Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.

(Je comprends pourquoi j'avais cessé de poster : on est pile au moment où je ne peux pas ne pas poster les chapitres tous à la fois ^^)


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LI

En cet heureux jour

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Le grand jour était arrivé. L'école était en ébullition. Le personnel s'affairait en tous sens et jamais ne s'était fait aussi peu discret. La plupart des élèves s'avouaient surpris de croiser autant d'employés, ignorant qu'il en travaillait autant à Hoshigumi. On chuchotait d'ailleurs que le directeur Maxwell avait embauché de nombreux extras pour accompagner la surcharge soudaine de tâches.

L'effervescence des lieux rappelait à Manta les moments de préparatifs des fêtes somptueuses que donnaient régulièrement ses parents. Course de domestiques, ordres criés à la volée, gens pressés, désordre omniprésent. Et comme dans son enfance, l'adolescent se sentait déplacé partout, quel que soit le coin qu'il ait choisi. Il ne se passait pas cinq minutes sans qu'il se cogne contre une nouvelle personne ou sans que quelqu'un ne lui fasse comprendre qu'il se trouvait dans le passage.

On n'avait jamais vu les couloirs aussi encombrés, à la fois d'objets en attente d'être disposés et de personnes. Les cours n'étaient plus assurés depuis la veille mais on avait fortement suggéré aux élèves de rester dans leurs chambres ou dans les salles du rez-de-chaussée pour ne pas déranger le travail des adultes. Malgré ce conseil avisé, les plus jeunes élèves de l'école profitaient du chahut général pour courir partout à l'abri des regards des professeurs. Manta se fit bousculer par deux d'entre eux et eut un sourire indulgent. Il avait été à leur place, durant les années précédentes. Et il se souvenait de cette fête impromptue qui ne concernait pas sa classe mais dont il avait néanmoins bien profité. Il se souvenait aussi de la magistrale retenue dont il avait écopé après qu'un enseignant les ait surpris, lui et Yoh, à se pourchasser entre les meubles tendus de housses.

Cette année, il faisait partie des vedettes. Les petits chuchotaient sur son passage, s'adressaient à lui avec une déférence intimidée, et les grands ricanaient dans leur coin, lui glissant des clins d'œil qui le faisaient rougir jusqu'aux oreilles.

Manta ne se sentait pas très à l'aise dans cette effervescence paniquée. Il traînait depuis le début de la journée, sans trop savoir quoi faire. Rester avec ses camarades ne lui faisait pas très envie : il savait qu'on ne parlerait que des sélections. D'ailleurs, Ryû était excité comme une puce et Yoh presque apathique, Horo Horo et Ren avaient disparu et – par conséquent – Pino faisait la tête, ce qui ne lui laissait pas grand-monde avec qui avoir une discussion normale. Beaucoup d'autres avaient choisi de s'isoler pour travailler, occupant ainsi toutes les places. Manta avait entendu Nichrom et Reoseb pester contre Achille, Daitaro et Pascal qui monopolisaient toutes les salles depuis une heure parfaitement indécente. Grand bien leur fasse. Manta n'avait pas envie de répéter. Encore ! Autant il le faisait pour les matières théoriques (il rangeait toujours ses fiches au dernier moment, une fois dans la salle, lorsque le professeur lui intimait de sortir une feuille), autant pour la danse comme pour la musique, il ne voyait pas l'intérêt de s'épuiser en répétitions juste avant le passage. C'était un coup à se faire mal ou à gaspiller son énergie. Il aurait pu choisir n'importe quel coin pour travailler son morceau, même le parc – chanter dans la nature aurait été apaisant, sans doute –, mais une crainte superstitieuse lui faisait repousser cette idée.

Aussi, il errait comme une âme en peine, au milieu des couloirs encombrés de chariots croulant sous les petits fours, de caisses de champagne, de bouquets aux couleurs royales et de meubles à déplacer.

– Attention, devant, attention !

