Chapitre huit : Un nouveau Fragment d'Eden
« Tu rêve si tu penses que n'importe quel entrainement fera de toi un Assassin. Sais-tu seulement ce qu'implique ce mot ? Il implique d'être responsable d'une tradition ancienne et fière. Il implique d'obéir à ton Mentor sans poser de questions. Comment pourrons-nous assurer la liberté de la race humaine dans le cas contraire ? »
Chevalier de la Verandrye.
Manoir Kenway, Londres
Juin 2017
Charlotte venait de sortir son déjeuner du four à micro-ondes quand Matthew débarqua dans la cuisine.
- Comment peux-tu manger ça ? lui lança-t-il, en fronçant le nez de dégoût. Tu ne sais donc pas que ces machins sont bourrés d'additifs et de conservateurs ?
- C'est une sale manie, je sais, répondit Charlotte en attrapant une fourchette dans le lave-vaisselle. J'ai tellement pris l'habitude de manger sur le pouce que je ne sais plus faire autrement.
- Ah les jeunes, soupira Matthew. Jette-moi ça à la poubelle avant d'être empoisonnée. Je vais te préparer un vrai repas.
Charlotte se contenta de sourire. Elle savait que d'ici trente secondes, l'idée de Matthew passerait à la trappe.
- Tu sais où Morgane range les épices ? lui demanda Matthew.
- Les épices ? Quelles épices ? répondit Lily qui venait d'entrer à cet instant, accompagnée de Rosita. Salut, Charlotte. Et bon appétit.
- Merci. Vous allez quelque part ?
- On va manger un morceau dehors, répondit Rosita. J'en ai ras-le-bol de rester enfermée ici. J'ai besoin de prendre l'air sinon je vais devenir dingue.
Matthew se retourna, l'air ennuyé.
- Ce n'est pas très prudent, commença-t-il avant de s'interrompre en voyant Rosita lever les yeux au ciel. Comme vous voulez. Après tout, c'est votre vie, pas la mienne.
Rosita secoua la tête et quitta la pièce. Lily réajusta la lanière de son sac-à-main et adressa un sourire gêné à Matthew.
- C'est juste pour une heure… Deux au maximum. On va au japonais qui est au coin de la rue. Si tu veux, tu peux venir avec nous.
- Et subir les reproches de Rosita pendant tout le repas ? Merci, mais non merci.
Matthew reprit sa fouille et Lily, après avoir répété qu'elles ne resteraient pas longtemps dehors, quitta à son tour la cuisine.
- Bon sang ! Mais qui fait les courses dans cette maison ? Il n'y a que des plats à réchauffer ou des boites de conserve dans les placards !
- Je crois qu'il y a un reste de pizza dans le frigo.
Marmonnant dans sa barbe, Matthew sortit les deux parts de pizza du frigo et les mit à réchauffer.
- J'ai toujours cru que les médecins mangeaient très mal.
- Ça, c'est parce qu'ils n'ont pas la chance d'être marié à un véritable cordon-bleu.
Le visage de Matthew s'illumina comme à chaque fois qu'il parlait de son épouse.
- Elle te manque beaucoup, remarqua Charlotte.
- Énormément. Je n'ai jamais été séparé aussi longtemps de ma famille.
- Tu sais, quand Morgane vous a proposé de rentrer chez vous, j'étais persuadée que tu sauterais sur l'occasion. Sans vouloir t'offenser.
- J'y ai songé, avoua Matthew en sortant la pizza du micro-ondes. J'ai même commencé à faire ma valise.
- Qu'est-ce qui t'as fait changer d'avis ?
Matthew joua distraitement avec sa nourriture.
- Je dois beaucoup aux Assassins. Ils ont sauvé ma famille. Si j'étais parti, j'aurais eu l'impression de les abandonner.
- Personne ne t'en aurait voulu.
- Mais moi, je m'en serais voulu. Je ne prétends pas adhérer à tout ce que Morgane nous enseigne. Je veux dire… J'ai prêté un serment, moi aussi. Tuer est contre mes principes. Je suis médecin. Je sauve des vies. Je n'en prends pas. Mais je sais que c'est bien plus que ça. Vous n'êtes pas des fous furieux qui tuent par plaisir. Vous nous protégez. Alors, je sais que je ne vais pas faire la différence, mais je veux en être. Même si je ne deviendrais jamais un Assassin, je veux vous aider. Voilà pourquoi je suis resté.
