Cela faisait plus de dix jours que j'avais été retrouvée et ma sœur n'avait pas quitté mon chevet depuis que j'avais été installée dans une des chambres de l'infirmerie habituellement réservée aux leaders. Elle me fixait avec un regard empli de tristesse, de pitié et…
« Je suis tellement désolée », murmura-t-elle. Et de culpabilité.
J'avais un milliard de questions à lui poser et pourtant une seule revenait en boucle dans mon esprit: « pourquoi vous n'êtes pas venu me chercher plus tôt, pourquoi avoir arrêté les recherches au bout de quelques semaines ? ».
Je pouvais voir les yeux d'Hayley se remplir de larmes, « on t'a cru morte et on ne pouvait pas monopoliser une équipe de recherche pour une seule personne qui ne faisait pas entièrement partie de notre faction ». Ouch. Je me contentais de la fixer essayant de me demander ce qui était le plus blessant. Certes, J'étais heureuse et soulagée de retrouver les miens et d'avoir quitté l'enfer créé par Mendes mais je ne pouvais m'empêcher de ressentir une forme d'amertume et de colère vis-à-vis de ces gens qui m'avaient abandonné.
« J'ai été capturée par votre faute ! », rétorquais-je le regard fixé sur sa silhouette gracile. Hayley fronça les sourcils et crispa sa mâchoire. On touche un point sensible.
« C'était un accident, Jo, Quatre ne pouvait rien faire de plus ! », lança-t-elle en se levant de sa chaise avant de se mettre à arpenter la pièce.
« Rien faire de plus ?! Putain, Hayley, il n'a RIEN fait ! », ma sœur me dévisagea comme si elle me voyait pour la première fois.
« Je te l'ai déjà dit, il ne pouvait rien faire sans risquer de TOUS vous faire tuer, c'est notre job de protéger le plus grand nombre et c'est ce qu'il a fait ! », cracha-t-elle avec véhémence comme si le défendre était soudainement plus important que moi.
« J'ai vécu l'enfer pendant deux ans », je brandis ma main droite devant son nez l'obligeant à contempler l'oeuvre de Sean Mendes, « tu sais ce que c'est que ça? C'est un petit bizutage de bienvenue. Mendes m'a sectionné le doigt, le même qu'il a perdu jadis à cause de toi!", Hayley sembla se perdre un instant dans ses souvenirs, " Tu crois que c'est le pire que j'ai eu à endurer là-bas !? Alors, tu es très loin de la vérité, tu es même à des années lumières d'imaginer les horreurs que Mendes peut infliger à ses prisonniers », je pris une profonde inspiration en fermant les yeux, soulagée d'avoir pu enfin dire ce que j'avais sur le cœur mais meurtrie de devoir en arriver là.
« Je ne peux pas revenir en arrière, Jo, je voudrais tellement pouvoir mais c'est impossible », Hayley vint s'asseoir sur le bord de mon lit, elle fixa ma main atrophiée un court instant et après une brève hésitation, la pris dans la sienne.
« Quatre s'en veut énormément tu sais », à la bonne heure.
Hayley se mordit la lèvre inférieure et j'avais le pressentiment que la suite allait être moyennement plaisante, « je vis avec lui maintenant, on est ensemble, officiellement je veux dire », l'espace d'un instant je crus voir les joues d'Hayley se pâmer de rouge puis elle me fixa, cherchant mon approbation.
« Tu veux ma bénédiction? Mes félicitations?", je regrettais immédiatement mon sarcasme et je soupirais avant de reprendre, "c'est cool Hayley, vraiment, ce n'est pas surprenant mais c'est cool », je lui adressais un sourire un forcé car je ne pouvais m'empêcher d'être jalouse. J'avais survécu à deux années suréelles, ma vie avait été mise entre parenthèses et les rares moments en tête à tête avec des hommes étaient synonymes de violence, de souffrance et de mort alors le fait que ma sœur ait arrêté de me rechercher puis se soit officiellement mise en couple avec l'homme qui était responsable de ma capture me rendait quelque peu aigrie.
