Disclaimer : Shaman King appartient à Hiroyuki Takei.


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XLII

Suis-moi, je te fuis

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Horo Horo hésitait à rejoindre le réfectoire. La faim lui tenaillait le ventre et les deux petits pains qu'il avait engloutis entre deux cours ne lui avaient pas suffi. Ses camarades étaient tous en bas : lui s'était lâchement privé de déjeuner, découragé à la fois par l'ambiance pénible régnant dans son groupe et par la présence quasi-certaine de Nichrom.

Il ne pensait pas qu'il serait si difficile de l'éviter. Mais en réalité, se tenir éloigné d'une personne qui vivait au même étage que vous, mangeait dans le même réfectoire et passait sa journée dans la même classe était une véritable gageure. Durant leur relation, c'était déjà impossible d'aller où que ce soit sans lui, fût-ce aux toilettes. Impossible de passer plus de dix secondes avec quelqu'un sans qu'il arrive pour se pendre à son bras. Impossible de travailler, d'être seul ou même de s'éloigner une minute pour voir d'autres gens. Une vraie sangsue. La solution la plus efficace qu'il avait trouvée pour lui échapper était d'invoquer sa blessure. Mais sitôt qu'elle avait cicatrisé et qu'il avait pu danser sans souffrir, puis rattraper le retard pris durant son arrêt, l'excuse avait cessé de fonctionner.

La séparation lui avait redonné espoir. Hélas, le hasard s'acharnait sur lui : il ne pouvait pas sortir de sa chambre sans voir Nichrom quitter la sienne. Il ne pouvait pas aller manger, entrer en cours ou même lever le nez de ses chaussons sans croiser son regard. Un regard noir, triste, suppliant, de chiot abandonné. Un regard qu'il détestait, parce qu'il le faisait culpabiliser.

Pourtant, Nichrom ne pouvait pas se plaindre. Il l'avait prévenu. Presque chaque jour. Sa part de contrat était remplie. Davantage que prévu, d'ailleurs. Il pensait se contenter de lui tenir la main, de manger avec lui et de l'embrasser du bout des lèvres, de temps en temps. Et en fait… ah ça, il avait donné de sa personne. C'était même angoissant, cette facilité avec laquelle ils avaient dérapé. Horo Horo ignorait que l'on pouvait passer si rapidement de baisers légers à d'autres qui l'étaient bien moins. Qu'un garçon de treize ans pouvait avoir les mains aussi baladeuses. Combien de fois avait-il dû rappeler ses limites à Nichrom, durant ces vingt jours ?

Il est vrai que dans l'affaire, il n'avait pas toujours été réglo. Lui aussi s'était laissé aller... en pensant à quelqu'un d'autre. La première fois était un accident mais il se souvenait de ce baiser entre tous. Derrière ses paupières fermées lui était venue l'image d'un autre visage, d'autres lèvres, pas très éloignées de celles du Pache. Ça lui était monté d'un coup. Il avait rendu son étreinte à Nichrom avec une passion qui avait laissé le garçon hors d'haleine, stupéfait, heureux. Et même s'il ne s'était rendu compte de rien, Horo Horo avait eu honte de lui-même.

Durant toute leur relation, il avait été tiraillé entre le désir de recommencer et la crainte d'attiser les sentiments de son camarade. Hélas, impossible de lutter. Il s'était servi de Nichrom, salement, même. Et lorsqu'il y pensait, il entendait de nouveau la petite pique de Ren lui rappelant qu'il n'était pas tout blanc dans l'histoire, telle une voix de la conscience à la justesse exaspérante.