Charlotte pointa sa fourchette en direction du chirurgien.
- Je suis bien contente que tu sois resté. Vu comme je suis maladroite, j'aurais bien besoin d'un médecin attitré pour me rafistoler.
Après avoir terminé de manger, Charlotte et Matthew rejoignirent Guernica, qui n'avait pas décollé le nez de l'ordinateur de toute la matinée.
- Eh, Einstein, fais une pause, lui ordonna Charlotte en posant près de lui le petit plateau repas qu'elle lui avait préparé.
- Pas le temps, grogna l'informaticien.
- D'une manière ou d'une autre, tu vas la faire cette pause, répondit tranquillement Charlotte en croisant les bras. À toi de voir si tu préfères la manière douce ou la manière forte.
- Charlotte de la Cruz, tu es un vrai tyran.
- C'est ce qui fait mon charme. Mange avant que ça ne refroidisse.
- Oui, maman.
Charlotte tapa affectueusement sur l'épaule de son ami avant de se tourner vers Matthew.
- C'est la première fois que tu viens ici, pas vrai ? demanda-t-elle, remarquant l'ébahissement sur le visage du Novice. Bienvenue dans la salle de l'Animus.
- Animus ? répéta Matthew.
- Morgane ne vous en a pas parlé ? s'étonna la brunette. C'est ce qui nous permet de revivre les souvenirs de nos ancêtres.
Charlotte s'approcha de l'appareil.
- Celui-là, c'est la toute dernière version. C'est Rebecca qui l'a fabriquée avec l'aide de Kody…
- Rebecca ? Kody ?
- Rebecca est la spécialiste de l'Animus et une très grande amie de Morgane. Et Kody…
Charlotte s'interrompit. À sa plus grande honte, elle n'avait pas pensé à son ami depuis des semaines alors même qu'il était mort pour la protéger.
- Kody était notre ami, termina Guernica à sa place.
- C'est Rebecca qui a eu l'idée de transformer cette pièce, continua Charlotte, en adressant un signe de tête reconnaissant à l'informaticien. Avant, elle servait de débarras… Enfin, je crois. C'est ce que Kody m'avait dit. C'est la première fois que je viens ici.
- Dans cette pièce ?
- Non, ici. Dans le manoir.
Le regard de Matthew passa alternativement de l'Animus à Charlotte.
- Excuse-moi mais je n'ai pas compris un mot de ce que tu viens de me dire.
- C'est ma faute. J'avais l'intention de vous parler de l'Animus une fois que vous auriez assimilé les bases de la philosophie des Assassins.
Charlotte se redressa, se mettant presque au garde-à-vous, en voyant Morgane descendre les marches. Elle entendit Guernica ricaner derrière son dos mais quand elle se retourna pour le fusiller du regard, il buvait son café, les yeux fixés sur l'ordinateur.
- Comme Charlotte vient de le dire, l'Animus est un appareil que nous permet de revivre les souvenirs de nos ancêtres. Nous l'avons utilisé pour retrouver des artefacts très anciens et très précieux appelés Fragments d'Eden.
- Ah, j'ai compris ! s'exclama Matthew en pointant du doigt le casque posé sur le fauteuil. C'est comme dans Matrix !
Charlotte manqua de s'étrangler et elle entendit Guernica tousser derrière elle.
- Quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit ?
- C'est un peu plus compliqué que ça. En fait, le meilleur moyen de comprendre ce qu'est l'Animus est de l'essayer.
- L'essayer ? Maintenant ?
- Non, non. Il faut d'abord faire des préparatifs en amont et… Ne t'en fais pas, je vous ferais un cours détaillé sur l'Animus une fois que… Où sont Lily et Rosita ?
- Elles sont sorties déjeuner, il y a un peu moins d'une heure. Je leur ai dit que ce n'était pas très prudent mais…
Morgane balaya les protestations de Matthew.
- Vous avez tout à fait le droit de sortir. Ce n'est pas une prison, ici.
- Je sais, mais avec… Enfin, tu vois.
- La semaine dernière, j'ai été volontairement alarmiste. Je voulais que vous preniez conscience de ce qu'être un Assassin impliquait. Je suis très heureuse que vous ayez tous décidé de rester au manoir pour poursuivre votre entraînement, mais vous devez aussi pensez à vous. Tant que vous restez prudents, je ne vois aucun problème à ce que vous profitiez de votre temps libre à l'extérieur.
