Disclaimer : Shaman King et ses personnages sont à Hiroyuki Takei.
TW : violences sexuelles.
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XLVIII
Hercule et les serpents
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– Amidamaru, qu'est-ce que je viens de vous dire ? tança froidement la voix du directeur Maxwell. Vous êtes un fourbe et maléfique sorcier ! Ne me dansez pas ce rôle comme si vous étiez une Valkyrie !
Il y eut quelques rires discrets, bien vite chassés par le regard acerbe du professeur de danse.
– De la souplesse, reprit-il à l'adresse de son élève. Du jeu. Soyez cruel. C'est votre vengeance. Savourez-la.
– Oui, Maître, articula le septième année en repoussant une mèche blonde qui avait commis l'erreur de se glisser hors de son chignon.
Il retenait assez mal son agacement de se voir ainsi réprimandé en public mais le maître de ballet l'ignora et fit signe à Kevin, derrière son piano.
– On reprend ! Même endroit.
Les solistes se replacèrent tandis qu'Amidamaru restait seul au milieu.
Assis dans la pénombre des portants de la scène, en cache-cœur et guêtres, Daitaro suivait la répétition de mauvaise grâce. Lyserg s'était installé à distance respectueuse et paraissait totalement absorbé par le travail de leurs aînés. Il ne comprenait pas. Quelle perte de temps !
Cela faisait bien une demi-heure qu'ils refroidissaient bêtement dans leur coin sans qu'on ait besoin d'eux. D'autant plus que la salle de spectacle de l'école était glaciale ! Daitaro se demandait pour quelle raison on les obligeait à assister à autant de répétitions, si c'était pour ne jamais les appeler. Il se fichait pas mal de voir les plus grands ânonner leurs rôles. Il n'apprenait rien à les regarder travailler et il aurait pu occuper ce temps de façon bien plus efficace. En répétant son morceau ou sa variation, par exemple. Les sélections étaient tout de même plus importantes que ce stupide ballet. De toute façon, si ses plans fonctionnaient, il serait choisi et n'aurait pas à finir son année. En vertu du classement, Pascal le remplacerait et tout le monde serait content. Lui le premier.
Finalement, il aurait presque aimé que leurs positions aient été inversées, comme tout le monde s'y attendait. Au moins, il n'aurait pas eu à assister à toutes ces répétitions inutiles ! Les remplaçants des danseurs non solistes n'étaient pour le moment pas conviés aux séances.
Voilà que ce maudit Amidamaru se faisait encore reprendre ! Ne pouvait-il donc pas obéir et se tenir tranquille ! On pouvait vraiment dire qu'il avait le diable au corps. Daitaro se demandait comment il avait pu rester à Hoshigumi jusqu'à sa septième année.
Non loin de là, les autres solistes piaffaient d'impatience. Midori, le remplaçant d'Amidamaru, scrutait la scène avec délices et semblait n'attendre que de voir le beau blond se faire renvoyer de la scène pour prendre sa place. Silva demeurait impassible et concentré, en véritable professionnel conscient de son premier rôle. Lee, en revanche, ne cessait de monter et descendre de ses pointes, visiblement inquiet de se refroidir. Le rôle de la princesse Siegfriefa exigeait beaucoup d'énergie, de solidité et de fougue. Namari, lui, s'était éloigné pour marquer ses pas. Il en profitait pour tourner autour de Boris, doublure de Silva, qui l'ignorait souverainement et n'avait d'yeux que pour Lee. Mohammed, à qui on avait distribué le rôle du roi, contemplait son manège, la haine aux yeux. Enfin, légèrement en retrait, restaient Khâfre, remplaçant de Lee, et deux garçons de cinquième année, Zen et Ryô, qu'on avait nommés respectivement suppléants de Mohammed et Namari.
– On reprend ! lança encore le directeur en frappant dans ses mains.
Daitaro leva discrètement les yeux au ciel.
Dieux merci, Amidamaru se conforma enfin à ce qu'on lui demandait et l'on put avancer. Un frémissement saisit Daitaro au creux du ventre lorsqu'il réalisa qu'on approchait de son entrée. Peut-être que pour une fois, on aurait besoin de lui ? Ça ne serait pas du luxe de danser un peu.
Il se releva et étira ses jambes de gazelle. Lyserg se retourna et l'observa avec l'air de se dire que ce n'était pas bête. Lui aussi se mit à esquisser quelques pas.
