Le retour improbable de cette fic ! Je m'excuse pour cette très longue pause, j'ai eu besoin de me consacrer à d'autres projets. (Et la flemme de relire/éditer/mettre en forme/poster, aussi. Je l'avoue.)

Pour vous rappeler où on en est : les sélections approchent, les répétitions ont commencé pour le ballet, tout le monde stresse, Ren et Horo sont ensemble et ont failli se faire chopper par les profs (dénoncés par Reoseb et Nichrom) mais Pino leur a sauvé la mise. Le précédent chapitre clôturait un peu l'histoire ReosebXRenXHoroXNichrom donc je suis pas partie sur un suspense de fifou. C'est déjà ça.

On reprend avec un chapitre tout mignon ! Ou presque.

Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.


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XLVI

Éros et ses caprices

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– Tu voudras que je vienne ? demanda Wat à voix basse.

Lyserg frotta son nez contre le sien avec un sourire. Il n'avait pas besoin de plus de précisions pour comprendre que son petit ami parlait de le rejoindre dans sa chambre avant le coucher.

– Non, souffla-t-il. Pas ce soir.

– Monsieur a mal à la tête ? ironisa Wat.

– Ne plaisante pas, tu sais que ce n'est pas prudent.

Wat grimaça mais Lyserg savait que lui aussi avait encore en tête la frayeur de l'autre soir.

Quand le directeur était venu fouiller les chambres, ça avait été de justesse. Un peu plus et il aurait trouvé Wat chez lui. Ça ne s'était joué qu'à quelques minutes… Et encore, seulement parce qu'ils avaient un devoir important le lendemain et que Lyserg voulait travailler un peu plus tard que d'habitude. Le jeune homme avait encore des sueurs froides rien que d'y penser.

Au final, personne n'avait vraiment compris ce que cherchait le directeur. On savait seulement que Reoseb et Nichrom avaient été punis. Rien d'autre n'avait filtré de cette affaire. Wat avait bien tenté d'en savoir plus mais sans succès. D'après lui, les grands avaient reçu de la visite, eux aussi. Namari avait avoué ne devoir qu'à sa brouille avec Mohammed de ne pas avoir été surpris « la main dans le sac » (l'expression est de lui, avait fait remarquer Wat à un Lyserg rougissant) mais personne d'autre n'avait reçu de sanction. L'école entière se demandait encore à qui l'on devait cette inspection surprise. Qui que ce fût, il n'avait pas intérêt à ce que cela se sache.

Wat s'appuya contre le mur poussiéreux du dessous d'escalier, sous lequel ils avaient désormais pris leurs habitudes, et se mit à tortiller une de ses boucles.

– Tu ne crois pas que tout danger est écarté, maintenant ? insista-t-il. Je veux dire, quel pourcentage de chances y a-t-il pour que les profs viennent refaire le tour de nos chambres une deuxième fois cette semaine ?

– Tu as sûrement raison mais…

– Moi je dis que c'est maintenant ou jamais, poursuivit Wat sans l'écouter. Il y a plus de risques qu'ils nous refassent ce petit coup dans deux semaines que maintenant.

– Oui mais…

Wat redressa ses lunettes d'un air sagace.

– « Oui mais » tu n'as pas envie que je vienne te voir.

Le constat était fait sans aménité. Pourtant Lyserg soupira sous l'effet d'une vague de culpabilité.

– Ce n'est pas ça, protesta-t-il. Je voudrais juste me coucher tôt. Je suis fatigué, en ce moment… entre le boulot, les morceaux à travailler, ma variation et les répétitions pour le ballet… je n'ai pratiquement plus une seconde à moi !

– Et celles qui te restent, tu les passes avec moi, c'est vrai.

– Ça ne veut pas dire que j'en ai assez de toi, anticipa Lyserg.

– Hmm, sûr ?

Pour toute réponse, Lyserg leva les yeux au ciel et se jeta dans ses bras.

Wat le laissait parfois perplexe. Son assurance tranquille lui apparaissait désormais sous son véritable jour : une carapace, bien plus fine qu'il n'y paraissait, et qui avait fréquemment besoin d'être renforcée. Cela se traduisait par ce genre de petites joutes, durant lesquelles Wat se rassurait sur les sentiments de Lyserg, lequel faisait mine de ne rien voir.

