Chantons le saint alléluia, Beuah ressort de sa caverne ! Blague à part, j'ai une vie étudiante intense qui laisse en ce moment peu de place à l'inspiration pour de la fanfiction Saint Seiya. Mais dès que je le peux, que j'ai une idée, je pose des petites choses par ci par là, en espérant pouvoir mieux m'investir prochainement et surtout, en espérant que ce maigre apport vous plaise quand même. Cela me tracasse quelque peu de si peu écrire, j'ai peur de perdre la main et de ne pas trouver l'équilibre entre l'écriture scientifique et soutenue que je dois fournir pour mon travail et la plume que j'aimerais plus libre quant à ce qui touche mes créations personnelles… N'hésitez pas à me donner votre avis à ce propos, c'est entre autres une question qui me taraude tout particulièrement ces derniers temps.
Je reviens donc enfin, alléluia mes sœurs et mes frères, pour un texte qui est directement lié à un passage du quatrième chapitre de Laissez-moi écrire – du moins de sa version la plus récente au moment où je vous écris soit la version deux mille dix-huit. Mais pas de panique si vous n'avez pas lu ce chapitre ni même Laissez-moi écrire, vous ne perdrez rien de la compréhension de cet OS ! J'espère toutefois qu'il vous donnera la curiosité d'aller jeter un œil au plus gros projet qui justifie la présence même de ce recueil, héhé…
Trève de bavardages, je vous laisse découvrir ce nouveau morceau d'écriture. Bonne lecture, et toutes mes excuses les plus sincères pour ne pas vous donner assez de choses à vous mettre sous la dent.
Informations :
Titre : Cautérisation
Rating : T
Genres : Tranche de vie, angst, drama
Personnages : Saga, Kanon, un OC créé pour Laissez-moi écrire.
- Joyeux anniversaire, Kanon.
Le timbre inhabituellement joyeux de Saga surprit le concerné autant que ce qui se logea entre ses deux mains sans même qu'il n'eût le temps de s'y préparer – si bien qu'il manqua de faire tomber ce petit paquet sur le sol de la chambre. Le Gémeaux élevé en marge de toute humanité, dans l'ombre de son frère à la destinée toute tracée et dite radieuse, se permit de ne pas répondre à son frère dans l'immédiat, préférant d'abord aviser la forme recouverte d'un modeste papier craft. La surface semblait lisse et dure au travers. L'objet semblait plat et cylindrique. Pouvait-il s'agir d'une tasse ? Mais qu'est-ce que Kanon pouvait bien faire d'une vaisselle superflue ? Décorer la seule étagère dont il disposait, afin qu'elle surplombât sa pile de pantalons ?
- Si tu veux savoir ce que c'est, il faut l'ouvrir.
- Sans blague…
Sans plus de cérémonie et sans précaution aucune, Kanon arracha le papier pour en dévoiler l'objet qui lui était destiné. Il jeta la boulette de papier marron au visage de Saga, visant son nez, ce qui ne provoqua chez la cible du projectile qu'un léger mouvement de recul - et un sourire tendrement exaspéré. Le cadet des deux frères observa son cadeau sous toutes ses coutures, ou plutôt ses angles, avec l'air circonspect de celui qui n'a aucune idée de ce pourquoi on lui met une telle chose entre les mains.
- Une bougie ? Pour que je la souffle, et puis après ? C'est stupide.
- C'est pour te guider.
Surpris, Kanon observa son frère à travers le verre trouble du photophore. Celui qui deviendrait le détenteur de l'armure des Gémeaux avait, gravé sur son visage marmoréen, des traits aussi sérieux qu'ils étaient apaisés.
- Tout le monde a besoin d'une lumière, Kanon. Surtout toi qui te faufiles dans l'ombre. Comme je ne suis pas là quand tu vadrouilles la nuit, et pour tous les jours où tu en aurais besoin… Voilà de quoi éclairer ton chemin.
- Tu aurais pu prendre une lampe torche.
- Ce n'est pas la même chose… Bah, je me doutais bien que tu ne comprendrais pas.
