Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.

Avouez que je vous gâte : voilà encore un chapitre court ! (Profitez-en avant qu'on reprenne les pavés)


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LIII

Dans la fosse aux lions

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Nichrom tremblait de tous ses membres en arrivant sur scène. Il avait la pire place du monde : il passait après Lyserg !

Le délégué de classe avait offert à son public tout ce qu'on pouvait attendre de lui : une perfection de métronome, à la fois rigoureuse, délicate et d'une beauté déchirante. Son interprétation des Jeux d'eau de Ravel avait bouleversé Nichrom, peut-être encore plus que celle de Reoseb sur Janacek. Et pourtant, Reoseb avait été magnifique. Il avait su transmettre son tourment à sa danse. Il avait réussi à sublimer son bruit et sa fureur, jusqu'à arracher le frisson à ses spectateurs. Et puis, il y avait eu Horo Horo, aussi… De façon générale, Nichrom avait vu tant de beauté, ce soir, qu'il en avait encore la chair de poule.

Qui était-il, lui, pour danser devant Hao après tout ça ?

Il s'avança dans la lumière, conscient de ne plus pouvoir reculer. Ses pieds menus le portèrent jusqu'au devant, par habitude. Puis ses bras s'élevèrent et son corps s'inclina, un genou à terre, sans qu'il le leur ordonne. Il lui semblait flotter dans une dimension parallèle, séparée des ombres mouvantes qu'il distinguait dans le noir de la salle. Soudain, il n'eut plus peur. Tout ça n'était pas réel, de toute façon. Il n'appartenait plus à ce monde, à ce corps qui se mouvait avec grâce.

Lentement, Nichrom se redressa et prit place. Un calme immense l'avait envahi, tel qu'il n'en avait jamais connu. Il se sentait léger, fluide comme de la soie, capable de s'envoler et de traverser le plafond.

La musique commença et Nichrom partit.

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Il dansait comme il n'avait jamais dansé. Il réalisa, comme détaché de son propre corps, que c'était la toute première fois qu'il s'amusait réellement avec son morceau. Sa danse répondait à la musique de l'Alborada del Gracioso comme si la compositrice l'avait écrite rien que pour lui. Il s'autorisait enfin à jouer avec elle. L'audace des accords le portait à travers la scène, si naturellement qu'il lui semblait être retenu par des fils.

Il dansa, dansa, dansa, emporté dans un élan tel, que sa propre chorégraphie finit par lui paraître fade. Ce qu'il avait produit n'avait rien de plus que ce que l'on attendait de lui, à son niveau. C'était du travail de bon élève, sans témérités, bien trop propre et bien trop lisse. La musique lui avait paru suffisamment brillante pour qu'il n'y ajoute pas ses propres fioritures. Mais désormais, sur scène, il s'en rendait compte : il s'était montré pusillanime.

Il s'élança pour un pas qui lui parut trop sage. Cela n'allait pas. C'était pourtant bien la peine d'avoir autant travaillé pour se rendre compte en pleine représentation que sa chorégraphie manquait de hardiesse ! Pourtant, Nichrom ne paniqua pas. Le regard de Hao était sur lui et il s'en moquait. Tant pis. Il était trop à l'étroit dans cette variation incolore.

De but en blanc, il changea son fusil d'épaule. Il connaissait la musique par cœur, si bien qu'il ne craignait pas de modifier le cours de sa danse. Il se laissa aller à quelques extravagances, d'abord discrètes, puis plus franches. Des pas qu'il n'aurait pas osé quelques mois plus tôt. Des mouvements plus techniques que ce dont il croyait être capable. Il fit tant qu'il n'y eut bientôt en lui plus rien d'autre que le seul plaisir de danser, danser, danser.

La fin approchait. Il n'arrivait même plus à cesser de sourire. Il se demanda brièvement si les autres avaient remarqué les modifications qu'il avait apportées à son programme. Reoseb l'aurait sûrement vu. Et M. Maxwell aussi. Qu'en penserait-il ? Il mourait d'envie de le savoir.

Pour le final, virevoltant de notes entremêlées, il retrouva sa chorégraphie première et y entra comme dans un vieux vêtement confortable. Son cœur exultait d'avoir su mener une telle improvisation à bien. L'adrénaline coulait à flots dans ses veines, le portait jusqu'à des hauteurs qu'il ne pensait pas toucher un jour. Au dernier tour, son vertige était si grand qu'il crut tomber. Il n'en fut rien. La dernière mesure claqua et Nichrom acheva sa variation d'un petit pas mutin et fier, un bras levé et le nez en l'air. Le silence tomba sur lui. Puis soudain, un tonnerre d'applaudissements retentit.

Les temps battantes, Nichrom redescendit à plat et salua d'un premier geste du bras, gracieux comme une aile de cygne. Puis il fit trois pas pour exécuter sa révérence. Au moment où il courbait l'échine, il sentit la dernière épingle qui retenait sa chevelure se défaire. Un rideau de cheveux s'échappa comme une eau retenue trop longtemps par un impudent barrage et lui coula le long des épaules. Mais Nichrom acheva sa révérence. Cela ne l'inquiétait pas outre mesure. Bien sûr, c'était un peu perdre la maîtrise de son corps. Mais cela aurait pu être pire : sa coiffure aurait pu se défaire pendant la variation. À la fin, pendant le salut, cela lui paraissait presque coller à sa représentation. Il avait le sentiment que l'échappée de ses cheveux l'embellissait. Quoi qu'il en soit, il n'avait pas peur.

Nichrom reçut tous ses applaudissements comme les autres puis regagna la loge, encore euphorique. Bien qu'il ait eu le temps de reprendre son souffle, il se sentait encore hors d'haleine. Il entendit à peine les félicitations de ses camarades, ignora leurs regards mi-rieurs, mi-admiratifs. Seul celui de Horo Horo retint son attention : sans sourire, sérieux et rigoureusement approbateur. Le garçon le considéra un instant puis lui adressa un léger signe de tête qui fit bondit le cœur de Nichrom.

Il a aimé, pensa-t-il.

Tant mieux. Mais une question le taraudait de plus en plus : qu'est-ce que Sa Majesté en avait pensé ?

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