– Laisse-moi au moins venir avant le couvre-feu, murmura Wat en parsemant son cou et son oreille de petits baisers.

Lyserg se mordit la lèvre, électrisé par ce toucher, autant que par sa voix suave. Le noir de l'escalier, ses chuchotis et la sensation de ses lèvres sur sa peau formaient un cocktail diabolique qui le faisait presque toujours craquer. Il s'en étonna. Comment pouvait-il encore se laisser manipuler ainsi ? Wat lui avait déjà fait le coup au moins vingt-cinq fois ! Mais voilà : à mesure que le temps passait, il était de moins en moins capable de lui résister.

– S'il te plaît…

Les doigts de Wat descendirent lentement le long de sa nuque. Lyserg le serra contre lui.

– D'accord.

Il sentit son camarade trépigner de joie dans ses bras et s'écarta.

– Mais à moins cinq, tu files. C'est clair ?

– Transparent, rétorqua joyeusement Wat.

Il tendit le menton pour un baiser plus sage. Mi-agacé, mi-attendri, Lyserg le lui donna et le laissa dégénérer. De toute façon, cela dérapait toujours avec ce garçon. Même lorsqu'ils se retrouvaient pour travailler leur morceau.

Pour être tout à fait honnête, cela ne venait pas toujours de Wat. Lyserg aussi avait sa part de responsabilité. Il y avait quelque chose de tellement jouissif à feindre d'avoir trop chaud pour dénouer son ruban ou à déconcentrer son partenaire jusqu'à ce qu'il finisse par abandonner toute activité pour se consacrer à lui !

– Encore vous deux ?

Lyserg se retourna. Sans crainte, car la voix était trop fluette pour appartenir à un surveillant ou un professeur. Il baissa les yeux et croisa le regard courroucé d'un élève de deuxième ou troisième année, les mains sur les hanches, accompagné d'un autre qui se tenait en retrait.

– Viens, c'est pas grave, marmonna ce dernier en tirant son camarade par la main. On n'a qu'à aller ailleurs.

– Non alors, c'est notre coin depuis le début de l'année ! râla le premier. Et maintenant, vous êtes tout le temps là, c'est agaçant à la fin !

– Dis donc, petit, fit remarquer Wat. Est-ce que ton nom serait gravé quelque part sur le mur, en lettres d'or ?

Sans se laisser déstabiliser, l'intéressé lui jeta un regard furibond.

– Non ? Alors reste poli et fais comme tout le monde : mets-toi à la file et attends ton tour.

Le petit roula des yeux, outré, et Lyserg retint un rire indigne. Wat, lui, ne cacha pas son triomphe et le manifesta par un regard supérieur et un bras possessif enroulé autour du cou du délégué.

– Laisse tomber, insista encore le deuxième larron. Allez...

Mais son ami ne l'entendait pas de cette oreille.

– Très bien, railla-t-il en croisant les bras. Puisque c'est ça, on attend. Faites ce que vous avez à faire, nous, on reste là.

Lyserg sentit que Wat allait contre-attaquer et le retint en nichant sa tête contre son cou.

– Laissons tomber, nous, suggéra-t-il. De toute façon, je voulais faire du piano avant le dîner.

– Tu n'es pas possible, soupira Wat.

Et sous les cris de victoire des deux autres, il se résigna à abandonner la place. Sans écouter les pointes moqueuses du garçon belliqueux, Lyserg lui prit la main et l'entraîna.

– C'est malin, ronchonna Wat, une fois dans le couloir, maintenant, on ne pourra plus jamais les déloger.

– On s'en fiche, répondit distraitement Lyserg. Au pire, on a ma chambre…

Il fit un clin d'œil à Wat qui s'arrêta, heureusement surpris.

– Tu vas devenir un véritable dévergondé, toi.

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La relation de Lyserg et Wat n'était pas vraiment officielle, même si c'était un secret de polichinelle. Ryû avait dû en parler à ses amis car Lyserg avait compris, en échangeant avec Yoh, que celui-ci était au courant. Mais curieusement, leur couple passait plutôt inaperçu au regard des récents événements, comme la rupture de Nichrom et Horo Horo, et la révélation de sa liaison avec Ren. Cela convenait très bien à Lyserg qui ne tenait pas plus que ça à faire l'objet de davantage de cancans.

