Un grand merci aux personnes qui me lisent :) ce chapitre est très spécial dans sa structure... La suite sera plus classique.
Cela faisait des jours, peut-être même des semaines, que je croupissais au fond d'un trou profond de plusieurs mètres, enchainée comme un animal. Personne ne me parlait à l'exception d'un gardien qui apportait mes repas et de Mendes qui venait régulièrement me « corriger ». J'avais faim, j'avais mal, j'avais peur mais par-dessus tout, j'avais envie de vivre pour pouvoir me venger de ce malade et revoir les miens. Mon corps amaigri était couvert de bleus et d'hématomes et ma propre odeur me dégoûtait. Pourtant, dans cet enfer, il y avait une lueur d'espoir. En effet, chaque fois que je levais les yeux, je voyais le ciel à travers l'ouverture de ma geôle et cela me rappelait que la liberté n'était pas si loin.
Le temps n'avait pas d'impact ici et les jours se suivaient avec la même routine, glaçante et immuable. Et parfois, un évènement venait tout changer, radicalement. Ce matin-là, peut-être était-ce l'après-midi, j'étais incapable de le dire, la porte de ma cellule s'ouvrit et je reconnus le pas lourd de Mendes. Je ne pris même pas la peine d'ouvrir les yeux, j'attendais de recevoir les coups qui allaient finir par tomber, comme d'habitude.
« J'ai des nouvelles de la civilisation, petit oiseau, j'ai des nouvelles des tiens », je redressais la tête en ouvrant péniblement les yeux en raison des hématomes qui jonchaient mon visage.
Il s'assit à côté de moi tout en me fixant avec son regard cruel et dans lequel il était aisé de voir combien l'homme était dérangé. Il savourait chaque moment de son exquise torture psychologique.
« Ils ont arrêtés de te chercher, ta famille t'a abandonnée, tu es à moi désormais, tu n'es plus une Marshall, petit oiseau ». Tu n'es plus une Marshall. Ces mots réveillèrent en moi les pires instincts claniques et à cet instant, plus que jamais, je me jurais de lui prouver combien il avait tort car on est une Marshall jusqu'à sa mort.
« Je vais te laisser un choix mais avant cela il me reste une dernière chose à faire pour que nous soyons à égalité », il sortir un grand couteau de sa veste et attrapa ma main droite, immobilisant mon annuaire avant de le sectionner un geste rapide. La douleur fut vive et pourtant je ne criais pas. Je le regardais droit dans les yeux, décidée à ne jamais lui donner le plaisir de me voir pleurer. Tu me le paieras.
Mon bourreau éclata de rire, un rire sadique, presqu'inhumain, « tu es forte, petit oiseau, tu seras une grande guerrière », tout en parlant, Mendes m'obligea à me redresser, « maintenant que tu es comme moi, je te laisse un choix, vivre et devenir un soldat de la liberté ou mourir ici, abandonnée de tous ».
« Vivre », murmurais-je à bout de force tout en serrant ma main droite conte mon t-shirt afin de ralentir le saignement.
« C'est très bien, petit oiseau », Mendes fit signe à l'un de mes géôlier de s'approcher, « il est temps de changer l'oiseau de cage ! ».
Je fus emmenée dans une autre prison, plus grande certes, mais une cage reste une cage. Il y avait une vingtaine de lits alignés et je compris rapidement qu'il s'agissait d'un dortoir pour les apprentis soldats de Mendes. Si je voulais vivre et retrouver les Audacieux, je savais qu'il me faudrait survivre ici. Mendes était de ceux qui croyaient qu'il n'y avait que dans la douleur que l'on pouvait progresser et que l'on ne pouvait devenir fort que lorsque l'on se bat contre la mort elle-même. Je savais par Hayley que Mendes avait été un Audacieux mais son sadisme l'avait fait renvoyer. Fou de vengeance, il avait créé une armée redoutable pour renverser un système qui l'avait rejeté et qu'il accusait de tous les maux. A ce stade, je me demandais encore s' il y avait des gens assez dérangés pour rejoindre les rangs de cette vendetta suicidaire de leur plein gré. Mais comme tout ce qui touche à Sean Mendes, la vérité est souvent bien pire que les apparences, il faisait partie de ces hommes dont l'horreur dépasse l'imaginaire.
