Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.


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XLVII

Mélancolie

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– Notre morceau devient vraiment joli, s'enthousiasmait Pino. Vous ne trouvez pas ?

– C'est vrai, approuva Pascal en rangeant son tambour. Ça a changé depuis quelque temps. J'ai l'impression qu'on commence enfin à faire de la vraie musique.

Yoh acquiesça de la tête. Lui aussi avait cette impression. Ils vivaient ce merveilleux moment où l'on cesse de se préoccuper de la technicité du morceau, où l'on arrêtait de réciter sa partition dans son coin pour se plonger dans la musique et jouer ensemble. Il aimait cette sensation. Pourtant, il éprouva un léger pincement de cœur. Cela voulait dire que les sélections approchaient.

L'orchestre traditionnel rangea ses affaires en papotant. Horo Horo, qui chantait et n'avait donc pas d'instrument à ranger, avait déjà filé pour rejoindre Ren. Il se casserait sans doute le nez à la porte, songea Yoh. On entendait encore le son du quatuor à cordes résonner depuis l'autre salle de musique et ils ne semblaient pas près de s'arrêter.

Il eut un sourire amusé en imaginant Ren et Nichrom à leurs violons, se fusiller du regard, cernés par Achille et Chocolove.

Reoseb ne tarda pas à s'éclipser non plus, sa flûte sous le bras. Quelque chose semblait s'être définitivement brisé entre eux, bien que Yoh s'efforçât de maintenir des relations convenable avec leur partenaire de musique. L'histoire de la dénonciation leur restait à tous sur l'estomac, sans que la revanche y ait changé quoi que ce soit. Et Reoseb semblait de plus en plus bougon et malheureux depuis sa récente punition. Tout cela nuisait à leur entente artistique, hélas, mais Yoh ne voyait pas comment réparer les choses.

Alors qu'il replaçait sa guitare dans son étui, ils furent rejoints par Ryû et Manta, qui avaient fini de travailler leur duo piano-chant.

– Vous avez terminé aussi ! s'écria Ryû. On va goûter ?

– Excellente idée, approuva fermement Pino. Je meurs de faim.

– Pour changer, glissa Manta.

– Tu viens avec nous, Pascal ? suggéra Yoh.

Pascal parut surpris de se voir compté dans l'invitation. Son sourire éblouissant disparut et revint après quelques secondes.

– Eh bien… pourquoi pas. C'est gentil !

– Bah non, rigola Yoh. C'est normal.

– Tu n'as pas prévu de travailler avec Daitaro ? demanda Manta.

– Oh non, on…

Pascal retint ses mots par gêne.

– Tout se passe bien, le morceau s'enchaîne correctement alors… on a décidé d'espacer un peu nos répétitions.

– En gros, vous êtes tellement géniaux que vous n'avez pas besoin de travailler, ricana Pino.

– Ce n'était pas ce que je voulais dire… gémit Pascal, horrifié.

– On plaisante, le rassura le grand blond. De toute façon, je te comprends. Ce n'est pas un cadeau d'être obligé de travailler seul avec ce type.

Pascal parut sur le point de dire quelque chose mais se ravisa.

– Bon, on y va ? s'impatienta Ryû. Moi aussi, j'ai faim !

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Le froid vif se ressentait moins dans les couloirs depuis quelques temps. Néanmoins, on sentait toujours des pointes glacées lutter contre les vagues chaudes des poêles de l'école. Yoh avait hâte d'arriver aux salles communes. Il savourait déjà l'idée du bon feu qui brûlait toujours dans l'âtre de la gigantesque cheminée, du thé fumant qui réchaufferait ses doigts et des pâtisseries légères qui l'accompagnerait.

On devrait passer nos journées comme ça, pensa Yoh. Moi en tout cas, ça m'irait.

Parvenus au rez-de-chaussée, ils s'arrogèrent leur coin favori du moment : un rond de fauteuils épais, à la fois près du feu et de la fenêtre, avec vue sur les pelouses ciselées de givre. Un groupe de deuxième année qui avait repéré l'endroit mais ne s'étaient pas montrés assez rapides protesta à mi-voix pour manifester leur mécontentement. Pino leur tira la langue et Pascal leur adressa un sourire ravageur, accompagné d'un baiser. Manta eut un rire clair et les petits battirent en retraite, déçus, furieux et embarrassés.