Lui et Wat avaient tacitement décidé de rester discrets. Ils se voyaient dans des endroits retirés, voire secrets, ou dans sa chambre. Devant les autres, ils ne s'embrassaient jamais ni ne se tenaient la main. Ils ne s'appelaient pas non plus par des petits noms et ne se suivaient pas toujours en classe ou à la cantine. On aurait pu les croire bons amis. Lyserg se fichait pas mal que tout le monde le sache. Mais il avait fini par comprendre que Wat, s'il ne craignait pas de se vanter des pires frasques amoureuses en public, n'aimait pas être surpris dans son intimité. Il n'était pas le genre de garçon à embrasser son petit ami toutes les cinq minutes devant tout le monde. À la différence de Chocolove, qui se fichait réellement qu'on les voie ou non, ou d'Achille qui faisait cela de manière ostentatoire, même sans plaisir, Wat était un amoureux insatiable, mais discret. Depuis qu'ils étaient ensemble, Lyserg avait découvert quelqu'un d'étrangement pudique et qui n'était pas à une contradiction près.

Il passa rapidement à la salle de bains et salua d'un signe de tête ceux qu'il rencontrait sur le chemin de sa chambre. Pascal l'arrêta entre deux portes pour discuter de subtilités pianistiques mais Lyserg écourta poliment l'entretien. Wat n'allait probablement pas tarder à le rejoindre. C'est avec un curieux frisson au ventre qu'il referma sa porte, presque en hâte.

Il alla s'asseoir sur son lit et prit un livre. Ce n'était pas un de ceux que Wat lui avait donnés (plus précisément : que Wat faisait exprès d'oublier chez lui), mais un banal roman fleuve empli de péripéties gentillettes, à lire pour le cours de Denbat. Lyserg se lança dans sa lecture mais ne parvint pas à s'y plonger tout à fait. Son esprit était sans cesse tiré hors du livre par les bruits de pas provenant du couloir. À cette heure où tout le monde allait faire sa toilette, c'était chose fréquente. Il n'était pas encore assez entraîné pour reconnaître le pas de son petit ami.

Soudain, il reposa son livre et se passa une main sur le front. Il savait déjà que Wat ne partirait pas à vingt-deux heures. Pourquoi avait-il accepté ? Comment cet étrange garçon pouvait-il détenir un tel pouvoir sur lui ? Lyserg ignorait si Wat avait conscience de sa puissance et s'il en jouait consciemment. Ça avait tendance à l'inquiéter un peu. Les choses étaient devenues rapidement sérieuses entre eux, alors même qu'ils ne s'étaient jamais fait la moindre déclaration. Pourtant, Lyserg se savait amoureux. Amoureux fou, comme certains l'avaient été de lui. Il comprenait maintenant : il ne l'avait jamais été auparavant. Jamais. Quand on ressentait ce qu'il ressentait, on ne se posait pas de questions.

En revanche, il n'avait aucune idée de ce qu'éprouvait Wat pour lui. Et il craignait sa réponse. Rien ne pourrait être plus horrible que de l'entendre répondre : « Oh, je t'aime bien. Mais c'est surtout physique, hein. »

Dès que cette pensée eut traversé l'esprit de Lyserg, il s'arrêta sur ce mot précis. « Physique ». Voilà ce qu'était leur relation. Ce qui se passait entre eux était incroyablement sensuel et, bien qu'ils ne soient pas encore allés plus loin que tout ce que Lyserg avait pu faire avec ses précédents petits amis, il sentait bien qu'ils n'en resteraient pas longtemps là.

Cette idée le laissait perplexe, à mi-chemin entre désir, fascination et crainte.

Embarrassé, Lyserg changea de position et croisa les bras derrière la tête en jetant un regard à sa pendule. Wat ne tarderait plus… normalement.

Qu'est-ce qu'il fabriquait, encore ? Cela ne lui ressemblait pas de le faire attendre.

Lyserg eut un sourire ironique. Il était sûr que Wat faisait exprès de se laisser désirer. Tout ça pour prouver qu'il avait eu raison de proposer ce rendez-vous ! En tout cas, il avait gagné : oui, Lyserg était impatient. Impatient de le voir, de le toucher, de sentir la chaleur de son corps contre le sien quand ils se lovaient sur son lit. Cette seule pensée suffisait à lui nouer les entrailles et à augmenter sa température de plusieurs degrés. Comme fréquemment, des images lascives et des mots crus jaillirent dans sa tête, fruit des lectures suggérées de son petit ami ou des histoires qu'il racontait. Et parfois, il en rêvait la nuit. C'était fou, d'être faible à ce point.

