Chapitre 11 : Trahisons

« Je ne suis pas un traitre. Car on ne saurait trahir ceux qu'on n'a jamais aimés.

En cela tu es pire qu'un traître car tu as vécu un mensonge ».

Harras et Altaïr

Manoir Kenway, Londres

18 Juin 2017

Quand Matthew descendit dans la Salle de l'Animus, il retrouva Lily dans la même position que lorsqu'il l'avait laissée quatre heures auparavant, son casque vissé sur la tête et les yeux rivés sur l'écran. Étonné de la trouver encore ici, alors que Rosita était censée la remplacer une heure auparavant, il posa le plateau qu'il tenait précautionneusement sur l'une des deux petites tables d'appoint avant de s'approcher d'elle. Il lui tapota légèrement sur l'épaule pour ne pas l'effrayer. Sans détourner son regard, la jeune française lui fit signe de patienter. À peine une demi-minute plus tard, elle enleva son casque et se frotta les yeux.

Quelque chose d'intéressant ?

Oh que oui ! répondit Lily en s'étirant et Matthew grimaça en entendant sa colonne vertébrale craquer. Utiliser le Koh-I-Noor a failli tuer Cardona mais il s'en est sorti de justesse grâce à un dénommé Albert Bolden, un Templier…

Un Templier ? Pourquoi un Templier sauverait la vie d'un Assassin ? l'interrompit Matthew.

Parce que Bolden n'est pas un Templier ordinaire. C'est un Black Cross, révéla Lily. Enfin, c'est comme ça que Cardona l'a appelé. Apparemment, son rôle est de poursuivre et de tuer ceux qui ont trahi l'Ordre. Bolden était chargé de protéger le Koh-I-Noor mais au retour d'une de ses missions, il a découvert qu'un Templier du nom de Rufus Grosvenor s'en était emparé après avoir massacré sa famille. C'est en le traquant qu'il est tombé sur Cardona.

Quel est le rapport entre Grosvenor et Cardona ?

C'est le meilleur de l'histoire. Grosvenor est Clarke ! Enfin, il a tué le véritable Clarke pour prendre son identité afin d'approcher Cardona.

Mais pour quelle raison ?

Ses motivations ne sont pas très claires, même pour Bolden. Grosvenor aurait besoin de Cardona pour utiliser le Koh-I-Noor mais je n'en sais pas plus pour l'instant. Là Cardona et Bolden se sont mis d'accord pour faire équipe pour prévenir les Assassins du double jeu de Grosvenor. Et toi, que fais-tu ici ?

Matthew montra les deux tasses sur le plateau.

C'est pour Guernica et Rosita. Je pensais les trouver ici.

J'ai pas vu Guernica depuis que je t'ai remplacé. Quant à Rosita, pourquoi serait-elle ici ? Ça fait même pas une heure que je suis là.

Lily… Il est cinq heures de l'après-midi.

Quoi ? Non, ce n'est pas possible, il n'est que… Oh merde ! Je n'ai pas vu le temps passer !

Lily jeta un dernier coup d'œil à l'écran avant de se lever.

Je vais chercher Rosita. À tous les coups, elle doit être vautrée sur son lit devant Netflix.

Oh, laisse-là. Je vais prendre son tour, fit Matthew, en s'installant.

Comme tu veux. Je te préviens, tu risques de t'ennuyer. Ils en ont pour près de deux heures de chevauchée, de ce que j'ai compris. Si tu veux de quoi t'occuper, je te laisse mon livre. Enfin, ce n'est pas le mien. Je l'ai emprunté à Morgane.

Matthew lorgna sur la couverture.

Le comte de Monte-Cristo ? Une histoire digne d'une tragédie grecque.

Tu l'as déjà lu ?

Non, j'ai vu l'adaptation avec Guy Pearce.

L'adaptation, répéta Lily d'un ton moqueur en prenant l'un des deux mugs. Autant dire que tu ne connais pas l'histoire. Tu ferais mieux de lire le livre. Ah mais quelle horreur ! Et tu oses appeler ça un café ?

Moi, je le trouve buvable.

On n'a pas la même notion de buvable. Tu n'as pas apporté le sucre ?

Guernica et Rosita n'en prennent pas.

Lily prit une autre gorgée et grimaça de dégoût.

Ceci dit, je ne suis pas sûre que le sucre réussisse à sauver un truc aussi immonde, mais on peut toujours rêver. Du coup, je fais quoi de l'autre tasse ?

Je vais la boire. Tant pis pour Rosita et Guernica. Les absents ont toujours tort

Lily posa le second mug près du clavier.

Tiens. Bon visionnage !

Arrivée en haut des escaliers, Lily percuta Guernica.

Fais un peu attention !

Mais Guernica avait déjà poursuivi son chemin sans faire attention à elle.

