Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.
TW : TCA max.
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L
Solitude
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Achille avait rangé ses affaires de danse avec un empressement désordonné qui ne lui ressemblait pas. Il avait tellement hâte de partir qu'il faillit oublier de ranger ses pointes. La chose faite, il empoigna son sac et fila hors du vestiaire, premier à sortir. Personne ne faisait attention à lui de toute façon.
Il se précipita aux toilettes de l'étage et eut la bonne surprise de les trouver vides. Aussitôt, il s'enferma dans une cabine et jeta ses affaires dans un coin. Puis il se pencha en avant en s'enfonça deux doigts dans la gorge.
Instantanément, l'essentiel de ce qu'il avait ingurgité depuis le début de la journée rejaillit et aspergea la porcelaine avec un bruit flasque. Il éructa, crachota et enfonça ses doigts encore plus loin, jusqu'à faire resurgir les reliefs du petit-déjeuner. Lorsqu'il reconnut un soupçon de goût d'agrumes, il devina qu'il était arrivé à son maximum et s'interrompit. Hors d'haleine, il s'appuya d'une épaule contre le mur et retira sa main souillée de vomissures.
Il prit garde à ne rien salir et s'essuya les doigts, puis la bouche et le menton. Alors, il se laissa glisser le long du mur pour s'asseoir, enfin vide. Sa gorge le brûlait légèrement et son haleine putride l'incommodait mais il savait que cela passerait vite. L'atroce lourdeur qui l'avait terrassé toute la journée durant s'était envolée. Il se sentait libre, léger, plus fort, malgré ses jambes flageolantes. Inspirant profondément, il ferma les yeux.
Cela faisait des jours qu'il se forçait à manger. Il le fallait s'il voulait tenir pour les cours de danse et les répétitions. Son stupide corps avait bien failli le lâcher, il y a quelques semaines. Il rougissait de se montrer aussi faible. Mais il avait fallu trouver une solution. Le dilemme avait été insupportable. Que choisir ? Être mince, agile comme un roseau, pour les sélections et ne pas réussir à sauter correctement ? Ou bien s'embourber de nourriture, colmater les fissures, s'empâter et réussir à mener à bien sa chorégraphie, mais au prix de sa ligne ? Il avait décidé de transiger. Le matin, il mangeait un peu et se débrouillait pour tout garder jusqu'au cours de danse, et ensuite, il se délestait de ce qui restait. Malheureusement, son estomac arrivait toujours à digérer les aliments en partie, il ne les retrouvait pas aussi facilement que s'il se faisait vomir tout de suite après le repas, mais cela lui permettait de s'alléger considérablement et de finir la journée sans angoisse. Restait à savoir s'il garderait un peu de nourriture dans son ventre lors du passage devant Hao. Il ne pensait pas y parvenir. Ces derniers temps, il avait fait un cauchemar, dans lequel il vomissait sur scène, devant Sa Majesté, et qui le hantait encore, de jour comme de nuit.
Achille jeta un coup d'œil mi-hautain mi-fasciné à la bouillie répugnante qui maculait l'émail des toilettes. La flaque lui paraissait monumentale. Comment une pareille horreur pouvait-elle se cacher en telle quantité dans son ventre ?
Il détourna le regard et fronça le nez. L'odeur commençait à le gêner. Il tendit l'oreille pour s'assurer qu'il n'y avait toujours personne et qu'on ne s'étonnerait pas de ne pas le voir sortir tout de suite de la cabine après avoir tiré la chasse. Puis il actionna le bouton et regarda l'eau emporter les reliefs gluants.
Avec la satisfaction du devoir accompli, Achille se releva. La gracilité retrouvée de son corps l'émerveilla. Il fit jouer ses mains à hauteur de ses yeux et s'étonna de les trouver plus minces qu'avant. C'était stupide, bien sûr. Il ne pouvait pas grossir des mains en quelques heures et remaigrir ensuite. Mais quelque chose lui soufflait que c'était un signal de contentement envoyé par son propre corps. Une sorte de remerciement pour prendre soin de lui avec tant d'efforts.