Morgane s'assura que Matthew avait compris avant de se tourner vers Guernica.
- Du nouveau ?
- Ils ont de très bons informaticiens à Abstergo mais pas aussi bons que moi. J'ai réussi à décrypter les données que Charlotte a récupérées. Avant de mourir, nos malheureux employés semblaient s'intéresser au Koh-I-Noor.
- Le diamant de la couronne d'Angleterre ? demanda Matthew.
- Lui-même, répondit Charlotte. Personne ne connait vraiment son origine mais d'après mes recherches…
Abasourdie, Morgane écouta Charlotte expliquer les origines du Koh-I-Noor se retenant à grand peine d'hurler « Mensonges ! » lorsqu'elle passa à la partie où l'empire britannique avait confisqué le diamant au dernier souverain sikh, Dhulip Singh en 1849. Rikkin se moquait totalement du Koh-I-Noor. Le seul Fragment d'Eden à avoir jamais eu de l'importance à ses yeux était la Pomme. Alors pourquoi ce soudain intérêt pour lui ? A-t-il laissé des instructions à Sophia ? Un genre de testament ? Et si oui, dans quel but ?
- Morgane ? Ça va ? On dirait que tu viens de voir un fantôme.
La rousse regarda Charlotte d'un air absent, trop occupée à échafauder des hypothèses pour répondre à sa question. Les données étaient cryptées ce qui implique que les employés étaient tenus au secret. En plus, ils étaient en train de les supprimer quand le tueur a débarqué. Pourquoi ? Savaient-ils qu'ils étaient menacés ? Leur en-a-t-on donné l'ordre ? Et que viennent faire Elijah et Da Costa dans cette histoire ? Si elle était là en tant que Templière, pourquoi avoir emmené Elijah ? Et si elle était là en tant que sous-fifre de Junon… Mais non, c'est ridicule. Junon n'a rien à voir avec Abstergo. Elle a infiltré leur Cloud uniquement pour recruter les membres de sa petite secte.
Morgane serra les dents. Un mystérieux tueur semblait vouloir la peau des Assassins juste au moment où un Fragment d'Eden refaisait surface. Le timing était vraiment à chier. Voyant que Charlotte attendait toujours une réponse de sa part, Morgane sourit d'un air contrit.
- Désolée, c'est juste que…
C'est juste que parfois, j'ai envie de tout laisser tomber. De laisser quelqu'un d'autre s'occuper de tout ce bordel. Je ne pensais pas dire cela un jour mais je regrette vraiment l'époque où ma seule préoccupation était de trouver l'opportunité de tuer Rikkin. Bien sûr, Morgane n'allait rien dire de tout ceci. Ses doutes, ses préoccupations, elle ne les confiait qu'à son journal.
- Je te félicite pour tes recherches, reprit-elle d'une voix qu'elle espérait ferme. Seulement, tout est faux. Désolée.
- Comment ça, tout est faux ? Je t'assure que…
- Je ne mets pas en doute le sérieux avec lequel tu as accompli cette tâche. Mais il ne faut pas croire tout ce que tu lis sur le Net. Surtout quand il s'agit des Fragments d'Eden.
- Fragments d'Eden ?
Morgane entreprit de synthétiser tout ce qu'elle avait appris au sujet des Fragments d'Eden. Elle leur parla des Isus, de la guerre qui les opposèrent aux humains, de leur disparition. Elle leur expliqua que la quête pour retrouver les Fragments était l'une des sources du conflit qui opposaient les Templiers et les Assassins depuis toujours.
- Ce sont des objets magiques, alors ?
Morgane se tourna vers Lily et Rosita, arrivées pendant son cours accéléré.
- Les Fragments d'Eden n'ont rien de magique, Rosita. Vois-les plutôt comme des outils façonnés par une race qui nous était technologiquement supérieure.
- Les Isus, ajouta Charlotte. Ceux que vénèrent les Instruments de la Première Volonté.
- Non, pas ceux, la corrigea Morgane. Celle. Junon.
- Mais Junon, ce n'est pas une déesse romaine ? demanda Lily.