Manta se colla au mur et vit un énorme carton lui passer à quelques centimètres de la figure. Il avait cru déranger moins au rez-de-chaussée. Erreur. Là se trouvait le gros de l'activité. Au moment où le carton s'éloignait, Manta croisa le regard de l'immense femme blonde qui le portait. Son visage était maculé de poussière, tout comme ses mains rouges. Elle lui adressa un clin d'œil au passage et disparut à l'angle du couloir.

Manta se toucha les joues, troublé, mais constata avec bonheur qu'elles avaient la température habituelle. Il ne devait pas avoir trop rougi. Depuis la veille au soir, les bâtiments avaient été envahis de livreuses, de techniciennes et de jardinières qui faisaient palpiter bien des jeunes cœurs dans l'école. Malgré la surveillance redoutable mise en place par le directeur et les surveillants, il était difficile d'empêcher les contacts. Les fenêtres de la façade offraient le meilleur point de vue de l'école sur les allées et venues des dames. Elles avaient dès lors été prises d'assaut par des hordes de jeunes garçons gloussant et jacassant comme des pies. Et malgré les efforts du corps enseignant et surtout de Bounster, qui venait régulièrement les chasser comme des étourneaux, ils revenaient toujours. L'imposant concierge, de par sa carrure si peu virile, avait été préposé aux échanges avec le personnel féminin extérieur.

Manta ne se souvenait pas que l'on avait fait appel à autant de travailleuses extérieures les années précédentes. Peut-être n'y avait-il tout simplement pas fait attention. Il devait être trop jeune pour s'intéresser à ça. Pour l'heure, la présence de tant de femmes ne le gênait pas tellement. Il n'avait simplement pas l'habitude d'en voir en si grand nombre, ni de leur parler aussi simplement.

Le ventre de Manta commençait à gargouiller. Depuis la veille, le stress était intense et lui avait coupé l'appétit. Mais pour le moment, un petit en-cas ne lui ferait pas de mal. Il se dirigea vers la cafétéria… et eut la mauvaise surprise de la trouver envahie. Là aussi, la ruche bourdonnait et s'agitait dans tous les sens.

– Ah euh pardon… s'excusa Manta. Pardon, désolé, pardon…

– Dites les jeunes, vous n'auriez pas un autre endroit où aller ? lui lança une voix féminine. C'est un petit peu compliqué pour nous de travailler…

Horrifié, Manta rougit comme une pivoine.

– Pardon, pardon ! gémit-il. Pardon de vous déranger !

La femme disparut en marmonna quelque chose d'indistinct. Il en avisa une autre mais n'osa pas demander si on pouvait avoir à manger à la cuisine. De toute façon, il était sûrement trop tard. Il battit en retraite, déçu et, au moment de quitter la salle commune, croisa un Reoseb qui le toisait d'un air narquois.

– Tu t'es fait jeter dehors, toi aussi ?

– Euh… oui, avoua Manta. Plus ou moins… et toi ?

– Même histoire.

– Tu avais encore faim ?

Reoseb soupira et tapota son estomac. Manta remarqua alors qu'il était vêtu de sa tenue d'apparat. Une veste à boutons surmontait son kilt et une paire de chaussures montantes complétait le tout. Il se sentit aussitôt décalé, dans son pantalon d'uniforme simple.

– C'est déjà l'heure de s'habiller ? hasarda-t-il.

– Pas vraiment, je crois que je suis l'un des rares à l'avoir fait.

Il eut un rire ironique.

– Les autres ont peur de montrer leurs tenues tout de suite… je crois qu'Achille en a prévu deux en plus de son uniforme d'apparat : une pour le repas, et une autre pour après le récital. Ils ne se sont pas encore tous habillés. Moi je me suis dit que ça serait fait. Et puis, j'aurai pas à faire la queue à la salle de bains, comme ça.

– Pratique, reconnut Manta.