À présent, Horo Horo oscillait entre culpabilité mordante et auto-justification permanente. Il aurait apprécié davantage de soutien de la part de ses amis. Bien sûr qu'il s'en voulait. Ça aurait été mieux s'il avait pu s'attacher à Nichrom. Plus simple. Il aurait préféré cela plutôt que de lui briser le cœur. Mais il n'allait tout de même pas continuer à sortir avec lui par pitié ? Entretenir son espoir alors qu'il ne l'aimerait jamais ? Non, il n'était pas un monstre. Il avait le droit de ne pas rendre ses sentiments à Nichrom. Et même de s'intéresser à quelqu'un d'autre. Ça ne se commandait pas. Le temps passerait. Nichrom surmonterait sa peine et finirait par trouver quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui lui conviendrait davantage. De toute façon, ils n'étaient pas assortis. Outre sa possessivité féroce, qui l'avait lassé en deux jours, sa mentalité mettait Horo Horo mal à l'aise. Il savait que Nichrom était une langue de serpent avant de sortir avec lui, mais il ne l'imaginait pas capable d'autant de mesquinerie, de louvoiements, aussi prompt à la menace et à la vengeance, aussi doué pour le chantage, aussi enclin à l'espionnage comme à la délation. Ce n'était pas de la vraie méchanceté, plutôt une façon d'être inconsciente, perverse et déplaisante, presque innocente. Mais ça lui faisait froid dans le dos. Non, vraiment, ça n'aurait jamais fonctionné entre eux : impossible de poursuivre une relation avec quelqu'un qu'on n'estimait guère.

Et pourtant, c'était lui qui passait pour le méchant de l'histoire, pendant que son ex-petit-ami prenait ses poses de veuf éploré ! C'était si injuste.

Horo Horo songea au moment de leur séparation. Cela avait été au-delà du difficile. Il avait fui le jeune Pache toute la journée, retardant le moment de lui dire que tout était fini, malgré son impatience : la perspective de la scène le terrorisait. Et puis, lorsqu'ils s'étaient retrouvés seuls à la sortie de l'étude, il s'était décidé. Il avait essayé de se montrer le plus doux possible. Pourtant, rien à faire. Dès qu'il avait compris de quoi il retournait, Nichrom avait protesté, s'était agrippé à lui, en larmes, avant de se mettre en colère... Horo Horo avait dû le repousser fermement, juste avant que Lucky ne sorte de l'étude pour s'enquérir de ce qui se passait.

Il revoyait Nichrom, la lèvre tremblotante, l'œil furieux, lui reprochant d'être la cause de son amitié brisée avec Reoseb. Il avait même été jusqu'à le menacer de se faire du mal. Et de se venger. Puis sa colère s'était refroidie, pour faire place à la suspicion. Son regard avait changé. Il avait entendu sa voix glacée et juvénile dire : « Tu es amoureux de quelqu'un d'autre ».

Il avait nié. Que pouvait-il faire d'autre ? Mais Nichrom ne démordait pas de son idée. Avant de s'enfuir en coup de vent, il avait dit : « Je trouverai qui c'est ». Une promesse puérile, dont il avait ri, avant de comprendre ce qu'elle impliquait.

Horo Horo était resté seul dans le froid du couloir, glacé. Il avait compté les derniers jours avec impatience et voilà qu'il se retrouvait fait comme un rat. Libre, certes, mais le cœur écrasé par un dilemme. S'il se mettait à sortir avec quelqu'un d'autre, à présent, la vengeance de Nichrom s'abattrait sur son rival.

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Horo Horo s'étira avec une grimace. Il commençait à avoir mal au dos à force de rester allongé. Aussi pathétique cela soit-il, il était un peu vexé qu'aucun de ses amis ne se soit soucié de lui. Il aurait pensé que, peut-être, Manta... Mais ils devaient lui en vouloir encore pour son éclat de la veille.

Il se traîna de son lit à la porte et y colla son oreille. Le couloir semblait désert. Tout le monde devait finir de manger. Il devrait pouvoir se faufiler jusqu'aux salles communes pour rafler un gâteau oublié. Ou au moins attendrir un des serveurs.

Après quelques minutes la tête plaquée contre la porte, il se sentit bête. Il attrapa ses bottines et sortit.