- Junon est l'équivalent d'Hera, pour les grecs, expliqua Guernica. Elle était l'épouse de Zeus et la mère de Mars, Vulcain, entre autres. Elle était la déesse du mariage et de la famille. Voyant tous les regards tournés vers lui, il ajouta. J'adore tout ce qui tourne autour des mythologies.
- Les Isus ne sont pas des dieux, dit fermement Morgane.
- Donc, si j'ai bien compris, les Isus appartenaient à une race disposant d'une technologie avancée qui a créé des artefacts pour nous contrôler. On s'est rebellé et ils ont perdu la guerre. Puis, ils ont été exterminés à cause d'une catastrophe naturelle et tout le monde a oublié leur existence. Et maintenant, tout le monde recherche les artefacts qu'ils ont laissés derrière eux.
- Bien résumé, Matthew, à un détail près. Il n'y a que les Assassins et les Templiers qui sont à leur recherche.
- Il y en a combien ? Où sont-ils ? Tu en as déjà vu ? Tu t'en es déjà servie ?
- Je ne sais pas combien il existe de Fragments d'Eden ni où ceux-ci se trouvent.
La voix de Morgane ne trembla pas lorsqu'elle énonça ce mensonge. En réalité, elle connaissait le sort d'au moins sept Fragments d'Eden.
Elle savait que Rikkin conservait l'Épée d'Eden dans son coffre. Trouver qu'elle était sa fonction et retrouver sa provenance avaient constitué sa toute première mission lorsqu'elle avait pris ses fonctions en tant qu'employée du Département de Recherches Historiques. Grâce aux archives d'Abstergo, elle avait ainsi remonté sa trace jusqu'au XIVème siècle. À cette époque, l'Épée appartenait au Grand Maître de la branche française de l'Ordre, Jacques de Molay. Après une attaque des Assassins, de Molay avait été fait prisonnier et l'Épée avait disparu de la circulation. Quant à savoir ce dont ce Fragment était capable, Morgane n'avait rien trouvé à ce sujet.
Concernant le Sceptre d'Eden, les Templiers n'étaient pas près de récupérer celui qui se trouvait dans la Chapelle Sixtine. Rodrigo Borgia, celui par qui tous les malheurs d'Ezio Auditore, le plus célèbre des Assassins de la Renaissance, étaient arrivés, avait réussi à mettre la main sur le Sceptre en devenant pape sous le nom d'Alexandre VI. Il l'avait ensuite utilisé sur Ezio pour le forcer à lui remettre la Pomme qui se trouvait en sa possession, le Sceptre pouvant contrôler à la fois le corps et l'esprit des hommes. Les deux Fragments combinés permettaient d'ouvrir un caveau secret situé sous la chapelle Sixtine et c'était à cet endroit que se trouvait encore le Sceptre de Rodrigo, Ezio ayant été incapable de le récupérer après avoir activé l'ouverture du caveau. Morgane avait appris toute cette histoire de la bouche de Desmond, lorsqu'il lui avait narré ce qu'il avait vécu dans la peau d'Ezio.
Dans le cadre de son travail, Morgane avait également eu un aperçu du destin d'un autre Sceptre, celui possédé par le tsar Alexandre III, dont il s'était servi pour maintenir la monarchie sur l'empire Russe. Ce Fragment avait finalement été détruit lors de l'une des plus grandes explosions inexpliquées de toute l'histoire russe si ce n'était mondiale : la catastrophe de Tougounska, survenue en 1908, qui avait oblitéré la forêt sur un rayon de vingt kilomètres carrés à la ronde et qui avait causé d'importants dégâts sur une centaine de kilomètres.
Jusqu'à preuve du contraire, il n'existait que deux Suaires d'Eden et tous deux s'étaient trouvés en possession de Gramática. Morgane avait contribué à la destruction du premier et récupérer le second constituait l'une de ses priorités.
Quant à la Pomme d'Eden, la jeune femme savait que trois d'entre elles étaient en possession de l'Ordre. Bien évidemment, lorsqu'elle travaillait sous les ordres d'Ardant, Morgane ignorait comment les Templiers les avaient récupérées. Si elle l'avait su, nul doute qu'elle aurait quitté Abstergo bien plus tôt. Shaun avait beau être un peu parano, il n'en avait pas moins eu raison sur toute la ligne quand il lui répétait sans relâche que les Templiers manipulaient l'histoire à leur avantage.