Daitaro le regarda faire tout en travaillant à demi. Une vague de jalousie lui serra la gorge. Même comme ça, entre deux portants, refroidi et empaqueté dans ses lainages, les mouvements du délégué de classe étaient d'une grâce saisissante. Oh, comme il haïssait ces bras blancs et souples, ce port royal, ce dos sculpté, ce fessier moulé dans le marbre, ces jambes si parfaites, ces coup-de-pied remarquables ! Et ce petit air de ne pas trop savoir si ce qu'il faisait était bien ! Daitaro aurait pu l'étrangler.
Ce misérable gourgandin, si joli et si brillant, avait de bonnes chance d'être choisi par Hao. Tout le criait, de sa première place, encore jamais cédée, à la perfection de ses formes et de ses manières, jusqu'à son insupportable talent. Lyserg était l'adversaire le plus dangereux qu'il possédât. À côté de lui, Pascal, malgré la hargne que Daitaro lui vouait, n'était rien. Et Achille, bien moins encore. Voilà des jours qu'il guettait la moindre faille, la plus petite faiblesse. Et s'il en trouvait une qu'il puisse exploiter pour lui passer devant, il le ferait sans hésiter.
Un rictus involontaire tordit ses traits. À cet instant, Le regard de Lyserg dérapa sur lui et se figea, interrogatif. Daitaro cilla et détourna la tête pour dissimuler sa rancœur. Mépriser ouvertement les autres était une chose. Révéler la fureur dans laquelle ils le plongeaient parfois en était une autre.
Daitaro rongeait son frein depuis une éternité lorsque, soudain, miracle ! On fit appel à eux ! Enfin, criaient ses jambes impatientes. Il se mit en place, menton en l'air. Mais il fallut attendre encore plusieurs réglages musicaux avant que le maître de ballet donne enfin le départ.
Daitaro se fichait pas mal de cette variation. Il n'y avait là aucun attrait : ce n'était qu'un stupide petit rôle de figuration et, depuis qu'il le travaillait, tout le plaisir qu'il avait eu à le chiper à Pascal s'était évaporé. Ne restait que l'affligeant ennui d'attendre son tour pour avoir l'insigne honneur de danser aux côtés de Lyserg Diethel. Pouah.
Tout en exécutant ses pas, il priait avec férocité pour que le délégué se torde la cheville. S'il avait pu lui faire un croche-pied, ni vu ni connu, il l'aurait fait sans hésiter.
– Stop ! ordonna M. Maxwell. Bon, ce n'est pas mal mais on va reprendre. Avec plus d'énergie. Et souriez, Daitaro. Je ne sais pas d'où vous viennent ces grimaces mais faites-moi le plaisir d'arrêter. Vous ne dansez pas Rothbart, que je sache.
Daitaro rougit atrocement et sentit la rage l'étouffer. Pendant un instant, il vit rouge. Puis, hébété, il entendit le professeur, radouci, conclure :
– Vous Lyserg, c'était très bien.
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Les loges de la salle de spectacle bruissaient de papotis et de rires. Avec les grands, la tonalité était plus grave que d'ordinaire, ce que Daitaro trouva apaisant.
En d'autres circonstances, il aurait apprécié ce vestiaire plus spacieux, resplendissant, aux lumières puissantes. Les miroirs étaient mieux éclairés, on avait davantage la place de se changer, c'était une loge comme ils auraient dû en avoir à l'étage !
Daitaro traînait en surveillant Lyserg du regard. Celui-ci semblait pressé de filer. Mais il ne l'entendait pas de cette oreille. Il y avait quelque chose qu'il devait régler. Et pour ça, Lyserg devait rester, jusqu'à ce qu'ils soient seuls.
Voyant que le délégué empilait ses affaires, prêt à partir, Daitaro chercha un prétexte à toute vitesse.
– Lyserg, l'alpaga-t-il, sans réfléchir. Attends, tu…
Et l'idée vint enfin, limpide.
– Il faut que tu restes. Le directeur veut nous parler, à toi et moi.
– Ah bon ? fit l'autre, étonné. Mais… il n'est pas parti ?
– Non, non, il nous attend sur scène, mentit Daitaro. C'est au sujet de ce qu'on devra expliquer aux autres. Tu sais, nos remplaçants.
