Chapitre 5 : Panser ses blessures

« Tu peux bien nous ôter la vie aujourd'hui mais écoute-moi bien, nous aurons la tienne en échange. ».

Giovanni Auditore

Londres, Manoir Kenway

Mai 2017

La nuit était tombée depuis plusieurs heures maintenant mais Morgane n'arrivait pas à dormir, son esprit revenant sans cesse à l'instant où elle avait appris la mort de ses amis. Et même si tout le monde, Arend compris, l'avait dédouanée de toute responsabilité dans cette affaire, elle était rongée par la culpabilité. Je n'aurais pas dû les envoyer là-bas, se répéta-t-elle pour la énième fois. Je dirige la cellule. C'était à moi d'y aller. À moi et à personne d'autre.

- Arrête de t'en vouloir. Tu te fais du mal pour rien.

Morgane tourna la tête vers Callum. Depuis combien de temps l'observait-il ?

- Je n'y arrive pas, gémit-elle.

- Tu as bien trop d'empathie pour ce foutu métier qui est le notre, observa-t-il en lui caressant la joue avec tendresse.

Morgane se renfrogna. Tu prends les choses trop à cœur. Tu dois t'endurcir. Combien de fois avait-elle entendu ces reproches dans la bouche de Galina et de William pendant qu'ils l'entraînaient ? Callum perçut son changement d'humeur. Il rapprocha son visage du sien et l'embrassa.

- C'est dans ta nature, murmura-t-il contre sa bouche. Tu n'y peux rien.

Morgane sourit tristement. Callum la connaissait tellement bien. Après un dernier baiser, elle se lova contre lui, se laissant bercer par les battements de son cœur. Elle voulait profiter au maximum des quelques heures qui lui restaient avant l'aube. Dans cette chambre, Callum et elle n'étaient pas des Assassins. Seulement un couple ordinaire qui se réconfortait mutuellement après avoir appris la mort d'amis chers.

Morgane grimaça. Concernant le réconfort, il avait plutôt été à sens unique. Submergée par sa peine, elle n'avait pensé qu'à elle.

- Je suis désolée.

- Pourquoi ?

- J'ai pas arrêté de pleurer dans tes bras et pas une seconde je n'ai pensé à toi. Ils étaient aussi tes amis.

- Je ne les connaissais pas suffisamment bien pour les appeler ainsi.

Alarmée par le ton plat de sa voix, Morgane se redressa. Callum avait les yeux rivés sur le plafond, son beau visage ciselé parfaitement impassible.

- Harlan, je comprends, tu ne l'as rencontré que quelques heures. Mais Nathan et Lin !

Callum planta son regard d'acier dans le sien et esquissa un sourire amusé.

- Tu sembles choquée.

- Non… Enfin, un peu. C'est juste que…

- C'est juste que quoi ?

- Après ce qu'on a vécu en Espagne…

- Où Nathan et Lin ont essayé de me tuer…

- Cal !

- C'est la vérité, non ?

- Mais c'était avant….

- Oh, alors si c'était avant, ça change tout.

Morgane lui adressa un regard noir. Le sourire de Callum s'éteignit et son regard se fit plus grave.

- Je n'ai jamais eu d'amis, Morgane. Je ne pouvais pas me le permettre, pas avec la vie que je menais.

- C'était avant, répéta Morgane.

- La vie ne se résume pas à un avant ou un après. J'ai vécu dans la solitude pratiquement toute ma vie. Elle fait partie de moi.

- C'est faux ! Tu n'es pas seul ! Tu as la Confrérie ! Tu m'as moi !

Morgane commençait à paniquer. Elle n'aimait pas du tout la tournure que prenait cette conversation.

- Je t'apprécie vraiment beaucoup, Morgane. Bien plus que je ne l'aurais cru.

Morgane écarquilla les yeux. Depuis quatre mois qu'ils étaient ensemble, Callum ne lui avait jamais fait part de ce qu'il ressentait pour elle, du moins pas avec des mots. Venant de lui, ce soudain aveu équivalait presque à une déclaration d'amour. Alors pourquoi sonnait-il à ses oreilles comme une annonce de rupture ?