Tandis que Ryû et Pascal se chargeaient d'aller chercher théière, tasses et plateau, Yoh regarda par la fenêtre. Le jour tombait déjà. C'était tout de même triste, l'hiver. Il rêvassa un moment sans prêter attention au bavardage de Manta et Pino et faillit sursauter quand on lui présenta sa tasse.

– Merci. Vous avez fait vite.

– Ils ont compris qu'ils avaient intérêt à nous servir rapidement, expliqua Pascal en enfournant un gâteau à la confiture.

– Ah la la, se désola Manta. Mais comment fais-tu pour t'empiffrer autant sans devenir énorme ?

– C'est simple, rigola Pascal malgré sa bouche pleine. Je fusionne avec les esprits et je leur donne ma graisse.

– Moque-toi, bouda Ryû. Si je mangeais comme ça, moi, je me transformerais en petit tonneau d'ici les sélections !

– Tu plaisantes ! s'écria Manta. Tu es si svelte, Ryû !

– Bah ! répliqua le joli brun en détournant la tête pour cacher son ravissement.

– Eh bien moi, je m'en moque, trancha Pino en s'emparant d'un carré au thé vert et à la framboise. De toute façon, mieux vaut quelques kilos en trop qu'une faiblesse le jour du spectacle !

– C'est aussi une philosophie, approuva Pascal.

– Ça va, Yoh ? Tu ne dis rien depuis tout à l'heure, remarqua Manta.

– Hmm, fit Yoh en se peignant un sourire sur la face. Je suis fatigué. Je dors un peu, je crois.

– Tu as l'air préoccupé par quelque chose, renchérit Ryû. Ce sont les sélections qui t'inquiètent ?

Yoh haussa les épaules et dissimula son pincement de cœur.

– Non… je m'en fiche.

C'était un mensonge. Évidemment qu'il ne s'en fichait pas. En vérité, il était terrifié. Chaque instant de liberté, chaque pause, chaque nuit, il se demandait…

– Ce n'est pas possible ! protesta Ryû. Tu ne te rends pas compte de l'opportunité que c'est…

Et si c'était moi que Hao choisissait ?

– Si, si, soupira Yoh.

Bien sûr qu'il se rendait compte.

Sa vie, bouleversée. Le départ. Partir pour un lieu inconnu, bourdonnant, mystérieux, impitoyable. Un monde qui ne l'avait jamais vraiment attiré dans les rares moments où sa famille l'avait emmené en ville. D'autres gens, un tourbillon d'activité perpétuelle, sans jamais la moindre seconde de tranquillité. Et Sa Majesté qui le prendrait sous son aile. Hao, dont il était le lointain parent et qui lui ressemblait comme deux gouttes d'eau. Qu'il faudrait suivre partout. Ou seulement par moments, car le reste du temps, il vivrait dans les appartements du palais royal que l'on dédiait aux jeunes gens comme lui.

Parfois, à voir l'impatience avec laquelle certains de ses camarades attendaient les sélections, Yoh se demandait s'ils étaient bien tous au courant de ce que cela impliquait. Était-il privilégié ? Le seul à connaître la vérité ? À l'avoir entendue, chez lui, par bribes, puis devinée, comprise ? N'était-il entouré que de naïfs ?

S'il était choisi, sa vie changerait du tout au tout. Il y aurait ses amis à qui il faudrait dire adieu… pour longtemps. Ses rêves qui ne se réaliseraient pas. Pas de famille. Pas d'épouse. Pas d'enfants. Pas de domaine tranquille à administrer, dans la paix campagnarde. Ou alors peut-être un jour, seulement, lorsque Hao l'autoriserait à se retirer dans ses terres. Lorsque Yoh ne l'amuserait plus et qu'il faudrait le remplacer. Le temps que cela arrive, sa chance serait passée. Elle aurait pris homme, et ça ne serait pas lui. S'il se mariait, après ça, ce serait avec une femme qu'Hao lui aurait choisie, quelqu'un de riche, de bien placé, et qui ne rougirait pas de prendre les restes de Sa Majesté.

Imbécile, se morigéna-t-il. Elle a très certainement oublié ton existence, et quand bien même, si tu n'es pas choisi, tu n'épouseras sûrement pas celle que tu veux. Ce sera à Kino de décider.