– Oh, d'accord, fit Lyserg. Je t'attends alors.
Pauvre pigeon, pensa Daitaro avec mépris.
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La salle était bien évidemment vide lorsque Daitaro et Lyserg entrèrent.
– Pourquoi les lumières sont-elles éteintes ? s'étonna son camarade en se tournant vers lui. Oh !
Daitaro vit son visage se durcir et serra les dents. Même s'il ne voulait pas le montrer, il n'était pas sûr de ce qu'il allait faire. Mais il ne pouvait plus reculer. Pas quand son avenir était en jeu.
– Qu'est-ce que tu me veux ? demanda froidement Lyserg. Qu'est-ce que ça signifie ?
– Ça signifie, cracha Daitaro, que tu vas me laisser la place aux sélections.
– Quoi ?
Lyserg feignit de rire avec indulgence, comme si Daitaro déraillait, mais celui-ci ne s'en laissa pas conter.
– Tu as très bien compris, siffla-t-il. Tu vas te débrouiller pour rater ta variation. D'une manière ou d'une autre. Ou mieux : tu vas déclarer forfait, tomber malade, je ne sais pas. Invente ce que tu veux. Mais je ne veux pas te voir sur scène le jour de la visite de Sa Majesté.
– Ça suffit, coupa Lyserg d'un ton las. Je m'en vais.
Daitaro lui barra la route.
– Si tu ne le fais pas, je te le ferai regretter, menaça-t-il.
– Ha, vraiment ! répliqua Lyserg en se détournant.
Le jeune homme mesura savamment son effet avant de lâcher :
– Tu n'as pas envie que quelque chose n'arrive à ton précieux petit Wat, n'est-ce pas ?
Lyserg se figea. Daitaro eut un sourire carnassier.
– Crois-moi, j'en sais assez sur lui pour le faire virer définitivement de cette école. Et pour le mettre à jamais au ban de la bonne société. Désobéis-moi et il finira dans un bordel de bas étage, comme tous les tapineurs de son espèce.
Le regard de Lyserg brilla d'indignation.
– Espèce de sale petite raclure.
L'insulte tomba de sa bouche et siffla comme la lanière d'un fouet. Lyserg marcha sur lui et s'arrêta à quelques centimètres.
– Fais-lui seulement quoi que ce soit et je te le ferai payer.
– Avec quoi ? ricana Daitaro.
– Tu ne veux pas savoir, rétorqua Lyserg, glacial.
– J'insiste.
– Très bien, alors, souviens-toi de qui je suis. Et de quelle famille je viens. D'où vient la tienne, déjà ? Oh… c'est vrai.
Lyserg se pencha un peu plus vers lui.
– Tu n'as pas intérêt à me contrarier. Ou bien dès que tu sortiras de cette école, je m'arrangerai personnellement pour que ta vie devienne un enfer.
Daitaro le scruta jusqu'au fond des iris. Le noir dilatait les pupilles de Lyserg. Jamais encore il n'avait vu ce garçon si propret dans une telle colère. La menace n'était pas mal imitée mais il n'y croyait pas une seconde. Lyserg n'était clairement pas dans son élément. Il ricana.
– Tu mens ! Tu n'as strictement aucun pouvoir et mon clan n'a rien à craindre du tien.
– À tes risques et périls, répliqua Lyserg. Maintenant, écarte-toi.
La nuance de dégoût qui fleurait de ces derniers mots acheva de mettre Daitaro hors de lui. Fou de rage, il se jeta sur Lyserg et le poussa. Il l'entendit pousser un cri et s'effondra sur lui. Une cuisante douleur le prit au coude. Pourtant, tout ce qu'il parvint à penser fut : « J'espère qu'il s'est cassé la jambe. » Mais à voir comme Lyserg se débattait, il n'en était rien. Daitaro lutta contre lui un moment puis, avantagé par sa position, finit par avoir le dessus. Il plaqua les deux bras de Lyserg contre le bois de la scène et pesa de tout son poids sur lui pour l'immobiliser.
Lyserg, voyant qu'il épuisait ses forces pour rien, cessa peu à peu de lutter. Daitaro eut un sourire victorieux. On faisait moins le malin, maintenant. Vermine.
– Tu vas le faire, ordonna-t-il.
