Le soir, Mortimer et Blake sont rentrés à l'hôtel où on leur a préparé une chambre pour deux, Nasir logeant à côté. Bien entendu, personne ne les a crus quand ils ont avoué la vérité : ne se souvenir de rien et ne pas savoir d'où ils sortaient. À leur place, le professeur aurait aussi pensé cela. Il est tard. On les a beaucoup sollicités toute la journée, ils n'ont pas eu un instant de répit, ni l'un ni l'autre. Malgré l'heure, Mortimer a fait monter de l'eau chaude et des bandages, et s'efforce de ne pas regarder fixement son ami pendant que celui-ci ôte ses vêtements déchirés, gardant seulement son bas. Son dos est constellé de sang séché mêlé de diverses variétés de minéraux, brun et sale, irrégulier. Personne ne s'est soucié de lui laisser le temps de se soigner, surtout qu'il avait enfilé une veste par-dessus sa tenue d'exploration, masquant ses blessures aux regards, que chacun a ensuite oublié. Sauf le professeur. Il est en colère contre ceux qui ont passé l'après-midi à les interroger et exiger des rapports immédiats. Malgré ses demandes de repos répétées, le caractériel chef de la police ne les a laissés partir qu'il y a une heure, après quoi ils ont pris une rapide collation puis se sont aussitôt retirés pour la nuit. Il n'est pas non plus très content de Blake, qui, avec une façade inébranlable, a accepté de subir tous ces interrogatoires sans sourciller. Il y a de quoi se demander si cela lui arrive souvent dans le cadre de ses activités... Il s'est assis sur un tabouret, dos à l'un des lits, où Mortimer s'installe et commence à tremper les linges dans l'eau.
Sans qu'une parole ne soit échangée, il commence à tamponner doucement les entailles du dos de son ami. Lui-même a récolté quelques égratignures ici et là, mais c'est de loin Blake qui a été le plus blessé, et il est absolument incapable de se souvenir comment c'est arrivé. En sortant de la pyramide, Nasir leur a signalé qu'ils avaient l'air d'avoir traversé un volcan ou un tremblement de terre. Il prie pour qu'aucun tremblement de terre ne soit survenu autour du précieux Plateau de Gizeh...
Les plaies commencent à ramollir au contact de l'eau chaude, et avec d'infinies précautions, Mortimer ôte les éclats de pierre et le sable qui se sont accumulés dedans, formant une croûte malvenue et infectieuse. Il sent Blake tressaillir de temps à autre, sans bouger pour autant, maître de son corps. Sous la couche de poussière, son dos est lisse et blanc, doux au toucher, musclé et nerveux. Il est très beau. Ce genre de pensées assaille Mortimer depuis leur étrange réveil. Lui a-t-on jeté un sort ? Il a affreusement honte en imaginant ce que Blake en penserait s'il savait.
Longuement, il baigne les blessures, dans un silence d'abord tendu, puis plus serein à mesure qu'ils sont gagnés par la douceur et l'intimité du moment. Une fois que le dos du capitaine est débarrassé de toute impureté et correctement désinfecté, il essore son linge, pose ses cotons d'alcool et contemple son œuvre. Il a fait un beau cercle de peau propre au milieu de la poussière qui lui macule le reste du tronc.
Mortimer hésite quelques secondes avant de tendre la serviette vers les épaules et la nuque de Blake, qui ne sont pas blessées mais qui sont brunes de poussière. Celui-ci n'émettant aucune objection, il s'affaire à lui essuyer cette zone, puis s'aventure sur ses flancs et l'arrière de ses bras. Sa bassine est trouble et souillée ; il l'écarte et prend la seconde, dont l'eau est encore chaude. Après tout, raisonne-il avec lui-même, il n'est pas question que Blake prenne une douche dans cet état, et il ne va pas le laisser se coucher sale.
Lorsqu'il a nettoyé toutes les zones du corps à sa portée, il laisse tomber son linge dans la bassine et se recule sur le lit, le faisant grincer légèrement. Le capitaine finit par pivoter sur son tabouret pour lui faire face. Son torse n'est pas aussi maculé que l'était son dos, mais il est tout de même plus foncé que d'origine. On dirait presque Abbas, son déguisement d'ouvrier. Il relève la tête, fait manifestement un effort pour le regarder dans les yeux. Sa voix est à peine plus qu'un souffle lorsqu'il parle.
- Ne vous arrêtez pas en si bon chemin, Philip...
