« Kandahar, le 21 juillet,
Merlin,
J'ai attendu que tout le monde soit couché pour lire ta clé USB. Te voir m'a beaucoup plus affecté que je ne le pensais. Je suis cependant surpris que tu n'aies pas demandé à Morgan de te filmer pour un meilleur rendu, mais on y voit distinctement ce que tu voulais que je vois. Cela m'a bouleversé... mais ça a été encore pire quand je me suis réveillé le lendemain. Ce tour que tu as fait pour moi dans la vidéo, d'animer le feu par ta simple volonté, des mots que je ne comprends pas et tes pupilles changeant de couleur, tu l'avais déjà fait, n'est-ce pas ? Ce jour où je suis mort. Ce jour où j'ai appris que je ne te connaissais pas. Ce jour où, pour me convaincre que tu étais magicien, tu as animé un dragon dans le feu, la même chose que tu as fait aujourd'hui pour me convaincre, n'est-ce pas ?
Je garde la clé USB toujours sur moi. Personne d'autre que moi ne la verra. Je veux garder à jamais l'image de tes yeux changeant de couleur dans mon esprit, dans mon âme.
Comment ai-je pu ne rien voir de tout cela ?
Je deviens fou, je crois. Mais je te crois. De tout mon cœur, de toute mon âme. Mes rêves sont toujours épuisants, je dors toujours aussi peu quand je les fais, et je prends les somnifères régulièrement pour m'empêcher de les laisser apparaître, pour laisser mon corps prendre totalement le repos dont il a besoin. Parfois, je me réveille en hurlant, parce que c'était douloureux, parce que j'ai pris un coup d'épée et que la douleur fantôme me réveille.
Le médecin du camp continue de trouver cela inquiétant. Il cherche une maladie dont les symptômes pourraient correspondre. Mes camarades se sont habitués. Ils n'en disent plus rien, s'en désintéressent.
Notre entente parfaite, que j'appréciais tant avant de te rencontrer, me paraît désormais fade et vaine, fausse et triste. Ils sont toujours mes frères d'armes, et nous sommes unis dans notre combat, mais j'ai l'impression que ce que nous partageons vraiment n'a aucune saveur face au poids de mes souvenirs, de ces liens créés avec des hommes pour qui se battre pour notre royaume était le but de leurs vies.
Il est difficile d'expliquer, tant à eux qu'au médecin chef, que mes élans de mélancolie sont dus à un deuil que je fais difficilement d'une vie antérieure dont je me souviens à peine. Je ne peux même pas dire, même pas penser le mot réincarné.
Je suis fou et pourtant je te crois.
Je te crois et je ne sais plus que dire, je ne sais plus que penser.
Aide-moi. Raconte-moi. J'ai besoin de toi.
Arthur »