Il songea avec panique à ce qu'il allait porter. Pour l'arrivée de Hao, ils étaient tenus de revêtir l'uniforme de cérémonie de l'école. Mais effectivement, rien n'avait été précisé pour le reste de la soirée. Stupidement, il s'était imaginé que tout le monde porterait son uniforme de parade. Il ne lui était pas venu à l'idée de prévoir une tenue spécialement pour chaque heure. Mais maintenant que Reoseb lui en avait parlé, il trouvait l'idée d'Achille plutôt bonne. D'ailleurs, il ne devait pas être le seul à l'avoir eue : il avait entendu Ryû évoquer ses tenues il y a peu de temps.

Finalement, ça lui ferait peut-être quelque chose à faire en attendant. Le temps qu'il se décide…

– Tiens regarde, fit soudain Reoseb. Ça a l'air bon, non ?

Manta suivit la trajectoire de son doigt et tomba nez-à-nez avec un plateau chargé de minuscules bouchées sucrées. Aussitôt, son estomac gronda. Puis il roula des yeux, horrifié.

– Mais… enfin, ce n'est pas pour tout de suite ! Et puis ce n'est pas pour nous !

– Et pour qui d'autre ? rétorqua Reoseb en chipant une gourmandise avec un calme olympien.

Et il la fourra en bouche.

– Humph ! C'est délicieux !

Un rire nerveux échappa à Manta.

– Tu es fou ! Ça ne se fait pas !

– Oh ça va ! Ce n'est pas la fin du monde ! On va les manger ce soir, de toute façon ! Et puis, ils n'ont qu'à nous nourrir, hein. Moi, à cet heure, je prends mon thé !

Moi aussi, pensa Manta amèrement.

Il risqua un nouveau coup d'œil au plateau de douceurs qui semblait de plus en plus lui tendre les bras. La faim se faisait elle aussi davantage impérieuse, mais ce n'était peut-être qu'un effet de la tentation. Manta essaya de détourner les yeux du plat mais vit nettement Reoseb chaparder une nouvelle bouchée dans un coin de son champ de vision.

– Mais arrête, tu es dingue, ça va se voir.

– Et alors ? Ce ne sera pas nous. Ils accuseront quelqu'un d'autre !

Manta roula des yeux, choqué.

– C'est plutôt bas de ta part, observa-t-il en s'efforçant de rester diplomate.

Reoseb haussa les épaules.

– Je plaisantais. Personne ne s'en apercevra. Tu crois vraiment qu'ils se sont amusés à compter les parts, vu ce qu'il y a ?

– Je ne sais pas, marmonna Manta.

Reoseb lui adressa un sourire crasse.

– Prends-en un, tu en meurs d'envie.

Manta se sentit fléchir. Il hésita encore, jeta quelques regards apeurés autour de lui et se décida. Il se plaça avec un air dégagé juste à côté du plateau puis tendit la main et s'empara d'un gâteau. Il le cacha d'abord dans son dos et le fourra dans sa bouche à toute vitesse.

– C'est vrai que c'est bon, reconnut-il.

– Tu vois qu'on ne risquait rien, crâna Reoseb.

Mais soudain, une grosse voix les fit sursauter.

– Dis donc, vous deux !

Manta et Reoseb firent un bond de trois mètres et s'enfuirent en courant. Ils zigzaguèrent entre quelques domestiques débordés et se réfugièrent au premier étage. C'est alors seulement qu'ils s'assurèrent que personne ne les avait suivis. De toute évidence, tout le monde était bien trop occupé. Les mains sur les genoux, penché en avant, Manta éclata de rire, imité par Reoseb.

– C'est malin, l'apostropha-t-il dès qu'il eut retrouvé son souffle. Alors comme ça, on ne nous dira rien, hein ?

– Fallait être plus rapide, répliqua Reoseb.

Manta secoua la tête et refusa de rire. Intérieurement, il réfléchissait à la possibilité qu'on les ait repérés et à l'éventualité de se prendre un savon s'ils redescendaient. Mais Reoseb et lui étaient de petite taille : on les avait peut-être pris pour des élèves plus jeunes ? Il fallait reconnaître aussi que ce qu'ils avaient fait était plutôt puéril. Mais cela ne suffit pas à rassurer Manta. Mieux valait rester à l'étage pour le moment.

– Bon, lança soudain Reoseb. Je crois que je vais monter dans ma chambre.