Plus les mois passaient, plus j'oubliais d'où je venais, mon identité se gommait progressivement au profit de "petit oiseau", ce surnom que Mendes m'avait donné en raison de ma fragilité apparente. Pour ne pas perdre complètement pied avec la réalité je m'obligeais chaque soir à penser à Hayley, à mon père, à Eric et aux Audacieux. Je m'obligeais à refaire chaque jour le trajet jusqu'au dortoir ou jusqu'à mon appartement. Je m'obligeais à écouter le rire d'Uriah et les complaintes de Marlene. Je m'obligeais chaque jour à penser à nos courses pour attraper le train en route. Je m'obligeais à penser à la vie pour ne pas devenir une des leurs et pour continuer chaque jour à rêver de ma liberté. Je devais cependant admettre que Mendes avait raison sur un point, se battre contre la mort vous oblige à vous surpasser. Je devais me surpasser quotidiennement, je devais me battre chaque jour si je voulais pouvoir vivre, c'était aussi simple que cela.
Le quotidien était dur et la liberté une utopie. Ici-bas, seuls les meilleurs, les guerriers, ceux qui n'étaient plus que des soldats brisés et soumis à Mendes et ses idéaux étaient autorisés à sortir du complexe souterrain pour mener toutes sortes de missions dont personne en-bas n'avait connaissance.
Il n'y avait pas de cours de neuf heures par jour avec des pauses et un encadrement, des moments de détentes, de l'amitié, des rires. J'apprenais à me battre au corps à corps pour ne pas me faire tuer car les combats ici étaient à mort. J'appris à utiliser une arme blanche et à désarmer mes adversaires pour ne pas me faire violer et poignarder la nuit venue.
J'avais perdu la notion du temps et c'était une des méthodes de Mendes pour nous casser moralement. Ce n'était qu'en contemplant le changement des saisons à travers les quelques ouvertures sur le ciel qui se trouvaient dans le complexe souterrain que je compris qu'il s'était déjà écoulé près d'une année depuis ma capture. Un an et c'est comme si je n'avais jamais existé pour le monde dehors.
Le quotidien, aussi violent soit-il, donnait l'illusion que rien ne changeait jamais or ce que l'on ignorait dans ce monde où les miroirs étaient bannis, c'est que les plus grands changements s'opéraient en nous et sur nous.
On ne savait jamais quelle heure il était, on savait qu'il faisait nuit ou jour mais c'était à peu près tout. Il n'y avait pas de repas servis à heure fixe mais de la nourriture était parfois à notre disposition dans une grande salle. Les menus étaient simples : de la viande chassée par une autre communauté de sans-factions qui troquait sa protection contre de la nourriture. Le pain et autres « mets » plus élaborés étaient volés à la ville de Chicago par Mendes et nous n'y avions pas droit.
Une nuit, alors que je finissais de manger ma soupe avec quelques morceaux de viande séchée, un des sbires de Mendes s'assit à côté de moi. Je pris soin de l'ignorer car ici, tout en bas, un regard peut vous valoir la mort.
« Tu es très jolie, petit oiseau », Jo, pensais-je comme à chaque fois que l'on m'appelait par mon surnom comme pour me rappeler que je n'étais pas un animal.
Je continuais à l'ignorer quand il mit une main sur ma cuisse. Sans hésiter, comme prise d'une pulsion meurtrière, je rejetais sa main avant de la lui transpercer avec un couteau en l'empalant à même la table.
« Salope ! », il arracha le couteau et le pointa dans ma direction. Je pris mon assiette de métal afin de l'utiliser comme une arme et de le frapper à plusieurs reprises. L'homme s'écroula à terre et sans hésiter, je repris mon couteau avant de le poignarder en pleine poitrine et de me relever.
Autour de moi, Mendes et deux de ses hommes de main étaient venus assister au combat. L'homme n'était pas mort et il allait devoir passer des semaines allongées pour se remettre. Ma respiration était haletante et il me fallut quelques secondes pour sortir de cet état de quasi trance dans lequel chaque confrontation me mettait. Avec le temps, mon esprit semblait se mettre sur « off » quand il fallait se défendre comme pour me protéger de la peur et des doutes.