Toute la question était maintenant de savoir s'il procurait le même effet à Wat ou non. Cela méritait réflexion. Il savait que son camarade était attiré par lui, prenait plaisir à leurs baisers. Mais les appréciait-il autant ? N'y était-il pas habitué, déjà ? Lyserg ignorait jusqu'où s'étendait son expérience amoureuse. S'il était déjà sorti avec quelqu'un. Il ne savait d'ailleurs pas si Wat était vierge ou non. D'un côté, il l'espérait pour lui – cela pourrait lui poser des problèmes –, d'un autre, il était fasciné par l'idée qu'il ne le soit pas. Il tenta d'imaginer comment ce pourrait être… mais repoussa bien vite cette pensée, honteux : impossible d'envisager la chose froidement ni sans s'autocensurer immédiatement. Il n'avait encore jamais osé aborder le sujet avec Wat, craignant plus que tout sa raillerie, son humour, ses piques attendries et pourtant douloureuses sur son conformisme, son ignorance… Il était curieux, bien sûr, mais il avait peur. Peur du changement. Du basculement que cela impliquait.

Et puis, c'était tout de même très grave. Interdit, même. Un coup fatal à sa réputation. Le risque était tellement grand…

On toqua la porte. Juste un coup, qui le fit frémir des orteils à la racine des cheveux. Lyserg se précipita pour ouvrir et Wat s'engouffra dans la foulée.

– Tu as ouvert juste à temps, quelqu'un sortait d'une chambre. Je crois que c'était Nichrom.

– Malheur, souffla Lyserg en roulant des yeux. Bah, remarque, tu aurais pu dire que tu étais venu me rendre un livre…

– Tout à fait, approuva Wat en hochant la tête d'un air docte, comme pour se justifier auprès d'un public imaginaire. Je devais rendre à Lyserg cet excellent roman qui traite des débauches de quatre matrones avec des centaines de jeunes gens qui…

Lyserg l'étouffa d'un « chut » et d'un baiser. Juste à temps. Un bruit de pas lent monta de derrière la porte et s'effaça, suivi d'un adorable bâillement étouffé. Lyserg avait cru reconnaître Reoseb mais n'en était pas sûr. Il sentit les bras de Wat se refermer sur lui et sa langue, joueuse, se faufiler entre ses lèvres. Lorsqu'ils rompirent leur étreinte, son petit ami souriait malicieusement.

– Ce n'est pas drôle, protesta Lyserg à mi-voix. Tu parles trop fort et tu ne fais jamais attention. Si jamais on nous surprend, ce sera ta faute.

– Et après ? Jusqu'à vingt-deux heures, j'ai parfaitement le droit d'être ici. Je ne fais que rendre une visite à un camarade. Ce n'est pas encore interdit, ça, que je sache ?

– Tu vois très bien ce que je veux dire.

Wat leva les yeux au ciel et se laissa tomber sur le lit. Ses lèvres formèrent très distinctement le mot « rabat-joie ». Lyserg ne lui en tint pas rigueur. Il commençait à avoir l'habitude.

– Tu viens ? suggéra Wat innocemment.

Lyserg hésita alors à se faire prier mais n'en eut pas le cœur. Et puis, le temps leur était compté. Il céda.

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Voilà, c'était cela qu'il redoutait : le badinage était terminé. L'heure du couvre-feu approchait et pourtant, impossible de se séparer. Wat et lui s'embrassaient avec ardeur en roulant légèrement sur son lit comme soudés l'un à l'autre. Lyserg s'était petit à petit retrouvé au-dessus de lui, un genou fourré entre ses cuisses. Son corps entier irradiait et il se sentait l'envie d'arracher ses vêtements et ceux de Wat pour que leurs peaux se confondent. Il rompit l'étreinte un instant pour regarder son compagnon, son visage enfiévré, son regard trouble, ses boucles dorées répandues sur les oreillers… Dans cette posture, ni l'un ni l'autre ne pouvait mentir sur son désir.

