Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.
Un chapitre COURT ! Qui l'eût cru ? Mais je l'aime bien.
.
LII
Se jeter dans le vide
.
Ren était en coulisses et attendait son passage. En réalité, il se trouvait dans l'entre-deux des rideaux, à l'exacte limite entre la scène et les coulisses, là où l'on pouvait voir danser les autres.
Le stress avait été difficile à supporter, tout au long de la journée – d'autant plus qu'il était alimenté par les lamentations de Horo Horo, qui avait l'anxiété larmoyante –, au point qu'il n'avait eu qu'une envie : que ça finisse. Que Hao arrive, que les représentations commencent et qu'on n'en parle plus. Mais à présent qu'il s'y trouvait… tout était différent. Toute inquiétude par rapport à sa variation ou à leur morceau l'avait quitté. Il se sentait presque vide.
Il regarda Horo Horo s'avancer dans la lumière, le pas fluide mais ferme. Sa blessure au mollet n'avait laissé aucune séquelle visible. La gorge étrangement nouée, Ren contempla son petit ami ployer en une gracieuse révérence. Son échine lui apparut dans le faisceau des projecteurs braqués sur lui. Les crêtes de sa colonne vertébrale affleuraient sous la peau. On aurait dit un chapelet de perles étalé sur le sol.
Ren savait bien qu'il n'aurait pas dû se trouver là. Rester entre les portants durant les passages leur était formellement interdit. Même chose pendant les représentations du ballet de l'école. Tout d'abord parce qu'on les voyait depuis la salle, contrairement à l'impression qu'on pouvait avoir. Ensuite parce qu'on les entendait également chuchoter. Mais Ren avait fait fi de cet interdit. Il aurait bien aimé voir qui que ce soit l'empêcher de regarder Horo Horo passer. Qu'un seul de ses camarades ose ! Ou même un surveillant. Il se fichait pas mal des ennuis qu'il pouvait s'attirer. Il voulait voir. Du début à la fin.
Horo Horo se redressa et, aux premières notes du piano de Kevin, s'élança.
Ren dévora sa danse des yeux. Il était sûr que jamais Horo Horo n'avait aussi bien dansé. Il en ressentit presque une pointe de jalousie, en songeant à toutes les fois où son petit ami s'était produit devant lui sans prendre la peine de se forcer à atteindre une telle perfection.
Non, il ne pouvait pas parler de perfection. Il n'était sans doute pas objectif sur ce point, de toute façon. Mais la chorégraphie d'Horo Horo avait quelque chose de poignant, d'authentique. Le justaucorps qu'il avait choisi d'arborer était à ses couleurs : bleu roi, à volants plus clairs. Il évoluait avec légèreté, fougue, précision. Ses fouettés avaient enfin la fermeté désirée. Non seulement, il se surpassait mais en plus, c'était beau. Ren se sentait dangereusement ému par ce ballet de bras et de jambes.
Se pourrait-il que Hao soit de son avis ? Que son choix se porte sur Horo Horo ?
Cette éventualité, Ren l'avait repoussée aux tréfonds de son esprit jusqu'à aujourd'hui. Ne pouvant rien faire d'autres qu'attendre, il ne voyait pas l'utilité de se tourmenter pour rien. Horo Horo et lui avaient profité autant que possible des semaines passées ensemble, sans trop se soucier de ce qui arriverait ensuite. En secret, Ren se disait qu'il y avait, de toute manière, bien d'autres candidats plus susceptibles de retenir la royale attention, Lyserg, Pascal, Daitaro… Il avait même éprouvé une satisfaction égoïste à voir Horo Horo s'empêtrer dans sa chorégraphie, parfois. Il s'était dès lors autorisé à croire qu'il pouvait dormir sur ses deux oreilles.
Mais désormais, avec ce qu'il voyait… c'était une autre histoire.
Pino et Ryû étaient déjà passés, Wat également. Chacun d'entre eux avait présenté une variation digne de louanges… mais celle de Horo Horo lui semblait pour l'instant la meilleure. Encore une fois, il n'était pas certain d'être objectif. Il était logique que ce corps tout en mouvement l'émeuve… et pourtant…
Son estomac se creusa lorsqu'on arriva au moment critique. Ce passage… Horo Horo l'avait travaillé jusqu'aux larmes. Jusqu'au sang, même. À ne pas y arriver au point que même Ren lui avait suggéré de simplifier sa chorégraphie. Horo Horo avait catégoriquement refusé. C'eût été comme de se défiler. En l'écoutant protester, Ren avait trouvé cela à la fois complètement insensé, désespérément irrationnel et terriblement mignon.
Il le regarda amorcer la nouvelle phrase musicale. L'enchaînement commençait bien. Encore un développé et ensuite viendrait une série de tours en l'air particulièrement complexes. Une technique que lui-même maîtrisait bien mieux qu'Horo Horo… Ren le revoyait, les yeux noyés, le supplier de lui expliquer comment il faisait… Le souffle coupé, il le regarda s'élancer pour le premier…
Réussir.