« Il semblerait que mon petit oiseau soit devenu une vraie guerrière », s'exclama Mendes au bord de l'hilarité comme si tout cela n'était qu'un jeu.
Il y avait une forme d'admiration dans son regard et j'avais honte d'admettre que j'aimais cela. Personne n'avait jamais été fier de moi surtout pas pour aptitude à l'auto-défense et personne ne m'avait qualifiée de guerrière avant cela. C'était à la fois écœurant et exaltant.
« Il te manque encore beaucoup de technique et surtout il te faudra apprendre à utiliser une arme à feu avec ta main gauche », mon regard se porta automatiquement sur mon annuaire manquant. Je n'avais pas eu le temps de me morfondre sur la perte de mon doigt ou sur la douleur que cela avait engendré. Comme pour tout ici, il fallait avancer coûte que coûte.
« Tu verras, c'est très facile », murmura-t-il à mon oreille avec sa voix nasillarde, « je te montrerai comment faire, j'ai aussi dû réapprendre à tirer ». On sera à égalité. Les mots que Mendes avait prononcé avant de me trancher le doigt me revinrent subitement, il avait fait de moi une marionnette à son image. Je pensais parvenir à tromper mon monde mais peut-être était-ce son but. Il était si facile de se perdre ici.
A cet instant, je me demandais ce que Hayley ou mon père penseraient s'il me voyait apprendre le maniement des armes à feu avec Sean Mendes avec qui je partageais la même infirmité. Et Eric, que penserait-il de moi ?
Eric… Chaque fois que je repensais à lui, à notre baiser, une douce chaleur m'envahissait. Et pourtant, combien d'autres filles avait-il embrassé depuis que j'avais disparu ? M'avait-il cherché ? Pourquoi n'avais-je pas entendu parler de l'ombre d'une intervention des Audacieux ?
Je savais que je ne devais jamais me laisser gagner par la haine, que celui qui était responsable de ma condition misérable était Mendes et personne d'autre et pourtant, une partie de moi leur en voulait terriblement. Leurs vies n'avaient pas changé, la mienne en revanche était devenue un enfer. Je repensais aux discours que faisaient les leaders faits aux Initiés é leur arrivée « vous devez vous battre pour votre survie ». Aujourd'hui, l'initiation semblait être une promenade de santé par rapport à l'entrainement à la sauce Mendes et pourtant si je pensais avoir eu mal, je n'avais encore rien vu.
Au lendemain de mon altercation avec l'un des hommes de main de Sean Mendes, on vint me chercher pour me conduire à un autre étage, dans une chambre plus grande, mieux éclairée et dans laquelle était disposés plusieurs lits.
« Félicitations p'tit piaf, tu montes en grade », me lança l'homme gras et odorant qui m'avait conduit ici, « Mendes t'attend dans la salle au bout du couloir, je te conseille d'y aller en volant ». Il rit à sa propre blague avant de me laisser.
Je pris une profonde inspiration avant de traverser le long couloir qui était aussi sinistre que le reste des lieux. Deux hommes adossés au mur me regardèrent avec un mélange de curiosité et de lubricité. Je les connaissais de vue. C'était des soldats et ils avaient gagnés le droit de sortir d'ici. Je les ignorais du mieux que je pouvais mais je n'avais plus peur, je marchais la tête haute.
En entrant dans une pièce aux dimensions impressionnante, Sean m'attendait avec Liam, un colosse aussi grand et massif qu'Eric et qui pouvait tuer un homme à mains nues. Il était légendaire pour sa cruauté et particulièrement redouté par les Audacieux et les Fraternelles qui travaillaient en dehors du mur.
« Ah ! Voilà mon petit oiseau ! », s'exclama Mendes tout en s'approchant de moi, son odeur me piqua les narines et je dû me contrôler pour ne pas laisser transparaître mon dégoût. « J'ai décidé de te laisser aux bons soins de Liam, c'est un soldat redoutable, il fera de toi la meilleure ou tu mourras ».
Je jetais un regard en direction de Liam qui était tout sauf rassurant. L'homme me dévisageait des pieds à la tête et je me demandais à quelle sauce j'allais être mangée.