Crétin de geek, pesta-t-elle en observant les taches de café qui s'élargissaient sur son haut blanc.

Matthew avait à peine trempé les lèvres dans sa tasse de café quand il vit Guernica débouler dans la pièce.

Quelque chose ne va pas ?

Sa question était légitime. L'informaticien avait le visage luisant de sueur et ses mains tremblaient tellement fort que c'était un miracle qu'il n'ait pas fait tomber son téléphone.

Qu'est-ce que tu fais là ? lui demanda-t-il, d'un ton brusque.

Peu habitué à une telle agressivité de la part de quelqu'un qui s'était toujours montré avenant avec lui, Matthew se contenta de le dévisager, trop surpris pour répondre. Le regard de Guernica se posa sur la tasse de café que le médecin tenait encore dans sa main et son expression se radoucit.

Désolé, je viens d'avoir Galina au téléphone. Cette femme a vraiment le don de m'énerver. Tu as fini ton café ?

Non, je viens juste de…

Tu ferais mieux de le boire rapidement. Le café froid, c'est une horreur.

Matthew, qui avait bu plus que sa part de café froid dans sa vie, était on ne peut plus d'accord avec cette affirmation. Il avait déjà bu une tasse avant de descendre mais s'il devait passer plusieurs heures à fixer l'écran, il aurait besoin de toute sa concentration. Il vida donc son mug jusqu'à la dernière goutte.

Écoute, j'ai besoin d'être seul quelques instants. J'ai des calculs à effectuer et des modifications à faire sur l'Animus.

Des modifications ? Mais, Morgane a dit…

Morgane n'y connait rien, ricana Guernica en balayant l'air de sa main. Avec mes nouveaux calculs, je suis quasiment sûr de pouvoir relancer la désynchronisation manuelle.

Mais je viens d'arriver et…

Tu veux que Charlotte aille mieux, non ?

Bien sûr, mais…

Alors, laisse-moi faire mon boulot. Je sais ce que je fais.

D'accord, mais pour les mémoires de Cardona…

Ah, ne t'en fais pas pour ça. Le disque dur enregistre toutes les données.

Matthew, qui venait de se lever, regarda Guernica, éberlué.

Et tu comptais nous le dire quand exactement ?

Mais je l'ai fait.

Si tu nous l'avais dit, tu crois vraiment qu'on…

Soudainement pris de vertige, Matthew s'appuya contre le bureau. Sa vision se troubla légèrement, revint un bref instant à la normale, avant de se brouiller de plus belle. Il entendit Guernica lui poser une question mais sa voix lui parvenait de façon tellement déformée qu'il n'arrivait pas à en saisir le sens. Mais qu'est-ce qui m'arrive ? On dirait que j'ai été… Matthew regarda la tasse de café, ou plutôt les morceaux de la tasse de café – il l'avait faite tomber par terre sans s'en rendre compte. Tu as fini ton café ? Ce fut sa dernière pensée cohérente avant de s'écrouler lourdement sur le sol.

Guernica s'autorisa à souffler. Lui qui détestait agir dans la précipitation s'en était finalement plutôt bien sorti. Le secret de son plan résidait dans sa simplicité. Quelques recherches sur le Net, un petit tour à la pharmacie pour compléter les médicaments qu'il avait trouvés dans la salle-de-bain et il avait eu de quoi s'occuper des trois petits nuisibles. Droguer la cafetière avait été un vrai jeu d'enfants. Les imbéciles. Ils n'avaient rien vu venir.

La joie de Guernica se ternit un peu lorsque ses yeux se posèrent sur Charlotte. Il se sentait vraiment désolé pour elle mais il n'avait fait que suivre les ordres. Il devait s'assurer que son Ordre mette la main sur le Fragment d'Eden avant les Assassins. Il avait donc trafiqué l'Animus avant de feindre l'horreur et l'inquiétude en découvrant l'état de Charlotte. Pour finir, il avait subtilement écarté les deux personnes les plus susceptibles de percer à jour son mensonge, en les envoyant sciemment se jeter dans la gueule du loup. Avec un peu de chance, il serait définitivement débarrassé d'elles et sinon, il aurait au moins la satisfaction de les voir rentrer bredouilles.

Guernica n'avait pas menti à Morgane. Felix Oladele était probablement la seule personne à pouvoir extraire Charlotte sans lui causer le moindre dommage cérébral. Dommage pour lui. Maintenant qu'il était retiré de l'équation, Charlotte n'avait plus la moindre chance. Même la synchronisation totale avec les mémoires génétiques de Cardona – qui, en temps normal, constituerait sa seule chance de se déconnecter de l'Animus – ne réussirait pas à la sauver. Il y avait veillé.

Tout était sous contrôle. Une fois le Fragment d'Eden localisé, il n'aurait eu plus qu'à prévenir son contact et le tour était joué. Mais il avait fallu qu'il reçoive de nouvelles instructions.