Un peu embarrassé, Saga regarda ailleurs. Kanon, lui, avait les yeux émeraude rivés sur le présent de son fraternel pour leur anniversaire commun. Bien qu'il n'en montrât rien, il avait compris où son aîné avait voulu en venir. Et le message que portait cette bougie, quelque part au bout de sa mèche, avait heurté son destinataire aussi violemment que pouvait le faire une bombe explosant dans son cœur. Cela voulait dire que Saga continuait de croire en lui, et voulait l'aider, apporter de la lumière à son ombre.
Mais cela voulait aussi dire que c'était trop tard, beaucoup trop tard.
Kanon s'était évertué, des années durant, à pousser Saga dans ses derniers retranchements avec une démarche aussi subtile et pernicieuse que le serpent autour de la pomme. Son but n'était pas de le détruire, mais bien au contraire, de le ramener à l'humanité. De lui faire éprouver de la rancœur, de la contrariété, de la colère, de la haine, dusse-t-elle être tournée vers son propre sang plutôt qu'un autre. Pitreries, humiliations, disputes, disparitions, tout avait été bon à prendre et à sacrifier. Le cadet avait pleinement pris la responsabilité d'être l'autre côté du miroir, l'affreux masque de fer, la nuit dans le cœur des hommes. Et cette bougie voulait à la fois lui suggérer un autre chemin à emprunter, pour se rapprocher de sa moitié, et réduire en cendres le seul espoir qu'il avait que Saga venât à lui. La gentillesse du geste du Gémeaux le plus âgé lui fit se sentir honteux pour la suite qu'il devinait aux événements, mais aussi quelque peu réjoui par cette suite qui ne pouvait qu'advenir de manière imminente.
- Merci, finit par dire Kanon avec une expression compliquée et un sourire indéchiffrable. Joyeux anniversaire à toi aussi, Saga.
- Merci. Nous avons donc treize ans aujourd'hui…
- Et alors ? Qu'est-ce que ça fait ?
- Rien… Rien de spécial, je suppose. Bon. C'est pas tout ça mais je dois me préparer, il y a leçon aujourd'hui…
La gorge un peu serrée, Kanon se leva en même temps que Saga.
- Et tu peux pas sécher pour notre anniversaire ?
- Maître Pélias fait cours aujourd'hui. Je me dois d'être là.
- Allons bon… souffla le cadet vaincu en cessant d'effleurer le bras qu'il avait tenté d'attraper pour en retenir le propriétaire.
- Je suis désolé, Kanon.
- J'ai l'habitude, t'en fais pas trop parce que t'es bien le seul à t'en faire.
- Kanon…
- Ça va c'est bon dégage, j'vais apprendre à parler à une bougie et puis basta !
- Ne le prends pas comme ça…
- C'est encore moi qui décide ! Allez, casse-toi !
Puisqu'il ne pouvait plus empêcher la suite des choses, autant la précipiter. Kanon poussa Saga avec ses deux bras, suffisamment pour que l'aîné recule d'un pas avec un visage rendu blême par l'incompréhension, et il profita que Saga fût désormais sur le seuil de la porte pour refermer cette dernière avec violence. Saga resta coi un moment puis, abandonnant l'idée d'insister auprès d'un cadet visiblement en colère, il tourna le dos à la chambre avec un soupir résigné et entama sa descente vers les caves du Temple des Gémeaux.
Le Sanctuaire faisait dispenser à ses aspirants et jeunes promus des cours théoriques, allant de la culture générale aux savoirs spécifiques à l'histoire et à l'usage de la Chevalerie d'Athéna. Ces cours étaient vécus, pour des enfants comme Aiolos – bon élève mais davantage porté sur la pratique – ou encore ce jeune trublion qu'était Milo, tels une peine superflue. Mais Saga y voyait, plus qu'une occasion d'acquérir les connaissances que l'humanité partageait, une échappatoire à son quotidien rude que le comportement de Kanon n'allégeait guère.