Le professeur ose à peine en croire ses oreilles. Est-ce une avance que vient de lui faire son ami ? Luttant pour ne pas rougir, il reprend sa serviette, l'essore et se penche vers lui pour lui essuyer les bras. Le mouvement amène son visage tout près de celui de Blake. Il a l'impression de l'entendre respirer un peu vite. Son cœur à lui bat assurément plus fort que la normale ! Lorsqu'il lui passe la serviette sur le torse, cette fois, il est sûr de le sentir frissonner à plusieurs reprises. Comme il fait tout sauf froid ici, dans cette nuit d'Égypte, la tête lui tourne un peu en comprenant que ce sont ses soins attentifs qui les provoquent.
Bientôt, le torse de Blake est aussi propre que son dos, et Mortimer n'a plus de raison valable de continuer. La serviette retombe dans le baquet d'eau, à présent presque aussi opaque que le premier, mais moins rouge. Ils restent en suspens quelques instants. Lentement, laissant tout le temps à son compagnon de l'arrêter s'il le désire, le professeur pose les mains sur les clavicules de Blake. Sa peau est brûlante, si chaude qu'elle est déjà sèche. La seule réaction de sa part est une expiration un peu tremblante, mais aucun mouvement de recul. Mortimer laisse descendre ses mains le long de la poitrine de son ami, ses doigts effleurant ses contours avec émerveillement. Il s'aventure sur ses flancs, sur son ventre, n'ose rester dans cette zone, remonte en une lente caresse. Il laisse la main un moment sur le cœur de Blake, qu'il sent cogner sous ses côtes. Ose finalement relever la tête. Se retrouve nez-à-nez avec son visage, son regard voilé. Sa supplique muette.
Le baiser est si spontané que Mortimer a l'impression de ne l'avoir même pas décidé consciemment. Il sent la main de Blake sur sa joue, dans sa barbe pendant qu'ils cherchent les lèvres l'un de l'autre, d'abord maladroitement puis avidement. Ils ont l'impression de vivre une espèce de miracle, ténu, fragile et secret. Ce n'est que lorsqu'ils se séparent que Mortimer réalise que sa main est toujours à l'emplacement du cœur de Blake, qui la retient là de la sienne.
- Il est à vous, Philip, dit-il tout bas. Il a toujours été à vous.
Mortimer ne sait pas du tout quoi répondre à cela. Tous ces événements le prennent de court depuis qu'il s'est réveillé aux côtés de Blake dans la pyramide. Il a l'impression d'être une barque dans un torrent : se faisant emporter irrémédiablement à une vitesse folle, avec vaguement le choix d'être plus à droite ou à gauche. Il tente finalement de dire les choses comme il les ressent.
- Mon dieu, Francis, je... Je crois que moi aussi. Je le réalise à l'instant... si j'avais... enfin, je n'aurais jamais cru que...
Il cherche ses mots, trébuche sur les tournures de phrases. Oublie ce qu'il voulait dire pendant qu'il le dit. Voilà qui est insupportable. Finalement, ses paroles se noient dans les yeux de Blake, à qui c'est la première fois qu'il voit une telle expression. Son ami le regarde, sans se cacher, avec émerveillement, tendresse, et une passion qui lui fait battre le cœur.
- Allons, souffle-t-il pour tenter de dissiper son trouble. Passez donc dans la salle de bain pour vous laver sous la ceinture, en prenant bien garde de ne pas mouiller vos blessures, et mettons-nous au lit.
- Pas de bandages pour la nuit ?
- Il faudrait que je vous en entoure complètement tout le tronc, ce qui dépasse quelque peu mes compétences en biologie... ainsi que notre stock de tissu, je le crains. Je vous suggère plutôt de dormir sur le ventre pour laisser coaguler sainement tout cela, maintenant que c'est propre. Nous verrons demain avec un médecin.
Blake s'exécute et disparaît dans la salle de bain, où l'eau se met bientôt à couler. Seul avec lui-même, Mortimer tente de retrouver contenance. Il sort sa pipe, l'allume et s'assied sur un fauteuil de rotin au balcon pour la fumer, dans l'air agréable de la nuit. Il est si tard qu'il est sans doute déjà tôt, et que personne d'autre qu'eux ne veille encore dans les environs. Bon sang, que s'est-il passé dans cette pyramide pour qu'ils en ressortent tous deux aussi disposés l'un envers l'autre ? Est-ce la bague qui le pousse ainsi vers son ami par quelque sorcellerie ? Dans le doute, il l'ôte enfin de son doigt et l'emballe dans un sachet, mais rien ne change. Il rit un peu de cet élan superstitieux. Lui, un scientifique rationnel ! Il est plutôt à envisager que, face à l'adversité, ils se soient beaucoup rapprochés, même s'ils ne s'en souviennent pas du tout. Après tout, c'est la première fois qu'ils se retrouvaient ensemble au fin fond d'un immense tombeau, au pays des momies et des malédictions...
