Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.


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XLIII

Fuis-moi, je te suis

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En toute honnêteté, Ren ne comprenait pas ce qui clochait chez Horo Horo. Mais quelque chose clochait. C'était clair.

Depuis l'épisode sous la serre, son ami louvoyait. Cela l'agaçait terriblement, en plus de le plonger dans la perplexité. D'accord, il avait fait le premier pas, mais c'était Horo Horo qui lui avait sauté dessus, plus sauvagement encore que dans ses rêves les plus embarrassants. Tout ça pour le repousser dès que Nichrom avait fait son entrée. Ensuite, il avait soigneusement évité de se mettre à côté de lui à la barre, avait filé du vestiaire avant qu'il puisse le rattraper et ne s'était pas assis à côté de lui en étude. La tête tournée, Ren avait renoncé à le poursuivre et attendait désormais qu'il vienne de lui-même s'expliquer.

Deux jours entiers avaient passé. Horo Horo n'était pas venu vers lui. Aux repas, il se plongeait dans des conversations sans intérêt avec Manta – lequel paraissait d'ailleurs surpris de se voir soudain l'objet d'autant d'intérêt. Lorsqu'ils étaient en groupe, Horo Horo monopolisait la parole avec une jovialité forcée qui lui irritait les nerfs. Et chaque fois que Ren tentait une approche, même pour quelque chose d'aussi plat que « passe-moi ton crayon vert, s'il te plaît », Horo Horo détournait subtilement la conversation, fuyait son regard ou faisait mine d'être accaparé par autre chose.

Ren s'était contraint à la patience. Il lui avait laissé la possibilité de réfléchir, malgré son désir féroce de faire irruption dans sa chambre et de le secouer comme un prunier. De crever l'abcès. D'en finir une fois pour toute. Mais il commençait à croire qu'il risquait d'attendre longtemps.

Était-il possible qu'il ait rêvé ce moment, sous la serre ? Qu'il se soit pris une bûche sur la tête, ou quelque chose comme ça, et qu'il se soit inventé de faux souvenirs après s'être évanoui ? La question devenait de moins en moins absurde à mesure que le temps passait.

Des hypothèses plus atroces encore naissaient de sa perplexité. Des angoisses, qui lui nouaient les entrailles. Il s'était trompé au sujet de Horo Horo. En réalité, l'Aïnou était un odieux manipulateur qui se payait sa tête. Un séducteur qui s'amusait à lui tournebouler l'esprit. Ou bien toute cette histoire n'était qu'une comédie à destination de Nichrom : Horo Horo savait que son ex l'espionnerait et lui avait sorti le grand jeu pour convaincre le Pache de passer à autre chose.

Il avait beau rejeter ces pensées, se concentrer sur le visage épanoui et éperdu de son camarade lorsqu'il lui avait avoué qu'il fantasmait sur lui en embrassant Nichrom, le soupçon ne le lâchait pas.

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Allongé sur son lit, les bras croisés derrière la tête, Ren fixait le plafond avec colère. Qu'est-ce que c'était que ce petit jeu, à la fin ? se demandait-il en fusillant le plafond à moulures du regard, comme s'il avait pu le transpercer. De loin, la conversation de Yoh et de Ryû bourdonnait à son oreille. Le premier recevait des conseils de maquillage du second, à ce qu'il avait compris. Ryû avait bien tenté de l'attirer dans la discussion en affirmant qu'il avait besoin de son teint si particulier pour tester telle ou telle combinaison de produits, mais il avait fini par battre en retraite devant son peu d'enthousiasme.

Évidemment, ni Ryû, ni Yoh n'était au courant de ce qui s'était passé entre Horo Horo et lui. Ren n'avait pas songé une seconde à se confier à eux. Pas tant que l'affaire ne serait pas tirée au clair, en tout cas.

Il avait également songé avec inquiétude à la possibilité que Horo Horo ait honte de lui. Mais il n'arrivait pas à voir quelle pouvait en être la raison – soit dit sans prétention. Entre parenthèses, c'était même plutôt lui qui aurait été en position de le mépriser : sa famille était de bien plus haut rang, tout comme son niveau d'études. Certes, il était loin de la tête de classe mais il se trouvait tout de même deux places au-dessus d'Horo Horo !