« Tu pourras lui pardonner ? », Ma sœur s'était vraisemblablement transformée en guimauve et je n'avais pas le cœur à entrer en conflit avec elle sur ce point. A quoi bon.
« Bien sûre, si tu es heureuse, je le suis aussi », Hayley affichait un sourire rayonnant et embrassa ma main meurtrie.
Quelqu'un frappa à la porte et Hayley se leva pour voir de qui il s'agissait. Elle ouvrit la porte et qu'elle ne fut pas ma surprise de voir le plus redoutable des leaders entrer dans ma chambre.
Nos regards se croisèrent et je pouvais sentir mon rythme cardiaque s'emballer. Les yeux de glace d'Eric Coulter me dévisageaient et ils restèrent fixé un long moment sur ma main droite. Je n'avais cessé de penser à lui ces deux dernières années et je mourrais d'envie de le voir pourtant, à cet instant précis j'aurais souhaité disparaître et pour cause, j'avais eu l'occasion de me voir dans miroir depuis mon retour et je ne ressemblais plus à la Joséphine d'antan. Mon visage portait quelques belles cicatrices et la douceur de l'enfance s'était evaporée pour laisser place à des traits plus marqués, trop marqués.
« Je vais vous laisser », murmura Hayley avant de disparaître non sans m'adresser un sourire.
Eric était toujours aussi beau et charismatique. Le premier souvenir qui me vint à l'esprit en le voyant se tenir devant moi dans toute sa superbe était celui de notre baiser échangé devant le bureau de mon père le jour de ma disparition.
« Les médecins disent que tu pourras reprendre l'initiation d'ici deux bonnes semaines », j'écarquillais les yeux . Il plaisante là.
« C'est une blague! », ce n'était pas une question mais une affirmation.
« Lorsque tu as disparu tu étais en cours d'initiation et tu n'avais clairement pas le niveau d'intégrer les Audacieux et », Je ne le laissais pas finir sa phrase que je me redressais sur mon lit ignorant ma clavicule cassée. Eric était impassible et il me parlait comme si on s'était quitté la veille, comme si il était le Leader face à la pauvre initiée craintive comme un lapin surpris par les phares d'une voiture.
« Tu te fous de moi ! Je peux tuer n'importe lequel des membres de cette faction à mains nues et ce ne serait pas un coup d'essai sans parler de ce que je peux faire une arme à la main ! », je pus voir le regard d'Eric s'assombrir mais il ne flancha pas.
« C'est ce que l'on verra », dit-il sans laisser paraître une seule émotion.
« Je viens de survivre à deux ans de stage intensif chez Sadique et Compagnie, Coulter, et tu oses me parler d'initiation !", j'étais hors de moi , "Tu oses venir ici sur ce seul motif ! Pas un: Bonjour Jo, comment ça va ? Quoi de neuf ?! », Eric baissa les yeux mais n'était visiblement pas prêt à s'excuser pour autant, « Dégage, Coulter ! JE VEUX QUE TU SORTES DE CETTE CHAMBRE ! », ma respiration s'était dangereusement accélérée et je pus le vois hésiter un instant avant d'afficher son usuelle mine renfrognée.
« Il y a des règles ici, tu ne peux pas revenir et intégrer la faction comme si rien ne s'était passé », sa voix était un murmure, « on ne doute pas de tes capacités, mais c'est ton mental qui nous inquiète », Eric tenta de prendre ma main dans la sienne mais je le repoussais.
« Mon mental ? », ma lèvre inférieure trembla et je me mis à pleurer en réalisant que l'homme que j'aimais se demandait à juste titre si j'avais perdu la raison.
« On ne traverse pas ce que tu as traversé sans garder des séquelles et Max veut s'assurer de ta loyauté », il y avait une émotion indescriptible dans le regard d'Eric. J'ai bien fait de revenir, ça aurait dommage de manquer un accueil pareil!
« J'étais censée faire quoi ? me laisser mourir », Eric posa sa main sur ma joue et son pouce traça l'une de mes cicatrices.
