Shaman King et ses personnages appartiennent à Hiroyuki Takei.
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LV
Déceptions
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Pascal était heureux. Oh, pas parce qu'il était soulagé de ne pas avoir été choisi. Il aurait bien aimé aller à la cour, lui. Mais de toute façon, il finirait bien par s'y rendre. Il attendrait quelques années de plus, voilà tout. Et puis, quelque chose lui disait qu'il valait mieux rester loin de Hao. Il craignait la sagacité toute-puissante de Sa Majesté et l'intérêt que ses pouvoirs hors norme pourraient susciter. Pascal avait toujours su rester légèrement en retrait, ne pas trop se faire remarquer. Un peu quand même, mais sans aller trop loin. Ç'aurait été dommage de gaspiller tant d'efforts.
Non, en réalité, ce qui réjouissait Pascal, c'était tout d'abord de voir ceux de ses camarades qui souhaitaient le moins partir échapper à la sélection. Il aurait eu beaucoup de peine pour eux si Lyserg, Wat, Ren ou Horo Horo avaient été choisis. Nichrom en revanche était un choix plus neutre. Et à ce qu'il semblait, s'éloigner du couple précédemment cité ne serait peut-être pas une si mauvaise chose pour lui.
En revanche, il était déçu sur un point. Son plan n'avait pas marché comme prévu.
Pascal s'éloigna bien vite de ses camarades et de leur bavardage, captant au passage les commentaires de l'événement : les contrariés et les jaloux, les mesquins, les prétentieux qui affirmaient en avoir été sûrs depuis le début, les soulagés qui criaient leur enthousiasme et clamaient haut et fort qu'ils ne voyaient personne d'autre que Nichrom dans cette position ou les surexcités qui attendaient avec impatience le retour de l'heureux élu pour l'interroger en bonne et due forme. Et puis, il y avait ceux qui se taisaient. Et ceux qui avaient fui l'agitation, comme lui.
Pascal s'engouffra dans le couloir, loin du brouhaha et rejoignit les loges. Son instinct lui soufflait qu'il le trouverait là. En pénétrant dans la salle, il crut d'abord s'être trompé, puis entendit un reniflement étouffé venu du fond.
Ses épaules se décontractèrent. Il s'avança, cherchant des yeux la présence de l'autre, et le découvrit recroquevillé dans un coin, la tête entre les genoux.
Daitaro était effondré. Sa chevelure masquait son visage et révélait, en tombant, sa nuque piquetée de chair de poule. À ses jointures blanchies, on devinait qu'il serrait ses genoux de toutes ses forces. À cet instant, roulé en boule dans son coin, tel un enfant puni, minuscule dans son justaucorps fripé, il offrait un spectacle pathétique. Derrière le dégoût, Pascal éprouva un élan de pitié qu'il ne retint même pas. Il savait que la compassion aurait encore plus insulté Daitaro.
Le jeune homme perçut soudain la présence d'un autre, en face de lui, et releva la tête. Pascal vit alors apparaître son regard noir, mi-haineux, mi-larmoyant, noyé de pleurs et de rimmel. La poudre de son maquillage avait coulé, pas assez pour révéler sa cicatrice à des yeux néophytes, mais suffisamment pour la laisser voir à ceux qui savaient. Le maquillage était ici d'autant plus atroce que l'on voyait nettement, à présent qu'il était défait, à quel point il y en avait trop. Devant cette face lamentable, ravagée, luisante de larmes et dégoulinante de produits de toutes sortes, Pascal fut pris dans un tumulte d'émotion. Jubilation, satisfaction, rire, tristesse, sympathie. Oui, il méprisait Daitaro. Oui, il se réjouissait de le voir dans cette situation. Enfin puni. Pourtant, sa douleur était réelle. Pascal ne voulait même pas imaginer le désespoir que représentait cet échec, surtout pour lui. Et puis, il aurait préféré voir Daitaro partir, triomphant, au bras de Hao. Bon débarras.
Il avait eu ce qu'il méritait, mais il faudrait encore se le coltiner jusqu'à la fin de l'année.
– Qu'est-ce que tu veux ? aboya soudain Daitaro, dont le regard rougeoyait de haine.
Comme Pascal ne répondait pas, il retroussa les lèvres en un sourire rendu hideux par le rouge carmin qui avait débordé sur son menton.
– Tu es venu profiter du spectacle, c'est ça ? Tu t'es dit que tu pourrais te foutre de moi ?
Daitaro se laissa aller en arrière, contre le mur, tel un homme ivre. Puis, avec un sourire vide, il écarta les bras et les jambes.