– Je viens, décréta Manta.

Il le suivit jusqu'à leur étage et Reoseb prit congé maladroitement.

– Bon eh bien, à plus tard.

Il affichait une mine presque contrite. Comme si, parce qu'ils avaient fait une bêtise et ri de concert, cela impliquait forcément qu'ils passent le reste de l'après-midi ensemble.

– À plus tard, fit Manta en regagnant sa porte.

Il l'ouvrit machinalement et s'arrêta, tétanisé par la possibilité de déranger Horo Horo et Ren s'ils se trouvaient à l'intérieur. Mais la chambre était vide lorsqu'il entra, à l'exception de Ryû et de Mohammed.

– Euh… bonjour, lança timidement Manta, surpris de trouver le grand en ces lieux.

– Manta, tu tombes bien, l'apostropha Ryû. On n'arrive pas à se décider. Violette ou mauve foncé ?

Et il déroula sous les yeux de l'intéressé deux parures à piquer dans les cheveux.

– Alors, qu'en penses-tu ? L'effet n'est pas du tout le même, de l'une à l'autre, mais j'aime les deux !

– Moi non plus, je ne saurais pas comment choisir, avoua Mohammed.

Manta sentit le stress l'envahir. Pour lui, les deux parures étaient rigoureusement identiques.

– Euh ben… celle de… droite ?

Il ne se hasarda pas à essayer de deviner laquelle était la mauve foncé et laquelle était la violette.

– Hmm, ce n'était pas ce que tu avais dit au début ? demanda Ryû à leur aîné.

– Si, si, fit Mohammed. Bon, si tu as deux avis qui vont dans ce sens… il n'y a pas photo !

– Alors, adjugé ! Merci Manta, tu me libères d'un poids !

Manta esquissa un petit sourire d'embarras.

– C'est toi qui sers de testeur, aujourd'hui ? lui demanda-t-il.

– Eh oui ! D'après ce que j'ai cru comprendre, vos amis n'étaient pas libres…

– Yoh et Pino sont partis réviser leur morceau, compléta Ryû.

– Yoh ? Réviser ? répéta Manta. Et tu y as cru ?

– Ce n'est pas une blague, on les a entendus. Enfin, la dernière fois qu'on est passés les voir, ils étaient partis dans une espèce d'improvisation… je crois que l'aspect « révision » était un peu passé à la trappe…

– Ah, tu me rassures, railla Manta.

– J'imagine que ça fait passer le stress, conclut Ryû.

– Bon, de quoi as-tu besoin encore ? demanda soudain Mohammed.

– Je crois qu'on a tout ! Haut, bas, chaussures…

– Je suis surpris que tu ne t'en sois pas occupé avant, fit Mohammed en fronçant les sourcils. L'année dernière, je me souviens que tout le monde avait choisi ses tenues depuis des semaines !

– C'est parce que tu n'étais pas là ces dernières semaines, justement, intervint Manta. Là, il te demande de l'aider à choisir entre la dizaine d'ensemble qu'il avait retenus pour ce soir, après des mois de délibération…

Mohammed éclata de rire et Ryû rosit jusqu'aux oreilles.

– Des mois, des mois, marmotta-t-il. N'exagérons rien non plus !

– Et la coiffure ? demanda Manta, qui commençait à se sentir d'humeur à le taquiner. Tu y as pensé ?

– Bien sûr que j'y ai pensé, pour qui me prends-tu ! Mais j'ai déjà choisi, pour les cheveux, c'est bon. D'ailleurs… oh je ne vous en dis pas plus mais ce sera osé. Et pour le maquillage, c'est fait aussi.

Manta pouffa de rire.

– Et toi, alors ?

… et s'arrêta.

Vite, vite, une idée.

– Eh bien, je pensais que la tenue de cérémonie conviendrait pour le reste de la soirée…

En entendant Ryû pousser de hauts cris, Manta comprit que ça n'était pas la bonne réponse.

– C'est décidé, on va t'aider.