Il y avait eu peu de discussions à ce sujet, dans sa famille. On n'en parlait pas toujours devant lui, et puis, depuis qu'on l'avait fait entrer à Hoshigumi, le spectre de la sélection planait sur sa tête, rendant tout projet de fiançailles potentiellement caduc. Mais il avait parfois pu saisir quelques mots à la volée. Il y avait eu les rencontres, aussi. Pas de bal : il était trop jeune. Mais des dîners, parfois. Ces maigres indices en main, il avait l'impression que la candidate la plus plausible pour prétendre à sa main était la sœur de Ren. Il l'avait déjà vue au moins deux fois. Leurs familles se connaissaient bien. Et elle avait l'âge parfait : trois ou quatre ans de plus que lui. Ils seraient très bien assortis.

Décidément, ce plan était au moins aussi déprimant que la perspective d'être sélectionné.

– Moi j'ai hâte, soupira rêveusement Ryû.

– Ah oui ? fit Pascal avec un intérêt poli.

– Pas toi ?

– Hmm, j'ai plutôt la trouille.

– La trouille, toi, s'esclaffa Manta.

– Oui, fit Pascal. Je stresse un peu pour mon passage.

Tout le monde rit.

– Ah, soupira Ryû. J'ai tellement hâte de faire mon entrée à la Cour !

– On le saura, gloussa Pino.

– Tu sembles bien détaché, objecta Ryû.

– Parce que je n'ai aucune chance, rétorqua sobrement Pino.

– Ne dis pas ça, protesta Yoh par réflexe.

– Allons, Yoh, c'est une évidence. Si Hao a pu dédaigner des garçons comme Namari ou Mohammed, l'année dernière…

– Ça n'a rien à voir, intervint Pascal. On sait tous très bien pourquoi.

Ryû, Manta et Pino se tournèrent vers lui comme un seul homme, les yeux ronds.

– Tu sais quelque chose, toi ? fit Ryû, surexcité.

Pascal le dévisagea, interloqué, et éclata de rire.

– C'est évident, non ? Il y avait un sacré doute sur la marchandise !

Ryû rougit et détourna les yeux mais l'allusion semblait perdue pour Pino et Manta. Voyant leur perplexité, Yoh prit la parole.

– Hao ne choisit que des garçons parfaitement chastes, expliqua-t-il en choisissant ses mots avec soin.

– Qu-quoi ? bredouilla Manta écarlate.

– On sait, ça, fit Pino. Mais euh tu veux dire que Namari… et…

La lumière se fit dans son esprit et son teint vira aussitôt au rouge brique. Manta, lui, parut chercher désespérément un recoin où disparaître.

– Tss, fit Pascal avec un sourire indulgent.

Yoh le regarda. Sa beauté. Sa nonchalance. Son élégance naturelle. Pascal avait tout pour être choisi. Le talent insolent, la perfection, le charme. Mais bien sûr, il n'était « que » deuxième. Il pouvait aussi y avoir Lyserg…

– Bref, rompit le jeune prodige en se resservant du thé, j'espère que je ne viens pas de réduire vos espoirs à néant dans le cas où…

– Tu plaisantes, protesta Ryû en rougissant furieusement.

Manta eut un gloussement mi-nerveux, mi-ironique.

– Et toi, c'est pour ça que tu es aussi insouciant ? demanda Yoh avec un petit sourire amusé.

Pascal roula des yeux, choqué.

– En voilà, une accusation. Bien sûr que non. Je suis la dernière personne au monde susceptible de perdre ma vertu.

– Donc, de nous autres, c'est toi qui as le plus de chances, conclut Yoh.

Pascal lui fit un sourire éclatant.

– Flatteur.

Il croisa les jambes, se renfonçant dans son fauteuil et ajouta, négligemment :

– Je ne suis que deuxième au classement, n'oubliez pas.

– Et Lyserg danse tellement bien, murmura Ryû, songeur.

– Il joue bien, aussi, rappela Manta. Et il est délégué. Et il est tellement…

– Oui, il y a des chances pour que ça soit lui, fit Pino.

Le pauvre, songea Yoh.

