« Moltaec, le 9 juillet,

Arthur,

Ce n'est pas que tu ne me crois pas. Tu le dis toi-même, toute ton âme veut y croire. En réalité, ton âme ayant plusieurs millénaires, elle le sait déjà, elle y croit déjà. Mais toi et ton esprit cartésien élevé dans ce monde de sciences, de médecine, d'informatique et d'explications rationnelles pour tout, tu as juste du mal à faire confiance.

Ce n'est pas nouveau. Tu n'avais pas de mal à faire confiance, quand tu étais jeune, mais la sagesse t'avait rendu prudent, et désormais, tu doutes, et c'est normal. Tu n'as pas confiance en moi, c'est normal aussi. Tu as peur de me faire confiance, à moi qui ne suis désormais que des mots sur un papier, et c'est normal également. C'est la raison pour laquelle tout t'écrire me paraissait si difficile, presque insurmontable. En face à face, j'aurais pu te prouver mes dires par bien des moyens. J'aurais pu t'aider à appréhender ces rêves, ces réminiscences, je t'aurais aiguillé, accompagné, conseillé, comme je l'ai fait toute mon existence durant, et ce que je continuerai à faire.

J'ai réalisé à quel point je n'avais pas été clair dans ma précédente lettre, et je vais faire de mon mieux pour te donner plus d'informations, cette fois.

Cela ne t'aidera pas à y croire. Cela ne t'aidera pas à me faire confiance. Mais tout ce que je m'apprête à t'écrire est la plus pure et la plus absolue des vérités, et tu ne dois pas en douter la moindre seconde.

Il n'y a pas de dieu, ni de déesse. Je suis athée également, du moins ce serait l'adjectif dont je choisirais de me parer si je devais me définir. La religion telle qu'elle existe dans notre monde est une création récente.

Dans les temps immémoriaux qui nous préoccupent, on appelait religion le culte de la Magie. Et s'il y a eu des déviances, il n'y avait en réalité ni puissance divine supérieure, simplement la Terre Nourricière elle-même, ou la Nature, qui créait la vie, sous toutes ses formes, animale, humaine, végétale, magique. Nous sommes tous les enfants de la Nature.

Mais la magie était une force, et comme toute force, elle avait une puissance. La puissance corrompt. La Magie a corrompu certains de ses adeptes, et a fait s'élever contre elle des humains, autant par peur de ce que la Magie pouvait réellement faire que par besoin de lutter contre les corrompus.

C'est dans ce contexte que la Nature a décidé d'offrir au monde un pacificateur, réunificateur de tous les mondes.

Cet élu, c'était toi, Arthur. Né Arthur Pendragon. Né d'un père et d'une mère, mais né d'une volonté magique. En prenant la vie de ta mère en venant au monde, tu as scellé ton destin. L'amour d'une mère est une forme de magie comme une autre, et elle t'a offert sa vie contre la tienne dans un acte d'amour désespéré.

Et pour épauler cet élu, la Nature a créé son double, lui a donné une mère uniquement. Je suis né de la Magie, pour te servir, et uniquement parce que tu es venu au monde.

Si tu veux en référer aux mythes tels que nous les connaissons aujourd'hui, oui, Arthur Pendragon, l'homme que tu étais, a inspiré les légendes arthuriennes, mais tu n'as jamais cherché le Graal (en même temps, le Christ n'existait pas, seul survivait le culte de la Magie). J'étais à tes côtés, mais je ne suis pas l'enfant du diable (qui n'existe pas, lui non plus, seule existe la Nature), ni n'ai un âge canonique par rapport au tien. Tu as grandi avec ton père, pas orphelin. Il y a mille anomalies entre les légendes et notre réalité, et les lister n'aurait aucune utilité. Quand tu te souviendras totalement, tu seras à même de faire la part des choses entre la réalité de ce qui a été ta vie, et ce que les manuels d'histoires et de légendes essayent de te faire croire.

Toi et moi, nous nous sommes rencontrés, comme c'était notre destin, à l'aube de notre vie d'hommes, à la sortie de l'enfance. Tu étais alors simplement Prince, et je suis devenu ton servant.

La magie, dans ton royaume, était bannie par ton père et j'ai muselé ma nature durant ma vie entière pour te servir de mon mieux.

J'ai été dans chacun de tes pas sur la route qui te menait à la couronne, à devenir un homme, et j'ai grandi avec toi, sur ton chemin, dans tes yeux, et dans ta vie. C'était ma destinée, et j'étais né de la plus pure magie : j'entendais résonner en moi le chant de la Magie, Terre nourricière, qui me répétait que nous étions les deux faces d'une même pièce, mais jamais je n'ai subi ce destin. Je l'ai embrassé, entièrement, pleinement, parce que j'ai cru en l'homme que tu étais, que tu te préparais à devenir.

J'y ai cru, et j'y crois encore. L'homme de mes rêves, l'élu de tous les peuples, le pacificateur de tous les mondes, tu l'es devenu. Tu es mort par ma faute, et ma faute uniquement. Sans moi, qui pourtant avait l'arrogance de croire que je t'aidais, t'épaulais dans l'ombre, et avais préservé ta vie de nombreuses fois pour mieux permettre de briller sur le chemin de la destinée, tu aurais probablement vécu et accompli ton destin.

J'en veux pour preuve que nous en sommes de nouveau là aujourd'hui. Et que je ne peux mourir, puni de mon échec.

J'erre depuis ta mort, à attendre en vain ton retour. Et tu es revenu. Seulement toi. Tu m'es revenu, et je ne sais pas aujourd'hui ce que je dois en faire, ce que je dois en conclure. J'ai si peu de magie encore en moi, et j'ai encore si fort en moi l'image de tes yeux clos pour l'éternité, ton poids qui devient de plus en plus lourd dans mes bras, l'odeur du lac d'Avalon, le goût de la mort et de l'échec, l'écho de tes derniers mots, ces remerciements amers que je méritais tellement peu et qui m'ont déchiré, me déchirent encore aujourd'hui.

Il y aurait mille choses à te dire, à te raconter. Gwen, Leon, Gwaine, ton père, Gaius, Morgana, Mordred, Morgause, Elyan, Percival, et tant d'autres. Ta mère. Gorlois de Tintagel. Dame Vivian. Et tant d'autres. Je ne sais pas si une vie y suffirait. Je ne suis pas sûr d'avoir assez de mots, de force pour évoquer tout cela avant que la magie ne s'éteigne pour toujours et ne m'emporte avec elle.

Mais il n'y a rien de plus important à savoir que cela, et tu ne dois jamais l'oublier : tu étais roi, mon Roi Éternel, le Roi passé et à venir, et j'étais là, je suis là, je serai toujours là à tes côtés.

Merlin. »