Sans qu'il puisse même envisager de l'en empêcher, son ami fondit sur son placard et commença à sortir tout ce qui s'y trouvait. Derrière son dos, Mohammed lui jeta un regard d'excuse, quoique teinté d'amusement.

En voyant que Ryû s'était définitivement lancé à l'assaut de ses tenues de soirée, Manta comprit qu'il ne couperait pas à la séance complète. Moi qui cherchait à m'occuper, songea-t-il, ça me fera passer le temps.

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En vérité, ce fut même plutôt drôle. Il le reconnut de bonne grâce lorsqu'il fut vêtu de pied en cap d'un kimono de cérémonie orangé munis de tous ses accessoires.

– C'est ravissant, approuva Ryû.

– Il va falloir que tu m'aides à l'enlever, fit Manta, légèrement angoissé. Je pense que Hao ne va plus tarder, maintenant. Il faut que je mette mon uniforme de cérémonie.

Ryû grommela mais se résigna à défaire son œuvre pour laisser Manta enfiler kilt et chemise. Il avait à peine fini de se reboutonner qu'une grande clameur résonna dans les couloirs. Les deux garçons s'immobilisèrent d'abord pour écouter, puis se ruèrent sur la porte.

– SA MAJESTÉ ARRIVE ! entendirent-ils crier. Ils ont dit que la voiture était en approche !

Le branle-bas de combat fut général. Ryû et Manta reculèrent de justesse pour ne pas se heurter de plein fouet aux garçons qui courraient à toutes jambes vers leurs chambres. Partout, ça criait, appelait, se lamentait de n'avoir pas préparé telle ou telle chose à l'avance. Le cœur battant, Manta constata avec frayeur qu'il avait mal reboutonné sa chemise. Ses doigts tremblaient tandis qu'il se réajustait en hâte.

Au bout de quelques minutes, la haute silhouette du directeur se découpa dans l'ombre du couloir.

– MESSIEURS ! cria Marco Maxwell. Silence ! Bien. Si j'en juste par cette pagaille, j'imagine que vous êtes déjà tous au courant de la nouvelle. Vous avez trente secondes pour achever de vous rendre présentables et ensuite, vous descendrez tous vous mettre en rang dans le hall. Lorsque la voiture arrivera, à mon signal vous sortirez, toujours en rang, sur les marches pour accueillir Sa Majesté, comme nous l'avons répété la veille. Compris ?

Pour toute réponse, un vent de panique souffla sur les élèves. Bientôt, la marée d'étudiants se déversa dans le couloir et les escaliers. Manta et Ryû s'y jettèrent. Ils eurent le temps d'apercevoir Pino et Yoh mais ne purent les rejoindre.

– Allons, allons ! Dépêchons ! lança Lucky, qui se chargeait de réguler le flux.

On arriva dans le hall, qui avait été débarrassé de tout ce qui l'encombrait quelques heures auparavant et offrait l'image même de la propreté exemplaire. Les professeurs étaient déjà alignés tout au fond, richement vêtus, eux aussi.

Manta et Ryû allèrent rejoindre leurs camarades, alignés sur la gauche. Traditionnellement, on plaçait les différentes promotions côte à côte, jusqu'à la quatrième année. Les élèves des années supérieures, étant généralement plus grands, se regroupaient à l'arrière. Arrivé à leurs place, Ryû et Manta se séparèrent : le premier alla rejoindre Pino et Horo Horo tandis que le second allait se poster au premier rang, entre Achille et Reoseb. Ce dernier lui adressa une ombre de sourire.

– Ton ruban, souffla alors Manta. Il se défait.

– Ah zut, merci.

Reoseb ajusta le nœud de son col sous le regard sévère du directeur qui les toisa comme s'il passait des troupes en revue.

– Namari, refaites encore une fois une grimace comme celle-ci et vous passerez la soirée dans votre chambre, lança-t-il d'un ton revêche. Quel âge avez-vous, mon garçon ? Et vous, Horokeu, je ne vois pas ce qui vous fait rire. Oh, votre bouton est mal attaché. Comment avez-vous pu ne pas vous en rendre compte ?

