« Kandahar, le 12 août,

Merlin,

Je ne sais pas si tout cela répond à mes questions. Cela fait beaucoup d'informations à digérer, mais je ne peux qu'y croire, quand je vois mes rêves. Je retrouve tout ce que tu me disais. Les noms que tu m'écris, je suis désormais capable de les mettre sur des visages.

Cela me rend si triste, parfois, au réveil. Même quand mes rêves sont tendres, doux et paisibles, je me réveille parfois empreint d'une lourde et profonde tristesse de tous ces gens que j'ai aimé, respecté, qui étaient mes amis.

Et qui, si j'ai bien tout suivi, sont revenus au cours des millénaires du fait de ta magie. Qui ne sont pas revenus dans cette ère. Et qui ne pourront plus jamais revenir, puisque ta magie diminue et est de moins en moins puissante. Cela m'attriste. J'aimerais tant les retrouver, partager avec eux le poids de ces souvenirs, de cette existence irréelle.

J'ai trouvé un rythme pour survivre à mes rêves. Je prends des somnifères légers une nuit sur deux pendant quelques jours, puis une nuit sur trois. J'arrive à peu près à glaner suffisamment de repos ainsi, le médecin est satisfait, mon colonel aussi. Et cela m'évite la dépendance aux somnifères. Et me permet de te voir dans ces rêves régulièrement, toi et tous les autres.

Il est étrange de constater à quel point tu étais différent et semblable, dans cette autre vie. Je te reconnais entièrement, je n'ai aucun doute, mais nuit après nuit, je t'observe et je constate les différences. Ta carrure, ta posture, tes cheveux, des tas de détails, mais entièrement toi. Ce qui n'a pas changé, ce sont tes yeux. Tes yeux bleus qui me hantent toujours quand je les imagine devenir dorés. Parfois, quand je dors normalement, je rêve de tes yeux qui deviennent dorés. Mais ce sont des rêves normaux. Ton sourire, lui non plus, n'a pas changé. Tu es toujours toi. Pourtant, j'ai aussi le souvenir précis de qui tu es aujourd'hui, et tu es différent.

Je n'arrive pas à imaginer combien le poids de ces années a pu peser sur toi. Toutes ces vies, ces décennies qui se succèdent, et toi qui ne changes pas, qui restes là, œil du cyclone d'un monde en perpétuel mouvement. Cela a dû être si dur. Comment as-tu fait pour y survivre ? Y penser, toi seul au milieu de ce monde, me rend incroyablement triste. Tu as dit que tu n'étais pas immortel : tu peux mourir, tu peux souffrir, si on te blesse. N'as-tu donc jamais envisagé de mettre fin à tes jours ? Ou bien, trouve-moi cinglé, de faire des choses complètement folles, pour provoquer un accident qui pourrait te tuer ? Je suis désolé si ma question dépasse les bornes. Je suis à la fois curieux et profondément triste en t'imaginant à travers les âges.

Sinon, pour poursuivre mes questions, je voudrais te redemander ce qui s'est passé après ma mort, pour le royaume dont j'étais le roi ? Tu as dit à un moment que les peuples ont été réunifiés, au bout de deux ans. Dans mes rêves, cela paraît si peu probable !

Et concernant nos amis, est-ce possible qu'ils puissent revenir, au moins un ? J'aimerais tant les revoir. Ils sont tous revenus, au moins une fois ? Plusieurs ? Est-ce régulier ? Et Gwen ? Est-ce qu'elle est revenue ? Elle se souvient ?

J'aimerais savoir. En savoir un peu plus sur eux, à leur retour, pour me sentir de nouveau proche d'eux, pendant le temps de ma lecture.

Et enfin, pourquoi es-tu venu t'installer à Moltaec, si tu ignorais ma venue là-bas ? Ce n'est pas franchement un endroit merveilleux pour vivre !

Merci pour tes réponses. J'aimerais les entendre de ta bouche, être près de toi, mais je dois me contenter de ces mots tracés sur le papier. Merci.

Tu me manques. Je t'embrasse,

Arthur »