Le couloir était vide et le sol frais sous ses chaussettes. Horo Horo n'osait pas mettre ses chaussures, de peur de faire du bruit. Il traversa l'étage sans croiser personne. Ce ne fut qu'au moment où il atteignait l'escalier qu'il entendit le déclic d'une porte qui s'ouvrait. Son sang ne fit qu'un tour. Sans même regarder d'où provenait le bruit, il se précipita dans l'escalier, au risque de se rompre le cou, et se réfugia aux étages inférieurs.

Tapi dans l'obscurité, il attendit que les battements de son cœur ralentissent. L'absurdité de sa situation lui arracha soudain un rire silencieux. Il posa un genou au sol et enfila ses bottines. Il attachait ses lacets quand il prit conscience qu'une ombre de grande taille était tombée sur lui. Il se retourna soudain et croisa le regard sévère du directeur Maxwell, derrière ses lunettes.

– Qu'est-ce que vous faites par terre, Horokeu ?

La voix du professeur était douce mais son ton, sans appel. Horo Horo déglutit et recula précipitamment.

– Vous m'avez fait peur, Maître, s'étrangla-t-il.

Le directeur se pencha vers lui. Dans l'ombre, son visage était effrayant. Mais à la lueur soudaine, le garçon vit naître une flamme de sollicitude.

– Vous êtes tombé ? Votre blessure…

– N-non, non, tout va bien ! Je suis juste… mes chaussures…

Mais il ne parvint pas à expliquer son histoire. « J'étais par terre pour mettre mes souliers que je n'ai pas pu enfiler en haut parce que j'avais peur de faire du bruit et d'alerter mes camarades que je n'ai absolument pas envie de voir. » Ça sonnait plutôt pathétique, non ?

– J'avais un caillou dans ma bottine, mentit-il.

– Oh. Bien sûr.

Le directeur se redressa.

– Vous devriez ménager vos jambes, Horokeu. Surtout en cette période hivernale, qui a tendance à nous fragiliser.

Horo Horo eut un sourire niais et se releva. Il se trouva horriblement pataud. Il aurait dû se redresser avec grâce, en bon élève de Hoshigumi qu'il était. Surtout devant son maître de danse !

Un silence gênant s'installa.

– Bon… commença Horo Horo.

Il n'avait aucune idée de la phrase qu'il souhaitait formuler après cette amorce.

– Prenez soin de vous, mon garçon, conclut fraîchement le directeur en s'éloignant.

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L'arrivée d'un groupe rieur empêcha Horo Horo de rejoindre la cafétéria. Prudemment, il battit en retraite en direction du studio de danse et se dissimula en hâte dans le vestiaire. Alors qu'il s'efforçait de déterminer si ses camarades venaient dans sa direction ou non, un mouvement attira son attention, dans le carreau vitré de la porte du studio. Quelqu'un était en train de travailler. Par curiosité, il s'approcha et son œil tomba sur une longue série de fouettés exécutée par Ren.

Sa première pensée fut : évidemment, il fallait que ça soit lui.

Sa deuxième : si seulement je pouvais en enchaîner une quinzaine comme ça, moi aussi… ah non, tiens, le dernier était un peu raté… mais quand même. Si seulement.

Sa troisième : c'est beau.

Horo Horo en oublia de se demander ce que Ren foutait là, lui aussi, au lieu de manger avec les autres. Son camarade devait avoir conscience du manque de précision de son dernier mouvement car il s'interrompit avec une légère moue et se remit en place, droit comme une baguette. Ce simple geste lui fit éprouver un léger creux dans l'estomac. Sa jambe s'éleva, si haute que Horo Horo retint son souffle. Le détail des muscles de la cuisse le fascinait. Hypnotisé par les lignes minces rehaussées par le collant, il suivit son enchaînement, frisson au corps.

Et fatalement, oublia de reculer dans l'ombre lorsque Ren, au hasard d'un tour, se retrouva face à la porte. Leurs regards se croisèrent et le danseur interrompit son geste.

Le sang de Horo Horo se rafraîchit dans ses veines. Il recula, au comble de l'embarras, se demandant si Ren avait eu le temps de voir l'expression de son visage à travers la vitre. Horrifié par ce qu'il avait pu laisser transparaître, il se rua hors du vestiaire et prit la fuite.