– C'est pas… aussi facile…
– Mais qu'est-ce que ça peut te faire, de toute façon, vociféra Daitaro. Tu n'as pas envie d'être sélectionné ! Tu préfères sûrement rester à te faire emmancher par ton lècheton de petit ami. Pas vrai ?
Lyserg tenta à nouveau de se libérer, sans succès.
– Tu devrais me laisser la place, siffla Daitaro. Et si tu ne veux pas, eh bien, je la prendrai.
– Prends-la, répliqua Lyserg avec colère. Mais si tu touches à Wat…
Daitaro gloussa.
– Tu es vraiment trop stupide. Il est dans ma chambre, je pourrais lui faire n'importe quoi. Je pourrais…
Il se tut, pétrifié par une idée…
… une idée diabolique. Mais efficace. Et sans retour.
Il ne sut jamais si Lyserg avait deviné avant lui mais son ennemi se remit à se débattre.
– Non !
D'instinct, Daitaro raffermit sa prise. C'était simple. Si Lyserg n'acceptait pas de renoncer, il suffisait de le rendre inapte à la sélection. Et il tenait là une occasion idéale.
La colère et le désespoir donnaient à Daitaro une force qu'il n'aurait pas soupçonnée. Pourtant, il la sentait s'épuiser contre celle de Lyserg qui, petit à petit, sapait sa prise. Alors, résolu, il fit appel à ses pouvoirs. D'ordinaire, il n'aimait pas les utiliser – révéler son véritable niveau de shamanisme lui répugnait et il avait déjà bien assez de mal à le cacher à Jackson –, mais cette fois, c'était un cas de force majeure.
– Cesse de te débattre, ça ne sert à rien, grinça-t-il.
Et il fit appel aux esprits.
Ils étaient légion : insectes, bactéries, souris avalées par les pièges qu'on plaçait toute l'année dans la grande salle inoccupée. Aucun d'entre eux n'était fort (de toute façon, sa technique ne lui permettait pas d'employer des esprits véritablement puissants) mais c'était bien assez pour lui octroyer un avantage certain sur son adversaire. Dès que la fusion s'opéra, Lyserg poussa un hoquet, plaqué au sol par une force redoublée.
– Tu vas te tenir tranquille, maintenant, fit Daitaro d'une voix haineuse. Tu peux même te laisser faire, si tu veux…
– De quoi tu parles ? s'écria Lyserg d'une voix aiguë.
Il avait peur, ça se voyait. Fini de jouer, maintenant, il sentait bien qu'il n'était pas de taille. Daitaro savoura cette impression avec délices. Il ne put s'empêcher d'en profiter.
– Tu sais pourquoi Yôken Asakura a été choisi l'année dernière ? souffla-t-il à l'oreille de Lyserg.
– N-non…
– Mais si, tu sais. Hao aurait sûrement désigné Namari ou Mohammed. Sauf que… ni l'un ni l'autre n'était vierge, vois-tu. Et toi, tu l'es ?
Les yeux de Lyserg s'écarquillèrent d'horreur.
– Oh, j'ai bien peur que oui, ricana Daitaro. Mais on va y remédier. Comme ça, tu pourras rester avec ton minable, pendant que moi… eh bien…
Il fallait faire vite. Déjà, il se sentait flancher. Il n'arrivait même pas à croire ses propres paroles. Au fond, il était fort en menaces mais il ne se sentait absolument pas capable de faire ce qu'il prétendait. Violer un camarade… C'était au-delà de son imagination. Il ne saurait même pas par où commencer. D'ailleurs, Lyserg le laissait complètement de marbre. Mais s'il le relâchait, il s'échapperait. Allons, il le fallait. Il devait détruire Lyserg avant qu'il puisse s'enfuir et le dénoncer. Ce petit dameret sans cervelle. Oui, c'était bien. Il devait se concentrer sur sa colère. La rage l'aiderait.
Ou alors, il pouvait le défigurer. Lui briser les dents de devant, par exemple. Ça, c'était davantage dans ses cordes. Moins sale. Et après ça, le résultat serait le même : le trop parfait délégué des élèves serait définitivement écarté.
Soudain, Lyserg cessa de lutter. D'une voix devenue froide, il ordonna :
– Lâche-moi immédiatement, ordonna-t-il, ou je hurle.
– C'est ça. Et qui va t'entendre ? Ils sont tous partis. Et la salle est insonorisée.
– Tu es complètement fou, gémit Lyserg. Laisse-moi partir !