Pélias des Gémeaux n'était pas allé à l'encontre de cette initiative qu'il trouvait tout à l'honneur de son disciple, déjà remarqué par le Grand Pope pour son début d'érudition et ses nombreuses qualités. Il profita de la nécessité de donner des cours particuliers à Kanon dans la plus grande discrétion pour obtenir de quoi financer la constitution d'une petite bibliothèque, complétée plus tard par quelques ouvrages de sa collection personnelle dont il ne trouvait plus d'utilité. Bien que cette démarche eût été à l'adresse des deux garçons qu'il avait sous sa protection, Pélias savait pertinemment qu'il pouvait pour ainsi dire considérer cette bibliothèque comme étant celle de Saga. Ce dernier pouvait passer des heures reclus dans le sous-sol du temple pour se perdre entre les mots, les lignes, les pages et les planches dessinées, confiant sa peine à un empire de papier et de poussière pour mieux revenir à la lumière du jour et tel que les autres le connaissaient. C'est parfois dans cette bibliothèque que Saga et Kanon se retrouvaient, délestant ainsi le second de sa captivité effective le temps d'une trêve dans leurs querelles et d'une tentative de se retrouver derrière les centaines de récits entreposés là.
C'était dans cette bibliothèque miniature que Saga était descendu, s'arrogeant quelques minutes dans ce lieu de calme et de réflexion avant de partir rejoindre son formateur et ses frères d'armes et montrer le bon exemple du Chevalier qui passerait l'épreuve d'obtention de son armure dans quelques semaines. Alors qu'il allait s'installer dans son petit bureau fait d'une table austère et instable, d'une chaise et d'une lampe quelconque, et qu'il allait se saisir de la lecture qu'il avait entamée auparavant et souhaitait poursuivre, quelque chose attira son regard et invita ses yeux de plus en plus arrondis à parcourir le sol de la pièce. Ce qu'il constatait, jonchant la terre battue brute de la cave, le faisait pâlir au fur et à mesure qu'il reconnaissait là des pages entières d'ouvrages qu'il avait lus et chéris.
Gisaient là, aux pieds de Saga, des dizaines des livres préférés de celui-ci qu'on avait dépouillés brutalement pour former au sol des formes incertaines de papier froissé qui, toutes ensemble et avec les couvertures rigides des ouvrages dénudés, prenaient une disposition que le Gémeaux ne tarda pas à décoder : Xronia polla, joyeux anniversaire. Alors qu'il se baissa instinctivement pour ramasser une boulette et tenter désespérément de récupérer une page parmi les centaines d'autres, l'aîné de la fratrie gémellaire entendit résonner dans ses oreilles le bruit de déchirure que Kanon avait provoqué avec l'emballage de son cadeau d'anniversaire. Cette réminiscence fut si douloureuse qu'il crut bien avoir déchiré son âme avec. Sans réfléchir outre mesure, il remonta les marches de la cave quatre à quatre et se rua vers les appartements privés du temple.
Mais alors qu'il s'apprêtait, hors de lui, à attraper Kanon dans sa chambre pour lui faire payer ce qu'il avait fait, Saga s'arrêta net. Non, il ne pouvait pas se laisser aller à la colère. C'était devenir comme lui. C'était laisser l'ombre s'immiscer en lui.
Mais qu'y avait-il de mal à laisser les points obscurs de son cœur se révéler, puisqu'après tout il était bon d'inviter Kanon à laisser jaillir quelque trait de lumière ? Qu'y avait-il de mal avec, plutôt que le contraste et le manichéen, la nuance et l'accord ? Saga eut le souffle coupé par ses propres conclusions. Et si c'était ainsi que Kanon pensait ? Et s'il s'était mis à penser comme Kanon ? Cette confusion qui naissant en l'aîné pouvait-elle dire qu'ils étaient tous deux parvenus à une extrême limite, où ils devraient choisir entre se compléter et se séparer, entre être deux frères jumeaux ou deux pôles opposés… ? Toute énergie quitta Saga et il se contenta de laisser son front reposer quelques instants sur le bois de la porte, le temps d'implorer, le souffle tremblant :
- Kanon… Pas encore…
Comme il n'obtint aucune réponse, Saga s'éloigna à contrecœur de la porte, puis du couloir, puis du Temple des Gémeaux. Et de l'autre côté de ce miroir sourd, Kanon avait enfoui sa tête dans ses bras.