Manta ne put s'empêcher de pencher la tête pour voir Horo Horo piquer un fard et reboutonner correctement sa veste. Il se demanda si la disparition de Ren et Horo Horo pouvait avoir la même origine que sa tenue peu soignée. Il rougit à cette pensée et se retint férocement de glousser bêtement. Le fou rire montait, irrépressible, d'autant plus difficile à ravaler que Hao risquait d'arriver d'un moment à l'autre…

– Tout va bien Manta ? Vous êtes tout rouge, l'interrogea soudain le directeur.

Il s'étrangla dans son propre rire, douché par la voix du directeur. Il eut alors le réflexe de se pencher en avant et de feindre une quinte de toux. On lui tapota le dos et il se redressa.

– Une poussière dans la gorge, Maître, improvisa-t-il.

– Hmm, bien, fit le directeur. Ah ! Je crois que notre concierge vient aux nouvelles ! Restez à vos places… et en silence !

Le professeur se précipita dans la cour, suivi des chuchotis des élèves. Si son ordre de rester en place fut respecté, celui du silence le fut beaucoup moins.

– Sa Majesté arrive ! lança le directeur à travers la porte. À mon signal, tous dehors. Faites honneur à notre école !

Dans un bruissement d'étoffes et de murmures, les élèves jaillirent du hall et se postèrent devant la porte d'entrée. Le froid vif fit frissonner Manta, malgré sa veste épaisse. Une minute s'écoula, qui lui parut d'une longueur insupportable. Puis, un grondement sourd monta de l'allée.

Le bruit augmenta et se précisa. On reconnut bientôt le vacarme de roues et de sabots écrasant les gravillons blancs. Une forme sombre se profila à l'orée de l'allée puis grandit. Et la voiture apparut.

D'un brun ébène rougeoyant, tirée par quatre chevaux noirs écumants, la calèche de Hao était imposante. Elle franchit le portail grand ouvert et fit le tour de la cour avant de s'arrêter devant le bâtiment. Manta frémit. Cette fois, ce n'était pas de froid.

La portière s'ouvrit dans un silence presque assourdissant, ponctué uniquement par les cliquetis de l'attelage et les renâclements des chevaux. Les élèves retinrent leur souffle en voyant une jambe gainée de noir apparaître.

Ce n'était pas Hao.

– Marco, salua le conseiller Lasso, sombrement vêtu et coiffé d'un large chapeau.

– Rakist, répondit le directeur. J'espère que vous avez fait bon voyage.

– Excellent ! Sa Majesté l'a trouvé plus court que d'ordinaire.

Le ton badin et l'usage des prénoms laissait deviner une certaine cordialité, mais les regards des deux hommes s'affrontaient avec un éclat à la fois glacé et métallique qui fit frissonner Manta.

Rakist Lasso s'effaça soudain pour laisser le passage libre. Le directeur Maxwell, lui, redressa le buste. Les rideaux de la voiture s'écartèrent et Hao parut.

Sa silhouette était haute et bien prise, drapée dans un kimono rouge sang, d'une simplicité remarquable. La taille était marquée par un obi blanc paré de délicates nuances de noir, qui semblaient de fines ailes de libellules. La chevelure noire se répandait dans le dos et sur les épaules sans le moindre ornement, comme une cascade d'encre de Chine. Et puis, il y avait cette aura, à la fois chaleureuse et effrayante, que même lui, dénué de pouvoirs shamaniques, pouvait percevoir, jusque dans la moelle de ses os. Mais ce qui fascinait Manta entre toutes choses, c'était son regard, obscur comme un puits sans fond, et pourtant rempli de sagesse, d'intelligence, de malice et d'une inquiétante lueur qu'il ne savait pas définir.

Soudain, ces mêmes yeux se plissèrent en un sourire et une voix douce, modulée, s'échappa de sa bouche.

– Bonjour.

La vérité qui avait souvent taraudé Manta lui apparut aussitôt. Hao lui faisait penser à Yoh.

