Disclaimer : Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.


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LIV

Concert

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La musique se déroulait gentiment sous les doigts de Ryû. Délicat, raffiné, le morceau qu'il jouait avec Manta était l'image même de l'attendrissement. Cela tenait certainement plus à son binôme et à sa voix claire qu'à son propre jeu, mais pour l'heure, il était satisfait de ce qu'il produisait. Pas autant que de sa variation, bien sûr. Il avait vraiment pris plaisir à la danser, même s'il s'était senti une légère faiblesse à la jambe gauche, par instants.

Manta, en revanche, avait été adorable. Pas poignant comme Lyserg, pas remarquable comme Ren, pas hypnotique comme Daitaro, pas aérien comme Yoh, ni même transcendant comme Reoseb, Horo Horo ou Nichrom, mais véritablement adorable et attendrissant. Ryû avait senti son cœur fondre en le regardant. Il ne comprenait pas comment Manta avait pu se dévaluer autant durant toutes ces années alors qu'il était capable d'un jeu aussi authentique. Son morceau avait beau sonner comique, il y avait ça et là quelques bizarreries au rythme presque dissonant que son ami avait su exploiter à merveille. On aurait vraiment cru voir un tout petit automate prendre vie et se mettre à danser sous leurs yeux, touchant lorsqu'il semblait apprendre à marcher et terriblement émouvant lorsqu'il tombait et devait comprendre comme se relever. Ryû avait réellement cru avoir sous les yeux une histoire écrite en toutes lettres. Il avait deviné chacune des intentions de Manta, compris tout ce que celui-ci voulait faire passer dans sa chorégraphie.

Les autres aussi avaient été bien. Il ne se souvenait pas d'une seule variation ratée. Même celle de Wat, qui n'était pas le meilleur d'entre eux, avait rendu à l'audience quelque chose de la désinvolture étudiée de leur camarade.

Et puis était venue l'heure des morceaux de musique. On leur avait octroyé une pause en coulisses, durant laquelle ils s'étaient mutuellement couverts de félicitations. Ryû avait tant aimé ce moment. Il semblait presque que leurs différends avaient été oubliés. Mais ça ne tenait peut-être qu'au fait que Daitaro n'était pas resté avec eux. L'effrayant garçon avait en effet disparu dans les loges, sans doute pour se remaquiller, à son habitude. Le reste avait pu profiter pleinement de la galvanisation de l'instant. Le soulagement d'en avoir fini avec ces danses, préparées depuis si longtemps et travaillées jusqu'à l'épuisement, y était sans doute aussi pour quelque chose. Ryû ne savait même pas s'il pourrait encore réécouter « son » morceau, ne serait-ce qu'une seule fois.

La musique était une partie plus facile. Du moins pour lui et Manta. Leur amitié et leur niveau musical relativement proche leur avait permis de travailler facilement. Cela avait dû être une autre paire de manches pour Pascal et Daitaro, par exemple. Ou même pour le quatuor à cordes qui venait juste après eux.

La voix de Manta vibra tout en montant dans les aigus. Ryû souleva légèrement les mains et attendit que son dernier souffle se soit perdu au-delà des projecteurs… il laissa filer une pause d'à peine une micro-seconde, savourant les craquements légers que l'on percevait alors… et reposa ses mains pour amorcer la dernière phase du morceau. La reprise du thème les rassura. Ils achevèrent leur morceau la joie au cœur et le sourire aux lèvres. Puis il saluèrent côte à côte, sous les bravos, et se retirèrent.

– C'était impeccable, chuchota Ryû en arrivant en coulisses.

– Tu crois ? fit Manta sur le même ton. Pourtant ma voix a un peu tremblé au moment où…

– Personne n'a rien entendu, Manta. Ne t'inquiète pas.

– Tu es sûr ?

– Certain. Si moi je ne l'ai pas remarqué, alors eux, encore moins.

Manta lui fit un petit sourire.

– On va écouter les autres ?

– Pas trop près, sinon on va se faire enquiquiner par Talim…

– Lui ? Tu plaisantes ! Il ne dira rien, voyons. Allez, viens !