Il croisa le regard de Ryû et se demanda s'il pensait à la même chose que lui. C'était curieux. D'abord Lyserg et Wat, puis Horo Horo et Ren. Pour ces deux derniers, il se faisait relativement peu de souci. Bien sûr, ils étaient beaux et talentueux tous les deux mais ils restaient relativement dans la norme. Face à des êtres de la trempe de Lyserg, Pascal ou Daitaro, ils avaient tout autant leurs chances que lui-même. Un peu, suffisamment pour espérer ou s'inquiéter, mais pas beaucoup.

Quant à Wat, on n'en parlait même pas. Ce n'était pas par méchanceté… mais non. Il n'était pas assez « brillant », par rapport aux autres, qui étincelaient de mille feux. Enfin, il l'était à sa manière, mais ce n'était pas vraiment celle que l'on voyait sur scène ou quand il jouait. Cela dit, si Lyserg était choisi, il en souffrirait quand même. Yoh le plaignait affreusement.

Il se demanda soudain à quoi pensaient ses camarades pour choisir un moment aussi crucial pour tomber amoureux. Quelle imprudence, tout de même.

Et toi donc, se moqua une petite voix dans sa tête. Tu peux parler. C'est presque pire.

– Ce serait drôle que ça soit Daitaro, fit-il remarquer pour détendre l'atmosphère.

– Il a totalement ses chances, lui aussi, commenta Ryû.

– Sa Majesté serait bien à plaindre, pouffa Pascal.

Ils échangèrent tous un rire clair avant de se replonger dans leurs tasses.

– Les petits ont leurs chances aussi, remarqua soudain Manta. Surtout Reoseb. Quand il danse, on ne voit que lui.

– C'est vrai que Reoseb a du tempérament, commenta Ryû. Mais Achille a la technique et le goût.

– Moi par contre, je trouve que Nichrom fait vraiment trop jeune, pas vous ? lança Pino.

– Je ne sais pas, fit Yoh. Il est septième au classement. Bien devant Reoseb.

Il réfléchit à ceux qui restaient.

– Et Chocolove ?

– C'est drôle, je ne le vois absolument pas aux côtés de Hao, fit Manta.

– Qu'est-ce que tu en penses, Pascal ? Tu es souvent avec lui…

Pascal se caressa le menton, pensif.

– Honnêtement, je crois que ça lui est égal, du moment qu'on le laisse écrire. D'ailleurs, justement, ça serait un milieu qui pourrait l'intéresser. En tout cas, c'est possible qu'il soit choisi. Il a un talent de danseur certain. Et puis, il est quand même sixième.

– Juste derrière moi, se rengorgea Manta.

– Eh bien ça ne m'étonnerait pas que ça soit toi, non plus, fit Ryû avec un large sourire. Tu es tellement mignon !

Manta écarquilla les yeux, ses joues oscillant entre le blanc craie et le rouge tulipe.

– Euh… merci.

– Ça te plairait, Manta ? demanda Yoh en voyant passer un air rêveur sur la figure de son ami.

– Eh bien…

Manta se tortilla dans son fauteuil avec embarras.

– Pourquoi pas, lâcha-t-il enfin. Je n'ai aucune idée de ce que je deviendrai sinon…

– Bah, tu te marieras, fit Pino. Il y a sûrement de nombreuses prétendantes qui t'attendent déjà !

– Je ne sais pas, se crispa Manta. En fait, je ne sais pas si ça, ça me plairait… j'ai envie de continuer à étudier mais à la Cour… je pourrais le faire aussi… alors que si je me mariais…

Ses mots moururent et personne ne releva.

– Moi non plus, je ne serais pas contre, dit alors Pino. Peut-être parce que ça me changerait… Mais je sais que ça ne sera pas moi.

Il rit.

– De toute façon, la capitale finirait par me rendre fou, je pense.

– Je ne te comprends pas, plastronna Ryû en prenant un air dramatique.

Les deux grands éclatèrent de rire.

Yoh, les yeux baissés sur la table basse, regardait le dernier gâteau du plateau. Une tartelette montée en couronne, garnie de framboises.

– Dites, entendit-il soudain. Il va être l'heure d'aller en étude, non ?

– Ah oui, tu as raison, approuva Manta en consultant sa montre.

– La barbe, grogna Ryû. Ça passe vraiment trop vite.

– De toute façon, il n'y a plus rien à manger, philosopha Pino.