Il prit le temps de respirer longuement et se prépara à sortir. L'heure de la répétition approchait. Le directeur avait enfin convié les doublures des seconds rôles à y assister. Il avait hâte de voir comment Daitaro et Lyserg s'en sortaient. Hâte de pouvoir glaner de bonnes idées chez les grands aussi. Il avait espéré pouvoir garder la nourriture jusqu'à la fin de la répétition mais le cours de danse s'était bien trop mal passé. Il avait dansé péniblement, avec l'impression que son déjeuner le clouait au col comme un coléoptère écrasé par un enfant. D'embarras persistant, le gonflement de son ventre était devenu véritable gêne. Il avait lutté contre la nausée durant tout le cours, chassant les images d'accueillantes toilettes qui se présentaient à ses yeux tandis qu'il pirouettait. Et s'il se vomissait dessus en plein cours ? Que penseraient les autres ? M. Maxwell ? Il en serait mort de honte. Heureusement, ses alarmes s'étaient révélées illusoires.
Achille quitta la cabine et alla se rincer la bouche. L'eau claire lui purifia l'haleine. Il se releva et se contempla dans le miroir d'un œil critique. Il songeait à refaire son eye-liner lorsqu'un bruit de loquet le fit sursauter.
Achille se retourna d'un bond. Sa hanche heurta la porcelaine du lavabo et lui tira un petit cri.
– Aïe !
Il frottait son os endolori lorsqu'il vit sortir une silhouette à la peau sombre et au regard acerbe.
Chocolove.
– T-toi, s'étrangla-t-il.
Vite, sourire. Faire comme si de rien n'était.
– Je pensais qu'il n'y avait personne, dit-il en s'efforçant de retrouver sa morgue.
Chocolove émit un grognement en guise de réponse. Achille se sentit aussitôt dispensé de politesses. Quel mal élevé ! En même temps, un garçon sorti de nulle part, comme lui…
– Tu es sûr que ça va ? demanda soudain son camarade.
Achille releva le menton avec défiance.
– Bien sûr, affirma-t-il. Pourquoi ?
– Je t'ai entendu vomir tripes et boyaux dans ces toilettes. Ne me dis pas que tout va bien. Tu es malade ?
– Non, répondit Achille.
Il se mordit la langue. Quel idiot ! Il aurait dû mentir. Raconter qu'il avait une indigestion, par exemple.
– Enfin, je ne crois pas, se reprit-il. J'ai mal digéré le déjeuner. J'ai eu mal au ventre toute l'après-midi. Ça m'arrive souvent. Je crois que c'est le stress.
Il lui dédia un sourire charmeur mais Chocolove ne cilla même pas.
– Je vois, commenta-t-il sobrement en venant se laver les mains à son tour.
– En tout cas, ça va mieux, maintenant, le rassura Achille.
Son camarade ne releva pas et se sécha les mains sans mot dire. Au moment où il allait partir, Achille le retint.
– Au fait… n'en parle pas aux autres, veux-tu ? Si ça vient aux oreilles de Nichrom et Reoseb… ils sont un peu paranoïaques, en ce moment, ils ont la trouille de tomber malade pour les sélections. Je ne veux pas qu'ils s'angoissent pour rien !
Chocolove le dévisagea longuement. Le cœur d'Achille s'accéléra. Il sentait le moment où son camarade allait ricaner, l'envoyer paître, « à d'autres, tes histoires ». Mais il n'en fit rien. Il baissa le nez sur ses chaussures et haussa les épaules avec rudesse.
– Je ne vois pas pourquoi j'irais raconter ça, rétorqua-t-il. Bon, à plus.
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Achille remisa dans un coin de sa tête l'incident avec Chocolove. Il n'avait pas d'autre choix que de lui faire confiance. De toute façon, il y avait des tas de raisons de vomir et personne ne pouvait l'accuser de mentir sur une indigestion. Et puis, il ne faisait rien de mal. Ça ne regardait personne d'autre que lui.
Il arriva au dernier moment à la répétition et parvint à se faufiler entre ses camarades sans se faire réprimander par le directeur. La répétition fut longue et fastidieuse. La majeure partie du temps fut naturellement consacrée au travail des solistes et Lyserg ne dansa qu'à la toute fin. Achille eut alors le droit de marquer les pas en même temps que lui, un peu à l'écart.
Il fut soulagé lorsque vint la fin de la répétition. Sans s'embarrasser de saluer qui que ce soit, il ramassa ses affaires et courut au premier étage. Le studio étant vide, il s'y précipita et travailla son passage jusqu'à ce que la cloche de la fin des cours résonne. Après quoi, il resta encore.
Danser, danser, danser.
Il pensa à ses camarades, profitant de leur temps libre, allant peut-être en étude – vu la période, les quatrième année en étaient depuis quelque temps dispensés, afin de pouvoir travailler danse et musique –, ou se réunissant autour d'un thé chaud. Il grimaça. C'était comme s'il pouvait sentir l'odeur de sucre depuis l'étage.