Wat posa une main sur sa joue et se redressa pour l'embrasser. Lentement. C'était tendre et brûlant à la fois. Le baiser s'amenuisa mais il resta là, à quelques centimètres de lui, les yeux rivés dans les siens.

Soudain, Lyserg sentit sa main s'infiltrer entre ses cuisses… s'y arrêter. Explorer.

Il ferma les yeux et se cambra légèrement, savourant la caresse. Peu à peu, les mains qui le palpaient s'attaquèrent à son pantalon de pyjama. Le vêtement glissa sur ses hanches tandis que la bouche de Wat cherchait sa peau dans les interstices de sa chemise.

L'instant d'après, un éclair de conscience traversa Lyserg et le figea sur place.

– Non, murmura-t-il.

Et il repoussa doucement Wat.

Celui-ci le regarda sans comprendre, puis protesta :

– Ne me dis pas que tu n'en as pas envie.

Il s'avança encore, jusqu'à ce que leurs visages se touchent presque.

– … Je ne te croirai pas une seule seconde.

Lyserg retint son souffle, tétanisé. Que répondre ? Il ne pouvait dissimuler son attirance. Il avait envie d'être avec Wat, de le toucher, de l'embrasser, de se laisser aller entre ses mains adroites. Tout le temps. Mais la barrière était là. Et ce n'était pas qu'une barrière. Ce qui venait de se passer lui plaisait terriblement. Mais l'idée de ce qui venait ensuite, beaucoup moins. Il aimait cette tension inassouvie entre eux, il avait envie de la goûter le plus longtemps possible. Mais le reste ? Pas encore.

Comme il ne répondait pas, Wat se rua vers lui, lèvres tendues. Lyserg le repoussa à nouveau.

– Non, je ne veux pas.

– Mais, se plaignit Wat. Mais…

Il gémit de frustration.

– Tu ne peux pas me faire ça !

– Te faire quoi ? Je ne te fais rien, moi !

Wat se laissa retomber sur le lit, le visage enfoui dans ses mains. Après un instant, il les écarta et dit :

– Je ne comprends pas.

– C'est très simple, martela Lyserg, qui commençait à en avoir assez. Je ne veux pas. Pas jusque-là. C'est tout. Je ne veux pas aller plus loin.

Il reprit son souffle et profita du silence de Wat pour développer sa pensée.

– Ça ne veut pas dire que tu ne me plais pas ou je ne sais quelle bêtise, ça veut juste dire que je ne veux pas maintenant. Je… je ne peux pas.

Wat le fouilla du regard.

– Tu as peur ? souffla-t-il.

– Oui, avoua Lyserg.

– Tu crois que ça pourrait se savoir ?

– Peut-être.

– Tu penses à la visite de Hao ?

– Entre autres.

Wat poussa un nouveau soupir et se frappa le front.

– Eh oh, protesta Lyserg. J'ai bien le droit, non ? C'est pas parce que tu te contrefous de la morale que tout le monde devrait être comme toi !

– Je n'ai pas dit ça, marmonna Wat.

– Je sais très bien ce que tu allais dire. Que je suis prude, coincé, pas marrant. Et gna gna gna.

– C'est faux.

– Vraiment ? Depuis qu'on se connaît, on n'a pas eu une seule conversation où ce n'est pas revenu sur le tapis.

Wat se tut et détourna la tête, mal à l'aise. Lyserg l'imita. Un goût amer lui était remonté dans la gorge. Il l'avait pressenti et il avait eu raison. Il savait que ce n'était qu'une question de temps et, quelque part, il savait aussi quelle serait sa réponse. Il n'y était pas prêt. Toutes ces tergiversations, ces interrogations, ce n'était que parce qu'il avait peur de la réaction de Wat lorsqu'il refuserait. À présent, son petit ami allait contre-attaquer. Sans doute sauverait-il son ego à l'aide d'une petite pique sarcastique. Peut-être même en profiterait-il pour partir, tête haute, en laissant Lyserg seul avec le remords de l'avoir blessé.

Mais contre toute attente, Lyserg l'entendit chuchoter :

– Je suis désolé.

Son petit ami ne le regardait pas et fixait le mur d'un air absent.

– Je ne voulais pas faire pression sur toi, je te jure.

