ce soit qui lui ressemble…

– Si tu l'aimes, pourquoi t'éloigner de lui ? soupira Ryû, que ce paradoxe agaçait.

– Parce que je me demande s'il n'est pas dangereux pour moi.

– Comment ça ?

– Il fait souffrir les gens. Il est comme ça. Je pensais que je pourrais l'assagir, le changer…

– Hmm, mauvais, ça.

– Oui, c'est vrai. Du coup… je ne sais pas.

Je dois avoir un truc, pensait Ryû tandis qu'il s'épanchait. Quelque chose qui fait que les gens viennent spontanément vers moi, pour me raconter leurs peines de cœur. C'est pas possible autrement.

– Il est méchant avec toi ? interrogea-t-il.

Il ignorait pourquoi il relançait ainsi la conversation en posant des questions, en prenant cet air encourageant. C'était… intéressant. Malgré tout.

– Oui, non, pas vraiment. Mais il joue avec moi. Il se moque. Il est lunatique, absent et possessif à la fois. Il peut être terriblement jaloux et, deux heures plus tard, affirmer qu'il s'en fiche que j'aille voir ailleurs. Qu'il trouverait même ça… euh.

Les joues brunes de Mohammed se colorèrent soudain. Ryû pouffa de rire, car il devinait parfaitement ce que le cinquième année avait failli dire.

Sérieusement, ce garçon doutait-il vraiment que qui que ce soit ignore que lui et Namari ne faisaient pas que s'embrasser ? Ou même que les « grands » n'étaient plus réellement de jeunes garçons en fleurs ?

Mohammed baissa les yeux sur son assiette, qu'il avait à peine touchée.

– Enfin bref. Je crois même qu'il m'a trompé.

– Te tromper, toi ? se récria Ryû. Tu plaisantes !

Puis il recula sur sa chaise, embarrassé. Mohammed se racla la gorge.

– Ah, c'est… gentil.

Ils se mirent à rire tous les deux.

– Je ne sais même pas pourquoi je te raconte tout ça.

Moi non plus, pensa Ryû. Mais maintenant qu'on y est…

– Tu as besoin d'en parler. À quelqu'un de neutre, peut-être.

– Peut-être.

– Et tu ne vois pas à qui.

– Non, pas vraiment. C'est tombé sur toi, pardon.

– Tu n'étais pas ami avec Wat, sinon ?

– Wat ?

Mohammed eut un rire sans joie.

– Si Wat est l'ami de quelqu'un, poursuivit-il sombrement, c'est de Namari. Ils font les quatre cents coups ensemble. Ils aiment l'humour cynique, briser des tabous. Il se ressemblent, tous les deux.

– Tu crois, marmonna Ryû, songeant soudain à Lyserg.

– Tu sais, s'il m'a trompé, c'est sans doute avec lui.

– Ça m'étonnerait, répondit Ryû immédiatement.

– Pourquoi ? Tu en sais quelque chose ?

Ryû s'agita sur sa chaise.

– Wat a quelqu'un. C'est sérieux. J'en suis sûr.

Non, tu n'en es pas sûr, le nargua une petite voix dans sa tête. Tu as envie d'en être sûr. Tu veux t'en persuader parce que tu ne voudrais pas qu'il arrive quoi que ce soit à ton précieux Lyserg. Tu es irrécupérable.

– Je ne suis pas sûr d'avoir déjà vu Wat sérieux, commenta Mohammed. De toute façon, il voit les choses comme Namari. L'amour, c'est une chose…

Et « le reste » en est une autre, compléta mentalement Ryû.

Mohammed avait raison. Cela lui paraissait correspondre à Wat. Cependant…

– Il y a une grosse différence entre eux, je trouve, fit Ryû.

– Laquelle ?

– Wat n'est pas méchant.

La gêne l'envahit, tant ce qu'il venait de dire était cruel pour Mohammed. Mais celui-ci parut l'accepter sans le prendre mal. De toute évidence, il était plus que lucide sur son amoureux.

Les deux garçons fixèrent leurs assiettes en silence. Portant une bouchée de légumes à sa bouche, Ryû constata qu'ils étaient froids. Il ne pourrait rien avaler de plus. Repoussant son plat, il fit de l'ordre et se prépara à partir. Mohammed l'imita et les deux garçons quittèrent le réfectoire ensemble.

– Et sinon, lança Ryû pour changer de sujet. Tu as une idée d'à quoi ressembleront les costumes pour le ballet ?

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