Il fila à tire d'aile vers le fond de la salle. Le plancher poli le portait comme une piste vers le ciel. Il tournoya, pris d'une bouffée d'adrénaline et… perdit l'équilibre.
Avec un petit cri, Achille zigzagua sur ses pointes. Il voulut se raccrocher à une barre mais ses jambes ne le portèrent pas jusque-là. Il s'effondra au sol comme frappé par la foudre.
La tête lui tournait. Il s'appuya sur ses bras pour se redresser et se sentit étrangement faible. Son dos ruisselait de sueur et la nausée lui tordait l'estomac. Il déglutit plusieurs fois pour chasser les hauts-le-cœur.
Quelque chose n'allait pas. Qu'est-ce qui lui prenait ? Pourquoi cette faiblesse ?
J'aurais dû me ménager, pensa-t-il. Ou alors était-ce le stress d'avoir été à moitié surpris par Chocolove ?
Achille inspira et expira plusieurs fois, s'efforçant de chasser sa peur. Pas de panique. Il ne s'était pas blessé. Il avait assez travaillé comme ça. Il allait se relever, se rhabiller et se reposer pour la soirée.
Le jeune garçon rassembla ses jambes sous lui et se remit debout. C'était malhabile, laid, indigne d'un élève d'Hoshigumi. Mais il tremblait si fort qu'il n'y prit pas vraiment garde. Il trottina jusqu'à une barre et s'y suspendit pour reprendre son souffle. Puis il se mit à pleurer.
Ce n'était pas possible. Que devait-il faire ? Arrêter de manger complètement ? Ou au contraire, se goinfrer comme certains de ses camarades, quitte à se changer en petit tonneau ? Secoué de sanglots, Achille essuya ses joues mouillées. Son nez coulait et le mucus qu'il honnissait se mêlait à ses larmes mais il n'en avait cure. Il déversa ses pleurs comme il l'avait fait de son estomac tout à l'heure, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien, jusqu'à ce que tout soit vide et sec.
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Ses camarades étaient toujours en bas lorsque Achille remonta. C'était parfait pour ce qu'il voulait faire. Il s'engouffra dans sa chambre et alla droit au lit de Reoseb.
Il fouilla d'abord dans les tiroirs de son bureau, sans trouver ce qu'il cherchait. Ensuite, il se mit à plat ventre pour regarder sous le lit. Enfin, il s'attaqua au placard. Il commençait à perdre espoir et songeait à aller fouiller chez Nichrom, lorsqu'il découvrit enfin la cachette de son colocataire.
Entre deux piles de lainages, reposaient des sachets de gâteaux, des fruits chipés à la cantine, un paquet de petits pains et de brioches, et une boîte qu'il découvrit remplie à ras bords de bonbons.
Une grimace de dégoût déforma les traits d'Achille. Il retint un haut-le-corps et se força à choisir. Du pain. Voilà qui valait mieux.
Il engloutit le premier et mastiqua longuement. Il crut qu'il n'arriverait jamais à avaler. Puis le pain spongieux bascula le long de son œsophage et lui tomba dans le ventre comme une brique. Sans se décourager, Achille s'empara d'un deuxième. Il faillit s'étouffer avec et dut s'interrompre pour tousser.
Lorsqu'il retrouva son souffle, il entendit des éclats de voix.
Pris de panique, il se rua pour tout ranger mais la porte s'ouvrait déjà. La main dans le placard et la bouche pleine, Achille se retourna lentement pour faire face à ses deux colocataires, interdits.
Un silence de mort s'abattit sur la pièce. Achille rougit jusqu'à la racine des cheveux, conscient de son ridicule, et surtout de la lueur de pitié qui s'était allumée dans les yeux de ses camarades. Puis, faute de mieux, dut se résoudre à avaler sa bouchée. Le pain disparut dans sa gorge avec un bruit répugnant.
– Tu seras gentil de t'éloigner de mes affaires, ordonna Reoseb d'une voix emplie de colère froide.
– Faut pas te gêner, dis donc, ironisa Nichrom.
Achille leur jeta un regard venimeux mais choisit d'épargner sa salive. Il reposa sa prise lentement et s'écarta. La voix de Reoseb claqua à nouveau.
– La prochaine fois, tu pourras demander. Je n'aurais pas refusé de te ramener quelque chose.
Nichrom ricana.
– Sinon Achille, si tu as faim, tu peux aussi descendre, persifla-t-il. On a inventé quelque chose de super pratique qui s'appelle l'heure des repas.