Ce devait donc être autre chose. De la peur, peut-être ? Oui, c'était bien ce qu'il avait cru voir. Mais pourquoi ? De quoi ? Ou de qui ? Et pourquoi Horo Horo ne se confiait-il pas à lui ? Les occasions ne manquaient pas de se retrouver quelque part, de s'expliquer enfin. Est-ce qu'il s'attendait à ce que ça soit lui qui en fasse la démarche ? C'était bien possible. La vie sociale était remplie de ce genre de petits non-dits arbitraires qui paraissaient toujours évidents à tout le monde mais qu'il n'avait jamais réellement compris. Peut-être qu'il avait tout simplement raté quelque chose, que c'était lui qui aurait dû venir lui parler à nouveau ? Peut-être était-ce parce qu'il avait été le premier des deux à oser embrasser l'autre. Et maintenant, Horo Horo s'attendait à ce que ça soit lui qui vienne le chercher. À ce qu'il « fasse la fille » pour le dire grossièrement.

Cette pensée fit monter d'un cran son exaspération.

Malgré son peu d'expérience en la matière – son absence d'expérience, pour être tout à fait honnête –, il savait que les garçons se comportaient comme ça, dans la séduction. Surtout avec les filles : il fallait résister, ou en tout cas faire « comme si », ne pas dire oui tout de suite, se laisser désirer, feindre de se rendre pour prétendre qu'on ne voulait pas vraiment, toutes ces sornettes dont il n'avait jamais compris l'utilité. Et tout ça pourquoi ? Parce que quelqu'un, on ne savait qui, avait décidé un jour que c'était sexy et parce que ça permettait aux femmes de jouer les prédatrices. Mais lui n'en était pas une. Et ce rôle-là ne l'attirait pas. Il voulait de la simplicité. Des choses dites, fermes, certaines. Toutes ces attitudes d'évitement, ces silences, ces non qui voulaient dire oui, lui déplaisaient. Si on parlait une langue commune, c'était pour une bonne raison, non ? Pour que tout le monde se comprenne. Alors où était le problème ? On voulait ou on ne voulait pas, point. Mais qu'on le dise, bon sang.

Ren se redressa subitement et repoussa le livre qui reposait sur son ventre. Il le considéra, un peu hébété, avant de se souvenir qu'il l'avait employé comme alibi pour échapper aux expérimentations de Ryû. Celui-ci était toujours concentré sur le visage de Yoh, qui se laissait maquiller les paupières avec sérénité. Discrètement, Ren se faufila hors de la chambre.

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Il ne savait pas exactement pourquoi il était sorti. Besoin d'un autre air, sans doute, et son premier geste fut de se rendre à la salle de bains et de se passer un peu d'eau sur la figure. Alors, croisant son reflet dans le miroir, il prit une décision. Il allait y aller maintenant et mettre Horo Horo au pied du mur. Et tant pis si ses colocataires étaient là pour voir ça. Il allait vider l'affaire, à la hussarde. Il ferma les robinets, lissa son uniforme et se dirigea vers la porte fatidique. Après avoir frappé avec solennité, il attendit qu'on vienne lui ouvrir.

Ren inspira profondément, se préparant à être ferme, décisif, rationnel. Mais le temps que la porte s'ouvre, son cœur galopait déjà comme une horde de chevaux sauvages.

Il y eut un déclic et le visage d'Horo Horo apparut dans l'embrasure. Son pouls s'accéléra encore. Il aurait juré que son camarade avait regardé par le trou de la serrure avant de lui ouvrir.

– Je peux entrer ?

Horo Horo s'écarta sans mot dire. Une fois à l'intérieur, Ren constata que Pino et Manta étaient absents. Il avait prévu de n'en avoir rien à faire, mais tout compte fait, c'était une bonne chose. Cela éviterait les interférences.

– Alors ? attaqua-t-il.

– Alors quoi ? répondit Horo Horo en détournant les yeux.

Ren poussa une exclamation d'exaspération. Aussitôt, les mots se déversèrent de sa bouche.

– Alors qu'est-ce qu'on fait ? Pourquoi tu m'évites ? Tu m'embrasses et après, tu me snobes. Tu t'enfuis dès que j'approche. Tu ne m'adresses même plus la parole quand on est avec les autres. J'ai fait quelque chose ? Ou alors tu as décidé de te remettre avec Nichrom et tu ne sais pas comment me le dire ?

Horo Horo émit un petit bruit étranglé qui n'éveilla pas la moindre pitié chez Ren.