« Comme tu peux le voir, Liam se réjouit de la perspective de s'entraîner avec toi », Mendes éclata d'un rire cruel avant de nous laisser. Je le jure, je vais sortir d'ici et je vais tuer ce mec.
Rien ne change ici, sauf nous-même. Liam m'apprit à me battre et à me défendre mais surtout à tuer. Je l'avais vu tuer d'autres membres avec une main. Il m'apprit que ma maigreur et ma petite stature était un atout. Les entrainements se faisaient dans la douleur et la souffrance tout simplement parce que Liam ne connaissait que cela. Cruel, il aimait me terrifier et c'était essentiellement pour me protéger de lui que j'étais une si bonne élève. Il était devenu comme une ombre, toujours à me traquer et il lui arrivait de m'attaquer sans raison au détour d'un couloir ou même dans mon lit et chaque fois j'avais réussi à le repousser… Ou presque… Il y eut l'exception d'une nuit où je me jurais de le tuer et que plus aucun homme ne poserait ses mains sur moi. Eric m'avait fait rêver, Liam cauchemarder.
De traumatisme en traumatisme, je me muais dans un silence glaçant et je ne pensais aux Audacieux que sporadiquement. Le temps avait-il eu raison de ma détermination ? C'est ce que je pensais parfois. Peut-être que Mendes avait réussi à me casser, peut-être avait-il démoli toute forme de résistance ou de rébellion et faire de moi une redoutable guerrière soumise à sa cause.
Et parfois, il suffit d'un rien pour rompre l'interminable quotidien. Un soir, alors que je rentrais dans mon dortoir, Liam m'attrapa par la taille et me poussa contre un mur, il sentait l'alcool et je pouvais voir qu'il était ivre. Une chance pour moi, il était alors plus faible et plus maladroit. Comme à l'accoutumé, je parvins à me dégager et à l'envoyer à terre. Ce que Liam n'avait pas anticipé, c'est que j'avais toujours un couteau sur moi. Je réussis à le poignarder à deux reprises mais le colosse me fit tomber à mon tour. Ma tête heurta le sol et pourtant je ne lâchais pas mon couteau, je savais que si je le faisais, c'était terminé. Finalement, l'élève à dépasser le maître et avec agilité, je réussis à lui administrer un coup fatal. En me relevant, je contemplais son corps inerte. Je venais de tuer un homme et je ne ressentais que satisfaction. Satisfaction de la vengeance, de la force et de la dominance. Je touchais le médaillon de ma mère en fermant les yeux. Je valais mieux que ces animaux et je faisais tout cela pour retrouver les personnes que j'aimais. L'amour avait disparu de mon vocabulaire et pourtant il avait rythmé ma vie et peuplé mes rêves auparavant. Je ne devais pas devenir un clone de ces monstres, je devais fuir et je faisais tout cela pour fuir.
Le lendemain, Mendes me félicita. Il était comme un père violent que je détestais mais auprès duquel je recherchais sans cesse la reconnaissance tout en n'aspirant qu'à le tuer. La bonne nouvelle c'est que je suis devenue un vrai cas psy. Je me faisais peur mais paradoxalement je n'avais jamais eu le sentiment d'être aussi fière de mor. Cette ultime preuve de mon changement finit de convaincre Mendes de me fournir une arme et de m'apprendre à m'en servir.
L'arme en question était un fusil rudimentaire qu'il avait sûrement volé dans le dépôt des Audacieux. C'était une arme pour gaucher. J'étais droitière mais il est quasi-impossible de tirer sans annuaire.
Les premiers entraînements furent catastrophiques. Mendes était dérangé et surtout il manquait cruellement de patience. Mais comme pour le reste, la peur des coups m'obligeait à me surpasser et je finis par rapidement m'améliorer. Chaque jour, il m'emmenait dans ce qui ressemblait à une station de métro désaffectée. Il plaçait une cible le plus loin possible dans l'obscurité. Chaque jour il m'insultait jusqu'à ce qu'enfin je ne sois plus médiocre à ses yeux.