Dans son dos, la porte s'ouvrit :

– Attends !

Mais Horo Horo ne se retourna pas.

Il dévala les escaliers, trop gêné pour penser à sa destination. Spontanément, il se dirigea vers les jardins et les serres. Prendre conscience du chemin familier qu'il empruntait le rassérénait. Il referma la porte du jardin d'hiver avec soulagement. Là, au milieu du bruit de goutte à goutte et des senteurs vaporeuses, il prit le temps de reprendre son souffle et de remettre de l'ordre dans sa tenue.

Puis il se sentit stupide. Il n'aurait pas dû fuir. De quoi allait-il avoir l'air ? Il se savait piètre menteur mais il aurait fini par trouver quelque chose. Quelque chose de rassurant et d'anodin, un devoir oublié ou autre, qui écarterait tout soupçon. Car il ne pouvait tout de même pas avouer à Ren : « j'ai eu peur que tu comprennes que j'étais en train de te mater ».

– Hé.

Horo Horo fit volte-face et faillit s'emmêler les pieds. Ren se tenait en face de lui, les bras croisés. Horo Horo remarqua sa respiration trop rapide et sa tenue qui laissait à désirer. Le nœud défait pendait à son col mal boutonné, son gilet avait été enfilé à la va-vite et son pantalon était chiffonné, mal inséré dans ses bottines. Il s'était changé à toute vitesse pour le rattraper.

Pincement de cœur.

– Tu me suis ou quoi ? marmonna-t-il en guise d'accueil.

– Je savais que tu serais là, oui.

– Et qu'est-ce que tu me veux ?

– C'est pas moi qui devrais poser cette question ?

Horo Horo retint une pique acerbe. Il avait tendance à devenir agressif lorsqu'il était embarrassé mais ça n'était pas une raison pour sauter à la gorge de son camarade.

Ren fit deux pas vers lui.

– Qu'est-ce qui t'a pris ?

Horo Horo haussa les épaules.

– Tu sais, si tu voulais travailler, ce n'était pas un problème, tu pouvais venir.

– C'est pour me dire ça que tu t'es précipité ici ?

Ren le dévisagea.

– Tu es bizarre en ce moment, dit-il finalement.

Il parut sur le point d'ajouter quelque chose mais y renonça. Il n'en avait pas besoin. Le simple fait qu'il le remarque, qu'il le dise, prouvait qu'il s'en inquiétait. Ému, Horo Horo n'osa répondre. S'il rétorquait qu'il se faisait des idées, comme il aurait dû le faire, il briserait son élan. Ren se contenterait de cette affirmation. Ensuite, ils échangeraient quelques regards gênés, l'un d'eux dirait que l'heure du cours suivant approchait et ils s'en retourneraient vers le bâtiment principal, silencieux, à bonne distance.

Horo Horo ne voulait pas cela. Il avait envie que Ren continue à s'intéresser à lui. C'était trop agréable.

– C'est à cause de Nichrom ? demanda soudain son camarade.

La mention de ce prénom raviva son agacement.

– Quoi Nichrom ? Pourquoi tout tourne toujours autour de lui ?

– Parce que ça a l'air d'être le fond du problème.

– C'est fini, bon sang, arrêtez de m'en parler !

– Tu as envie de retourner avec lui ?

Horo Horo roula des yeux.

– Hein ? Tu plaisantes ?

Il éclata de rire puis se rendit compte que Ren ne riait pas. Au contraire, il l'observait, les yeux plissés, l'air de chercher à décrypter son expression. Le rire de Horo Horo se cassa et se tarit. Brusquement, il lui paraissait sonner faux.

– Non, se récria-t-il. Bien sûr que non ! Je ne voulais pas être avec lui, à la base ! Je me suis retrouvé coincé là-dedans et… c'est ce que je me tue à vous répéter à tous !

Ren le jaugea avec sévérité.