Un espoir monta en Daitaro : si Lyserg en était à supplier, peut-être que la menace suffirait ? Il le secoua rudement.
– Alors débrouille-toi pour échouer ! Non ? Tant pis, je préfère prendre des garanties !
Soudain, quelque chose d'étrange se produisit.
Daitaro éprouva une curieuse faiblesse. Sa force refluait. Ou plutôt… Non ! C'était Lyserg qui répliquait ! Lyserg qui… il ne pouvait pas avoir récupéré à ce point, c'était…
Le cœur de Daitaro rata un battement. Comment était-ce possible ? Son emprise sur Lyserg diminuait. Soudain, une poigne glacée se referma sur sa poitrine. Daitaro poussa un hoquet et dut lâcher prise.
Aussitôt libre, Lyserg le repoussa vivement, comme on le ferait d'un insecte répugnant, et sauta sur ses pieds. Daitaro roula sur lui-même, toujours cloué au sol par une force invisible. Un éclat de haine déferla en lui quand il croisa l'expression révulsée de Lyserg. Était-ce vraiment ce godelureau qui possédait tant de pouvoir ? Pourtant, au regard du délégué, il ne semblait pas très bien comprendre ce qui se passait.
L'espace d'un instant, Daitaro crut que Lyserg allait le rouer de coups de pieds. Il le vit serrer les poings, les mâchoires crispées de rage, et se prépara à encaisser. Ce ne serait pas la première fois. Le tout était de ménager son visage et ses membres. Le reste n'avait pas d'importance.
Mais Lyserg ne fit rien. Il se contenta de défroisser ses habits, les mains tremblantes.
– Je devrais te dénoncer, dit-il d'une voix chevrotante.
Daitaro eut un rire cassé.
– Et tu ne le feras pas parce que… ?
Il devina presque tout de suite.
– Ah ! Tu as peur de ce que je pourrais dire de ton petit Wat, pendant que je serais dans le bureau du directeur ?
Il ricana en voyant Lyserg fulminer, les yeux révulsés de dégoût. C'était trop drôle !
– Ne t'approche plus de nous, murmura Lyserg. Je suis sérieux. Si tu tentes quoi que ce soit… je… je…
– Tu quoi ? Qu'est-ce que tu espères me faire ? gloussa Daitaro.
Cette fois, il crut que Lyserg allait se jeter sur lui.
– Je serais toi, menaça le délégué d'une voix encore tremblante. Je ferais gaffe dans les escaliers. Juste comme ça.
– Tu progresses, ironisa Daitaro. C'était presque effrayant.
– Va au diable, marmonna Lyserg en se détournant.
Daitaro le vit disparaître de son champ de vision et l'entendit filer en courant. Une porte claqua et le silence revint sur la salle. L'étreinte qui l'immobilisait pesait toujours sur lui, oppressante. L'adolescent attendit un moment puis lança :
– Tu vas te décider à te montrer ?
Le silence lui répondit. Quelqu'un était là, pourtant. Il savait désormais que ce n'était pas Lyserg qui l'avait repoussé. La personne qui l'avait vaincu était forte, bien plus forte que Lyserg Diethel.
Il crut que l'autre n'allait jamais sortir de sa cachette. Et puis, soudain, il entendit son pas résonner sur le plancher.
Daitaro n'arrivait plus à relever la tête. Le suspense dura jusqu'à ce que son adversaire l'atteigne et se penche sur lui. Alors, il reconnut – avec surprise, mais pas autant qu'il l'aurait cru –, un visage qui ne ressemblait pas à son propriétaire. Un visage dur, fermé, empli de mépris et de toutes sortes d'émotions virulentes qu'on ne lui voyait jamais.
– Toi, croassa-t-il.
– Moi, répéta Pascal.
Daitaro se tordit en silence.
– Tu peux me libérer, je pense.
– Oh je crois que ramper au sol ne te fait pas de mal.
Daitaro cessa de se débattre et cracha un juron. Il chercha une échappatoire. Une faille dans le poids qui le clouait à la scène. Mais rien. La prise était impeccable.
– Comment fais-tu cela ? grogna Daitaro. Tu ne me touches même pas.
– Tu te crois bon shaman, hein ? répondit Pascal gravement, sans le moindre sourire. Et tu as raison. Tu l'es bien plus que la plupart des garçons qui se trouvent ici. Mais tu n'es rien, rien du tout, comparé à moi.
