Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.
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XLV
Loyauté d'airain
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Pino s'y attendait : le lendemain de la « mystérieuse affaire », toute leur promotion était au courant de la relation entre Ren et Horo Horo. Il n'avait aucune idée de qui était à l'origine du bruit : Nichrom ou Reoseb ? Un pressentiment le faisait pencher davantage pour le premier. Le second lui semblait un peu moins de nature à bavarder. Quoi qu'il en soit, il avait bien l'intention d'assurer à Horo Horo que ce n'était pas lui qui avait parlé. Pour une fois qu'on ne pouvait pas le lui reprocher !
Horo Horo s'étant levé bien avant lui, il ne le trouva ni à la salle de bains, ni dans le réfectoire. Du reste, Pino n'avait pas très faim. Il se força à avaler des céréales et un fruit avant de filer, direction les salles de cours. Il n'y trouva pas non plus son ami et finit par en conclure que celui-ci devait s'être isolé quelque part avec Ren.
Il choisit une place et attendit l'heure du cours de Munzer. Le professeur de mathématiques n'arrivant jamais en avance, il avait encore du temps devant lui. La classe se remplit et, bientôt, l'impatience le gagna. Horo Horo n'arrivait pas.
Ils ne vont tout de même pas sécher, commençait-il à se demander. Ça ne leur a pas suffi de manquer de se faire prendre la nuit dernière ? Ils devraient faire profil bas, aujourd'hui !
Pino frissonna rétrospectivement. Que se serait-il passé s'il n'avait pas été là ? S'il n'avait pas été aux toilettes à cet exact moment ? S'il n'avait pas failli sortir au moment où Reoseb énonçait son plan à Nichrom ?
S'il n'avait pas tout entendu et compris dans quel pétrin se trouvaient ses amis, il y avait fort à parier que les manigances de Reoseb auraient fonctionné. On aurait découvert Ren et Horo Horo comme lui les avait trouvés, c'est-à-dire pas dans la pire des situations, mais dans une position « indélicate ». C'était sûr. Et la sanction aurait été très sévère. Il n'osait l'imaginer.
Tout s'était passé si vite. Sitôt qu'il avait compris de quoi il retournait, il s'était tenu prêt à agir. Qu'importait leur brouille quand Horo Horo était en danger ! Une fois Reoseb et Nichrom partis prévenir Lucky, il avait bondi dans le couloir dans un quasi grand jeté qui lui avait permis d'atteindre l'escalier immédiatement et de foncer au premier. Il n'en revenait toujours pas d'avoir réussi à rester suffisamment silencieux pour ne pas alerter les autres. Ensuite, trouver ses deux amis avait été un jeu d'enfant. Ils étaient à l'endroit même que Reoseb avait décrit, si occupés d'eux-mêmes qu'ils ne l'avaient tout d'abord pas entendu. Ils s'étaient écartés l'un de l'autre, horrifiés, avant de le reconnaître avec soulagement. Pino leur avait expliqué la situation en deux mots et ils avaient filé à tire d'aile et s'étaient cachés tous les trois sous l'escalier, en entendant le bruit sévère des pas du directeur et de sa suite. Par bonheur, personne ne les avaient devinés là. Une fois tout danger écarté, ils étaient remontés en toute hâte dans les chambres, le rythme cardiaque en folie et les jambes molles.
Lorsque le directeur était passé vérifier que chacun se trouvait bien dans son lit – seul, de préférence –, Pino avait eu l'atroce impression que la vérité était inscrite en lettres de feu sur sa figure ou même celle de Horo Horo. Par bonheur, celui-ci avait feint de s'être endormi et avait pu faire passer sa rougeur pour une marque de sommeil. Du côté de Ren, Pino supposait qu'il avait joué son rôle à la perfection, avec le culot qui le caractérisait.
La salle commençait à être remplie et toujours pas d'Horo Horo ni de Ren en vue. Pino se mit à se ronger les ongles, puis s'arrêta, se souvenant qu'il fallait qu'il perdre cette habitude.
Il vit alors Reoseb le dépasser pour s'installer au fond, sans lui adresser un regard.
Que dirait le jeune garçon s'il savait que c'était à lui, Pino, qu'il devait la faillite de son plan ? Le jeune homme n'osa pas se retourner. Reoseb avait beau faire le tiers de sa taille, Pino craignait de croiser son regard ardent, inquisiteur, et de ne pas savoir prendre un air naturel. Il n'avait jamais été proche de ce garçon, ni ne l'avait trouvé spécialement sympathique, mais la pensée de son projet lui répugnait. Faire de mauvaises blagues, abîmer les affaires de quelqu'un ou saboter son devoir était une chose. Dénoncer des camarades afin qu'ils soient punis en était une autre. Pour Pino, on n'était pas au même niveau sur l'échelle des coups bas. Quel genre de personne fallait-il être pour dénoncer par deux fois celui qu'on aimait ? Quel degré de jalousie fallait-il atteindre pour se montrer aussi vache ? Et qu'est-ce que cela pouvait bien apporter ? Pensait-il vraiment obtenir quoi que ce soit de Ren en le faisant punir ? Décidément, il fallait se méfier de Reoseb. La délation semblait une seconde nature chez lui. Et s'il n'avait aucun scrupule à balancer un garçon dont il était furieusement amoureux, il ne fallait pas s'attendre à davantage de pitié si l'on n'était rien pour lui.