– On ne sait pas vraiment quoi penser… tu clames haut et fort que tu es ravi d'en être débarrassé mais tu t'isoles, tu fais la tête, tu ne nous parles plus…

– Je…

Horo Horo n'arrivait pas à croire ce qu'il entendait. Comment pouvait-on se méprendre à ce point ? Il faillit éclater de rire à nouveau.

– Je… j'essaye juste de l'éviter, en fait.

Un gloussement nerveux lui secoua les épaules.

– Je n'arrête pas de le croiser partout, c'est pour ça que je me… cache.

Il releva les yeux et s'attarda sur le regard de Ren. Fixe, indéchiffrable. Il croyait presque entendre le bouillonnement cérébral de son camarade.

– Alors tu ne veux pas retourner avec lui ?

– Non, surtout pas, chuchota Horo Horo.

L'agitation le tenaillait. Il y avait une question, en particulier, qu'il brûlait de poser. Ce serait le point de non-retour. S'il s'engageait là-dedans, il ne pourrait s'en tenir à sa résolution. Mais la tentation était trop forte. Il ne put y tenir.

– Pourquoi ça t'intéresse ?

– Quoi ? fit Ren, décontenancé.

– Qu'est-ce que ça peut te faire ? Pourquoi tu veux savoir ?

– Parce que… comme ça.

– Oh arrête.

– Qu'est-ce que tu cherches à me faire dire ?

– Ben la vérité, quoi.

Il vit que Ren allait se replier sur lui-même. Battre en retraite. Par fierté, par crainte, par gêne. Il allait reculer et tout ce qu'ils avaient réussi à se dire n'y ferait rien, serait du temps perdu. Non, pensa Horo Horo. Non, non, non.

– Je t'en prie, ne sois pas lâche maintenant.

Cela lui avait échappé. Il s'en voulut d'être brutal mais cette parole frappa Ren. Aussitôt, il se redressa, le toisa et soupira.

– Je veux savoir parce que… moi non plus je ne veux pas que tu retournes avec lui.

C'était dit. Horo Horo eut le sentiment qu'un poids énorme s'était ôté de ses épaules… et que le sol se dérobait sous ses pieds. Ses oreilles bourdonnaient et sa tête lui tournait presque.

– Tu es jaloux, alors ?

Ren rompit la distance entre eux d'un pas.

– Oui, c'est ça. Je suis jaloux.

Il paraissait soulagé lui aussi. Un soupçon se pressa à l'esprit de Horo Horo qui osa le formuler à haute voix :

– Est-ce que… tu es allé travailler ta chorégraphie au lieu de déjeuner… parce que tu espérais que je viendrais aussi ?

Sa phrase était horriblement tournée, empruntée, ridicule. Mais Ren n'en sourit pas. Il cilla et se résolut à avouer :

– Oui.

Ils restèrent un moment immobile. Horo Horo hésitait sur la marche à suivre. Il savait ce qu'il aurait dû faire mais n'était pas certain que Ren le sache, lui. Maladroitement, il vint poser une main sur son épaule. Un geste gauche, timide et étrange, qui voulait tout dire et rien du tout à la fois. Ren ne bougeait pas d'un cil. Il lui aurait suffi de briser la frontière entre leurs visages, de se pencher un peu… moins que pour Nichrom mais un tout petit peu quand même. Il fallait qu'il le fasse. En premier. Il était le plus expérimenté, non ? En tout cas, d'après ses informations. Il devait bouger, maintenant, avant que…

Ren accrocha soudain sa nuque et l'embrassa. Ce n'était pas plus adroit que son propre geste, il avait dû se hisser sur la pointe des pieds pour l'atteindre, mais c'était autrement plus assuré que ce qu'il aurait lui-même fait. Le baiser dura à peine une demi-minute. Ensuite, Ren le relâcha et retomba sur son talon avec un petit claquement. Mais dans cette demi-minute, il avait ressenti toute l'avidité de son camarade. Et son exigence.

Soudain libéré de la charge du premier pas, Horo Horo entoura son visage de ses mains et l'embrassa à son tour. Ren s'agrippa à lui. Quel soulagement, pensait Horo Horo – pour ce qu'il était capable de penser dans un tel moment.