Et, sous le nez de Yoh qui sursauta, il chipa la dernière tartelette et l'engloutit.

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Yoh traînait des pieds derrière ses camarades qui discutaient joyeusement. Ryû, grand comique aux faux airs de tragédien, comme toujours, Pino qui se tenait les côtes et Manta qui arbitrait la scène en commentant de temps à autres. Comment pouvaient-ils être aussi… désinvoltes ? Après la conversation qu'ils venaient d'avoir...

C'était drôle, venant de lui, que tout le monde connaissait pour sa paresse et son insouciance. Mais voilà : à ce stade de l'année, il ne parvenait plus à retrouver son indolence coutumière.

– Yoh ? dit une voix sur sa droite.

Il fut surpris de découvrir Pascal, à ses côtés, qui le scrutait.

– Je te demandais juste si ça allait, précisa-t-il.

Yoh s'arrêta et se gratta la tête.

– Désolé ! s'écria-t-il avec son sourire habituel. Je suis un peu ailleurs.

– Je vois ça.

– Pas envie d'aller en étude, expliqua Yoh laconiquement.

– Ce n'est vraiment que ça ?

Yoh ne parvint pas à répondre assez vite pour échapper au regard inquisiteur de son camarade. Il partit d'un rire gêné et jeta un œil à ses amis qui s'éloignaient de plus en plus. Ils allaient bientôt disparaître au tournant du couloir, le laissant seul avec Pascal.

Celui-ci s'était arrêté poliment pour l'écouter. Comme Yoh ne trouvait pas quoi lui répondre, il détourna légèrement les yeux et dit :

– Tu as peur des sélections, hein ?

Yoh prit une profonde inspiration avant de répondre.

– Oui, avoua-t-il. J'ai peur. Pas peur parce que j'ai la trouille de me planter. Ou que quelqu'un me passe devant. J'ai peur que ça soit moi. J'ai peur d'être pris.

Le soulagement l'envahit. Verbaliser le problème lui faisait brusquement un bien fou. Autant que s'il avait délogé une poussière de sa gorge d'une simple quinte de toux.

– Je ne veux pas que Hao me choisisse, murmura-t-il.

– Hmm, fit Pascal. Quoi qu'il y ait dans ta vie pour te retenir, je comprends.

Il parut réfléchir un moment, ouvrit la bouche comme s'il allait parler, puis dit enfin :

– Cela dit, si je peux me permettre un conseil…

Yoh hocha brièvement la tête pour l'encourager à continuer. Pascal sourit.

– Garde ça pour toi. Ne le montre pas. Tu n'es sûrement pas le seul. Mais il vaut mieux pour toi que ça ne se sache pas. En tout cas, ce genre de choses ne doit pas tomber aux oreilles de n'importe qui. Tu vois ce que je veux dire ?

– Oui, soupira Yoh. Je vois très bien. C'est pour ça que je te le dis, à toi. Je sais que ça t'es égal. Et puis, tu n'es pas du genre à répéter les choses, hein ?

Pascal le fixa, interdit, puis sourit joyeusement.

– Non, c'est vrai. Je suis flatté.

Puis, il ajouta :

– Tu n'en as pas l'air, mais tu sais jauger les gens.

– Et toi, tu es un drôle de rebelle.

Cette fois Pascal éclata de rire. Mais Yoh devina qu'il avait touché juste.

– Un rebelle ? Moi ? Quelle drôle d'idée.

Il se reprit :

– Disons libre penseur… ce doit être pour ça que je m'entends si bien avec Chocolove.

Et que tu es si peu adapté à cet endroit, compléta Yoh en pensée.

Comme son camarade fixait l'horizon du couloir, il le détailla. De la perfection de sa silhouette prise dans l'uniforme, sa peau lustrée et ses traits fins à sa chevelure virevoltante, ses bijoux en or, son regard sauvage. Lui non plus, il ne lui souhaitait pas d'être choisi. Encore que… un Pascal saurait y faire, à la Cour. S'il y en avait un parmi eux qui pourrait s'y tailler une place, se faire obéir de tous, voire influencer le cours des choses, c'était bien lui.

Pascal revint soudain à lui et brisa le silence.

– Allez viens, l'encouragea-t-il. Pof ne va pas nous rater si on arrive en retard à l'étude !

Avec un doux sourire, Yoh lui emboîta le pas.

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