Daitaro le jaugea avec colère. Il ne trouvait rien à répondre. Il était évident que Pascal le surpassait, et de loin. Peut-être même était-il plus puissant que Jackson.
– Tu cachais bien ton jeu.
– Toi aussi. Mais peut-être un peu moins bien, je dois dire.
– Et à part me faire miroiter ta supériorité, qu'est-ce que tu comptes me faire, maintenant ?
Une lueur de pitié s'alluma dans le regard de Pascal. Il se pencha encore un peu plus sur lui et murmura :
– Il y a quelque chose que j'aimerais vérifier.
Aussitôt, Daitaro comprit.
– NON ! mugit-il. PAS ÇA ! TU N'AS PAS LE DROIT !
– Parce que tu avais le droit de faire ce que tu as fait tout à l'heure ?
Daitaro sentit les larmes dégouliner de ses yeux. Fureur et humiliation lui firent reprendre du poil de la bête. Il crut une seconde venir à bout de la technique de Pascal. Mais celui-ci tint bon, sourcillant à peine, et s'agenouilla près de lui.
Daitaro se mit à se débattre de toutes ses forces. Rien n'y fit. Pascal sortit un mouchoir de sa poche et se mit à lui essuyer le visage, étouffant du même coup ses hurlements de rage. Il frotta, frotta, frotta et le garçon, en larmes, sentit s'envoler une à une les couches de protection de son épais maquillage. Soudain, Pascal tressaillit. Le mouchoir s'écarta, libérant le champ visuel de Daitaro et leurs regards se croisèrent.
– Je le savais, murmura son camarade en se relevant.
Daitaro vomit une insulte et se tordit en sanglots de fureur. Il en avait mal dans la poitrine. Il voulait voir Pascal mourir. Tout de suite. Le tuer. Le tuer pour le faire taire. Pour que jamais aucune autre personne vivante ne sache. Personne ne devait savoir. C'était déjà bien assez que tout son clan soit au courant et le méprise. C'était bien assez lourd à porter sans que quelqu'un d'autre ne connaisse son secret. Sa marque indélébile. Sa disgrâce.
Secoué de hoquets, Daitaro se laissa aller sur le sol. Le regard de Pascal posé sur sa cicatrice, empli de répugnance, de mépris, de colère et de pitié, était insupportable.
– Va t'en ! vociféra-t-il en dernier recours. Ou alors tue-moi ! Tu peux faire ça, non ? Avec tes sales pouvoirs ! Achève-moi !
Pascal recula d'un pas et serra les poings.
– Calme-toi.
– Va te faire foutre, glapit Daitaro.
– Calme-toi maintenant. Je n'ai pas tout enlevé. Tu devrais pouvoir te remaquiller sans problème.
Daitaro se tut, coupé par cette remarque impromptue.
– Qu'est-ce que ça signifie ? gémit-il, encore agité de sanglots incontrôlables.
– Ça signifie, décréta Pascal, que rien ne sortira de cette pièce. À moins que tu ne m'y forces.
Les larmes refluaient. Il lui fit grâce de quelques minutes pour se remettre, puis Daitaro sentit l'emprise spirituelle diminuer. Une douleur l'assaillit comme le sang se remettait à circuler dans ses veines.
– Je vais te relâcher bientôt, déclara Pascal. Et tu vas te relever sans faire d'histoire. Au moindre geste de ta part, je t'accroche au plafond. J'en ai le pouvoir.
Et tout d'un coup, Daitaro fut libre.
Il éructa, le corps en miettes. Il avait l'impression d'avoir été désarticulé puis réassemblé par un ivrogne. Pascal le toisait, une main menaçante fermée sur ce que Daitaro reconnut comme le cœur d'une de ses bouches d'oreille. Son medium, sans doute. Pourtant il ne voyait toujours pas l'Over soul. Il avait dû le défaire immédiatement.
Petit à petit, Daitaro se redressa. Puis se remit sur ses pieds. Ses jambes flageolaient. Il tâtonna son visage, cherchant à rassembler les paquets de maquillage pour cacher la cicatrice démesurée qui le défigurait toujours, malgré le passage des années.
Et Pascal qui ne cessait de le regarder.
– Je te hais, proféra-t-il.
– Moi pas, répondit froidement Pascal. Je te trouve juste pathétique.