Le Pache s'attendait sans doute à ce qu'il contre-attaque. Mais Achille était trop humilié pour cela. Mortifié, incapable d'articuler un seul mot, il se rua dans le couloir.
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Sans prendre garde au bruit qu'il faisait, il vomit tout ce qu'il savait dans les toilettes. Ensuite, il s'effondra sur le carrelage glacé, en claquant des dents. Il y resta plusieurs minutes, certain qu'il préférait encore passer la nuit là, dans le froid, plutôt que de retourner dans la chambre. Il imaginait ses colocataires riant de lui dans son dos.
Personne ne pouvait comprendre. Personne ne pouvait l'aider. Il fallait juste qu'il tienne bon, jusqu'aux sélections. Et qu'il gagne. Alors, il pourrait enfin se tirer d'ici et commencer sa vie. Sa vraie vie, la seule qui en valait la peine.
Il se recroquevilla sur lui-même et n'entendit qu'au dernier moment qu'on entrait. Alors il serra les dents de toutes ses forces et se fit tout petit en espérant qu'on ne le remarquerait pas.
Mais les pas s'arrêtèrent pile devant sa cabine.
On frappa.
Il tourna la tête et rampa, espérant reconnaître les pantoufles sous la porte. La paire était longue, rose et brodée de fils d'argent.
– Bon, tu ouvres ?
Achille se redressa sur un coude, hésitant. Finalement, il se résolut à sortir. Il avait deviné, sachant qui se trouvait derrière la porte, qu'il ne l'abuserait pas.
Le battant s'ouvrit sur Chocolove.
– Qu'est-ce que tu me veux ? Tu me suis ? grinça Achille en cherchant désespérément à retrouver un peu de dignité.
– Pas vraiment, répondit Chocolove. C'est juste que Daitaro est rentré en disant qu'il y avait quelqu'un de malade. J'en ai conclu que c'était toi.
Achille baissa le nez.
– Ça va, articula-t-il d'une voix dangereusement trouble. Fous-moi la paix.
– Tu veux aller à l'infirmerie ?
– Non, pas la peine.
– Tu veux qu'on prévienne quelqu'un ? Un prof ? Nichrom et Reoseb ?
– Non !
Achille détourna la tête. Son seul cri en avait trop dit. Chocolove le sonda de son œil perçant.
– Il y a un problème avec eux ?
– Rien qui te concerne, répliqua Achille froidement.
Il se reprit, ennuyé.
– Je ne peux pas y retourner. Pas ce soir.
Il entendit son camarade soupirer.
– Dans ce cas, viens dormir avec nous.
– Quoi ?
Achille faillit s'étrangler.
– Tu plaisantes !
– Wat te prêtera son lit. Il n'est pas là, ce soir.
Achille n'eut pas besoin de davantage pour comprendre. Choqué, il roula des yeux.
– Ben alors…
Puis, il leva le nez :
– Et ça ne te fait rien ?
– Non, répondit Chocolove d'un ton mat. Lyserg et moi, c'est du passé.
Il eut une espèce de sourire carnassier.
– Sinon, j'aurais fais la peau à Wat depuis longtemps. Et toi, je t'aurais laissé crever dans ton vomi.
Le mot, jailli de sa bouche, avait quelque chose d'obscène à l'oreille d'Achille.
– Il m'a jeté, moi aussi, rappela-t-il. Pour cet espèce de gourgandin…
Chocolove haussa les épaules.
– Ne parle pas de lui comme ça alors qu'il va te prêter gentiment son lit.
– Parce que tu vas lui dire ?
– Bien entendu, et je te garantis que ça ne le dérangera pas. Par contre, il va falloir supporter Daitaro.
Achille fixa le sol. C'était… totalement inconvenant et surréaliste mais tentant, il devait l'admettre. Rien que l'idée de retourner dans sa chambre ravivait sa nausée.
– Alors ? s'impatienta Chocolove.
– Et les profs ? tenta Achille une dernière fois.
Son aîné ricana.
– Il n'y a que ça qui t'arrête ?
– Je ne sais pas.
– Eh bien accepte, alors. Moi je ne vais pas te forcer…
– D'accord, dit précipitamment Achille. Pour cette nuit.
Chocolove approuva d'un signe de tête.
– Alors, à tout à l'heure.
– Comment ça, « à tout l'heure » ? piaffa Achille.
Chocolove lui adressa un regard moqueur qui le fit rougir.
– Je serais toi, je me laverais les dents d'abord.
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