Une fois n'était pas coutume, ce fut Desmond qui lui avait ouvert les yeux, ayant lui-même été mis dans la confidence via Clay. Lorsque ce dernier avait trafiqué l'Animus afin d'y insérer sa propre copie virtuelle, il avait également glissé dans les fichiers ainsi créés tous les renseignements qu'il avait réussi à glaner concernant l'histoire des Pommes d'Eden. La Vérité, comme il l'avait appelée. Morgane était tombée des nues quand elle avait découvert que les Templiers étaient non seulement responsables des assassinats de Ghandi et d'Harry Houdini, dans le but de récupérer les Pommes d'Eden en leur possession, mais qu'ils étaient aussi derrière l'assassinat du président Kennedy.
Morgane ignorait combien de Pommes d'Eden se trouvaient encore dans la nature, mais elle avait la certitude qu'au moins deux d'entre elles étaient en sécurité, bien à l'abri de la convoitise de l'Ordre. La première, celle que Desmond avait récupérée au Colisée, se trouvait dans un coffre-fort situé sur l'Altaïr II et Morgane était la seule à savoir où était cachée la seconde. Elle était aussi la seule à savoir où se trouvait la Capsule, le plus mystérieux de tous les Fragments d'Eden connus à ce jour.
Ce n'était pas la première fois que Morgane notait avec quelle facilité elle arrivait à mentir à ceux qu'elle appelait ses amis mais en agissant de la sorte, elle assurait leur protection.Moins ils en savent, mieux ils se portent. Se rappelant pourquoi elle avait abordé le sujet des Fragments d'Eden, Morgane recentra la discussion sur celui qui les intéressait actuellement.
- Le Koh-I-Noor a bien appartenu aux sikhs. Plus précisément à Ranjit Singh, le fondateur de l'Empire Sikh. Les rares informations que j'ai trouvées à ce sujet sont très contradictoires. Certaines sources affirment que le diamant a été définitivement perdu après l'assassinat de Singh en 1839 et d'autres prétendent qu'il aurait été dérobé par sa petite-fille Pyara Kaur avec la complicité de son amant. Ce sont les mêmes qui affirment que le diamant présent sur la couronne d'Angleterre est une copie du Koh-I-Noor. Je ne sais pas pourquoi Abstergo s'y intéresse maintenant mais une chose est sure, nous devons le récupérer avant eux.
- Pourquoi ? demanda Lily. On n'est pas censé retrouver le tueur ?
- Les autres s'en occupent, lui rappela Charlotte. Notre mission consistait à décrypter les données que j'ai récupérées à Hong-Kong. Maintenant que c'est fait, nous devons continuer à suivre cette piste, peu importe où elle nous mène.
- Je ne suis pas d'accord, objecta Lily. Qu'est-ce qu'on en a à faire que le diamant soit ou non un faux ou qu'Abstergo s'y intéresse ? Notre priorité ce sont les Instruments de la Première Volonté !
- Les employés qui travaillaient sur ces données ont été assassinées à cause d'elles ! s'emporta Charlotte.
Très rapidement, le ton monta entre les deux jeunes femmes, chacune essayant à grands renforts de cris et d'injures de convaincre l'autre du bien-fondé de son argumentation. Comme il fallait s'y attendre, Guernica se plaça du côté de Charlotte tandis que Rosita soutenait la position de Lily. Après être resté en retrait pendant quelques minutes, Matthew finit par choisir le camp de Charlotte, rappelant à Lily et Rosita de ne pas perdre de vue leur objectif.
Constatant que celles-ci devenaient de plus en plus agressives dans leurs propos, Morgane se décida à intervenir avant que la situation ne dégénère.
- Nous avons reçu des instructions très claires de Galina et nous allons nous y tenir, dit-elle d'une voix ferme. Guernica, dans les données que Charlotte a récupérées, est-ce que tu as trouvé des informations sur les descendants de Singh ?
- Eh bien, j'allais juste t'en parler après l'exposé de Charlotte… Comment tu le sais ?
- Parce que c'est comme ça que les Templiers procèdent lorsqu'ils veulent mettre la main sur un Fragment d'Eden. Ils commencent par la dernière personne qui a été en contact avec lui et ils s'occupent de sa généalogie jusqu'à retrouver son dernier descendant. Alors, ils l'ont trouvé ?