Une fois les cours achevés, Aiolos avait proposé à Saga un combat d'entraînement amical que celui-ci trouva tombé à point nommé, ayant besoin de se décharger de tout ce qui venait d'advenir. Il ne vit pas Pélias, mis au courant de l'énième facétie de son élève caché par le fait que Saga n'avait pu présenter en classe qu'un cahier de mathématiques en lambeaux, partir d'un pas assuré vers leur temple. Quand Saga revint dans la demeure des Chevaliers du troisième signe, il trouva Pélias en train de cuisiner. Une fois débarbouillé et changé, l'élève aîné du Chevalier en titre se présenta dans la pièce où se préparait le dîner, prêt à aider son professeur bien qu'inquiet par l'étrange silence que celui-ci lui offrait.
- Puis-je faire quelque chose, maître ?
- Tu peux essuyer le plan de travail et mettre la table, rétorqua Pélias sans un regard pour son élève et en tendant simplement une lavette prête à l'usage. Deux couverts.
- Deux couverts ? Vous ne mangez pas ici ?
Pélias ne répondit pas. Saga n'en fut pas rassuré, mais il se saisit du nécessaire à nettoyer la surface du plan de travail et se mit à l'ouvrage. Alors qu'il passait la lavette sur le recouvrement de vinyle, il remarqua quelque chose d'étrange. Plusieurs gouttelettes, qui n'étaient pas là avant son départ, tachaient une zone du plan de travail. À en juger par leur couleur et leur apparente consistance, elles n'avaient aucune similitude avec la julienne de légumes que l'adulte de la maisonnée faisait revenir à la poêle, ni même avec la sauce qui chauffait dans une casserole ou le rôti qui dorait au four.
Une fois attablé, Saga ne trouva pas de réponse, et reçut même une bien pire conclusion. Rien dans le repas qu'il partageait avec sa tablée ne ressemblait peu ou prou à ce qu'il avait nettoyé, et son maître était bien le deuxième couvert qui avait été compté. Celui qui briguait l'amure des Gémeaux se risqua à interroger son porteur.
- Où est Kanon ?
- Il répare ce qu'il a fait. Il reviendra quand il aura terminé.
Le reste du repas se déroula dans le plus profond des silences, laissant Saga à ses pensées et ses interrogations. Il partit se coucher seul, et ne fut pas réveillé dans la nuit par un retour inopiné de son cadet auquel il était désormais bien coutumier. Il savait son frère puni, mais alors qu'il avait d'ordinaire l'espoir que Kanon tirait des leçons de ses expériences, Saga se sentait désormais envahi par l'angoisse.
Il avait vu, en prenant congé de son maître la veille au soir, Pélias laver de la vaisselle qui n'avait pas été utilisée pour le dîner et jeter ce qui lui avait semblé être un saladier brisé. Il avait notamment vu un fouet empli de la même pâte brune qu'il avait essuyée sur le plan de travail. De quoi, s'il raisonnait correctement, préparer un gâteau. Or, Pélias était sorti du temple avant même que ces ustensiles n'eussent été utilisés, Saga n'avait pas dû être arrivé bien tard après son maître le soir, et aucun gâteau n'était trouvable dans la cuisine désormais qu'il était levé et qu'il pouvait fouiller quelque peu dans cette dernière. Non, il n'y avait que cette conclusion qui était possible.
C'était tard, beaucoup trop tard.
Kanon ne fut raccompagné dans les appartements privés du temple que le lendemain, après avoir été enfermé dans la cave où il avait commis son honteux vandalisme. Il avait été contraint à tout ramasser et à défroisser l'intégralité des pages. Il devait également réassembler les ouvrages mutilés, à l'aide de ruban adhésif, de colle et d'agrafes, et ce feuillet par feuillet, cahier par cahier, livre par livre et sans même connaître au préalable le contenu qu'il devait recomposer. Mais Pélias, jugeant que ce travail de longue haleine ne pouvait se faire d'une traite et que Kanon ne devait pas disparaître trop longtemps, interrompit la sanction du cadet le temps qu'il se restaure et se repose. Désormais assis devant une assiette, Kanon était de nouveau livré à la solitude, le regard éteint comme l'ampoule du bureau qui, à force d'éclairer son labeur insurmontable auparavant, avait fini par griller.
