Parfois, on ne peut pas reculer, peu importe à quel point la situation est désespérée. Peu importe l'ennemi, nous nous devons de maîtriser aussi bien l'usage du canon que celui du corps-à-corps. Il en est de notre responsabilité, en tant que soldats...

Devant ses prunelles dorées, toutes les scènes de son passé se superposaient, créant un tourbillon incohérent et délétère. Les yeux émeraude d'Eren Jäger le fixaient, et il pouvait voir l'admiration danser dans ses prunelles. Il se sentait fier, et pathétique. Glorieux, et misérable. Heureux, et détruit.

Reiner, tu n'es pas un soldat, tu te souviens ? Tous les deux... Nous sommes des guerriers...

La voix de Berthold Hoover recouvra l'ouragan, et l'horreur comprima son cœur. Il le savait. Il l'a su, autrefois aussi. Observant les recrues de la 104e brigade d'entraînement, du haut d'une fenêtre, le soldat peinait à respirer.

C'est parce que je suis resté ici trop longtemps...

Le titan aux yeux globuleux restait sur le dos, avachi sur l'ancien foyer de Connie Springer. L'homme aux cheveux rasés n'en croyait pas ses yeux. Le monstre avait tout de sa mère. Les cheveux... Les yeux... Reiner posa sa main sur son épaule, profondément touché par la situation de son ami. Les paupières closes et les doigts tremblants, il ne put s'empêcher de s'imaginer à sa place.

Parfois un soldat ne peut pas reculer.

Armin Arlert demeurait choqué par ce qu'il venait de vivre. Le titan féminin était loin, maintenant, et le sang qui avait coulé le long de son visage fit grimacer Reiner. Néanmoins, le soldat continuait de bander le front de son camarade, compressant ainsi la plaie dont sortait le liquide garance. Dieu, qu'il haïssait cette odeur de fer. Dieu, qu'il l'avait sentie, tout au long de sa vie.

Il ne réalise même pas à quel point ses actions se contredisent entre elles.

La voix affreuse d'Ymir lui donnait une migraine abominable. Il se revit, ce jour-là, prendre Armin sous son bras et courir loin d'Annie. Il se revit le poser sur son cheval et partir aussi vite qu'il le put, véritablement effrayé par ce qu'il venait de faire. Fuyant ses démons, courant face à son devoir.

Je ne peux pas deviner comment il a fini comme ça... Néanmoins, je parie qu'il a commencé en tant que guerrier venu détruire les murs...

Les roches tombaient le long de son dos. Il ne voyait pas les soldats qu'il venait d'écraser, les milliers de foyers qu'il venait de détruire, ni les milliards de vies qu'il venait d'impacter. Le titan cuirassé ne vit, au loin, qu'un bateau qui s'éloignait le long du canal. Son souffle, chaud et puissant, vint scinder l'air pur du district de Shiganshina.

Mais après avoir prétendu être un soldat pendant si longtemps... Il a fini par ne plus être capable de dire laquelle de ses identités était la vraie.

Bondissant de son cheval, les lames du soldat étaient sorties, prêtes à découper la chair fraîche des eldiens transformés. Il ne cédait pas à la panique qui grouillait autour de lui, comme un parasite attendant son heure. Il sauvait, protégeait, tranchait. Jamais le blond n'avait été aussi protecteur envers des personnes. Il ferait tout, pour sauver ses camarades ; jusqu'à ce qu'il ne reste rien de lui.

Si vous êtes un soldat, faites de la mission une priorité !

Il entendit Jean Kirschtein l'apostropher, mais il était déjà bien loin. Virevoltant dans les airs, la recrue de la 104e brigade d'entraînement prenait part à la danse macabre que jouaient soldats et titans, oubliant ainsi quel était son camp.

Dans le passé, Reiner avait tout d'un guerrier. Contrairement à maintenant.

Que voulait dire Berthold ? Qu'entendait-il par guerrier ? Le garçon d'une dizaine d'années observait le coucher de soleil, au loin. Le titan féminin progressait à vive allure entre les arbres géants de l'île, pendant que les trois autres guerriers s'accrochaient à sa chevelure blonde. Marcel Galliard lui hurlait des encouragements. Bientôt, la nuit tomberait. Ils pourraient se reposer.