– Je préférerais que tu me dises les choses, conclut-il sévèrement. Alors je vais te poser la question : est-ce que tu veux être avec moi ou pas ?

Les deux garçons se toisèrent et Ren décida d'expliciter plus clairement les termes du marché :

– C'est simple. Soit tu veux, soit tu ne veux pas. Il n'y a pas d'entre-deux. Si c'est non, je ne me fâcherai pas. Mais tu ne peux pas me laisser poireauter éternellement.

Un silence de mort tomba sur la chambre. Horo Horo le fixait, le visage défait. Ren lui accorda quelques minutes de répit, puis se décida à fouetter l'attelage.

– Décide-toi, grogna-t-il. Si tu ne dis rien, je prendrai ça pour un non, et on en restera là.

Horo Horo soupira et vint l'enlacer. Ren se laissa tout d'abord faire, avant de le repousser vivement.

– Non ! C'est trop facile. Dis oui ou non, d'abord.

– Tu ne comprends pas, commença Horo Horo. C'est à cause de Nichrom.

Ren serra les dents. Une vague de haine le traversa de part en part. Si le garçon avait été devant lui, il l'aurait réduit en bouillie. Muselant sa colère, il articula :

– Je crois que je commence à comprendre, au contraire…

– Mais non ! C'est parce que… tu ne le connais pas. J'ai peur qu'il…

Horo Horo prit une inspiration et finit par lâcher d'une petite voix :

– Si on fait ça… il va se venger.

Frappé de stupeur, Ren le saisit par les avant-bras et planta son regard dans le sien.

– Répète-moi ça. Tu as peur d'un gamin de treize ans ?

– Je te l'ai dit, tu ne le connais pas, gémit Horo Horo.

Ren n'en revenait pas. Il se serait attendu à n'importe quelle mauvaise excuse mais alors, celle-là...

– C'est stupide, lâcha-t-il.

– Il en est parfaitement capable, riposta Horo Horo, qui rougissait de son mépris. Tu ne sais pas ce qu'il m'a raconté.

– Quoi qu'il fasse, ça pourrait lui coûter cher, objecta Ren.

– N'importe quoi. Il est Pache, t'as oublié ? Les Paches sont les descendants de Hao, ils sont au-dessus de tout.

– Les Asakura aussi sont de la famille royale, et…

– Les Asakura, c'est des rebelles. C'est différent.

Ren ferma les yeux. Les rouvrit.

– Et c'est pour ça que tu m'évites ? Tu penses que Nichrom me ferait un sale coup ?

Horo Horo lui jeta un regard suppliant.

– Je ne veux pas qu'il t'arrive quelque chose à cause de moi... alors je ne savais pas. Je n'osais pas. Je voulais y réfléchir mais… voilà.

Ren soupira.

– C'est la chose la plus ridicule que j'aie jamais entendue.

Mais il se sentait ému comme un imbécile.

Horo Horo secoua la tête, buté.

– Tu sais, la dernière fois, quand tu es parti, il a dit… que tu t'en mordrais les doigts.

Ren leva les yeux au ciel.

– C'est normal, il est jaloux. Crois-moi, je sais de quoi je parle.

Cette fois, Horo Horo releva la tête et parut l'écouter plus attentivement.

– C'est juste un petit crétin. Il me fait tout sauf peur. Oublie-le et réponds à ma question. Oui ou non ?

Horo Horo déglutit mais son regard cessa de le fuir. Il rouvrit la bouche plusieurs fois puis murmura :

– D'accord.

– C'est pas une réponse.

– Ben si.

– Mais dis oui, bon sang, insista Ren, furieux.

Cette fois, Horo Horo eut un sourire roublard.

– Donc tu préfères quand même que ça soit « oui » ?

Ren eut un soupir d'exaspération que les lèvres de son camarade vinrent aussitôt étouffer. Il allait repousser Horo Horo lorsque celui-ci s'écarta pour murmurer :

– Oui.

Et il l'embrassa encore.

– Mais on garde ça pour nous, pour le moment.

– Tu ne veux pas qu'on le dise aux autres ? À Ryû, Pino, Yoh… ?

– Pas encore.

– Tout ce que tu veux, fit Ren.

Du moment que tu reposes ta bouche sur moi, pensa-t-il.