« Tu es prête, petit oiseau », fit-il en regardant dans ses jumelles pour voir la cible qui était placé à près de 2500 mètres. Le record était détenu par lui à 2800 mètres de distance. J'étais une Audacieuse et je savais qu'au-delà de 2000 mètres, un tireur est considéré comme un snipper redoutable.
Mon regard était planté en direction de la cible et je pris une profonde inspiration afin de lui poser la question qui m'obsédait :
« Combien de temps ? Depuis combien de temps suis-je là ? », demandais-je. J'avais cessé de regarder les saisons défiler au bout d'une année de peur que cela ne me rende encore plus folle et aigrie.
« Cela fera deux ans dans quelques semaines », je hochais la tête avant de poser l'arme à terre.
« Je veux sortir d'ici, partir en mission », ce n'était pas une demande de ma part, c'était une exigence. J'avais tout subi la tête haute, j'avais tué pour lui prouver qui j'étais, j'étais devenue redoutable, froide, il me le devait.
« Bientôt, petit oiseau », comme à chaque fois que Mendes faisait une promesse, je savais que ce bientôt se matérialiserait en quelques heures.
Peu de temps après cet ultime entrainement, Mendes m'intégra à un petit groupe d'hommes pour une mission de routine : voler du grand dans les entrepôts des Fraternelles à l'extérieur de la ville. Par expérience, je savais que ces entrepôts n'étaient pratiquement pas gardés en l'absence des travailleurs et que la surveillance se faisait essentiellement par caméra.
La nuit était en train de tomber lorsque Mendes débarqua dans le dortoir accompagné de plusieurs de ses hommes. Il s'approcha de moi et me tendit un foulard rouge.
« Couvre-toi le visage, petit oiseau », sans poser de questions, j'attachais le foulard autour de de ma tête ne laissant entrevoir que mes yeux, « ne l'enlèves sous aucun prétexte ».
Il ne fallait pas être devin pour savoir qu'il craignait par-dessus tout qu'on me reconnaisse. Probablement car tout le monde me croit morte.
Notre petit groupe traversa plusieurs zones toutes verrouillées par d'anciennes portes blindées et lourdement gardées par des hommes armés. Mendes avait fait en sorte que les soldats soient séparés en fonction du grade et du niveau de chacun. Il n'y avait pas de mélange, pas d'échanges entre ceux qui sortaient et ceux qui étaient enfermés. En toute objectivité, c'est un système redoutablement efficace.
On finit par arriver dans une cour entourée de miradors et de barbelés. C'était la première fois que je voyais le complexe de l'extérieur et je compris pourquoi il était si vaste avec des arrivées par rails en souterrain. Il s'agissait en effet d'une ancienne mine et de ses entrepôts. Grand, isolé, souterrain, c'était un lieu idéal pour y établir un quartier général doublé d'une prison.
Je reconnus le pick-up qui avait servi à ma capture deux ans plus tôt et pour la première fois depuis des mois, je ressentis une émotion que je croyais éteinte : la tristesse. J'avais cessé de me demander ce qu'aurait été ma vie si nous n'étions pas tombés sur Mendes et ces hommes ce jour-là ou si Quatre avait fait son boulot et m'avait défendu.
« Tu seras chargée de monter la garde aux abords de l'entrepôt », Mendes me tendit mon arme et avant de poursuivre à voix basse, « si j'ai un doute sur ta loyauté, je te fais abattre d'une balle en pleine tête, c'est compris ? », j'acquiesçais avant de grimper dans le véhicule et de m'asseoir, mon fusil entre les jambes.
Le pick-up démarra et le véhicule quitta l'enceinte du complexe à vive allure, s'enfonçant dans la nuit noire toutes lumières éteintes. Le ciel était couvert et il était difficile de voir où l'on se trouvait ou ce qui nous entourait. Les hommes autour de moi semblaient parfaitement hermétique à leur environnement. Ils attendaient d'arriver sur les lieux et d'accomplir leur mission.