Superbement.
Recommencer.
Et encore.
Pourquoi faut-il que ça soit ce soir que tu y arrives ? se demanda Ren. Pourquoi ? Hao aussi doit trouver que tu danses bien. Tu te démarques des autres, tu en fais trop. Pourquoi, devant moi, n'y es-tu jamais arrivé ?
Horo Horo parcourut la scène d'une échappée, se préparant pour le dernier tour. La dernière figure d'exception.
Tombe, pensa Ren, de toutes ses forces. Tombe, tombe, tombe, pars à contre-temps, prends un mauvais départ, réceptionne-toi mal, brise-toi la cheville, ce que tu veux, mais ne le réussis pas encore.
Il faillit fermer les yeux.
Horo Horo virevolta en l'air et se reçut comme une plume d'oiseau tombée au sol : sans un heurt. Le mouvement idéal.
Puis ce fut la fin. Alors qu'Horo Horo saluait sous un tonnerre d'applaudissements, Ren aspira un peu d'air et réalisa qu'il s'enfonçait les ongles dans les paumes. Il fixa sa propre main, un peu hébété, songeant à ce qui venait de se produire.
Horo Horo n'était pas tombé.
Se souvenant que son petit ami n'allait pas tarder à sortir et repasserait juste devant lui, Ren s'écarta de la scène et chassa toute émotion de sa figure. Le visage réjoui d'Horo Horo ne tarda pas à apparaître. Ren lui sourit brièvement et hocha la tête en signe d'approbation. Son ami mima un geste victorieux. Face à son sourire étincelant, il eut un pincement de cœur.
Brise-toi la cheville.
.
– Ren, ça va être à toi, juste après Yoh, lui indiqua Talim, qui surveillait la coulisse.
Sans raison : il le savait parfaitement. La classe connaissait l'ordre de passage depuis des semaines. Pourtant l'annonce lui porta un coup. Ignorant les encouragements d'Horo Horo, Ren se rua aux vestiaires pour changer de chaussons.
La pièce était vide, à l'exception d'une petite silhouette blonde qui se retourna immédiatement en l'entendant arriver. Regard furtif, bourru, derrière une broussaille de mèches, pas encore coiffées. Ren se figea, affrontant Reoseb du regard. Puis il baissa les yeux et vit ce que le garçon tenait à la main.
Ses pointes.
Oh, il ne pouvait pas confondre. Il en connaissait la moindre cassure et voyait de loin la marque du sceau de sa famille appliqué à l'intérieur du talon.
Reoseb carra les mâchoires et laissa tomber les chaussons au sol.
Lentement, Ren alla les ramasser.
Lorsqu'il dévisagea à nouveau son camarade, il remarqua la culpabilité qui pointait sur ses traits.
– Je n'ai rien fait, murmura Reoseb. Je te le jure.
Ren le crut immédiatement mais passa néanmoins une main à l'intérieur des souliers de satin pour vérifier. Les creux familiers se firent sentir. Il ne nota rien de particulier.
– Mais tu allais faire quelque chose, dit-il à voix basse.
Reoseb fuit son regard.
– Je ne sais pas.
Ren enfila ses pointes et noua les rubans.
– C'était contre moi ou simplement pour éliminer la concurrence ? demanda-t-il froidement.
– Je ne sais pas, répéta Reoseb.
– Eh bien, c'est stupide, rétorqua Ren en se relevant. Tu danses probablement mieux que moi.
Il s'aperçut que le regard du jeune garçon s'était rempli de larmes. Alors, il crut comprendre.
Brise-toi la cheville.
– Je ne sais pas, reprit Reoseb, d'une voix atone, si je préférerais que tu restes… ou que tu partes.
Ren demeura silencieux puis haussa les épaules.
– Que je reste ou que je parte, ça ne changera rien pour toi, décréta-t-il.
Et sans un regard en arrière, Ren se détourna de lui et sortit.
.
La prestation onirique de Yoh fut très applaudie, mais pas autant que celle d'Horo Horo. Ren le salua à peine en le croisant. Il savait ce qu'il avait à faire. C'était plutôt simple : il suffisait d'être meilleur que Horo Horo.
Il allait danser avec toute sa rage. À s'en rompre le coup-de-pied. Il allait danser mieux que Horo Horo. Il allait le battre à plates coutures, réduire à néant tous les efforts qu'il avait fourni ces derniers mois. Il sauterait plus haut, plus loin, plus longtemps. Il brillerait tant qu'il l'éclipserait totalement. De cette manière, si Hao choisissait l'un d'eux, ça serait lui. Tant qu'à faire, il préférait encore que ça soit lui qui parte.
S'ils devaient être séparés, il ne voulait pas être celui qui resterait en arrière.
.