De la Cruz ne nous est plus d'aucune utilité. Supprimez-là.

C'est beaucoup trop tôt ! Je ne sais toujours pas où se trouve le Koh-I-Noor. Elle peut encore nous servir.

Ce sont ses ordres.

Guernica s'approcha de Charlotte, avec réticence. Droguer trois personnes parfaitement insignifiantes était une chose. En tuer une de sang-froid en était une autre. Notre cause nécessite des sacrifices. Pour le bien de tous, lui avait rappelé la voix au téléphone.

Alors qu'il s'apprêtait à tendre ses mains pour étouffer Charlotte, Guernica entendit un drôle de bruit, qui le fit instantanément se raidir. Pas drôle dans le sens amusant, loin de là. Drôle dans le sens où il n'aurait jamais cru qu'une des recrues de Morgane aurait eu le cran de pointer une arme sur lui et encore moins d'en armer le chien.

Lily aurait remercié Guernica de lui avoir donné un prétexte pour éviter de s'intoxiquer avec cette boisson que Matthew persistait à appeler du café, si elle n'avait pas porté son haut préféré.

Elle s'était donc débarrassée rapidement du mug avant de monter à l'étage, de se rendre dans la salle-de-bain et de mettre ledit haut à tremper dans le lavabo. Alors qu'elle était en train de frotter vigoureusement le tissu pour faire partir les taches plus vite, Lily avait été prise d'une violente nausée. Elle avait juste eu le temps de courir aux toilettes avant de rendre le contenu de son estomac. Une fois débarbouillée, elle s'était sentie un peu mieux. Elle avait essoré son haut et l'avait laissé pendouiller sur le lavabo pour qu'il sèche. Ensuite, elle s'était rendue dans la chambre de Rosita afin de lui rappeler qu'il y avait des choses plus importantes dans la vie que Netflix.

Sauf que Rosita n'était pas en train de binge-watcher sa nouvelle série préférée. Elle ne se trouvait même pas dans sa chambre. En fait, il avait fallu plusieurs minutes à Lily pour retrouver l'adolescente. Dans la chambre de Morgane. Dormant à poings fermés sur son lit.

Faut pas te gêner surtout ! railla-t-elle, les poings sur les hanches. Allez, lève-toi. Matthew est en train de faire ton boulot à ta place.

Voyant que Rosita ne faisait pas mine de se réveiller, Lily alla la secouer sans ménagement. Sans résultat.

Rosita ? Eh, tu m'entends ?

L'inquiétude remplaça l'énervement. Rosita avait beau être une emmerdeuse de première catégorie, elle n'aurait pas été jusqu'à faire semblant d'être endormie juste pour le plaisir de l'ennuyer.

Rosita ? ROSITA !

Peine perdue, l'adolescente restait parfaitement inerte. Totalement paniquée, Lily se releva et poussa un cri en découvrant une inconnue sur le pas de la porte.

N'aie pas peur, je suis une amie.

Qui… Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous entrée ?

L'inconnue ouvrit la paume de sa main, montrant un trousseau de clés.

J'ai habité ici, pendant un petit moment, expliqua-t-elle en lui adressant un sourire chaleureux. Si je me fie à la description de Morgane, tu dois être Lily. Moi, c'est Rebecca. Rebecca Crane.

Guernica se retourna avec lenteur et son sang se figea en découvrant que si l'une des recrues – en l'occurrence Lily – se trouvait bien dans la pièce, elle ne tenait pas l'arme.

Rebecca ! Non… Ce n'est pas possible ! Comment peux-tu être ici ?

J'ai reçu un coup de fil très instructif de Morgane hier.

Guernica blêmit. Celle-là, il ne l'avait pas vu venir.

Je ne sais pas ce que Morgane t'as fait croire mais…

Ne gaspille pas ta salive, Guernica. C'est moi qui ai conçu cet Animus. J'en connais chaque fil, chaque processeur, chaque pièce. Il n'y a qu'une seule façon d'empêcher la désynchronisation manuelle et c'est d'implanter un virus à l'intérieur même du cœur central de la machine.

Salopard, jura Lily dans sa langue maternelle.

Guernica sourit méchamment. Il avait joué. Il avait perdu. Mais il lui restait une dernière carte dans la manche.

Ça n'a plus la moindre importance. À l'heure qu'il est, Galina et Morgane sont très certainement mortes.

Lily poussa un gémissement de détresse mais Rebecca ne parut pas chagrinée par la nouvelle.

Oh, tu veux parler de l'embuscade de Montréal ? Eh oui, je suis aussi au courant. Désolée de te décevoir mais il faudra trouver mieux qu'un type en armure pour te débarrasser d'elles. Elles sont sur le chemin du retour et je suis certaine qu'elles vont avoir tout un tas de questions à te poser.