Cela ressemblait à ce qui se passait avec Nichrom, et pourtant, c'était complètement différent. Son odeur, la forme de sa bouche, le grain de sa peau, chaque chose avait sa propre saveur et éveillait en lui des sensations diverses. Et surtout, c'était bon. Bon, bon, bon, bien meilleur que tous les baisers de son précédent petit ami réunis. Même ceux où il rêvait secrètement de Ren. Chaque parcelle de peau effleurée, touchée, embrassée, l'enivrait et lui faisait tourner la tête. C'était donc ça, embrasser quelqu'un qu'on voulait vraiment ? C'était ça que Nichrom ressentait quand il l'embrassait lui ? Il commençait à comprendre pourquoi son camarade lui avait autant collé aux basques durant ces vingt jours.

Ren se détacha le premier pour respirer et posa son front contre le sien. Le son de ses lèvres et la sensation de son souffle grisaient Horo Horo qui plongea vers lui, quémandeur. Mais Ren lui échappa avec un petit sourire, avant de lui concéder un baiser plus réticent. Horo Horo ignora sa frustration, comprenant l'appel au calme. Imbécile que je suis, songea-t-il. Il ne doit pas avoir l'habitude !

– Pardon, souffla-t-il. Je ne voulais pas me jeter sur toi comme ça.

– ...pas grave.

Ren souriait.

– Dire que je n'étais pas sûr d'avoir mes chances...

– Je suis si discret que ça ? gloussa Horo Horo.

– En fait...

Son camarade tiqua.

– Je vous observais parfois, toi et Nichrom... souvent, même... la façon dont tu l'embrassais...

– Je pensais à toi quand je l'embrassais, avoua Horo Horo, comme on se jette à l'eau. Tout le temps. Je ne pouvais même pas m'en empêcher.

À son regard, il devina l'émotion de son camarade. Ren l'embrassa soudain avec une force renouvelée. Horo Horo se pendait à son cou lorsqu'un claquement de porte les fit sursauter. Glacé de terreur, il bondit en arrière, à distance respectable pour deux camarades de classe. Son cœur cognait toujours mais cette fois d'inquiétude. Ren fronça les sourcils et se retourna pour voir qui arrivait.

Faites que ça soit un prof, pensa fébrilement Horo Horo. Pitié, faites que ça soit Talim.

Mais, comme il s'y attendait, il eut la désagréable surprise de voir apparaître la petite silhouette et la longue natte noire de Nichrom. Le regard du garçon passa sur lui, puis sur Ren, et se refroidit. Au désespoir, Horo Horo passa en revue chaque détail louche de la scène qu'ils offraient, de l'uniforme froissé de Ren à son propre col complètement de travers, en passant par leurs bouches écarlates, encore brûlantes de baisers, leurs joues roses, leurs coiffures en bataille, et son propre regard, coupable, transparent. Il était même sûr qu'on pouvait sentir l'odeur fantôme des corps qui s'appelaient et de salives mélangées de là où se tenait Nichrom.

Ce fut Ren qui prit la parole en premier et Horo Horo lui en fut reconnaissant.

– Oui ? demanda-t-il comme s'il s'adressait à un serviteur.

Sa voix calme et maîtrisée relevait du grand art.

– Je te cherchais, dit froidement Nichrom.

Sans qu'il l'ait précisé, personne n'eut de mal à comprendre à qui il s'adressait.

– On avait une discussion importante, rétorqua Ren. Peux-tu attendre dehors ?

Nichrom le fusilla du regard. De douloureux, celui-ci devint haineux, presque dégoûté.

– Non, ça ne peut pas attendre.

– Il va bien falloir, parce que tu nous gênes.

– Qu'est-ce que tu peux avoir à lui dire que je ne pourrais pas entendre ? persifla Nichrom.

Horo Horo était au supplice.

– Attendez, les coupa-t-il.

Il redressa son col maladroitement.