– Eh bien, tiens ! Régale-toi. Vas-y. Mais allez, vas-y ! Ris donc ! Moque-toi ! Tu as gagné ! Profites-en !
Il ressemblait de façon répugnante à une marionnette désarticulée. Pascal détourna les yeux un instant, mal à l'aise.
Daitaro passa une main sur son front et frotta. Frotta, frotta, jusqu'à faire apparaître pour de bon sa cicatrice.
– Tiens, regarde. Ça te fera peut-être rire encore plus si je te montre tout. Tu vois jusqu'où elle va ? Attends, je peux te montrer mon oreille. Tu vois ? Ça part de là. C'est moche, hein ? Tu n'imagines pas ce que j'ai souffert quand ils m'ont recousu. Et après. Alors ? Tu vas rigoler, oui ?
Il éclata d'un rire strident et cassé.
– Eh bien quoi ? répéta-t-il. Tu es déçu ? C'est dommage, hein. Finalement, ce n'est pas moi qui ai été pris. Mais ça doit te faire plaisir quand même, non ?
Il se redressa à moitié.
– Parce qu'en fait, tu es un type dégoûtant. Comme moi. Un sale hypocrite dégueulasse derrière tes airs de Père la Vertu. Un foutron merdeux qui n'a juste jamais eu la malchance de se faire prendre… un morpion, puton, gaupe, foutriquet…
– Chut ! lui intima soudain Pascal.
Les yeux de Daitaro s'écarquillèrent et s'emplir de rire.
– Chut ?
Voyant qu'il n'avait pas entendu, comme lui, Pascal se rua sur lui et tomba à genoux. Daitaro se débattit et lutta contre lui. Puis il finit par percevoir les pas, les rires et les exclamations qui se rapprochaient. Au moment où Pascal sentait sa poigne se relâcher, la porte de la loge s'ouvrit sur Horo Horo, Ren, Pino et Yoh.
– Attends, où j'ai mis mes affaires, encore ? Ah les voilà.
– Euh… les gars ? Tout va bien ?
Pascal se retourna et leur sourit, l'air innocent. De là où ils se tenaient, il devait avoir l'air de consoler Daitaro, dont la face était enfouie contre son corsage.
– Oui, oui, très bien, mentit-il en donnant de petites tapes dans le dos de son camarade. Ça ira mieux dans quelques minutes.
– Hmm, fit Pino avec une légère grimace.
Les autres affichaient des mines de malaise et semblaient tous se demander la même chose : qu'est-ce qui lui prenait de consoler cette ordure de Daitaro ?
– Bon, on y va, suggéra Yoh en prenant les devants.
Les autres le suivirent et refermèrent la porte derrière eux. Aussitôt qu'elle eût claquée, Daitaro se dégagea d'un coup sec. Pascal ne lui en tint pas rigueur : lui non plus ne tenait pas à rester dans cette position davantage que nécessaire.
– Pourquoi t'as fait ça ? vociféra Daitaro à voix basse.
Pascal ne répondit pas : lui-même l'ignorait.
– Pourquoi ? répéta Daitaro. T'es vraiment trop con, tu tenais la vengeance parfaite, non ? T'as pas bientôt fini de me protéger ? Qu'est-ce que t'en as à foutre de moi ?
– Je n'en sais rien, repartit lentement Pascal. Mais…
– Mais quoi ?
– Il me semble que… Je ne sais pas. Ça ne m'a pas paru… juste.
Daitaro eut un sifflement ironique.
– Et c'est toi qui décides de ce qui est juste ou non, alors ?
Pascal haussa les épaules.
– J'ai agi sans réfléchir.
Sentant un froid au niveau du ventre, il baissa les yeux sur son tutu maculé de plaques de maquillage. Il se sentit sale. Il aurait voulu pouvoir filer à la douche pour se laver de Daitaro.
Sans rien en montrer, il se releva.
– Tu peux pleurer ici tant que tu veux, dit-il. Personne ne viendra t'embêter.
– Fous-moi la paix, cracha l'autre. Je ne veux rien te devoir.
Mais il semblait à Pascal que cela serait une position à la fois confortable et pratique.
– De toute façon, dès que tu sortiras d'ici…
– Je n'ai aucune intention de te dénoncer, si c'est ce que tu crains.
Il se détourna et alla chercher de quoi se changer. Ça ferait l'affaire pour le moment.
– Je te hais, cracha soudain Daitaro avec fiel.
Pascal resta un moment songeur, sur le pas de la porte.
– Moi je n'en suis pas si sûr, souffla-t-il.
Il en était le premier surpris : jamais encore il n'avait autant haï quelqu'un de toute sa vie et pourtant, ça n'avait pas le goût de la vraie haine.
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