Lyserg allait répondre que non, bien sûr, il ne le ressentait pas comme ça, mais les faits étaient là, indéniables : sa gorge était encore nouée de peur que Wat ne continue d'insister. Ou pire : marchande, boude, transforme l'histoire en chantage affectif. La tournure de la conversation lui ôtait un poids considérable des épaules.

– Ça va, répondit Lyserg. Je ne t'en veux pas.

En signe de paix, il vint poser une main sur son épaule. Le geste lui parut maladroit mais il n'osait pas le brusquer à son tour.

Wat se tourna de nouveau vers lui. Il mit quelques secondes à demander :

– Je te dégoûte ?

– Pourquoi tu me dégoûterais ?

– Eh bien parce que je voulais…

Lyserg ouvrit de grands yeux.

– Mais non ! Non, pas du tout !

Il prit le visage de Wat entre ses mains.

– Rien en toi ne me dégoûte, lui assura-t-il. Ce n'est pas le bon moment pour moi, c'est tout ! Ça ne remet rien en cause ! Ni ce que je ressens pour toi, ni…

– Et qu'est-ce que tu ressens pour moi ?

Lyserg sentit son sourire fondre. Devait-il dire… Était-ce le bon moment ? Ne sachant que faire, et craignant que son temps de réponse ne soit mal pris, il se pencha et l'embrassa. Wat accepta le baiser et lui en offrit un à son tour.

– Tu évites la question, remarqua-t-il.

– Je pourrais te la poser, moi aussi.

– Pas faux.

– Je pourrais t'accuser de n'être avec moi que pour le sexe.

Wat roula des yeux et éclata de rire.

– Ce serait plutôt raté, alors.

Puis son sourire malicieux revint.

– C'est bien la première fois que je t'entends prononcer ce mot, c'est amusant.

Lyserg réfléchit un instant et admit :

– Je ne me rappelle pas d'avoir jamais eu besoin de le prononcer !

– Jamais ? s'émerveilla Wat. Tu veux dire que la question ne s'était jamais posée… je veux dire…

– Non, aucun de mes autres… des précédents n'a jamais abordé le sujet. Même Chocolove.

– C'est incroyable, commenta Wat.

– C'est toi qui es incroyable, corrigea Lyserg. Mais ce n'est pas grave. Tu es… en avance sur les autres, voilà tout.

Wat détourna la tête avec un petit rire. Lyserg le retint par le menton.

– Dis… ça ne change rien, d'accord ?

– Rien à quoi ?

– À tout ça, nous deux, tu vois, quoi. Il ne faut pas que tu aies peur de m'approcher, maintenant.

Wat lui caressa la joue.

– C'est vrai ? Je peux ?

– Tout ce que tu veux. Sauf ça.

Lyserg se mordit la langue et laissa finalement échapper un « Pas tout de suite » à mi-voix.

– Ce n'est donc pas un non définitif, releva Wat.

Lyserg resta mutique.

– Je te demande pardon, fit Wat, contrit. Vraiment. Je n'ai pensé qu'à moi.

– Je t'ai dit que ce n'était pas grave. C'est fini, maintenant.

– Je ne voulais vraiment pas être… comme ça. Surtout, ne crois pas qu'il faudrait que tu te forces pour moi. Ce n'est pas ce que je veux.

– Je ne pense pas que j'en arriverai là.

Lyserg vint chercher son visage et posa son front contre le sien.

– En tout cas, encore une fois, ça ne veut pas dire « interdiction d'approcher ».

Wat sourit faiblement et parcourut son menton du bout de l'index.

– Ça ne te frustre pas ? demanda-t-il dans un murmure.

– De quoi ?

– Ce temps qu'on passe ensemble. Tout ce qu'on fait. Ça ne te donne pas envie de… concrétiser ?

Lyserg réfléchit.

– Oui mais non.

Il eut un sourire d'excuse.

– Je n'arrive pas à l'expliquer.

– Je crois que je comprends, fit Wat. Mais ça te plaît… quand même ?

– Oui. Comme ça, ça me plaît.

Wat l'étudia un instant puis haussa les épaules négligemment.

– Eh bien, je suppose que tous les goûts sont dans la nature.

Lyserg entra aussitôt dans son jeu.

– Tu aurais dû le savoir, renchérit-il en s'allongeant contre son épaule.