À présent qu'il avait mis les mots dessus, la ressemblance était évidente. Il ne comprenait même pas comment il avait pu ne pas la remarquer en quatre ans. D'ailleurs, elle n'avait rien de surprenant : le clan Asakura descendait en ligne directe de la famille royale, tout comme les Paches, d'ailleurs. Ce qui expliquait également la ressemblance tout aussi frappante de Hao et de garçons comme Silva.

– Votre Majesté, s'inclina le professeur de danse, non sans raideur. J'espère que vous avez fait bon voyage. Je vous souhaite la bienvenue à l'académie Hoshigumi.

– Mon école des étoiles, sourit Hao. C'est toujours un plaisir immense que de revenir ici.

– Le plaisir est pour nous, Votre Altesse, répondit le directeur avec une nouvelle courbette.

Puis d'un geste de la main :

– Voici nos élèves.

Hao reporta son regard sur les jeunes garçons et approuva d'un hochement de tête.

– Vous reconnaîtrez sans doute certains d'entre eux…

– Mais en un an, on a le temps de changer, à ces âges…

Sa suave voix mourut sur ses mots. D'un pas, Hao fut presque à leur hauteur. Manta, qui se trouvait au premier rang, devina son parfum. La fragrance était subtile mais avait quelque chose d'entêtant.

– Je me réjouis de recevoir si bel accueil, fit soudain Hao. Chacun d'entre vous fait la fierté de cette institution… tout comme la mienne.

Son sourire était d'une simplicité désarmante. Et pourtant, l'œil qui surmontait ce sourire si doux rougeoyait, tout en passant les élèves en revue, d'abord les plus jeunes, rapidement, puis les plus anciens, avant de s'arrêter sur les quatrième année. Manta sentit passer son regard acéré comme un faisceau brûlant, si lent qu'il le crut fixé sur lui. Un tremblement monta le long de sa colonne vertébrale. Tétanisé, il n'osa pas relever la tête, de crainte d'avoir vu juste.

– Vos recrues sont chaque année plus charmantes, nota enfin Hao à l'adresse du directeur.

Celui-ci inclina de nouveau la tête mais cette fois sans le moindre sourire. Sa bouche semblait même retenir un pincement d'amertume.

– Mais je m'en voudrais de vous retenir tous dans ce froid. Entrons, voulez-vous ?

Le directeur acquiesça et ouvrit la marche. Un murmure de soie le suivit et Manta eut le temps de voir passer, sous la coupe légère du tissu, le pied gauche de Hao, incroyablement menu dans sa sandale laquée. Rakist fermait la marche. Sitôt qu'il fut passé, le corps enseignant lui emboîta le pas, puis les élèves. À peine leurs professeurs eurent-ils le dos tourné, que les rangs se désolidarisèrent et les jeunes gens se bousculèrent légèrement pour rentrer. Dans la cacophonie, Manta croisa le regard moqueur de Namari. Sous le poids de cet œil, il ne put s'empêcher de tirer sur les pans de sa veste pour les refermer davantage. Il n'aimait pas ce qu'il y voyait.

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On reçut sa Majesté en grande pompe, ainsi que le voulait la coutume. Le réfectoire avait été richement décoré, après qu'on l'eût vidé de tout ce qui pouvait laisser penser qu'il ne s'agissait pas d'une fastueuse salle de réception. On y prit une collation légère – Manta crut défaillir en apercevant les plateaux de douceurs : il ne se souvenait plus qu'il avait aussi faim ! –, puis, après quelques politesses d'usage, on offrit à Hao de visiter les jardins, en particulier les serres. Dès lors, les élèves reçurent l'autorisation de se retirer. Manta et ses camarades en furent soulagés. Ils commençaient tous à trouver tous ces piétinements fatigants et n'auraient pas été contre une petite heure de repos avant que les représentations ne commencent.

Lorsqu'ils prirent congé de Hao, Manta ne savait plus quel sentiment dominait en lui. Il n'était plus tout à fait sûr de ne pas vouloir être choisi, mais pas non plus certain de le désirer. Une seule chose était assurée : il ne s'en fichait pas.

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