- Pas exactement. J'ai une liste de quatre noms.
- Ils ont été tués avant de pouvoir la réduire, suggéra Charlotte.
- Guernica, tu te concentres là-dessus, ordonna Morgane. Priorité maximale. Je veux que tu connaisses leur vie sur le bout des doigts, de leur naissance jusqu'à leur mort. Charlotte, tu t'occupes de trier les informations. Quelque part dans le monde se trouve le descendant de Singh. Je veux son nom. Et je le veux pour hier.
- C'est comme si c'était fait, répondit Guernica en se remettant à pianoter sur le clavier.
Morgane se tourna ensuite vers ses Novices.
- Désormais, je vais intensifier nos sessions d'entrainement. Lors de vos temps de repos, vous irez aider Guernica et Charlotte. Plus de sorties que ce soit pour déjeuner ou autre chose, et ce jusqu'à ce qu'on ait retrouvé cet homme ou cette femme.
- Quoi ? Mais c'est injuste ! protesta Rosita.
Morgane franchit la distance qui la séparait de l'adolescente et sa voix se durcit quand elle reprit la parole.
- Il me semblait pourtant avoir été claire la semaine dernière. Si vous restez, vous êtes des Assassins. Et ceci implique de respecter et d'obéir aux ordres donnés. Que ça te plaise ou non, je dirige cette cellule, donc quand je donne un ordre, j'attends un minimum de respect de votre part à tous. Est-ce que je me suis bien fait comprendre ?
Depuis le début, Morgane avait toujours traité ses Novices sur un pied d'égalité, refusant de se comporter avec eux comme William ou Galina s'étaient comportés avec elle. Maintenant, elle comprenait qu'elle avait commis une erreur de jugement en agissant de la sorte. Depuis la nuit des temps, la Confrérie fonctionnait via un système de hiérarchie bien rodée. Le Mentor se trouvait à son sommet, déléguant certaines de ses fonctions aux Maîtres Assassins à la tête des différentes cellules à travers le monde. Puis venaient les Assassins qui opéraient sur le terrain, les Apprentis qui les accompagnaient afin d'être jugés dignes de passer au grade supérieur et enfin les Novices, qui obtenaient le titre d'Apprenti lors de la réussite de leur toute première mission.
Actuellement, la Confrérie ne comportait que cinq Maîtres Assassins : William, Gavin, Kiyoshi, Galina et Shaun. Morgane avait encore un long chemin à parcourir avant de prétendre à ce titre, et ce bien qu'elle dirige sa propre cellule, ce privilège lui ayant été accordé à l'unanimité après qu'elle eut assassiné Rikkin. Depuis lors, il ne se passait pas un jour sans qu'elle doute de la pertinence de ce choix. Toutefois, elle se démenait sans relâche pour se montrer à la hauteur de la confiance qu'on lui avait accordée. Et tant pis si elle devait froisser la sensibilité de ses Novices au passage.
- On n'est pas des machines ! reprit Rosita. On doit se reposer !
- Vous vous reposerez quand vous aiderez Guernica et Charlotte.
- Mais…
- Rosita ! C'est un ordre !
- Et tu vas me faire quoi si je ne t'obéis pas ? rétorqua Rosita avec insolence.
Il n'était pas rare pour un Novice ou un Apprenti de remettre en question l'autorité de l'Assassin qui l'entrainait. Morgane n'allait pas jeter la pierre à Rosita pour cela alors qu'elle avait systématiquement contesté les décisions de William durant certaines de ses missions, allant jusqu'à prendre des initiatives qui s'étaient révélées désastreuses. Dans d'autres circonstances, elle aurait pris l'adolescente à part afin de lui expliquer pourquoi il était si important pour elle ainsi que pour les autres Novices de respecter les ordres qu'elle leur donnait. Elle aurait pris le temps nécessaire jusqu'à ce Rosita finisse par le comprendre. Seulement le temps, elle ne l'avait pas. Alors, même si cela lui en coûtait, Morgane allait devoir donner une petite leçon à Rosita.
- Fais ta valise.
Lily poussa un hoquet de stupeur.
- Attends, Morgane, c'est peut-être un peu exagéré, commença-t-elle avant de s'interrompre quand la rousse posa son regard sur elle.
Pour sa part, Rosita émit un reniflement méprisant.