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Le quatuor leur offrit un bel instant de musique. Ryû et Manta se retinrent de pouffer en entendant les deux parties de violon se répondre, l'une après l'autre. Ren et Nichrom rivalisaient de virtuosité, chacun cherchant visiblement à surpasser l'autre en brillance, faute de pouvoir le faire en son.

Les cordes étaient les derniers à passer. Dès qu'on les eut applaudis, Ryû se sentit frémir. Le concert était terminé. Le directeur allait faire un discours, remercier Son Altesse, etc., etc., puis ce serait au tour de Hao de remercier… avant d'enfin exprimer son choix.

On y était. Le grand moment. Celui qu'ils attendaient tous, avec impatience, anxiété, crainte ou bonheur. Celui qui faisait tout le sel de la quatrième année. La sélection.

Ryû avait l'impression d'avoir pris un coup sur la tête. Pourtant, tous ces mois, il avait cru savoir, il pensait avoir réalisé… c'était comme s'il venait de redécouvrir l'existence de la sélection… lui qui y avait pourtant assisté toutes les années précédentes.

Des applaudissements résonnèrent encore. Ryû comprit que M. Maxwell venait d'achever son – toujours très bref – discours. On allait les appeler sur scène d'un moment à l'autre.

Il se mit à la file, derrière les autres, dans un état presque second. Manta l'avait quitté pour se placer à l'avant, avec les autres petits gabarits. Ryû planta son regard dans la nuque de Pino qui le précédait. Il savait exactement ce qu'il avait à faire et l'exécuta sans réfléchir. Attendre, en quatrième position, regarder Pino entrer en scène, compter en attendant son tour, le suivre.

Il cligna des yeux sous la lumière vive et prit place à l'aveugle. Puis il salua avec les autres, sous les vivats de la salle.

L'année dernière, pensa-t-il, j'étais dans cette salle, moi aussi.

Il se rappela soudain avoir vibré durant tout le spectacle et s'être tourmenté à l'extrême en se demandant qui allait être choisi. Le nom de Namari s'était gravé dans son esprit, au-delà de tout autre. Il avait failli tomber de son siège lorsque Hao avait appelé Yôken.

Il ne put s'empêcher de penser : et si c'était moi ?

Alors, il s'y vit : la Cour. Des centaines de nobles personnes richement vêtues. Tout ce qui comptait dans le royaume réuni en un seul lieu. Les dîners. Les bals. Le théâtre et l'opéra, tous les soirs. Les galants, peut-être, si on lui en laissait l'occasion et la liberté. Et puis Hao, évidemment, dont il serait le protégé.

Ryû bouillonnait. Il entendait à peine les politesses échangées par leurs invités et le directeur. Le regard de Sa Majesté les passait à présent en revue, tandis que son discours policé s'échappait de sa bouche.

Moi, pensa Ryû. Je voudrais que ce soit moi.

Oui, il le voulait. Même s'il savait qu'il y avait peu de chances pour que ça soit lui.

Hao se tut enfin. Son silence marqua l'assemblée. Un frémissement quasi électrique sembla parcourir la promotion réunie sous ses yeux.

Soudain, les lèvres royales s'écartèrent et un mot s'en échappa.

– Nichrom.

Ryû crut avoir mal compris.

Il chercha le regard du directeur et vit passer une foule brutale d'émotions : pêle-mêle, il crut lire, surprise, agacement, angoisse, tristesse. Soulagement. Puis il y eut un léger pli sur l'arrête du menton de l'ancien danseur étoile… et tout disparut derrière sa façade d'impassibilité.

Lentement, Ryû tourna la tête.

– Nichrom, répéta Hao. Oui, toi. Approche donc.

Et comme Nichrom obéissait, les yeux si écarquillés qu'ils auraient pu lui sortir de la tête, Ryû vit les figures de ses autres camarades se couvrir de déception, de haine, de colère, de bonheur, de stupéfaction, d'abattement, d'envie, de désespoir, de joie mauvaise et de rire.

Lui-même ne savait plus ce qu'il ressentait.

La suite s'acheva comme dans un rêve. Il saluèrent tous encore une fois, avant que le directeur ne les envoie en coulisses pour se changer. Seul Nichrom fut invité à rester sur scène avec lui et Hao.

Emporté par les autres, Ryû recula, hébété.

Déçu, sans l'être tout à fait.

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