Aussitôt, le bras de Wat vint s'enrouler autour de son cou. Lyserg se lova encore davantage contre lui et ferma les yeux.

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Quelques minutes plus tard, il se redressa subitement.

– Hmm… grommela Wat.

Lyserg l'ignora, obnubilé par l'heure qu'il lisait sur sa pendule. Impossible. Il devait mal voir. La distance, sans doute. Ou le sommeil. Mais lorsque la brume de la somnolence se dissipa, les aiguilles n'avaient pas bougé.

– C'est pas vrai, gémit-il.

– Qu'est-ce qui se passe ? marmonna Wat d'une voix dolente.

– Il est deux heures du matin, souffla Lyserg. On s'est endormis comme des… abrutis.

– Ah ? Ah... ah ah oui, tiens…

Soudain Wat pouffa de rire.

– On loupe tout ce soir !

– Tu parles, soupira Lyserg.

Demain, il devait répéter. Et travailler sa variation. Et il faudrait trouver du temps pour tout ce qu'il avait eu l'intention de faire après le départ de Wat. Il allait encore être épuisé toute la journée.

– Dis, murmura soudain son petit ami au creux de son oreille. Au point où on en est…

Il n'eut pas besoin de finir sa phrase. Lyserg conclut :

– Tu veux rester ici pour la nuit, c'est ça ?

Wat lui adressa un sourire charmeur.

– Tu es fou ? Et les autres ? Tes colocataires, qu'est-ce qu'ils vont penser ?

– Ce qu'ils veulent, ça m'est égal. Chocolove n'en aura rien à cirer et Daitaro risque de faire des réflexions mais ça n'ira pas plus loin.

– Tu es sûr ?

– Mais oui ! Surtout qu'en plus, depuis qu'on est dans la même chambre… sans vouloir me vanter…

Lyserg, qui ne comprenait pas le sous-entendu, s'impatienta.

– Sans vouloir te vanter de quoi ?

– Ben, c'est pas la première fois que je découche, quoi.

Ils se dévisagèrent et, au bout de quelques instants, Lyserg osa demander :

– Tu as couché avec beaucoup de mecs ?

– Non, répondit Wat, embarrassé. En fait…

Il soupira.

– … un seul.

Lyserg hocha la tête. Il était surpris sans vraiment l'être.

– Tu veux savoir qui c'est ? demanda Wat. Ça ne me dérange pas d'en parler.

– Non, ça ira.

Il préférait ne pas savoir. De toute façon, il en avait déjà une petite idée.

– Dis-moi juste que ce n'est pas Jackson, souffla-t-il nerveusement.

– Ah, non, pas du tout, s'esclaffa Wat. Je l'ai juste embrassé, lui.

– Grands dieux, frémit Lyserg.

Wat lui adressa un regard carnassier.

– Et sinon, fit Lyserg sur un ton plus froid. Tu ne le vois plus… depuis qu'on est ensemble ?

– Bien sûr que non, s'indigna Wat. Je lui ai dit à la fin d'un cours que je n'avais plus assez de temps avec les sélections qui approchaient… et ça s'est arrêté. Voilà tout. Tu peux me faire confiance, tu sais ? J'ai bien compris que tu n'étais pas… euh partageur.

– Pas vraiment, reconnut Lyserg.

Pas en ce qui concernait leur professeur de shamanisme, en tout cas.

– Eh bien tu n'as aucun souci à te faire. Cette histoire est finie et d'ailleurs, Jackson n'a pas plus intérêt que moi à ce qu'on en reparle.

Lyserg l'observa sévèrement. Wat eut un sourire enjôleur.

– Bon, alors, je peux rester ?

Il hésita. Dormir avec lui, après tout, ça n'engageait à rien. Enfin, pas vraiment. Non ? C'était quelque chose qui lui faisait envie, en plus. Très envie. Et puis, comme l'avait dit Wat, à présent, ça n'avait plus tellement d'importance. Il risquait peut-être même plus gros à retourner dans sa chambre maintenant.

– J'y mets une condition, prévint Lyserg. Et ce n'est pas négociable. Tu te débrouilles pour décamper avant six heures et demie, d'accord ?

– C'est promis.

Wat s'enroula dans ses couvertures et lui tendit le bras. Lyserg vint le rejoindre après avoir remonté son réveil. Il s'endormit presque immédiatement.

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