Pino en avait la tête tournée de toutes ces histoires. Derrière le dégoût que Reoseb lui inspirait, surnageait une once de pitié. Comme il devait souffrir. Quant à Nichrom, il ne le plaignait plus guère d'avoir perdu Horo Horo. Pourtant, lorsqu'il mangeait avec eux, le garçon semblait normal, loin de l'idée qu'on se faisait d'un cafardeur patenté. Quel genre de rage avait pu leur passer par l'esprit ? Était-il possible qu'ils ignorent jusqu'où la dénonciation aurait pu aller ?
Je ne devrais pas leur chercher des excuses, songea soudain Pino. C'était répugnant, point barre. Ce sont deux petits intrigants, menteurs et calomniateurs. Ils sont prêts à faire leur entrée à la Cour, tiens !
La cloche sonna et Horo Horo n'était toujours pas arrivé. Ren, en revanche, venait d'entrer dans la salle. Il avisa Pino, jeta un bref regard à la place vide à ses côtés et alla s'asseoir à l'autre table, à côté de Yoh. Quelques minutes plus tard, Horo Horo s'engouffra dans la salle de classe en coup de vent, juste avant que le professeur Munzer ne referme la porte.
– Juste à temps, mon garçon, remarqua-t-il de sa voix traînante.
Horo Horo lui adressa un sourire charmeur en guise d'excuse et se laissa tomber à la place que Pino lui désignait.
– Qu'est-ce que tu fichais ? maugréa-t-il discrètement.
– On ne pouvait pas arriver exactement en même temps, murmura Horo Horo si bas qu'il dut se pencher. Pas après hier…
Pino approuva silencieusement.
Il voulut ajouter quelque chose mais croisa soudain le regard sagace (quoique désabusé) de leur professeur. Devinant que Munzer n'était pas d'humeur et n'hésiterait pas à les séparer, Pino se résolut à écrire ce qu'il voulait dire à Horo Horo.
Il ouvrit sagement son cahier et fit mine de prendre note de la date.
« Vous avez eu raison », écrivit-il. « Tout le monde ne parle que de vous. »
Il s'arrangea pour gribouiller ces derniers mots en tout petit, de crainte que les regards indiscrets de certains de ses camarades ne se posent sur son cahier. On n'était jamais trop prudent.
De toute façon, Horo Horo et lui avaient tant copié l'un sur l'autre durant leur scolarité, qu'ils étaient devenus experts dans le déchiffrage de leurs pattes de mouche respectives.
Horo Horo lut par-dessus son épaule et haussa un sourcil.
« C'est pas moi », précisa Pino, juste en-dessous. « Ni Manta ».
Horo Horo hocha pensivement la tête. Puis, tandis que Munzer entamait sa leçon d'une voix morne, il ouvrit son propre cahier et écrivit dans la marge : « R & N ? »
Pino acquiesça des yeux. Horo Horo réfléchit une minute puis haussa les épaules avec un sourire fataliste.
Quelques minutes plus tard, alors qu'il s'efforçait tant bien que mal de suivre le cours, un coup de coude de Horo Horo le surprit. Il jeta un coup d'œil à son cahier et vit que son ami avait écrit : « Je suis heureux ».
Pino lui sourit. Aussitôt, Horo Horo plongea à nouveau sur son cahier et se mit à écrire. Cela dura un peu plus de temps, aussi la curiosité de Pino monta. Finalement, Horo Horo lui présenta son cahier. Pino eut un coup au cœur. Il était écrit :
« Il ne te remplacera jamais, tu sais ? C'est pas pareil. Et tu es tout aussi important. Tu es mon meilleur ami, toi. »
Pino porta une main à sa bouche. Il resta coi, une ou deux minutes. Que répondre à une chose pareille ? Il n'en avait aucune idée. Il avait presque envie de pleurer.
Il voulut écrire plusieurs fois et plusieurs fois se ravisa. Mais en croisant le regard de Horo Horo, il sut qu'il n'en avait pas besoin.
Pino avait presque oublié où ils se trouvaient lorsqu'un bruit sec les fit sursauter lui et Horo Horo. C'était le professeur Munzer qui venait de frapper sur son bureau du plat de la main.
– Messieurs Usui et Graham ! J'espère que nous ne vous dérangeons pas trop. Venez donc résoudre ce problème au tableau, Pino, au lieu de badiner avec votre camarade.
Et sous les rires moqueurs de la classe, Pino se leva, écarlate, et alla au tableau. En passant devant le professeur, il aurait pu jurer avoir entendu un « ces adolescents ! » assorti d'un discret sourire.
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