« Tout dépend de toi maintenant », lâcha Eric en s'éloignant de moi comme si le fait d'être aussi proche était dangereux ou nauséabond.
Je l'observais se diriger vers la sortie, l'estomac noué par la colère et la révolte, « C'est tout? On ne s'est pas vu depuis deux ans et c'est tout ce que tu es venu me dire ? », articulais-je en dissimulant au mieux mes sentiments et ma tristesse.
« Je voulais voir comment tu allais », son regard était fixé sur ma main droite, « c'est un exploit de devenir snipper en utilisant sa main gauche alors que l'on est droitière », cette dernière phrase était presqu'un soupir, comme un constat fait à lui-même. On s'en fout de ce que tu penses, Coulter.
Eric posa sa main sur la poignée de la porte et au moment où il allait sortit, je saisis un verre sur ma table de chevet avant de le lancer de toutes mes forces contre le mur, le verre éclata en mille morceau, obligeant Eric à me faire face.
« Pendant deux ans Eric, deux interminables années, j'ai pensé à toi, à ce moment et aussi à la dernière fois que l'on s'est retrouvé seuls tous les deux! », Eric pivota sur ses talons et me fit face, le regard froid, le visage fermé comme à l'accoutumée.
Péniblement, je m'assis sur mon lit et malgré ma fracture au genou, je parvins à me mettre debout en portant tout mon poids sur ma jambe valide. J'étais vêtue d'un simple t-shirt et d'un short noir et je pouvais voir le regard d'Eric scanner involontairement mon corps.
« Tu sais ce qui est le plus dur ? Ce n'est pas le fait que Mendes m'ait affamé, mutilé et torturée. Ce n'est pas ça qui me fait le plus mal, c'est votre indifférence ! », le visage de Coulter s'assombrit et je pouvais le voir serrer les poings.
Je poursuivis, animée d'un besoin impérieux de jouer cartes sur table, « Je reviens ici et je constate que chacun a continué sa petite vie et tout ce qui vous intéresse c'est que je ne bouscule pas trop vos habitudes ! Je n'aurais jamais dû revenir, Mendes avait raison ! », Eric se jeta sur moi et son visage s'arrêta à quelques centimètres du mien.
« Ferme-là ! Tu n'as aucune idée de ce que j'ai mis en œuvre pour te retrouver ! Aucune idée de ce que j'ai ressenti quand j'ai reçu l'appel de Quatre ce jour-là ! Quand ce con m'a annocé que Mendes t'avait captur!», je pouvais sentir son odeur: un mélange de Cologne et de whiskey.
« Comment puis-je deviner ce qui se passe dans ta tête ! Tu as attendu dix jours pour venir ! Et quand tu finis enfin par me faire l'honneur de ta présence, tu me parles d'initiation. Mais bon sang, mets-toi à ma place ! », le regard d'Eric était si intense et menaçant que n'importe quel initié aurait rampé sous terre.
« Ne t'avise jamais de dire que tu n'aurais jamais dû revenir ou encore que ce malade de Mendes a raison ! Et crois-moi que quand je vais retrouver ce malade, il va souffrir mille fois plus que toi ces deux dernières années ! », on resta à se fixer un long moment, notre respiration était forte et aucun des deux n'était prêt à baisser le regard et à céder un centimètre.
Eric finit par soupirer et à reculer d'un pas, « ne disparais plus jamais, c'est un ordre », je continuais à le contempler sans dire un mot, obsédée soudainement par une seule question et par le souvenir de notre dernier tête à tête.
« Est-ce que j'ai changé à ce point ? », le leader sembla ne pas comprendre ma question et hésita avant de répondre, « je suis devenue si laide que tu n'as plus envie de me toucher ? », un sourire se dessina sur les lèvres d'Eric.
« Non, Jo, c'est tout le contraire mais si je te touche, si je t'embrasse, j'ai peur de ne pas être capable de me retenir », je levais les yeux au ciel sans même rétorquer quoique ce soit regardant Eric quitter ma chambre avec un petit air satisfait me laissant seule avec mes frustrations.