Saga finit par revenir de l'entraînement matinal et, sous les directives de son maître appelé à une tâche qui lui prendrait toute l'après-midi, il se chauffa son déjeuner, s'étant préparé à le manger seul. Ce n'est qu'une fois son assiette posée à table qu'il remarqua la présence, tout du moins la présence physique, de son cadet face à lui. Il constata alors, avec des yeux horrifiés, la multitude de plaies, ecchymoses et boursouflures qui parsemaient la peau de celui qui, toujours bras croisés devant l'assiette, ne regardait rien, ne disait rien. Saga manqua sa tentative de retenir son souffle tremblant. Pélias ne s'était jamais autant déchaîné sur Kanon que cette fois-là.
- Kanon…
Saga n'obtint aucune réponse. Désespéré, il s'absenta quelques instants, le temps d'aller chercher un objet qu'il posa ensuite sur la table pour l'allumer avec le chalumeau qui servait à mettre la cuisinière en fonctionnement. Il laissa ensuite cette bougie devant Kanon et, respectant le silence de celui-ci, se contenta de prendre ses premières bouchées de déjeuner. L'aîné n'osait plus regarder son frère blessé dans les yeux, si bien qu'il ne voyait pas ce qu'il faisait alors qu'il cherchait les mots adéquats à apaiser la tension entre eux. Quand il en trouva enfin, quand il eut enfin trouvé comment montrer à Kanon qu'il était prêt à ne retenir que le bon de cette expérience, il était trop tard. Et Kanon savait déjà ce que son frère allait dire.
- … Merci pour le gâteau. Pour avoir essayé d'en faire un, du moins.
Un bruit percutant résonna dans la pièce, faisant écho au cri étouffé de Saga. Kanon semblait déjà plus éveillé, et ses yeux de jade brillaient, plus que de sa malice habituelle, d'une excitation malsaine mêlée à une colère sourde.
Eberlué, Saga laissa naviguer son regard entre la plaie douloureuse qui s'étirait sur sa main, sur cette zone de peau entre le pouce et l'index qui s'était retrouvée empalée sur un couteau tout juste chauffé à la flamme, et l'expression, encore plus douloureuse, que son frère jumeau donnait à voir alors qu'enfin, il prenait la parole.
- Saga, Saga. Ne me remercie pas, pas encore. Tu me remercieras quand tu seras blessé autant que moi, j'ai été blessé par ta faute, ta putain de faute ! Je te hais, Saga, je te hais ! Alors hais-moi !
Le soleil se couche derrière les reliefs arides et majestueux du Sanctuaire. Les pierres deviennent rosées, le ciel se teinte d'un dégradé chaud et mélancolique. Saga, devant ce tableau que lui offre généreusement la nature et la grande fenêtre qui perce le salon du temple des Gémeaux, n'a de cesse de se rappeler d'une autre soirée où ces si belles couleurs ont été le décor scandaleusement poétique de l'emprisonnement de Kanon. Cela est arrivé peut-être un an après la belle cicatrice brune qui est apparue sur sa main gauche. Tout s'est passé si vite, tout le malheur s'est joyeusement précipité pour qu'ensuite le reste ne lui paraisse être qu'une longue, trop longue agonie…
Le Gémeaux reprend une bouffée de tabac pour se sortir de ses pensées. Pas un jour ne se fait sans qu'il ne se remémore la définitive déchirure de son cœur et de son esprit, mais il a conscience qu'à présent il doit mettre cela de côté, et redevenir égal à lui-même.
Puisqu'il a encore son briquet à la main, autant qu'il allume la bougie maintenant, et qu'il la regarde se consumer au bord de la fenêtre en attendant que quelqu'un ne vienne à elle pour l'éteindre…
Kanon ne gagnera pas le combat auquel ils se prêtent tous deux depuis la naissance, si tant est que le combat dure toujours. Au fond, tous deux savent que le chemin a déjà été emprunté et que les leçons du passé ont été apprises. Alors Saga attend Kanon, comme il a toujours attendu Kanon, sauf cette fois maudite où il a trop attendu. Saga attend que, de la même manière qu'il a dû apprendre que les ténèbres ont toujours été en lui et ne demandaient qu'à sortir, Kanon fasse enfin briller sa propre lumière. Ce n'est pas trop tard, il n'est jamais trop tard.