- Mais oui c'est ça. Tu ne peux pas me renvoyer. Je suis en danger de mort et tu as promis de me protéger.
- La Confrérie passe avant tout. En te comportement ainsi, tu la compromets et cela, je ne peux le tolérer.
- N'importe quoi ! Tu…
- Tu la fermes ! Non mais pour qui tu te prends ? De quel droit contestes-tu mon autorité ? Tu n'es pas un Assassin ! Seulement une Novice qui se croit plus maligne que tout le monde. Tu n'es pas indispensable et encore moins irremplaçable. Ne t'avise surtout pas de l'oublier.
Cette fois, Rosita comprit que Morgane ne plaisantait pas. Son attitude changea du tout au tout.
- Tu… Tu ne parles pas sérieusement ? Tu ne vas pas me renvoyer ?
- Je pensais que tu avais compris l'importance de notre travail. De notre mission. Visiblement, j'avais tort, continua Morgane, d'une voix plus tranchante que l'acier. Tu es arrogante, impulsive et irrespectueuse. Dans notre Confrérie, il n'y a pas de place pour les fortes têtes. Si maintenant tu refuses de m'obéir, qu'est-ce que ce sera quand ta vie et celles de tes équipiers dépendront de mes ordres ?
- Rosita s'est mal exprimée, intervint Lily, prenant la défense de son amie. Comprends-la, Morgane. Ce n'est qu'une ado ! Tu ne peux pas…
- Je ne peux pas ? Rassure-moi, Lily. Tu n'es pas en train de me donner un ordre ?
Lily s'interrompit, jugeant sans doute préférable de ne pas être la cible de l'ire de Morgane.
- Ne croyez pas que cette situation me fait plaisir, énonça Morgane en croisant les bras. Jouer aux petits chefs ne m'intéresse pas. Vous avez beaucoup de choses à gérer, beaucoup d'infos à assimiler, j'en ai conscience. Mais encore une fois, vous avez choisi de rester et il est maintenant trop tard pour faire machine arrière.
Un silence de mort régnait dans la pièce. Morgane le laissa persister pendant quelques instants avant de s'adresser de nouveau à Rosita, sur un ton un peu plus doux.
- Jusqu'à ce que notre mission s'achève, tu dois oublier ta vie d'avant. Tu es une Novice et dans très peu de temps, bien trop rapidement à mon goût, tu deviendras une Apprentie et tu iras sur le terrain. Tu devras mettre en pratique tout ce que je t'ai enseigné. Pour l'instant, tu n'en as pas conscience mais un simple refus d'obéir aux ordres peut signifier la mort, pour toi ou un membre de ton équipe. Crois-moi, c'est un fardeau avec lequel tu ne voudrais pas vivre.
L'adolescente releva la tête et Morgane eut le cœur serré en voyant ses yeux briller de larmes contenues. Ne renonce pas maintenant. Encore un petit effort. Elle recula de quelques pas afin d'avoir tous ses Novices dans son champ de vision.
- Jusqu'à présent, je me suis concentrée sur votre entraînement. Dès demain, je vous enseignerais la philosophie des Assassins et des Templiers. Vous risquez de ne pas être d'accord avec ce que vous allez entendre. Je n'attends pas de vous une obéissance aveugle, bien au contraire. Vous ne devrez jamais hésiter à débattre de ce que vous apprendrez que ce soit avec moi ou entre vous. Lorsque vous aurez acquis suffisamment d'expérience, vous pourrez également participer à la préparation des missions et me soumettre votre stratégie. Je tiendrais toujours compte de votre avis. Mais j'aurais systématiquement le dernier mot et ce, même si je suis en désaccord avec vous. Libre à vous de remettre en question la théorie mais quand il s'agit de la pratique, j'attends de vous un respect total des ordres que je vous donnerais. C'est mon dernier avertissement. Je me suis bien fait comprendre ?
- Tu ne me vires pas alors ? demanda Rosita, les yeux pleins d'espoir.
- Non. Mais ne t'avises plus jamais de me refaire un coup pareil.
Rosita poussa un profond soupir de soulagement.
- Merci ! Oh, merci, merci, merci ! Tu ne le regretteras pas !
- Va te passer un peu d'eau froide sur le visage, lui conseilla Morgane, et retrouvez-moi tous les trois dans la salle d'entraînement d'ici vingt minutes. On a du pain sur la planche.