Tous les soldats ont le pouvoir de décider, si l'opération ne peut pas continuer...

Enfermé dans ce bâtiment, le blond pouvait entendre les pas lourds des titans, dehors. Le sous-sol grouillait de ces affreux monstres, ainsi, les soldats ne pouvaient pas avoir accès aux réserves de gaz, qui leur manquaient cruellement... Heureusement, Armin Arlert avait un plan. Reiner était rassuré d'avoir un tel génie de son côté.

C'est ce qui fait de nous des guerriers.

Ce n'était pas compliqué de maintenir Marco contre lui. Peu importait ses pleurs, cris ou sanglots, personne ne pouvait l'entendre, vu l'enfer qui se déroulait dans le district de Trost. Les bras maintenus dans son dos, son camarade avait le visage écrasé contre les tuiles rouges d'une maison. Mais il ne pouvait pas le laisser vivre, pas avec ce qu'il venait d'entendre...

Tu as risqué ta vie pour Connie, là-bas ! Tu t'es attachée à tous ces démons, hein ?! Si j'ai tort, prouve-le, Annie ! Enlève son équipement !

Volant à travers les maisons, il entendit la dernière réplique de son ami. Pas eu le temps d'en parler, hein ? Le brun aux tâches de rousseur hurlait, se débattait, pleurait ; mais rien n'y faisait. L'implacable force du titan qui le maintenait dans sa bouche ne pouvait être vaincue par de simples larmes. Ses os craquèrent sous la maxillaire du géant.

Hey... Pourquoi... Marco se fait bouffer... ?

Erwin Smith était charismatique, personne ne pouvait lui enlever cela. Offrir leurs cœurs à l'humanité, hein ? Ils n'avaient pas le choix, s'ils voulaient suivre Eren... Après tout, il était leur seule piste.

Nous n'étions que des gosses... On ne savait rien de rien...

Reiner aimait le salut militaire. La paume sur son cœur, le buste bombé ; le soldat était fier de faire partie d'une seule et même famille : celle du bataillon d'exploration. Il était avec ses frères d'arme, ses amis. Combattre les titans avec eux était tout ce qu'il avait toujours souhaité. Le blond avait enfin trouvé sa place.

Si seulement on n'avait jamais appris leur existence... Je... ne serais pas devenu... l'espèce d'infâme ordure que je suis aujourd'hui...

Sasha était revenue de sa punition. Pour avoir volé dans la réserve de nourriture du sergent-chef, la jeune femme avait dû courir jusqu'à ce qu'elle n'en vomisse. Miss patate comatait dans sa chambre, jusqu'à ce que le jeune homme ne frappe à sa porte. Il lui avait gardé un plateau-repas. Jamais le blond n'oublierait le regard de gratitude qu'elle lui avait lancé, ni même ces larmes de joie qu'elle lui avait adressées.

Mais c'est trop tard, maintenant... Je n'arrive même plus à distinguer ce qui est juste ou non...

Le caporal Levi était au-dessus de lui. Sa lame dans la gorge, Reiner s'étouffait avec son propre sang. Sa chute n'arrangeait pas la progression de l'arme en acier dans sa propre chair. Oh, il avait l'habitude, à présent. Son sang, celui des autres, de ses amis, camarades, frères... C'était la boisson qu'il connaissait le mieux, à présent.

Le seul choix qu'il me reste, désormais...

Mikasa Ackerman avait volé en une seconde vers eux, tranchant son bras d'un trait. Ah, il aurait dû s'en douter. Après tout, il venait de menacer Eren... Le guerrier avait clairement proposé à son frère de les accompagner sans faire d'histoires. La brune avait dû l'entendre.

C'est de faire face aux conséquences de mes actes.

L'asiatique allait planter sa lame dans le corps de son meilleur ami, quand le détenteur du titan cuirassé lui rentra dedans. D'un coup d'épaule, Ackerman tomba sur le côté. Mais tout devint flou, et soudain, les yeux dorés de Reiner se posèrent sur le visage agacé du caporal Levi, qui retira sa lame de son cou en plein vol.