- De toute notre joyeuse petite bande, tu es celle qui se rapproche le plus pour moi d'une amie. Dans d'autres circonstances, on aurait même pu…

Callum s'interrompit. Le regard intense qu'il posait sur elle permit à Morgane de compléter la phrase pour lui. Dans d'autres circonstances, on aurait même pu vivre ensemble. Éventuellement se marier. Avoir des enfants. Morgane s'imagina un bref instant en robe de mariée, remontant l'allée centrale de l'église au bras de William. Une vie simple aux côtés d'un homme qu'elle aimait. Le visage d'Arend fit voler son rêve éveillé en éclats. Je n'ai pas eu le temps d'apprendre à connaître Harlan et pourtant sa mort me bouleverse. Je n'ose pas imaginer ce qu'Arend doit vivre en ce moment. Si la mort de personnes qu'elle ne connaissait que depuis quelques mois lui faisait autant de peine, comment réagirait-elle à l'annonce de celle de l'amour de sa vie ? Serait-elle suffisamment forte pour le supporter ?

- Mais ce n'est pas le cas.

La voix de Callum la ramena à la réalité. Son compagnon regardait à présent leurs mains jointes sur la couverture.

- Je ne peux pas changer ce que je suis, quand bien même je le voudrais. Putain… Je n'arrive pas à…. Ce que j'essaie de te dire c'est que…

- Ne t'en fais, je comprends.

Callum releva la tête et la scruta avec attention.

- Vraiment ?

- Vraiment.

Morgane était sincère. Callum avait passé trop de temps à ne compter que sur lui-même. Ce mode de vie lui avait permis de survivre jusqu'à ce qu'il franchisse la ligne rouge d'où aucun retour en arrière n'était possible. Parce qu'il a cru que son père avait assassiné sa mère, il s'était retranché derrière sa haine, sa rancœur et sa colère. Elles avaient constitué le moteur de son existence, sa raison de vivre. Bien sûr qu'il ne pouvait pas changer ce qu'il était et elle non plus. Elle pouvait seulement rester à ses côtés et lui montrer que la vie valait la peine d'être vécue. Cela prendrait du temps mais à force de patience elle finirait par briser sa carapace. Si c'était ce qu'elle voulait.

Morgane se rallongea et ferma les yeux. Bien sûr que c'est ce que je veux, pensa-t-elle, tandis que Callum l'entourait de ses bras. Et tandis qu'elle se laissait enfin emporter par le sommeil, une voix familière prononça un mot. Un seul.

Menteuse

- Vous préférez rester planqués ici ! Parfait ! Je retrouverais cette ordure moi-même et je lui arracherais le cœur de mes propres mains !

- Arend, c'est du suicide !

- Je n'ai plus rien à perdre à présent.

- Je ne crois pas qu'Harlan voudrait que tu sacrifies inutilement ta vie…

- Qu'est-ce que t'en sais ? Parce que tu l'as rencontré une fois, ça y est, tu crois le connaître ?

Arend prononça quelques mots dans sa langue natale. Nul besoin de connaître le néerlandais pour savoir qu'il s'agissait d'injures destinées à Callum. Morgane décida d'intervenir avant que la situation ne dégénère.

- Arend, tu veux te venger et c'est parfaitement compréhensible mais si tu te lances à la poursuite de ce type, tu ne réussirais qu'à te faire tuer et la mort d'Harlan resterait impunie. Je sais que nous te demandons l'impossible mais s'il te plait… s'il te plait… Ne fais pas ça. Pas comme ça.

La webcam était fixée sur le visage rouge de colère d'Arend mais Morgane l'imaginait sans peine en train de serrer les poings pour contenir sa frustration.

- On le retrouvera et il paiera pour ce qu'il a fait. Tu l'auras ta vengeance, je te le promets.

Mâchoire serrée, Arend finit par acquiescer, de mauvaise grâce.

- Comment vont Charlotte et Guernica ?

- Ils sont hors de danger mais il leur faudra encore quelques jours avant de se remettre complètement de leurs blessures. Heureusement que nous les avons rattrapés à temps.

- Dommage que vous n'ayez pas réussi à mettre la main sur le tueur, dit abruptement Galina.

Morgane leva les yeux au ciel, maudissant intérieurement la franchise de l'Assassin russe qui jetait à nouveau de l'huile sur le feu.

- Guernica se vidait de son sang dans la fourgonnette ! protesta sèchement Shaun. Tu voulais qu'on fasse quoi ? Qu'on le laisse crever ?

- Vous étiez trois, s'entêta Galina. C'était plus que suffisant.

- Plus que suffisant ? répéta Shaun, outré. Je crois que tu n'as pas encore compris à qui nous avons affaire ! Ce n'est pas un simple mercenaire ou un agent d'Abstergo. C'est un Assassin. Et sacrément bien équipé.

- Tu peux répéter ça ? demanda Morgane d'une voix blanche.