Bientôt, Blake ressort de sa douche, toujours torse-nu, mais vêtu du bas de pyjama fourni par l'hôtel. La première pensée de Mortimer en le voyant le rejoindre après avoir également sorti sa pipe, est qu'il est décidément très agréable à regarder. Plus fin que lui, la taille svelte et les muscles à peine dessinés sous sa peau blanche comme le lait, typique du Gallois. Les occasions de le voir si peu vêtu sont rares. Le capitaine s'assied en face de lui sans toucher le dossier, et tire quelques bouffées en allumant sa pipe, exhalant ensuite la fumée avec un soupir de félicité, les yeux clos.
- Good Lord. J'ai bien cru ne plus jamais avoir le loisir de me détendre en votre compagnie, mon cher.
Mortimer lui sourit en réponse. Malgré leur journée mouvementée, il se sent excessivement bien et heureux. Ils fument en silence, savourant la compagnie l'un de l'autre, et le calme de la contrée désertique. La seule lumière provient de derrière eux, le plafonnier de la chambre en projetant un rai dans la demie pénombre du balcon, modulé au gré du vent par les rideaux de tulle fine. Il ne manque plus à son bonheur qu'une bonne nuit de sommeil. Mû par une impulsion, le professeur demande, avant de trop y réfléchir et de ne plus oser :
- Est-il convenable de vous proposer de partager un lit cette nuit ? Ils me semblent assez grands...
Blake s'arrache à la contemplation du paysage nocturne et tourne la tête vers lui, le regard pétillant.
- Vous ai-je donné l'impression que je me souciais de la bienséance à votre endroit, old chap ?
- Eh bien, effectivement, je ne peux que remarquer que nous sommes tous deux du même sexe, ce qui nous amène donc au tout premier problème que nous avons.
Le capitaine s'avance sur sa chaise et plonge son regard dans les yeux de Mortimer, sa pipe fumante à la main.
- Je porte ce secret vous concernant depuis plus longtemps que vous ne pouvez l'imaginer, Philip. Les secrets étant, à vrai dire, mon métier, je pensais ajouter celui de notre relation à la liste et nous épargner un regrettable scandale. Si j'ai pu vous confondre, vous, le premier concerné, alors quiconque de moindre importance dans ma vie s'en rendra encore moins compte.
Il ponctue ses paroles d'un nouveau sourire sincère, qui adoucit ses paroles. Mortimer ne peut même pas protester de sa sagacité, puisqu'il n'a effectivement rien remarqué. Finalement, c'est de cela qu'il a honte à présent. Certains détails lui reviennent maintenant en mémoire, certains gestes que Blake n'avait que pour lui, certains regards, certaines attitudes lorsqu'il étaient seuls – ce qui l'incitait d'ailleurs à faire de même. Il savait qu'ils étaient très proches, trop proches, mais il n'avait pas su comprendre. Ou pas voulu. Pourtant, sans même se concerter, ils étaient bel et bien déjà discrets sur leur attachement réciproque. Alors qu'ils ont toujours été tactiles en privé, ils évitaient les contacts physiques en public, ou de se parler trop familièrement. Bon, il semblerait que finalement, leur excursion nocturne au mastaba n'a fait que précipiter les choses, et non les ensorceler.
- Je vous dois mes plus plates excuses, Francis. J'ai manqué de clairvoyance.
- Comment vouliez-vous imaginer pareille chose, voyons ? À aucun moment je ne vous en ai voulu, ou ai tenté de vous approcher.
Mais Mortimer le connaît assez bien pour entendre ses omissions : ça n'a pas été facile, il en a même très certainement souffert. Son cœur se serre.
Sa pipe a refroidi pendant leur conversation : il la pose sur un support de la table basse et se lève, tendant la main à Blake. Celui-ci la prend sans hésiter, se redresse à son tour.
- Je dois sûrement pouvoir m'allonger sur le côté sans aggraver mon cas, dit-il, pourtant presque interrogateur, comme voulant confirmer la proposition faite plus tôt.
- Il n'y a qu'une façon de le savoir, murmure Mortimer.
Ils retournent ensemble à l'intérieur. La lumière s'éteint puis la porte du balcon se ferme, à clé.