Et en tant que guerrier, je me dois de les assumer jusqu'à la fin !

S'écrasant contre le sol, il éprouva les brûlures des éclairs qui sortaient de ses plaies. Reiner se tordit sur le sol, et sentit son corps se recouvrir d'une chaleur étouffante. Lorsqu'il ouvrit les yeux, le guerrier dépassait les maisons, et il durcit ses phalanges pour pouvoir escalader le mur Maria.

Je t'admirais réellement... Tu as toujours fait passer les autres avant toi...

La voix rauque d'Eren lui faisait mal aux oreilles. Devant ses yeux, Connie faisait face à un titan qui était rentré par une fenêtre. Il écrasa la joue du géant en repoussant son ami vers l'arrière, lui évitant ainsi une mort atroce. Effrayé, le soldat fut mordu par le monstre en face de lui, et il crut mourir lorsque son bras potelé vola en sa direction.

Vous n'êtes pas des soldats, ni même des guerriers... Vous n'êtes que des meurtriers.

Christa hurlait des encouragements à Ymir. Celle-ci avait revêtu la forme du titan qui avait dévoré Marcel, des années auparavant, et combattait à présent les géants qui attaquaient la forteresse. Reiner était terrifié par ce fantôme du passé. Néanmoins, la petite blonde avait perdu l'équilibre, et le soldat attrapa sa cheville avant qu'elle ne tombe dans la mêlée.

Vais-je mourir ? Non, je ne peux pas mourir maintenant...

Le poing du titan assaillant lui explosa la maxillaire. Malheureusement pour Reiner, son titan était plus encombrant que celui d'Eren, et il ne pouvait pas se battre comme il le faisait sous forme humaine. Ainsi, il supportait les clés de bras, d'épaules, jusqu'à ce que sa carapace ne se brise ainsi que ses os, ses muscles, et que son corps tout entier ne hurle de douleur.

Berthold, on va s'en sortir et rentrer à la maison !

Le soldat vrillait dans l'air, écrivant la position d'Eren dans la main du titan féminin. Le cuirassé était aveuglé par les lances explosives de ses camarades, et il sentit des milliers de grappins s'accrocher dans sa chair. Inconscient, le guerrier se retrouva dans les bras de Berthold. Il avait perdu son combat contre Sieg, et avait par la même occasion perdu leur dernière chance de sauver Annie. Tous les événements se mélangeaient dans l'esprit du vice-capitaine, pendant que ses prunelles dorées se remplissaient de larmes.

À plus. Je compte sur toi, mon pote.

Il entendit son meilleur ami hurler son nom, et une déflagration souffla les débris de pierres qui encombraient les ruelles de Shiganshina. Reiner frissonna. Il n'avait pas suivi le plan. Il l'avait choisi, lui.

Je souhaite retourner chez nous. C'est tout ce qui compte pour moi, à présent.

L'homme fut éjecté de son titan à cause de l'explosion. Il pouvait sentir l'air frais sur son crâne fraîchement cicatrisé, d'où les cheveux avaient disparu. Son corps n'était qu'un brasier virulent ; dont il ne restait aucune chair. Braun se retrouva bien vite sans aucun membre pour le soutenir, bâillonné, aveuglé. C'était tout ce qu'il avait mérité, n'est-ce-pas ? Il ne pouvait entendre que les questions d'Hanji, et les doutes de Jean quant à son traitement. Ils passeraient bien vite, cependant... Il était son ennemi. Ils avaient prétendu, pendant un temps, ne pas l'être... Mais la réalité les avait rattrapés.

Tu peux. Nous allons revoir notre chez nous !

Reiner tressaillit d'horreur lorsqu'il entendit le dernier hurlement de Berthold. Il ne l'avait jamais entendu aussi désespéré... Quelques larmes roulèrent le long de ses joues. Il aurait dû mourir à sa place. Pourquoi ? Pourquoi lui ?

Tu as été incroyablement chanceux, Reiner.

Les fantômes s'évaporèrent, et le guerrier se retrouva seul face à son Karabiner 98K, trempé de larmes.