- Je l'ai su dès l'instant où j'ai engagé le combat contre lui, expliqua Kiyoshi. Sa façon de se mouvoir… D'anticiper chacun de mes gestes… Je n'ai aucun doute à ce sujet. Cet homme est un Assassin.

- L'un des nôtres nous a trahi, termina Shaun, d'un ton lugubre. Encore.

Shaun faisait référence à Joseph Laurier, un Assassin qui, en mars dernier, avait sollicité l'aide de Galina pour retrouver un ancien manuscrit convoité par les Templiers. Laurier avait montré son vrai visage quand il avait tué deux équipiers de Galina et de Shaun, Xavier Chen et Kody Adams, et tenté de kidnapper leur dernière recrue, Charlotte de la Cruz, alors qu'elle était en train de revivre les mémoires de l'un de ses ancêtres qui avait eu le manuscrit en sa possession. D'où l'appel de détresse de Galina à l'intention de Morgane.

Tandis que Shaun était resté auprès de Charlotte, plongée dans l'Animus, Morgane et Galina avaient traqué Laurier et ses complices et les avaient tous éliminés. Charlotte avait fini par retrouver l'emplacement du manuscrit et les Assassins l'avaient mis en sécurité.

Pendant longtemps, Morgane avait cru que la défection des Assassins au profit de l'Ordre était la preuve que les Templiers avaient raison depuis le début. Il ne pouvait y avoir de paix sans une certaine privation du libre-arbitre de l'homme. Trop de liberté engendrerait indubitablement le chaos. C'était peut-être vrai à l'époque d'Haytham Kenway ou de François de la Serre, témoins privilégiés d'une révolution où l'homme avait montré ce qu'il avait de pire en lui mais désormais Morgane n'éprouvait plus que du dégoût envers les traîtres à la Confrérie, motivés uniquement par l'argent et le pouvoir et non par la perspective d'œuvrer à l'élaboration d'un monde meilleur.

- Découvrir son identité sera plus facile que prévu, remarqua Moussa. Il suffit de faire la liste des Assassins encore en vie.

- C'est un début, reconnut Kiyoshi.

- C'est une perte de temps, maugréa Arend, au même moment. On s'en fout de qui il s'agit. On le saura bien assez tôt, de toute façon.

- Arend a raison. Nous ne devons pas nous éparpiller. Utilisons nos ressources pour retrouver cet homme.

- Comment on s'y prend ? demanda Callum.

- On pourrait commencer par chercher qui lui a fourni son équipement. J'ai vu son armure de près. Elle n'a pas dû être donnée.

- Tu sous-entends quoi ? Que quelqu'un lui a payé cette armure ?

- Ou qu'il l'a volée.

- Vous oubliez un point important.

Tous les regards se tournèrent vers Moussa.

- Ce n'est pas le « qui » ou le « comment » qui nous intéresse ici. C'est le « pourquoi ». Pourquoi se trouvait-il là-bas ? Pourquoi a-t-il tué toutes ces personnes ?

- Da Costa, siffla Morgane. Vous étiez censés suivre Da Costa et Elijah. C'est ce qui vous a amenés à ce bâtiment.

- Mais ils n'étaient pas là. Charlotte nous l'a dit.

- Je peux m'occuper du « pourquoi », proposa Shaun. L'informateur d'Harlan doit avoir la réponse à cette question. Après tout, c'est lui qui nous a refilé le tuyau.

- Charlotte a réussi à récupérer les données contenues dans les ordinateurs, ajouta Kiyoshi. On en saura rapidement plus à ce sujet.

- Shaun, tu sais où ce trouve l'informateur ? demanda Galina.

- Pas encore, mais je vais rapidement le trouver.

- Je vais vous rejoindre. Vous aurez besoin de toute l'aide possible. Aussitôt que Charlotte et Guernica seront rétablis, ils devront revenir ici. Morgane, tu te chargeras d'étudier les données qu'ils ramèneront. Douze personnes ont été tuées, peut-être à cause d'elles, et je veux savoir pourquoi. Moussa et Callum, vous venez avec moi. Quand nous aurons retrouvé l'Assassin, nous seront mieux préparés et plus nombreux.

Encore une fois, je reste au manoir pendant que tout le monde va sur le terrain, pesta intérieurement Morgane, qui brûlait d'en découdre avec le meurtrier de Nathan, Lin et Harlan. Elle garda néanmoins ses réflexions pour elle. Galina était un Maître Assassin. Ce rang faisait d'elle sa supérieure hiérarchique et l'égale de William et de Gavin. Elle n'avait pas d'autre choix que de lui obéir.

- Ce soir nous honorerons nos morts, conclut Galina, l'air féroce. Demain, nous les vengerons.