– Qu'est-ce que tu voulais me dire, Nichrom ?

La question prit son camarade au dépourvu. Très certainement parce qu'il n'y avait rien à dire. Nichrom était venu le chercher en sachant qu'il serait caché dans les serres, avec ses chères plantes. Il était venu voir ce qu'il fabriquait et avec qui parce qu'il se sentait parfaitement en droit de le surveiller. Il s'était montré pour défendre son territoire, pressentant qu'il aurait à lutter contre un adversaire coriace. Et il avait eu raison.

– Je m'inquiétais de ne pas t'avoir vu à la cantine et je voulais savoir si tout allait bien, répondit-il du tac au tac.

– Eh bien comme tu vois, tout va bien, intervint Ren, impatienté. Maintenant, est-ce que tu vas nous laisser ou est-ce qu'il faut qu'on aille ailleurs ?

Une lueur mauvaise passa dans les yeux du jeune Pache. L'angoisse qui tenaillait Horo Horo s'était démultipliée. Il avait presque envie de tirer Ren en arrière pour l'éloigner du garçon.

– Et pourquoi tenez-vous à rester seuls ? dit-il d'une voix horriblement douce.

Ren carra les épaules. Horo Horo comprit ce qui allait se passer. Il allait le dire. Il allait tout dire à Nichrom.

– Parce qu'on parlait de Pino, inventa-t-il. D'un truc sur lui, qui ne te concerne pas.

Le spectre du nom de son meilleur ami offrait un paravent protecteur qui décontenança Nichrom une brève seconde.

– Ah bon ?

L'espace d'une minute, le garçon parut hésiter à croire à son abracadabrante excuse.

Ren tourna la tête vers lui et un éclat de surprise passa furtivement sur son visage.

– Oui, rebondit-il. Ça ne te concerne pas du tout.

En réalité, il avait plutôt l'air de lui demander : « Mais qu'est-ce que tu fous, au juste ? ». Horo Horo l'ignora. Il s'attendait à une repartie vive de la part de Nichrom, quelque chose comme « Ouais, à d'autres », mais le Pache opta finalement pour la manière sournoise.

– De toute façon, il va être l'heure de retourner en cours.

C'était la stricte vérité et il n'y avait rien à objecter. Sur un ton autrement plus léger, Nichrom conclut, en se tournant vers la sortie :

– Vous venez ?

Puis il ajouta fielleusement :

– À moins que vous ne préfériez que j'explique à M. Maxwell pourquoi vous serez en retard à sa leçon ?

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La mort dans l'âme, ils se résignèrent à lui emboîter le pas. Nichrom marchait fièrement devant eux, sans jamais se retourner, comme s'il savait que sa seule présence suffisait à les museler. À ses côtés, Ren remontait l'allée de gravillons, un air de neutralité parfaite sur la figure. De temps en temps, il tentait de croiser son regard mais Horo Horo l'évitait obstinément.

Il avait la gorge serrée de culpabilité. Quelques minutes plus tôt, il lui avait reproché sa lâcheté. À présent, c'était lui qui se montrait lâche, lui qui n'assumait pas, qui n'osait pas. Lui qui se laissait impressionner par un marmot dont il surestimait certainement le pouvoir de nuisance. Pourtant, il n'en démordait pas. Ce qu'il avait vu dans l'expression de Nichrom demeurait fixé sur sa rétine, aussi nettement que si on lui avait mis l'image sous les yeux.

« Je sais », avait fait son regard rusé tandis que Ren et Horo Horo franchissaient les portes de la serre. Il ne faisait aucun doute que Nichrom les avait percés à jour et, à la manière dont il regardait Ren, qu'il le tenait pour responsable de leur rupture. Peut-être même qu'il soupçonnerait Horo Horo de l'avoir trompé pendant leur relation.

L'estomac noué, l'Aïnou songea aux mille manières qu'aurait Nichrom de se venger de Ren. Et c'était lui qui en serait responsable. Lui qui aurait attiré sa fureur sur le dos du garçon qu'il aimait.

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