Un grondement agita la gorge de Daitaro. Il ne se retint de lui sauter dessus qu'en pensant à son pouvoir. Rien à faire : Pascal le tenait à sa merci.
– J'aurai ta peau, aboya-t-il, malgré tout.
– Et moi, j'aurai la tienne, si tu tentes quoi que ce soit envers l'un de nos camarades, trancha Pascal. Est-ce que c'est clair ?
Il s'avança, les yeux étincelants.
– Si jamais tu t'en prends encore à Lyserg, à Wat, à n'importe lequel d'entre eux, je jure que je te dénonce. On te flanquera à la porte et c'est toi qui finiras dans un bordel de bas étage. Compris ?
Un sourire de chien retroussa les lèvres de Daitaro.
– Tu écoutais depuis le début, siffla-t-il.
– Oui, et heureusement.
– Qu'est-ce que tu foutais là ?
– Je n'avais rien à faire, alors je suis venu regarder la répète. En cachette.
– Je ne te crois pas.
– Pourquoi ? Tu penses que je te suivais ?
– Ce n'est pas ce que tu fais depuis des semaines ?
Pascal eut un rire glacé.
– Crois-le ou pas, j'étais là par hasard. Mais maintenant, oui, je vais te suivre et je ne te lâcherai plus d'une semelle. Et à la moindre malveillance de ta part, le plus petit truc, même une pauvre blague, je te balance au directeur. Pour ça et pour le reste.
Ce n'était pas des paroles en l'air. Sa voix vibrait, agitée de colère et d'écœurement. Lorsqu'elle retomba, ce fut pour prendre le ton de la pitié.
– Et n'essaie pas de t'attaquer à moi. Comme tu as pu le constater, tu n'es clairement pas de taille.
Daitaro le fusilla du regard. Sa haine brûlait toujours mais sa rage commençait à se dissiper. Il ne pensait désormais plus qu'à filer aux loges pour se remaquiller. Comme s'il lisait dans ses pensées, Pascal pointa les coulisses du doigt.
– Vas-y. Maintenant. Tu passes devant, bien entendu.
Daitaro avait envie de vomir. Il parvenait à peine à marcher droit tant il tremblait. Il se retourna pour défier Pascal du regard. Car il restait une question à tirer au clair.
– Pourquoi ?
– Pourquoi quoi ?
– Pourquoi tu ne me dénonces pas maintenant ? Pourquoi tu me laisses partir comme ça ?
Pascal le contempla durement. Soudain, un sourire éclaira sa face. Mais ce sourire était machiavélique.
– C'est simple. Je veux que tu restes et que tu gagnes cette foutue sélection. Après ça, tu nous débarrasseras le plancher définitivement. J'espère bien que Hao t'emportera. Les autres ne méritent pas de finir dans sa gueule.
Il lui adressa un regard sans âme :
– Tu as intérêt à bosser dur. Je te surveille.
– Et si ce n'est pas moi qui suis choisi, tu me dénonceras ?
Pascal croisa les bras.
– Je ne sais pas. J'aviserai à ce moment-là.
Il le toisa durement.
– Si cela arrive, on ne pourra pas t'accuser d'avoir fait exprès de rater, n'est-ce pas ? Bon, dépêche, je n'ai pas que ça à faire.
La rage au cœur, Daitaro se résigna à obéir.
Une fois dans les loges, face au miroir, il croisa son visage dévasté. La nausée le reprit. Les brisures de maquillage plissaient odieusement sur sa peau, comme un crépi de mur défoncé. Et, entre les plis rosâtres, comme un sourire démoniaque, apparaissait la ligne noire qui corrompait sa beauté. Daitaro serra la tablette de toutes ses forces pour se retenir de briser le miroir. Ses mains. Il ne devait pas abîmer ses mains.
Mécaniquement, il récupéra ses affaires et s'empara de son pot de fard, celui qui le suivait où qu'il aille, puis de son démaquillant. Les compresses de coton gorgée de solution humide dégonflèrent sa peau et l'apaisèrent légèrement. Sous ses doigts, il sentit son maquillage se déliter, fragments par fragments. Alors les larmes revinrent. Il sentit ses yeux alourdis se déverser sans qu'il puisse les arrêter. Il sanglota silencieusement quelques minutes avant de reprendre sa tâche et de reconstituer son masque protecteur.
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