Il exultait de tout son être. Je l'ai eu, clamait son cœur dans sa poitrine. Ça y est, il est à moi, à moi tout seul ! Malgré cela il étouffait un peu sous les assauts impulsifs d'Horo Horo. Il se sentait légèrement « envahi » par la façon dont il l'embrassait. C'était trop… trop. Trop fébrile, trop rapide pour à peine quelques minutes de relation. Mais Horo Horo, baiser après baiser, réclamait toujours. Ses réticences ayant mis ses nerfs à rude épreuve, Ren décida de profiter allègrement de sa petite taille pour lui échapper, juste un peu. Ça n'était pas de la vengeance, tout au plus une forme de justice. Une façon de rétablir l'équilibre.

Les deux garçons s'embrassaient à qui mieux mieux, debout sur le tapis, oscillant légèrement. Ren songeait à suggérer qu'on s'asseye quelque part, histoire que ça soit plus confortable. L'ennui, c'est qu'il craignait que Horo Horo ne suggère la plus évidente solution : son lit, ouvrant ainsi sur une situation un peu osée. Voire un quiproquo embarrassant. Il cherchait des yeux un fauteuil suffisamment grand pour les abriter tous deux lorsque soudain, avant même qu'ils aient eu le temps de se séparer, Pino entra.

Le grand blond fredonnait l'air des grands battements en poussant la porte. Dès qu'il vit ce qui se passait dans la pièce, la chanson s'interrompit subitement. Un silence gêné s'installa.

– C'était donc ça, fit platement Pino.

Horo Horo ouvrit la bouche pour dire quelque chose qui ne sortit pas. En tout cas, c'est raté pour la discrétion, pensa Ren.

– Ferme la porte, suggéra-t-il à voix basse.

Pino obtempéra et se planta devant eux, en croisant les bras.

– Et tu allais me le dire quand ? jeta-t-il à Horo Horo en désignant Ren du menton.

Celui-ci se lança à son secours.

– Ça vient d'arriver, précisa-t-il. Enfin… presque.

– Ouais, rigola Pino. Bien sûr.

– Je te jure que je t'en aurais parlé si j'avais eu quelque chose à raconter, assura Horo Horo, piteusement.

Le silence gêné revint à la charge.

– En tout cas, il faudrait que tu gardes ça pour toi, reprit soudain Horo Horo d'une petite voix.

Les yeux de Pino étincelèrent.

– Ah bon ? Même pour Manta ?

– Pour… tout le monde… si possible.

– Tu ne veux pas t'afficher ? railla Pino. Tu as changé, subitement.

– S'il te plaît.

Pino leva les yeux au ciel.

– Très bien.

Il leur tourna le dos et se mit à fouiller dans son bureau. Horo Horo resta les bras ballants.

– Je vais vous laisser, décida Ren.

– À plus tard, lança Pino froidement sans lui adresser le moindre regard.

Horo Horo, en revanche, l'implora silencieusement de rester mais Ren se disait qu'une discussion entre ces deux-là ne ferait pas de mal.

Au moment de sortir, il hésita. Il aurait aimé proposer à Horo Horo de le rejoindre quelque part, plus tard, avant le couvre-feu. C'était un moment idéal : tout le monde serait occupé à se préparer pour la nuit ou à étudier. Pour peu qu'on ne se fasse pas prendre par les surveillants… et encore, quand ils surprenaient des élèves hors de leur chambre cinq minutes après l'heure, en général, ça passait. Il pensait à un petit tour au premier, autour des salles de cours. Ça n'était pas plus romantique que ça, mais il n'y aurait personne, l'étage serait à eux. Cela dit, restait un petit problème : il ne savait pas comment le proposer à Horo Horo, avec Pino qui écoutait. Le blond avait beau feindre de toutes ses forces de ranger son tiroir, il était clair qu'il suivait de près l'évolution de la situation tout en s'occupant les mains. Ren sentait presque bourdonner son impatience de le voir partir pour prendre Horo Horo entre quatre yeux. Après quelques tergiversations, il finit par opter pour la sobriété.

– Je dois aller chercher quelque chose au premier, lança-t-il. Tu pourras me rejoindre quand tu auras fini, si tu veux.

Horo Horo hocha lentement la tête. Leurs regards se croisèrent.

Cette fois la réponse muette lui convenait tout à fait. Ren quitta la pièce d'un pas beaucoup plus léger.

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