En arrivant aux entrepôts, mon estomac se noua. Je connaissais cet endroit, j'y avait été avec mon père plus jeune. C'était sûrement la place la plus éloignée des Fraternelles et les collines avoisinantes cachaient bien la ville et son mur mais je savais qu'ils étaient là, tout près. Je voulais fuir, retrouver les miens et sortir de cet enfer et pourtant je savais que ce n'était pas le bon moment. Il n'y avait pas d'Audacieux physiquement présents et si un seul des membres de l'équipe des Sans-Factions me retrouvait en train de déserter, j'étais une femme morte. C'est précisément cette constatation qui fit naître en moi une idée un peu absurde mais évidente : il fallait à tout prix que je trouve le moyen de montrer aux miens que je n'étais pas morte.
Les hommes s'introduire dans l'entrepôt alors que j'étais chargée de surveiller les alentours. Tout été calme et pourtant les traces de la présence des miens étaient partout et me donnaient envie d'éclater en sanglot. Je n'étais pas lobotomisée, j'étais toujours la petite Jo qui rêvait de retrouver les siens.
Je marchais le long d'un mur lorsqu'un bruit attira mon attention. Des sanglots. Je m'approchais à pas de loups et au pied d'un muret, maladroitement dissimulé derrière un buisson, une jeune femme à peine plus jeune que moi était recroquevillée, terrifiée. Elle avait sûrement fugué ou fait l'école buissonnière sans se douter qu'elle se retrouverait dans un pétrin pareil.
Lorsqu'elle me vit, ses yeux s'écarquillèrent et la terreur que je lui inspirais me dégoûtait. D'un geste, je tirais sur mon foulard fin de découvrir mon visage et je posais mon index sur ma bouche afin de lui dire de se taire.
« Tu n'as rien à craindre, je ne vais pas te faire de mal », elle ne parlait pas, elle était simplement tétanisée.
Je m'accroupis à sa hauteur et elle regardait mon visage avec effroi, « je m'appelle Jo, je ne te veux aucun mal ».
C'est alors que je remarquais qu'elle fixait mon collier avec curiosité. Je le détachais et le lui tendis, « Je voudrais que tu remettes ce collier à l'un des leaders des Audacieux, dis-lui que c'est Jo qui te l'a donné ». La jeune fille hésita un moment puis elle le prit.
« Tu dois le remettre aux Audacieux de la part de Jo, c'est très important », c'était mon bien le plus précieux et j'espérais sincèrement que cette petite chose terrorisée allait faire ce que je lui demandais.
« Ne fais pas un bruit, on va bientôt partir », fis-je avant de me relever et partir en direction du pick-up. C'est alors que machinalement, je levais les yeux vers une caméra-mouvement qui avait dû fixer toute la scène.
Je m'empressais de mettre de nouveau mon foulard avant d'accélérer le pas. Sur le chemin du retour, j'éprouvais à la fois un sentiment d'excitation à l'idée de rétablir un lien avec ma famille mais je craignais aussi qu'elle ne parle jamais de moi et ne donne jamais le médaillon à quiconque.
Narrateur
Dans la salle de contrôle des Audacieux, Eric, un verre de whiskey à la main regardait la vidéo pour la dixième fois au moins. Il fit un arrêt sur image sur le visage de cette jeune femme qui fixait avec intensité l'objectif. C'était bien Jo, une version particulièrement frêle et musclée mais c'était elle. Pourtant, le regard de celle qu'il avait cru perdue à jamais le glaça. Il n'y lisait plus l'innocence et la douceur d'antan mais plutôt une détermination et quelque chose d'autre, quelque chose qu'il ne parvenait pas à nommer mais qui le mettait particulièrement mal à l'aise. Son visage émacié avait de quoi choquer. Il avait perdu ses rondeurs d'enfance et la jeune fille affichait quelques belles cicatrices, preuves qu'elle avait traversé l'enfer. Eric prit une dernière gorgée avant de reposer son verre sur la table. Il était déterminé à la ramener coûte que coûte se jurant qu'il ne referait pas la même erreur deux fois de suite.
Un petit chapitre un peu spécial et moins léger mais nécessaire pour le développement du personnage.
Jo aura de nombreux flashback qui illustreront bien son quotidien chez les « sans-factions » au fil de l'histoire.
J'espère malgré tout que ce chapitre plaira car j'ai vraiment eu du mal à l'écrire… ça rend toujours mieux dans ma tête que sur le papier
